Comment aider un toxicomane ?




La société occidentale
Quel sorte de consommateur ?
Qui êtes-vous ?
A quel stade ?
Vivre avec un toxicomane ?
Les fréquentations
Par la force ?
La médicalisation
La Famille, l'éducation
Le lieu, les personnes, les objets
Le droit au bonheur
Inégalités
Une tare ?
La maladie
Quelle drogue ?
Le manque et l'accoutumance
La crasse
L'argent
La nutrition
Faut-il essayer soi-même ?
Les mots de la fin
Le courrier des lectrices







La société occidentale


La toxicomanie est une maladie, un déséquilibre, un manque de quelque chose, une erreur, un ratage... Elle existe dans toutes les sociétés mais la société occidentale semble particulièrement en souffrir. On dirait que la société occidentale est un chaos de demi-endoctrinements et de messages de liberté mal compris. Elle cultive à la fois le pire et le meilleur du passé culturel de l'homo sapiens sapiens. Certains trouvent leur chemin dans ce bourbier, d'autres s'enlisent...

La société occidentale dans sa moyenne est ignorante de ce qu'est la drogue. On ne sait tout simplement pas de quoi il s'agit. Donc on fait beaucoup d'erreurs. Les drogués font des erreurs, ainsi que leurs parents, la police et les médecins. Dans beaucoup de sociétés dites primitives, la drogue est au contraire assez bien gérée. Les membres de la tribu ont une plus ou moins bonne compréhension du sujet. De ce fait les cas de toxicomanie sont moins fréquents.

Un autre exemple d'incompréhension dans la société occidentale : la prostitution. Suivant la personne ou le groupe social auquel vous vous adressez, on vous donnera une image de la prostitution toujours radicale mais jamais correcte. Certains vous diront que toutes les prostituées sont des malheureuses, d'autres vous diront que toutes les femmes sont des prostituées... En ce qui me concerne j'ai constaté l'existence de types de prostitution très différents :
La drogue et la prostitution sont souvent liées. Autant par les sommes d'argent qui circulent et les mafias qui les contrôlent, que par la nature-même des déséquilibres mentaux qui les accompagnent. La drogue et la prostitution sont incomprises, parce que l'être humain lui-même est incompris. Un être humain a besoin de dialogue, de rêve, de tendresse... Dans les cultures où on comprend cela, où chacun peut se le procurer, il n'y a pas de problèmes de toxicomanie, ni de prostitution violente. On n'a pas besoin de se droguer. Si quelqu'un se drogue quand-même, les autres membres de la société savent comment lui répondre. Dans la société occidentale, un humain est une machine à travailler et il est prié de penser comme on lui dit de penser. Pour obtenir cela on empêche le dialogue, le rêve, les câlins... Mais l'humain reste l'humain, tel que la Nature l'a conçu. Le manque de tendresse est comme une plaie douloureuse, qui pousse l'être à trouver n'importe quel bout de peau pour mettre sur la plaie, pour calmer l'effroi de la chair à vif. Ce besoin anarchique de guérison, la toxicomanie en est une des manifestations.

Le discours que je tiens ci-dessus est un peu "hippie". La réponse standard que la société y fait est qu'il faut bien travailler pour que le pays fonctionne. C'est gentil de rêver et de se donner de l'affection mais qui va remonter le charbon de la mine ? Ma réponse est que les 3/4 de ce que fabriquent les usines occidentales ne sert à rien, sinon à enrichir des exploiteurs dans une guerre économique idiote. Si on produisait moitié moins de choses, il y en aurait deux fois plus pour tout le monde, parce qu'on produirait des choses utiles, dont on a réellement rêvé.

Les toxicomanes seraient des victimes de la bêtise des occidentaux... supposons. C'est mon avis. Faut-il leur témoigner la chaleur humaine et l'assistance que l'on se doit de témoigner à toute victime ? Pas forcément. Par définition, un drogué a l'esprit "occidental". Il est replié sur lui-même, il n'est pas à l'écoute des autres, il a des idées très précises sur les choses... Il est en lui-même le pire, dans ses actes et dans ses convictions. Alors, l'aider... oui... mais sans s'y croire obligé et en mettant des gants. Aider un toxicomane, c'est vous confronter à ce qu'il y a de pire dans l'Occident : le mensonge, la traîtrise, le vol, l'insensibilité, l'infantilisme...

Une clé pour comprendre les choses : une personne donnée n'appartient jamais strictement à une seule catégorie. Supposons par exemple que vous connaissiez une prostituée. Vous vous demandez à quelle type de prostitution elle correspond dans la liste ci-dessus. Vous vous rendrez compte qu'elle correspond sans doute bien à un type. Mais elle correspond aussi, au moins un peu, à un ou deux autres types...




Quel sorte de consommateur ?


Il existe des façons radicalement différentes de consommer de la drogue. Pour la prostitution j'avais décrit les situations les plus abjectes en premier, pour terminer par un type de prostitution que l'on pourrait qualifier de "noble". Faisons le contraire pour la drogue. Partons de ce que je juge normal pour aller vers le pire :
Le propre d'un chamane, d'un malade médicalisé et d'un hédoniste, est qu'ils savent qui ils sont et ce qu'ils font. Ils peuvent en retirer de la fierté ou au moins de la dignité. Les personnes de ces trois catégories consomment de la drogue mais n'ont aucun besoin d'être aidées. Elles sont parfois la cible de rigolos qui les prennent soi-disant en pitié : "Ah mon Dieu ! J'ai un ami qui prend de la drogue ! Je dois l'aider ! Aidez-moi à l'aider !". Si une personne doit être aidée, c'est le rigolo lui-même. Ce sont des personnes qui se cherchent un occupation et en trouvent une malsaine. Si elles ne comprennent pas ce qu'est le chamanisme, les problèmes médicaux ou l'hédonisme, ce sont des personnes potentiellement dangereuses.

Le propre d'une personne enfermée ou dépendante est qu'elle perd son image d'elle-même. Ou n'en a jamais eue. Un trait fort énervant de ces deux catégories est qu'elles cherchent désespérément à se faire passer pour une personne des trois premières catégories. Elles essayent par tout les moyens de nier leur statut de victime et de s'inventer une image d'elles-mêmes valorisante. Une vraie misère... Quand on est confronté à cela il faut être ferme. Il faut refuser la mascarade. Un toxicomane est un toxicomane, point à la ligne. Il ne s'agit pas de prétendre qu'il est méchant ou mauvais, ni même qu'il a commis une faute. Mais il a un problème de santé grave et ce problème ne peut se résoudre que si le toxicomane lui-même se rend compte de son état, avec le plus de lucidité possible. En attendant, il appartient aux autres de le lui dire, en toute amitié, sans l'oppresser.

Notez que parfois une personne enfermée ou dépendante avait réellement au départ l'intention d'être chamane ou hédoniste. Plusieurs de mes amis dépendants sont un peu chamanes. Cela ne vole pas très haut... leur conversation est intéressante mais il ne faut pas attendre d'eux de grandes constructions philosophiques. Ce n'est pas en prenant des drogues que l'on devient chamane. Il faut avoir le caractère à ça et beaucoup s'instruire. Ici, la responsabilité de la société est écrasante. Si on leur avait expliqué le chamanisme ou l'hédonisme à l'école ou à la maison, ils n'en seraient pas là. Ils auraient su quel chemin suivre et quelles ornières éviter. En lieu et place on leur a appris les Equations du Second Degré et on leur a fait apprendre des règles de grammaire par coeur. Tu parles de choses nécessaires... D'une certaine façon, certaines toxicomanies sont une forme d'auto-médication. Elles soulagent une difficulté de vivre... Vous pouvez obtenir cela en toute légalité, sur ordonnance chez certains médecins : antidépresseurs, calmants, neuroleptiques, somnifères, excitants et autres euphorisants. Parfois-même on vous les administre de force, sans que vous n'ayez rien demandé.

La personne en divergence, quant à elle, n'est plus vraiment une personne. Elle n'a plus les traits mentaux d'un être humain. Elle ne garde le statut de personne que par convention sociale, à la rigueur par un vain espoir chez ses parents, ses amis... Traiter de son cas est un peu inutile mais j'essayerai tout de même.




Qui êtes-vous ?


Etes-vous un parent ou un ami d'un toxicomane ? Comprenez-vous ce qu'est la drogue ou savez-vous juste que c'est mal ? Etes-vous la cause des problèmes du toxicomane ? Etes-vous victime du toxicomane ? Etes-vous toxicomane ? Etes-vous amoureux ou amoureuse d'un ou d'une toxicomane ?

Une toxicomanie est un problème sérieux, qui nécessite une aide médicale. Il ne faut pas vous improviser médecin. C'est un délit puni par la loi et vous risquez de commettre de terribles erreurs.

Réciproquement, tous les médecins et toutes les associations ne sont pas forcément compétents pour gérer des problèmes de toxicomanie. On m'a raconté le comportement de certains médecins face à des toxicomanes. C'est proprement inhumain. Ils sont endoctrinés contre les toxicomanes et le leur font payer cher. Ces médecins-là sont de belles petites ordures. De même, certaines associations, même réputées, ont des méthodes et des intentions de sectes. Il existe des médecins et des associations vraiment compétents, qui offrent une aide sérieuse et bien construite. Mais il faut les trouver. En général le médecin de famille est un bon point de départ, au minimum pour obtenir des adresses et une marche à suivre.

Un problème d'un toxicomane est que ses pensées et son cadre de vie sont déstructurés. Si vous pouvez occuper une place précise autour de lui, c'est une bonne chose. Mais choisissez bien cette place : confident, repos, encouragement, aide matérielle, conseil, présence, juge... Dites-vous bien que vous pouvez parfois davantage aider un toxicomane en renonçant à être quelque chose pour lui. Arrêtez de le juger, par exemple. Ou cessez de lui imposer votre présence. Ou n'essayez plus de l'aider matériellement. Il n'y a pas de règle. Chaque cas est différent. L'important est que vous cherchiez à occuper une place qui facilité les progrès du toxicomane et non qui le bloque ou l'enfonce. Méfiez-vous de votre bonne volonté. Parfois on peut faire plus pour un toxicomane en allant se faire soigner chez un psychologue qu'en l'y envoyant.




A quel stade ?


La toxicomanie est un parcours, qui connaît plusieurs stades. On devient toxicomane... on est toxicomane... un jour on décide de s'en sortir... Descente, plateau, remontée. Ce parcours en trois temps peut être très court ou très long. Parfois quelques jours, souvent plusieurs années ou dizaines d'années. Ces trois phases sont différentes l'une de l'autre :



Vivre avec un toxicomane ?


Si vous vivez avec un toxicomane, ne cherchez pas dans ce texte un pronostic sur ce qui va arriver. Je n'en sais rien. Cela dépend des cas et des événements... On ne peut pas savoir à l'avance... Ne me demandez-même pas de l'aide, je n'ai pas les diplômes légalement nécessaires pour cela.

Cette question s'aborde de façon différente suivant que le toxicomane est votre enfant, un parent, un ami, un employé, votre patron, votre compagnon, votre époux ou votre futur époux.

La question fondamentale est le niveau de socialisation du toxicomane. Certains toxicomanes sont certes dépendants d'un produit mais ils restent des êtres sociaux à part entière. On peut discuter de façon honnête avec eux, de leur problème ou d'autres choses. Dans ces cas, il n'y a pas vraiment de raisons de faire de différence entre eux et une personne dite "normale". La dépendance est là comme une épée de Damocles. Elle pourrait dégénérer... Mais c'est précisément en refusant un contact social au toxicomane qu'elle risque le plus de dégénérer... De plus, une personne dite "normale" peut dégénérer aussi. Elle peut entrer dans une secte, devenir haineuse... Je considère certains amis toxicomanes, qui se surveillent, comme beaucoup plus sûrs que certaines personnes, qui ne consomment aucun produit mais dont le subconscient est chargé de fosses à purin prêtes à exploser.

A l'autre extrême se trouvent les toxicomanes qui ont perdu toute humanité, qui ne sont plus que des machines à trouver de la drogue. On ne peut pas "vivre" avec une telle personne. Il faut la laisser survivre dans son coin ou essayer d'obtenir qu'elle soit prise en charge par une organisation équipée pour détenir des fauves. On peut faire des choses pour cette personne, mais dans l'esprit d'un amateur qui garde une mygale en cage. On peut changer la litière de la mygale régulièrement, la laisser courir sur sa main... sans plus. Il ne faut pas avoir de haine ou de rancoeur contre la mygale, ni s'en amuser ou se moquer d'elle. Il faut la gérer, simplement. Et savoir que ce n'est pas un mammifère, qu'elle ne ressent pas d'affection pour vous. Un élément qui peut être très douloureux est que ces personnes conservent des réflexes moteurs d'humanité. Elles sont capable de faire semblant d'avoir des sentiments. Elles peuvent donner des réponses stéréotypées aux questions qu'on leur pose. Cet interfaçage, ce mimétisme, leur sert essentiellement à se procurer de la drogue et à échapper aux problèmes immédiats.

Certains toxicomanes arrêtent quand ils tombent amoureux. La relation offre à un toxicomane du bonheur, des moyens, de nouveaux espoirs... Il découvre le ravissement de s'occuper de quelqu'un d'autre et ne pourra plus s'en passer. La drogue devient pour lui une sombre chose qui l'empêche de bien câliner l'être aimé. Certains rechutent après quelques mois, d'autres sont définitivement tirés d'affaire. Dans la majorité des cas se marier avec un toxicomane est le plus mauvais calcul à faire. C'est perdre plusieurs années de sa vie pour ne récolter que de la boue ; des ennuis de santé, perdre ses avantages sociaux, vivre des drames... Le plus grave est le risque de devenir toxicomane soi-même. Nombre de personnes sont tombées dans la drogue en tombant amoureuses d'un toxicomane. L'alchimie entre deux personnes est complexe et parfois très forte. L'issue du combat est incertaine... Quand vous rencontrez un toxicomane vous pouvez être très droit dans vos bottes, sûr de votre morale et de vos valeurs. Quelques mois après vous n'êtes plus qu'une loque... Que s'est-il passé ? Vous avez voulu essayer de la drogue, juste un peu pour essayer de comprendre ? Vous n'en pouviez plus de vous sentir seul pendant les ébats amoureux et vous avez cru rejoindre l'autre en en prenant ? Le rythme de vie du toxicomane vous a usé et vous avez senti vous aussi le besoin d'un petit remontant ? Il a réussi à vous persuader ? Au fond, de quoi exactement étiez-vous tombé amoureux ? Du drogué ou de la drogue ? Certains toxicomanes rangent la drogue et leur petit ami ou leur petite amie "dans le même panier" ; ils vont consciemment prendre de la drogue avant l'arrivée de la personne. Cela fait partie de l'organisation du moment agréable qui s'annonce... C'est presque une forme de politesse de leur part... Si "par malchance" ils n'ont rien sous la main, ils seront angoissés, aggressifs... Il faut être solide pour survivre à un toxicomane, même si vous échappez au piège de la drogue.

J'ai assisté à un cas assez triste : une fille qui n'était pas consommatrice de drogue mais qui encourageait son petit ami à se droguer. "Cela le rend plus sûr de lui", m'a-t-elle expliqué. Elle préférait la compagnie d'un homme qui semble souriant et assuré. Quelques mois après elle l'a quitté pour un autre. Lui s'est enfoncé dans la drogue, jusqu'à devoir être interné.

La question la plus douloureuse est celle de la fondation d'une famille avec un toxicomane. Pour fonder une vraie famille, il faut être adulte. Par essence un toxicomane est infantile. Sa capacité à prendre des responsabilités est limitée. Comme les enfants, il est toujours un peu escroc. Il rêve, il promet, il veut plaire, il ne comprend pas les problèmes des autres... Il n'est pas méchant, il n'a pas l'intention de faire du mal. Mais quand il y aura des problèmes, il ne sera pas là. S'il est acculé, il peut devenir violent. Fonder une famille avec un toxicomane n'est à priori pas une bonne idée. L'aveuglement et la passion amoureuse, ajoutés au côté escroc et séducteur du toxicomane, peuvent former un mélange mortel qui déclenche le mariage. Un autre aspect du toxicomane peut être redoutable : sa détresse quand il est en manque. Cela donne l'impression qu'il a besoin d'être protégé, que c'est un être sensible... Protéger une seringue et des dealers ; un bel avenir pour une jeune fille...

Je connais des couples où l'un ou les deux sont toxicomanes. Ces couples ne connaissent pas spécialement plus de violence et de bêtises que d'autres couples... Ces couples viables sont constitués de personnes qui ont une gestion raisonnablement bonne de leur problème, en particulier qui savent en parler avec honnêteté. Il y a quelque chose de malsain à comparer les couples "normaux" aux couples où il y a un problème de toxicomanie. Je vois tellement de bêtise, d'égoïsme, de manipulation, de violence et de démission dans les couples "normaux"... Je crois qu'il est facile de fonder un couple plus heureux avec un toxicomane, si ce toxicomane est une personne qui a du coeur.

Quand deux personnes se rencontrent et entament leur fusion, ce qui se passe entre elles est prodigieux. C'est comme une nébuleuse planétaire qui s'agrège pour former une étoile. Ils se parlent de tellement de choses entre eux. Ils apprennent des choses sur eux-mêmes, sur le couple, sur leurs parents, sur leur pays... Ils vivent des émotions nouvelles, se préoccupent de choses nouvelles... L'étoile formée, son coeur entre en fusion nucléaire. Elle illumine alors tout autour d'elle, d'une lumière formidable. l'Univers entier reçoit cette chaleur. Un couple qui fonctionne a une force inouïe. Nombre de procès contre les états sont gagnés par des familles. Deux couples qui aiment leurs enfants suffisent à déclencher une Marche Blanche. Le dernier recours contre une dictature, la force ultime capable de l'affronter, ce sont les mères de famille. Plus simplement, un vrai couple, c'est la petite affiche à la fenêtre qui signale que tout enfant peut trouver refuge dans cette maison. Quand un toxicomane fonde un vrai couple, il n'est plus toxicomane. Mais de nos jours, combien de couples sont de vraies familles ? On se marie par ennui, par jeu, par pulsion, par peur, par rêve, pour échapper à ses parents, par avantage, par obligation sociale, pour faire comme à la télévision... Il y a des sentiments dans la majorité des mariages, parfois très forts. Mais il y en a tellement peu, ils sont tellement futiles... Chacun rêve des sentiments qu'il croit avoir pour l'autre et des sentiments qu'il croit que l'autre a pour lui. Il est si facile de faire semblant de se marier. Parfois, un des deux est un peu adulte et traîne l'autre comme un gros bébé. Ces couples entament à peine une fusion. Il y a tant de lâchetés et de démissions en eux. Ils ne sont pas si loin de ce qui fait une toxicomanie. Ils ne sont pas une menace pour les lobbies qui saignent le pays, ni pour les marchands de drogue. Dans un vrai couple, il peut arriver que l'un chasse l'autre parce qu'il n'a pas appris assez de choses ce mois-ci. Dans les couples petits-bourgeois, apprendre est un délit. Une amie m'a raconté la première visite de sa belle-mère chez elle. Elle a aperçu des livres sur une étagère et a pris un air répugné.

Un ami vient de quitter sa petite amie. Elle est à l'hôpital après une overdose. Vous vous dites que c'est salaud de quitter sa petite amie quand elle a un problème. Attendez de connaître l'histoire. Cette amie est difficile à vivre. Mon ami se sentait moins bien quand il avait été la voir que s'il avait passé la journée sans elle. Elle voulait à tout prix qu'il l'épouse. Elle lui a fait un chantage au suicide. C'est très bien de vouloir goûter au bonheur stellaire de la vie de famille. Mais croyez-vous que cet ami avait la moindre chance de bonheur avec cette femme qui ne tient aucun compte de lui, de ses émotions ? Je ne prétend pas qu'elle méritait de finir à l'hôpital. Mais j'ai fait remarquer à cet ami que maintenant elle avait ce qu'elle désirait : on s'occupait d'elle sur son lit d'hôpital comme d'un nouveau-né dans son berceau. Pendant deux ans il s'est beaucoup occupé d'elle. Il jette l'éponge, c'est tout. Une tentative de suicide n'y changera rien. C'est juste un peu plus de boue.




Les fréquentations


Une question que les parents se posent souvent est le rôle que jouent ou qu'ont joué les copains d'un toxicomane. Les situations sont extrêmement variables. Sur l'ensemble des toxicomanes que je connais, peu ont été "initiés" par leurs copains. La toxicomanie est plutôt une démarche personnelle. La personne décidé par elle-même d'essayer. Parfois elle le fait autant en cachette de ses copains que de ses parents... Dans d'autres cas une partie des copains sont déjà des consommateurs et s'affichent... cela peut évidemment influencer la personne dans le mauvais sens. Mais pas forcément. Certains jeunes sont dégoûtés de la drogue rien qu'en observant leurs copains qui consomment. Je crois que ce spectre des copains corrupteurs est un peu facile. Presque tous les jeunes essayent l'une ou l'autre forme de drogue. C'est comme la varicelle et les oreillons. Ce n'est pas forcément la présence des copains qui va influencer ce fait. Certains jeunes deviennent toxicomanes, la grande majorité se désintéressent rapidement de la drogue.

Un jeune a besoin des autres. Pendant ses sorties en boîte, dans des cafés, des dancings ou simplement à la sortie des cours ou chez des amis, il va rencontrer une quantité invraisemblable de personnes. La majorité de ces personnes sont positives. Elles contribuent à le rendre adulte. Une petite minorité lui donnera la possibilité de tomber dans la drogue. Comment éviter qu'il ne prenne cette voie-là ? C'est en partie l'objet de ce texte...

Je me souviens, quand j'étais jeune adulte, de la visite d'une connaissance. Il m'a décrit par le menu tout ce que le cannabis avait de "génial". Il a été étonné que ses descriptions merveilleuses n'éveillent pas le moindre intérêt chez moi. J'ai appris plus tard qu'il était dealer... Il fournissait de petites quantités à la demande. Il était donc venu chez moi pour essayer de me faire prendre de la drogue... Sinon, c'est une personne fort sympathique et très cultivée. C'est un débrouillard. Il avait par exemple aussi des combines de vente d'ordinateurs bon-marchés... Tous les dealers que j'ai rencontrés sont des personnes fort charmantes. Souvent un peu artistes. Ils rendent service... Ils ne sont en général pas très différents des consommateurs auxquels ils vendent. Un peu malhonnêtes, opportunistes, bornés, pas vraiment conscients des choses... Ils ont juste un peu plus de personnalité. Ils sont souvent plus âgés aussi. Je crois que la majorité des dealers ne poussent même pas à la consommation. Un de mes amis a été dealer de cannabis pendant quelques années. Il n'aurait jamais vendu une dose à un gamin. Ni même à un adulte sans expérience. Ou alors en lui donnant d'abord des cours sur la sécurité, les précautions à prendre, etc... Et en vérifiant qu'il était vraiment décidé à prendre de la drogue. Une vraie mère poule. Dans des milieux sordides, j'ai vu des dealers qui se comportent de façon dure mais qui ne sont pas des ordures pour autant. Ils gèrent leur cheptel de toxicomanes comme un coq sa basse-cour, avec efficacité mais sans méchanceté particulière. Les dealers ignobles que l'on nous présente dans les films existent. Un ami en qui j'ai toute confiance m'a raconté en avoir fréquenté. Mais on ne les rencontre pas ou très rarement dans l'environnement direct d'un problème de toxicomanie. Eux sont de vrais bandits, violents et déshumanisés. Ils ne consomment pas de drogue, suivant le bon principe qu'il ne faut pas consommer du produit que l'on vend.

Beaucoup de parents ont une peur bleue des dancings. Il faut faire la part des choses. Dans certains dancings chics on est plus en sécurité question drogue que chez soi à la maison. Je vois parfois des gamins fumer des joints autour d'une école près de chez moi. Ils n'auraient aucune chance de pouvoir allumer le moindre pétard dans un coffee shop aux Pays Bas. Même pas dans les toilettes. Au comptoir on refusera de leur servir ne fut-ce qu'un verre de bière... Ils ont droit à de l'eau minérale ou du jus de fruit, punt aan de lijn. Dans d'autres dancing par contre, tout est conçu pour se droguer, y compris le choix de la musique. Entre ces deux extrêmes, il y a des dancings où on fera simplement ce pour quoi on est venu... En général, quand on se drogue dans un dancing, on avait la drogue en tête avant de venir.

On parle parfois de dealers ou de copains qui vous mettent une pilule dans votre verre sans vous prévenir. Cela existe certainement. Il y aura toujours bien un tordu pour faire cela. Mais je ne connais qu'un seul cas : un gamin qui a demandé une cigarette à un copain et celui-ci lui en a donné une chargée au cannabis. Peu après la gamin a cassé la figure au copain... De la drogue prise involontairement n'a souvent pas les effets recherchés. La victime se met à lutter contre les effets de la drogue. Quand vous prenez de la drogue, c'est dans le but d'en sentir les effets. Donc quand ils arrivent vous les acceptez. Vous vous laissez faire. Une personne non-consentante luttera au contraire contre les effets et en retirera beaucoup de désagrément. Elle peut aussi paniquer et appeler une ambulance ou la police. Ce n'est pas intéressant pour un dealer... Les seuls cas courants de drogue administrée de force sont des enlèvements, des viols... Dans aucun de ces cas la victime ne redemande du produit après...

Un stéréotype sont les dealers qui fréquentent les abords d'une école ou les cafés des environs. Cela existe mais je n'en ai jamais vu ni entendu parler. Fort heureusement, quand cela apparaît la réponse de la police est toujours très musclée. Les peines de ces dealers-là sont automatiquement doublées. Cela n'empêche pas les jeunes de se droguer dans et autour des écoles. Comme je l'écrivais plus haut, je vois régulièrement des jeunes fumer du cannabis autour d'une école devant laquelle je passe. Je les repère surtout à l'odeur. Ca pue à vingt mètres à la ronde. D'après ce que je crois observer, le cannabis est amené par l'un d'entre eux. Il ne pense pas à mal. C'est comme s'il apportait un nouveau jeu vidéo... Ils se réunissent autour de lui en poussant des "hi hi" tout excités, le visage un peu rouge. Ca c'est pour les gamins de 14 à 16 ans. Les plus âgés sont plus calmes. Ils se réunissent simplement, souvent autour d'un joint de meilleure qualité...

Il est évident que le milieu dans lequel évolue un jeune aura une influence sur son risque de devenir toxicomane. Parfois on se dit qu'un jeune est vraiment mal tombé, qu'il n'a pas eu de chance. Mais en toute généralité, la responsabilité première de la prise de drogue est celle du jeune lui-même. C'est sa décision. Une décision immature, une décision dont il n'est pas à même d'assumer les conséquences, une décision par lâcheté... malgré tout c'est sa décision. Il pouvait dire non. Notez que ceci doit être nuancé quand il s'agit de jeunes adolescents. Un enfant de 10 ans a souvent un certain esprit critique. Il n'est pas toujours aisé de le manipuler. Quand il devient adolescent, cet esprit critique part en lambeaux. C'est comme si son cerveau se dissolvait. Il tombe sous l'emprise de nouvelles pulsions, il fait semblant de vivre des émotions alors qu'il ne les ressent pas... Ce magma éruptif va être remplacé par un nouveau cerveau, d'adulte. Pendant que ce nouveau morceau de cerveau pousse, c'est la galère... Durant l'adolescence on peut devenir fou d'envie de quelque chose, par exemple pour faire comme les copains. Si les copains se droguent... Peut-on dire qu'un adolescent a choisi de se droguer alors qu'il y a été poussé par un cerveau immature dont les pulsions et les émotions sont détraquées ? C'est bien pour cette raison qu'un jeune reste sous l'autorité et la responsabilité de ses parents jusqu'à 18 ans. C'est la raison aussi pour laquelle dans certains pays les marchands de cigarettes distribuaient des paquets fardes dans les écoles (une autre raison est que si on devient accro à quelque chose étant adolescent, on le restera beaucoup plus longtemps et beaucoup plus fort).

Beaucoup de toxicomanes ont une "échelle" de fréquentations. En haut de l'échelle des amis qui ne se droguent pas. Ils les fréquentent pendant les périodes d'abstinences ou quand ils vont bien. En général ce sont des amis de longue date. Au milieu de l'échelle leurs copains habituels, avec lesquels ils se droguent au jour le jour. Ils les perdent de vue au bout de quelques mois ou quelques années et les remplacent par d'autres. En bas de l'échelle se trouvent des personnes qu'ils ne fréquentent que dans les phases de débauche et de dépression. Des sortes de zombies de la nuit. Ils les ramassent au fil des soirées et les jettent le lendemain ou au plus tard quelques semaines après.




Par la force ?


Quand un toxicomane a divergé et qu'il ne tient plus compte de la société, quand un dialogue de base n'est plus possible, quand il devient un danger, le recours à la force est une simple nécessité. Il faut le contrôler, parfois l'enfermer dans une institution spécialisée. A priori ce point n'est pas à discuter et n'est même pas l'objet du présent chapitre. Je voudrais juste faire remarquer que certaines familles ou certaines institutions prétendent bien rapidement qu'une personne est devenue dangereuse. C'est parfois un simple prétexte pour se débarrasser de la personne et/ou prendre le contrôle de ses biens. On fait aussi parfois cela pour asseoir les règles "tribales" de la famille. On sacrifie un de ses membres à titre d'exemple, pour mettre les autres au pas. Un des rôles de la société est de protéger les gens contre ces méthodes. Il est normal qu'une famille se déclare incompétente ou renonce à gérer la toxicomanie d'un de ses membres. Il ne faut pas l'accabler pour cela. Cela n'autorise pas pour autant cette famille à recourir à la force... Les lois du pays et les Droits de l'Homme restent valables, même quand il s'agit d'un toxicomane. Les droits légaux du toxicomane doivent parfois être pris en charge par un avocat ou une institution, pour le protéger de ce qui prétend être sa famille.

Un toxicomane complètement dégénéré, placé de force dans une bonne institution, a des chances de remonter la pente. C'est un processus très long. Cela prend des années. Souvent les résultats sont concrets, mais fragiles, incertains... Un toxicomane tombé aussi bas est obligé de repartir de zéro. Il repart du stade irresponsable et désordonné de la petite enfance. Il doit regrimper tous les échelons vers le stade adulte. Quand un enfant fait cela, c'est le processus naturel. C'est fait pour bien se passer. Quand un adulte doit le faire... c'est comme la rééducation après un accident. C'est douloureux, pénible... cela ne donne pas toujours des résultats éblouissants. On peut souvent remarcher après un accident aux jambes, pas forcément courir. On conserve des douleurs, parfois vives, pour les gestes les plus anodins. J'ai beaucoup de respect pour les personnes qui réussissent ces remontées. Les médecins et les psychothérapeutes qui s'occupent d'eux sont souvent des personnes d'exception. Une chose est sûre : le recours à la force n'est d'aucune utilité dans ce processus de guérison. Il ne peut qu'empêcher la personne de progresser. Certes il peut être nécessaire d'interdire à la personne de sortir de l'institution. Il peut être nécessaire de recourir à la force pour la protéger d'elle-même. Mais les progrès qu'elle fera dans sa maladie, elle ne les fera jamais sous la contrainte. Elle ne les fera que grâce aux encouragements amicaux qu'elle reçoit et au peu de moteur intérieur qui lui reste. Ce que je viens d'écrire là peut paraître une évidence. Ce n'est pas une évidence pour tout le monde hélas. Ce droit des toxicomanes à ne pas subir de violence gratuite n'est pas accordé aux enfants dans certaines familles. Beaucoup d'adultes tombent dans la toxicomanie simplement parce qu'ils n'ont jamais eu d'enfance. Ils n'ont pas eu droit à l'insouciance de l'enfance. On les a obligés par la force à singer un comportement adulte. Je crois que cela donne les cas de toxicomanie les plus graves. Comment pourrait-on faire reprendre un chemin vers l'âge adulte à une personne qui n'a pas pu le prendre pendant l'enfance ?

Plus sobrement, l'usage de la force peut-être nécessaire dans la vie de tous les jours d'un toxicomane. Quand un père alcoolique a sa passe de violence, il faut appeler la police. On le garde cuver en cellule ou à l'hôpital. Le lendemain ça va mieux... Quand tout est bien organisé on essaye de lui faire faire une cure de désintoxication. Sinon, on attend la crise de violence suivante...

La vraie question est : le recours à la force, voire la violence, peut-il sauver une personne de la toxicomanie ? La guérir. La réponse est oui. Mais cette réponse doit être sévèrement nuancée. Tout d'abord, cette "violence" ne peut servir à quelque chose que quand la personne se trouve encore dans la phase initiale de sa toxicomanie. Après, c'est en général peine perdue et plutôt négatif. Quand la personne est dans la phase finale de remontée, l'usage de la violence est tout spécialement mal placé et moralement laid. De quelle violence s'agit-il exactement ? C'est celle dont je parlais pour l'hédoniste, ou celle que j'ai eue en constatant que je fouillais ma poubelle. C'est l'indignation. Un hédoniste qui sent qu'il est devenu dépendant de quelque chose en conçoit un sentiment de révolte. Il se fâche. Il passe à l'attaque contre cet ennemi, ce parasite qui lui suce le sang. Le problème d'un toxicomane débutant est que ce sentiment de révolte ne se déclenche pas. Pourquoi ? Par bêtise, par immaturité, par manque d'estime de soi, par désoeuvrement... Ce qu'un parent, un ami ou une personne extérieure peut faire, c'est se fâcher à la place du toxicomane. Se fâcher contre lui, pour lui. Lui passer un savon, avec une grosse voix agressive et indignée. Cela déclenche une bonne bouffée de stress, un bon coup de pied psychologique. Cela lui fait reprendre ses esprits. Cela lui fait aussi ressentir ce sentiment d'indignation. C'est une initiation. Plus tard, si tout va bien, il saura s'indigner tout seul... Passer un savon à un toxicomane débutant peut donner d'excellents résultats. Mais il y a de nombreuses règles à suivre :
Un recours à la force qui peut être puissant est le refus de communiquer. Un exemple magistral est la condamnation en Justice. Certains fautifs reconnaissent leurs torts, ils ont conscience de ce qu'ils ont fait. Une bonne Justice tend à leur donner des peines relativement légères ou même à les relâcher sans suites. Mais le gros des délinquants refuse catégoriquement l'idée d'avoir fait quelque chose de mal. S'ils plaident coupable, c'est par calcul. Discuter avec ces personnes est inutile. Ce sont des machines à vous démontrer qu'elles n'ont rien fait, que ce n'est pas de leur faute, que c'était nécessaire, que c'était inévitable, voire que c'est l'ordre des choses. Il ne sert à rien de leur montrer les preuves des faits, de leur parler de la douleur des victimes. Leur cerveau est bloqué, comme un disque rayé. La sentence du juge est l'arrêt des discussions. On arrête toutes les activités civiles du condamné et on l'enferme en prison. Là, lentement, assis face à la porte fermée de sa cellule, certaines idées peuvent commencer à se diffuser dans son crâne. Dans un pays civilisé on ne se contente pas d'enfermer un délinquant. On ne cherche pas non plus à le torturer en le plaçant en situation de survie dans des prisons bondées, à la merci des autres détenus. On s'occupe de lui, on lui donne des ficelles pour grandir... Ce refus de communiquer est ce qu'un bon parent fait parfois avec son enfant, quand il l'envoie paître. Il est également légitime face à un toxicomane. Certains de mes amis qui ont une forte personnalité font cela sans hésiter. Quand ils sentent qu'ils ont affaire à un toxicomane qui s'enferme dans ses délires, leur message est calme et sans appel : "Tes histoires ne m'intéressent pas. Va vivre ta toxicomanie ailleurs que chez moi.". Il est important de faire cela sans le moindre éclat de voix, de la façon la plus froide. La violence est la dernière façon de communiquer mais c'est encore une façon de communiquer. La violence fait l'affaire du toxicomane. Quand il n'y a même plus de violence, c'est là que le toxicomane peut ressentir le gouffre. Le vrai gouffre, celui qui est pire que la mort. C'est une méthode qu'il faut assumer mais elle donne régulièrement des résultats remarquables. S'il reste un peu d'humanité dans le toxicomane, cela peut suffire à lui faire rebrousser chemin, à vouloir regagner l'estime. Cette méthode est un meurtre virtuel. Ne l'utilisez que si réellement vous renoncez à assister la personne.

Un ami m'a raconté comment une amie a arrêté la drogue. C'était une petite bourgeoise intelligente, confite dans sa bêtise. Exigeante et incapable de s'assumer, elle se contentait de parasiter des amis pour se procurer de la drogue. Cet ami l'a envoyée paître, en lui faisant remarquer que quitte à se prostituer, qu'elle le fasse vraiment, avec de vrais clients et non en abusant de ses amis. Elle l'a pris au mot. Mais elle n'avait aucune expérience du monde de la prostitution. En une soirée dans le milieu il lui est tout arrivé : viol, passage à tabac... Elle a fini à l'hôpital. Pendant les jours qui ont suivi elle a subi la totale : soins médicaux, convalescence, test du SIDA, test de grossesse... Ca lui a fait un choc. Suivant l'expression consacrée : "elle a arrêté ses conneries". Elle est maintenant une mère de famille responsable. Happy End, pour une personne qui était déjà bien enfoncée dans la drogue. Ce choc nerveux salutaire est ce qu'on voudrait pouvoir procurer à un toxicomane. Si on pouvait le procurer aux américains ils signeraient peut-être le Protocole de Kyoto. Ils arrêteraient de consommer, consommer, consommer... Malheureusement il ne faut pas trop compter là-dessus. Primo, cette petite bourgeoise avait manifestement encore de la ressource. C'est ce qui lui a permis de rebondir. Avec la grande majorité des toxicomanes, ce genre d'événement ne fait que les enfoncer. Secundo, cela ne fonctionne que si c'est fait de bonne foi. J'ai vu plusieurs fois des personnes essayer d'organiser ce genre de plans. Une amie avait carrément séduit un inspecteur de police pour qu'il apostrophe son petit ami toxicomane... C'est peine perdue. Cela n'a jamais donné de bons résultats. Tertio, si j'avais le moindre doute que cet ami savait que cette amie irait réellement se prostituer et ce qui allait lui arriver, j'arrêterais immédiatement d'écrire ce texte et j'irais m'asseoir devant le bureau d'un policier pour déclarer les faits et faire démarrer une procédure en Justice contre lui...




La médicalisation


Il y a trois façons de médicaliser un drogué :
D'une certaine façon, un toxicomane est une personne qui fait de l'automédication. Il a trouvé un produit qui le soigne, du moins c'est son impression. Cet exercice illégal de la médecine est crétin. Je crois qu'une solution dans beaucoup de cas de toxicomanie peut être de rendre la personne plus compétente. Si elle peut comprendre son erreur, se rendre compte objectivement du fait que la drogue n'est pas "le bon médicament", elle tendra vers une autre démarche de guérison, moins destructrice voire salutaire. C'est pour cette raison, je suppose, que la religion a parfois autant de succès en prison. Elle propose des rêves plus "intelligents" que ceux procurés par la drogue, plus réparateurs et plus constructeurs. J'entends parfois des personnes critiquer les religions et m'expliquer qu'une bonne éducation faite de rationalisme et de culture est préférable. Quoi qu'il en soit, tout est préférable à la toxicomanie et je persiste à dire qu'il faut introduire la religion en prison. Beaucoup de délinquants sont des personnes irrationnelles, qui ont un problème avec l'éducation. Il faut faire tous les efforts possibles pour améliorer leur éducation mais dans leur cas en particulier la religion, irrationnelle par essence, peut être un puissant levier. Certains extrémistes religieux profitent de cela pour recruter en prison. Il faut les devancer en proposant une approche saine de la religion en prison.

Quel professionnel faut-il au juste pour s'occuper d'un toxicomane ? Un neurologue, un psychiatre, un psychologue, une neuropsychiatre, un neuropsychologue... ? C'est différent pour chaque toxicomanie... Les professionnels compétents l'ont bien compris et cherchent d'abord à aiguiller le toxicomane vers les professionnels ou les équipes de professionnels qui lui conviendront le mieux. Dans certains cas, une personne prend de la drogue uniquement pour son effet anxyolitique. Alors lui prescrire un anxyolitique peut être un premier pas simple et efficace... en attendant une démarche plus en profondeur sur les problèmes de vie de la personne. Dans d'autres cas, la drogue n'est qu'un rouage dans des problèmes très structurés. La toxicomanie peut alors être vue comme une variante ou un accompagnant d'une névrose, d'une psychose, d'un délire paranoïaque... On pourrait parler de "névrose chimiquement assistée". Il y a deux écoles en psychiatrie : l'une attribue ces problèmes à des "défauts" du cerveau de la personne, qu'un médicament peut éventuellement colmater. L'autre attribue ces problèmes à des événements graves, émotionnellement douloureux, qui forcent le cerveau de la personne dans ces retranchements plus confortables que sont ces formes de "folie". Ces événements graves peuvent être un fait ponctuel atroce ou une violence larvée subie au fil des années... Toujours est-il qu'il faut ramener le fonctionnement du cerveau de la personne à quelque chose de plus "équilibré", de moins "enfermé" et de plus "socialement dialoguant". Il faut apprendre à la personne qu'il y a plus de bonheur dans le monde extérieur qu'enfermée dans sa tête. Personnellement je crois que même une personne née parfaitement "saine" peut devenir psychotique ou toxicomane. Cela dépend de ce qu'on lui a fait subir... Chaque personne est plus ou moins fragile, tombera plus ou moins facilement dans ces auto-enfermements psychologiques, dans ces modes de protection du cerveau. Certaines personnes ont un problème neurologique congénital qui les rend plus fragiles. Parfois ce problème est tellement profond que le cerveau de la personne ne peut matériellement pas fonctionner autrement que dans un mécanisme de "folie". Chaque cas est différent... Parfois on prescrira un médicament à vie, pour palier un problème neurologique définitif. Parfois un médicament ne sera qu'une béquille temporaire pour faciliter la transition. Même si une personne a un problème définitif, on essayera malgré tout de lui donner des outils pour gérer ce problème sans recourir à des médicaments. Dans certaines sociétés cela se gère de façon assez naturelle. Certains psychotiques "incurables" guérissent comme par miracle si on les laisse vivre quelques mois avec des africains... Ces mêmes africains permettront à une personne réellement incurable de vivre en étant acceptée de la société, sans violence... Les psychiatres occidentaux (les compétents d'entre eux) obtiennent de bons résultats en déployant simplement un environnement humain autour des personnes qui ont un problème. Il faut bien sûr un accompagnement médical et psychologique sérieux, mais l'essentiel de la thérapie est le fait d'offrir à la personne un environnement "vivable", qui n'est plus tapissé des menaces inutiles inventées par la victime ou par autrui. Une fois que le cerveau de la personne a repris un fonctionnement plus équilibré, on peut la réinsérer dans la société. C'est une opinion personnelle mais je crois que cette humanité que déploient les bons psychiatres et psychologues devrait être communiquée à toute la société. Notre économie serait plus solide et nos ennemis moins convaincus si nous étions plus humains dans notre vie de famille, dans les entreprises, à l'école...




La Famille, l'éducation


La famille d'un toxicomane est souvent liée à son problème. Mais ce lien peut être de natures très diverses. Parfois la famille est agressive, destructrice. La drogue ne fait qu'achever la corrosion de l'individu entamée par la famille. Certaines familles n'apprennent rien à leurs enfants. Ils tombent alors dans les pièges de la vie : mauvais mariage, travail dégradant ou drogue... Beaucoup de familles cumulent ces deux travers. Elles n'apprennent rien à leurs enfants, puis quand les problèmes commencent elles ont comme seule réponse d'attaquer les enfants. La réaction typique des parents dans ces familles est, sur un ton énervé : "Mais enfin, on ne comprend pas, on lui a donné tout ce dont il avait besoin !".

J'ai aussi vu des familles dont un enfant est toxicomane mais auxquelles je n'ai rien à reprocher. Elles se sont occupées de leurs enfants, elles ont répondu présent quand les problèmes ont commencé... Elles ne comprennent pas... Le problème est trop grand pour elles, trop compliqué. La société est trop dure. Un oisillon sorti de leur petit nid n'est pas garanti de survivre. Je crois que pour éviter ces situations il n'y a que la prévention. Il faut agrandir la taille du nid dès le début de l'enfance. Il faut prendre contact avec d'autres familles, apprendre à confier les enfants à d'autres personnes, se cultiver, s'élargir l'esprit, ouvrir les sujets de dialogue avec les enfants. Ce n'est en rien une garantie de succès mais je crois que cela diminue le nombre d'oisillons au renard.

Quand j'étais au Congo, certains belges aimaient se moquer des congolais, à propos de leur comportement vis à vis du SIDA. La superstition au Congo dit que le SIDA est une maladie de vampirisme. Cela implique que la maladie arrive quand on en parle. Le fait de prononcer le nom de la maladie fait venir la maladie... Cela rend le travail de prévention difficile. Par exemple un jour un missionnaire catholique essayait d'expliquer l'usage et la nécessité du préservatif à des étudiants congolais. Des étudiants se sont levés pour empêcher le missionnaire de continuer ses explications. Ce comportement imbécile est à la fois risible et dramatique. On nous parle du comportement inhumain des multinationales de la santé, qui refusent des médicaments aux pays pauvres. La première cause de mortalité reste le manque d'éducation à l'intérieur-même des pays pauvres. Cette superstition dont les blancs aux Congo se moquaient, je la retrouve dans nombre de familles ou de milieux sociaux en Belgique. On refuse de parler aux enfants des choses importantes. On croit de façon diffuse et paniquée qu'ainsi ils en seront protégés... Faudrait-il écrire des lois pour rendre cette attitude punissable en Justice ? Je pose la question.

Un travers que l'on rencontre chez beaucoup de toxicomanes est qu'ils croient que le produit vient vivre en eux. Il est comme un invité joyeux. Les plaisirs ou les émotions qu'il procure sont ceux du produit lui-même, qu'il partage en quelque sorte avec son hôte. Certains toxicomanes vivent une véritable lune de miel avec leur produit lors des premières prises. Un ami cultivateur de cannabis me présentait ses plantes comme étant de sympathiques petits extraterrestres qui venaient lui rendre visite. Il s'est suicidé depuis. Un chamane ou un hédoniste au contraire considère que les plaisirs ou les émotions qu'il ressent sont les siens. Le produit ne fait que les déclencher. Cette différence est fondamentale, parce que pour un toxicomane, renoncer à son produit c'est renoncer à être heureux. Un hédoniste au contraire sait très bien qu'il peut s'en passer, que le plaisir vient de lui-même et non du produit. C'est un problème d'éducation. C'est par l'enseignement que l'on évite de tomber dans la superstition du toxicomane.

On se demande actuellement quelle est l'influence de la petite enfance sur le risque de tomber dans une toxicomanie. Des parents inexpérimentés ne savent parfois pas qu'il est normal qu'un enfant pleure. Si un enfant pleure parce que c'est l'heure de manger ou parce que son lange est sale, il est évident qu'il faut s'occuper de lui rapidement. Mais un enfant peut aussi pleurer par simple lassitude ou parce qu'il a un chagrin subit. Alors il ne faut pas intervenir. Il faut le laisser vivre sa peine puis s'endormir naturellement. Certains parents ne comprennent pas cela et se ruent sur l'enfant pour le consoler. Pire : ils lui mettent quelque chose en bouche, essayent de lui donner à manger... Il se grave dans le subconscient de l'enfant qu'il ne faut pas vivre ses chagrins, qu'il faut les empêcher tout de suite, en avalant quelque chose... J'ai vu des parents se comporter de façons analogues avec des enfants plus âgés, de 4 à 6 ans. Ces parents semblent considérer qu'il est absolument inacceptable que leur enfant soit triste. Il font tout pour que cela n'arrive pas. Par exemple ils permettent à l'enfant de déranger d'autres personnes. Il est hors de question pour eux qu'il y ait la moindre barrière au "bien-être" de leur enfant. En même temps ils refusent que toute autre personne qu'eux parle à leur enfant. J'en ai vu qui partaient carrément en guerre, armes blanches en main, poussant des hurlements et tapant de toute leurs forces sur une porte, contre une personne qui avait fait couler une larme de leur enfant. L'enfant est enfermé dans sa famille, il n'apprend pas à communiquer avec autrui et il n'apprend pas à respecter autrui. C'est très compatible avec la mentalité d'un toxicomane. Notez que les opposés sont tout aussi mauvais. Certains parents cherchent continuellement à rendre leurs enfants tristes. Ils ont des tas de prétextes pour justifier cela. Ils apprennent ainsi aux enfants qu'ils n'ont nulle part où être en sécurité, même pas dans le nid familial. Cette sécurité, une sorte d'impression miraculeuse de sécurité, ces enfants la trouveront plus tard dans la drogue... J'ai entendu des adolescents dire qu'au moins la drogue ils pouvaient avoir confiance en elle. Tandis que leurs parents... Une troisième déviance consiste à ne pas s'occuper du tout des enfants. C'est peut-être la moins grave des trois. Certainement si cela permet aux enfants de trouver des personnes correctes en-dehors de leur "famille". De bons parents ne cherchent ni à rendre leurs enfants malheureux ni à les obliger à être heureux. Ils les laissent vivre, simplement. Ils les protègent des vrais dangers, ils les consolent quand la vie leur cause un chagrin, ils les punissent quand il y a lieu et les laissent méditer sur la question... En particulier ils permettent à l'enfant apprendre à affronter des problèmes, à se lancer des défis, à s'organiser, à concrétiser ses rêves, à se protéger, à communiquer, à rebondir... Tous comportements qui rendent une toxicomanie inutile.

Un classique dans les livres "la drogue expliquée aux enfants" est de montrer que la drogue est vendue par des gens malhonnêtes. Ces gens réduisent des peuples en esclavage, ils font du trafic d'armes... Consommer de la drogue revient à financer ces gens. C'est donc une bonne raison de ne pas en consommer. Ce raisonnement fonctionne avec certains jeunes, mais ces jeunes-là ne courent peu ou pas de danger de devenir toxicomanes. Avec un toxicomane, ces raisonnements sont totalement inutiles. Déjà un occidental normal se fiche aux trois quarts de ce qui se passe au loin et de sa responsabilité. Alors un toxicomane...

Un classique de la toxicomanie est "le serment d'ivrogne". Le toxicomane jure qu'il ne touchera plus à la drogue. Au moment où il le dit il le pense vraiment. Un comportement similaire est "c'est la dernière". Le toxicomane croit réellement que c'est la dernière, parce qu'après tout va aller bien. C'est réellement l'impression que cette dernière lui donne, au début. Ensuite le cycle recommence pour la dose suivante... Ce cycle se retrouve chez les enfants qui doivent prendre des initiatives mais qui ne sont pas à la hauteur. Ils proposent des choses, ils donnent des conseils... tout échoue lamentablement. Alors ils redonnent de nouveaux conseils, prétendent que cette fois-ci cela va fonctionner à coup sûr, c'est certain, toute personne qui en douterait est débile... Et c'est reparti pour un tour. C'est une question d'éducation. Dans une bonne famille on permet aux enfants de faire cela, afin de leur expliquer l'erreur qu'ils font. On leur fait prendre de la distance par rapport au mécanisme dans lequel ils sont piégés, on leur apprend à mieux juger des obstacles et des certitudes... On leur apprend à ne pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, à s'organiser pour bien chasser, etc...

Un piège flagrant de la drogue est "qu'elle permet de renouer avec le succès". Quand vous êtes nourrisson, il suffit de faire un sourrire ou un gros "areuh" bien modulé pour qu'une petite nuée de personnes s'extasient devant vous. Au fur et à mesure que vous grandissez cela devient plus difficile. C'est le jeu normal de l'éducation : des exigences de plus en plus élevées de la part du système. Quand la personne est en fase avec ce processus, tout se passe bien. C'est comme le surfeur devant sa vague. Si le surfeur glisse... si la vague a un mouvement imprévu... finis les succès. La drogue peut alors venir : comme béquille, comme palliatif ou comme antidouleur. Les amphétamines permettent de se doper pour réussir les examens des mauvais professeurs. L'alcool vous permet de draguer des personnes pas trop futées. Pire : l'héroïne vous donne l'impression du succès, sans que vous ne deviez faire quoi que ce soit. En gros, il semblerait que la cocaïne stimule l'émotion de la découverte d'un gibier particulièrement plantureux et innatendu. L'héroïne stimulerait l'émotion du bien-être d'avoir réussi la capture du gibier... Tout est faux... mais sommes-nous bien sûrs que les personnes qui entourent le toxicomane sont tellement plus vraies ?

Il est manifeste, dans les anecdotes que j'entends, qu'un des plus puissant leviers pour aider un toxicomane est un entourage de personnes qui sont incapables de le laisser tomber, qui apprennent à comprendre la drogue et qui renoncent à leurs préjugés. Elles laissent tomber les épouvantails de la société et en reviennent à des choses simples : le dialogue, les jeux, l'absence de jugement...

La diversité est une ennemie de la drogue. Si une personne a plusieurs cordes à son arc, dispose de référentiels culturels différents... elle saura mieux bifurquer dans l'existence ; éviter de se faire enfermer. Nombre de sectes imposent une éducation monomaniaque à leurs membres pour qu'ils deviennent dépendants. Plus l'esprit d'une personne est étroit, plus facile il sera de le manipuler ; plus grande sera sa terreur du monde extérieur. Mais l'inverse est vrai aussi : notre monde actuel, qui dégouline de données contradictoire et le plus souvent fausses sur tout et n'importe quoi, met beaucoup de personnes en état d'insécurité. On se réfugie sous les ordres d'un supérieur hiérarchique ; c'est la subordination vitale. On se calme en adoptant le mode de pensée d'un gourou... Un compromis est nécessaire. Il est par exemple d'enseigner une image du monde bien précise à un enfant, en lui donnant des outils concrêts. Un peu comme le ferait une secte... mais on veille à ce que ce référentiel de départ puisse se développer utilement plus tard dans le réalité nébuleuse, en toute liberté.




Le lieu, les personnes, les objets


Certaines toxicomanies sont liées à des endroits, des lieux de vie. Une personne peut être gravement dépendante mais son manque est déclenché par les endroits et les circonstances dans lesquels elle se trouve. Vous pouvez comprendre cela en vous observant vous-mêmes. Quand vous rentrez du travail vous avez l'impression que vous n'auriez pas pu régler un dossier de plus. Une douce attirance vous envahit à l'idée de votre canapé. Quand vous apercevez un voisin bavard, un énervement vous envahit avant-même qu'il n'ait ouvert la bouche. Si vous partez en vacance loin de votre travail et de votre voisin, plus aucun de ces réflexes ne se déclenche. Il en va de même pour un toxicomane. La vision des murs glauques de sa chambre peut être le facteur qui déclenche le réflexe de la prise de drogue. Un héroïnomane peut être envahi d'une envie irrépressible à la vision d'un seringue. Il en tremble de passion, plus aucun esprit critique ne tient. Il se fera ou acceptera une piqûre quoi qu'il se passe. L'envie peut être tellement forte qu'il se fait la piqûre en retirant lui-même la seringue d'une personne qu'il sait atteinte du SIDA. Dans certains centres de désintoxication russes, les médecins acceptent de faire des piqûres de sérum physiologique aux patients. La seringue ne contient aucune drogue ni le moindre médicament. C'est juste pour le kick que ce rituel procure au patient. Le patient lui-même sait qu'il n'y a rien dans la seringue... Pour une amie d'un ami, le facteur déclencheur était le repas en famille. Elle rentrait chez elle et se piquait. Elle ne s'était même pas rendu compte du lien. Dans les cours de récréation, les gamins âgés connaissent cela et en jouent contre les plus jeunes. Ils leurs offrent quelques cigarettes. Ils savent que quand ils tendront à nouveau le paquet, le jeune sera saisi d'une envie irrépressible de prendre la cigarette tendue. C'est un moyen d'asseoir son pouvoir sur les plus jeunes. D'autres choses que la cigarette peuvent avoir les mêmes effets. Une image érotique ou pornographique, par exemple, peut causer à un gamin une émotion suffisamment forte pour lui faire vider ses poches de tout son argent pour l'obtenir. La vision de cette image, plus tard, tout seul dans sa chambre, lui procurera un peu de bien-être en rêvant à la tendresse que la personne sur la photo pourrait lui donner. C'est une démarche comparable à celle de la drogue. Cette pulsion irrépressible qui vous pousse à prendre ou accepter de la drogue est étudiée dans toutes les cultures. Dans l'Islam elle est symbolisée par un aspect du Diable. C'est "le tentateur". Il faut apprendre à le combattre... C'est également un axe central du bouddhisme, qui stipule qu'il faut apprendre à gérer ces pulsions. Le but n'est pas de ne plus ressentir de pulsions et leurs émotions. Ce serait ne plus être humain. Le but est de ne plus en être victime. Il faut pouvoir les regarder paisiblement. C'est là presqu'une définition de la maturité.

On ne fait pas cesser une toxicomanie en faisant déménager le toxicomane. Qu'un alcoolique arrive à Düsseldorf, à Londres ou à Perpignan, la première chose qu'il fera en sortant de la gare est de repérer les night shops qui pourraient le fournir en alcool... Une toxicomanie peut n'être en rien liée aux endroits ou aux objets. Plus simplement : on ne se fuit pas soi-même. C'est d'abord soi-même qu'il faut changer, l'endroit où on vit vient en second. Il y a des cas de personnes guéries brusquement de toute toxicomanie, simplement en changeant de milieu de vie, mais c'est l'exception. Si cela fonctionne mais qu'on a pas traité ses problèmes psychologiques par ailleurs, la rechute est fortement à craindre. Un cas célèbre est les soldats américains qui sont devenus héroïnomanes au Vietnam. Certains le sont restés à vie. La majorité a arrêté l'héroïne en rentrant aux Etats-Unis. Loin de l'ennui de la guerre et de ses horreurs, ils n'en avaient plus besoin. Loin du décor où ils ont vécu cela, ils n'y pensaient même plus.

Changer un toxicomane de lieu de vie peut être une bonne idée, mais pas toujours. Dans beaucoup de cas il faut plutôt utiliser les lieux de vie, les personnes et les objets, comme leviers pour soigner le toxicomane. Il faut en parler avec le toxicomane, lui faire remarquer ces choses, lui proposer de lutter contre les objets ou s'en moquer, s'en servir comme défis... Tout cela dépend des cas. Seul un psychothérapeute qui connaît bien le toxicomane peut faire des propositions intelligentes sur l'usage à faire des objets et des lieux.

Parfois, détruire un objet peut avoir un effet très fort. L'objet en lui-même peut être tout à fait anodin, sans le moindre rapport avec la drogue. Mais sans s'en rendre compte, par sa présence il est devenu associé aux émotions de la toxicomanie. Détruire l'objet détruit ces émotions négatives. Cet effet peut être proprement magique. En général cela n'a une chance de fonctionner que quand le toxicomane est déjà en train de remonter la pente.




Le droit au bonheur


Pour beaucoup de personnes bornées, il ne faut pas se droguer un point c'est tout, quelle que soit la douleur que cela cause. Il faut travailler un point c'est tout, quelles que soient les douleurs que cela cause. La vie est faite d'obligations, l'ordre de l'Univers est ainsi fait.

Un chamane est le contraire exact d'un toxicomane divergent. Le métier du chamane consiste à apprendre, comprendre et ressentir un maximum de choses sur ce qui peut rendre les gens heureux et sur ce qui peut les en empêcher. Il comprend par exemple les sentiments très différents les uns des autres qui peuvent pousser deux personnes l'une vers l'autre. Il comprend la joie qu'un ouvrier peut ressentir du travail bien fait, la fierté d'admettre qu'un travail a été mal fait... Il a la capacité de comprendre pourquoi une personne n'arrive plus à trouver son bonheur, ce qui lui manque... Pour réaliser tout cela, le chamane fait parfois usage de drogue. Il s'en sert sur lui-même pour s'aider à mieux comprendre certains aspects. Il peut aussi s'en servir sur une personne qui vient le trouver, pour l'aider à réfléchir ou toute autre application technique. La drogue n'est en rien indispensable au travail du chamane mais elle peut contribuer à lui donner des intuitions... Le toxicomane est le contraire exact parce que chez lui l'univers se ferme autour de la drogue. La drogue lui est indispensable et il oublie peu à peu tous les bonheurs que le monde matériel offre.

Guérir un toxicomane, c'est lui réapprendre ou lui apprendre à trouver les bonheurs de la vie. Il faut lui apprendre beaucoup de choses pour cela, lui donner des cours. Quand on est enfant, les bonheurs sont gratuits. Ils vous sont donnés par vos parents, par les jeux, par l'insouciance de votre âme d'enfant... Quand on devient adulte, les bonheurs doivent se construire à la force du poignet (mais non, je n'ai pas voulu dire ce que vous pensez là, petits sacripants). Il faut apprendre à les construire. Comme on apprend un métier. Il faut de la culture, de l'expérience, savoir dialoguer avec les autres, cultiver les diverses attitudes mentales... Les satisfactions seront au rendez-vous mais le chemin est vaste.

On vous fait remarquer qu'un toxicomanie commence par une quête égoïste de plaisirs faciles et non mérités. Pour avoir vécu avec des toxicomanes je prétend que cette image est simpliste. Certains toxicomanes essayent de se rassurer ou de se donner une contenance en se prétendant à la recherche des Plaisirs. Il ne faut pas trop prêter attention à ce discours fanfaron. Au fond de toutes ces personnes il y a toujours une grande détresse. La drogue n'est souvent qu'un simple antidouleur.




Inégalités


Nous sommes tous différents. Certains ont un système nerveux très sensible à la dépendance, d'autres ont une peau de rhinocéros. Un ami me fait remarquer qu'il arrête ses assuétudes quand il veut. Cela semble vrai. Tant mieux pour lui. Mais en quoi une personne devrait-elle avoir honte ou se sentir moins bien que lui parce qu'elle est née avec un système nerveux plus sensible ? La belle affaire. La sensibilité n'est pas une tare... En quoi un gamin est-il responsable d'avoir été négligé, écrasé ou maltraité pendant son enfance, et d'être donc davantage susceptible de tomber dans le piège de la drogue ?

Les endoctrinements populaires essayent de faire passer certaines idées. Par exemple le fait qu'un toxicomane est responsable de son état. On vous parlera volontiers de telle ou telle personne à qui il est arrivé des choses très graves et qui pourtant n'est pas devenue alcoolique. Oui... J'ai de l'admiration pour une personne qui réussit à vivre malgré les écueils. Faut-il pour autant achever les accidentés de la route ?




Une tare ?


Un classique dans les familles dont un membre tombe dans la toxicomanie est de prétendre qu'il a une tare. Un défaut de fabrication, en quelque sorte. Ce n'est qu'une excuse douteuse, une démission et un moyen pour enfoncer davantage le toxicomane. Il existe des personnes qui ont réellement un problème nerveux de naissance, comme d'autres naissent avec un bras en moins. Dans ces cas, l'important est de s'en rendre compte et d'obtenir l'aide de personnes compétentes pour que les choses se passent au mieux. Mais ces cas sont relativement rares. Dans la grande majorité des cas, les toxicomanes sont des personnes à la base tout à fait normales. Il est évident que certaines personnes sont génétiquement plus disposées que d'autres à devenir toxicomanes. Mais si la Nature a créé des individus plus fragiles, c'est qu'il y avait une bonne raisons à cela. Le fait d'être sensible à la dépendance vous rend aussi plus dépendant de la société. Cela fait de vous une personne plus sociable, ou plus dévouée... La responsabilité de la société est de permettre à ces personnes plus sensibles de ne pas tomber dans le piège de la drogue. Si une personne tombe quand-même, c'est peut-être un échec pour elle, c'est surtout un échec pour la société et sa responsabilité.

Si vous n'aviez pas de tare avant d'être toxicomane, maintenant vous en avez une, et une belle. La toxicomanie est un sérieux handicap. Comme tous les handicaps, il faut apprendre à vivre avec. Pour certains alcooliques la recette est simple : ne plus toucher à l'alcool. Même pas un verre. Toute consommation, même légère, déclenche un processus inexorable de divergence. Certains alcooliques passent le reste de leur vie à tirer le plus grand nombre de jours possibles sans boire une goûte d'alcool. Chaque fois qu'il tombent, le travail consiste alors à limiter les dégâts : boire le moins possible et redevenir le plus vite possible abstinents. Dans cette démarche ils sont aidés par des associations comme les Alcooliques Anonymes. Les membres des AA se soutiennent entre eux, se donnent des conseils, s'encouragent... Ce qu'ils se donnent entre eux, une personne extérieure ne le pourrait pas. Il faut avoir été alcoolique pour comprendre l'emprise que l'alcool peut avoir sur une personne, pour avoir une faible idée des moyens et des efforts très durs qu'il faut faire pour en sortir au moins quelques jours, parfois quelques semaines...




La maladie.


Une toxicomanie implique deux sortes de maladies : physiques et mentales.

Les maladies physiques sont légion et dépendent du type de toxicomanie : SIDA, hépatite C, diabète, destruction de la colonne vertébrale, insuffisance rénale, problèmes de peau plus ou moins graves, emphysème, destruction des cloisons nasales... Ces maladies peuvent rendre la vie d'un toxicomane très difficile. Elles peuvent aussi le pousser à consommer, pour oublier sa détresse... L'héroïne est connue pour entraîner des destructions graves de diverses façons :
Que faire pour les maladies d'un toxicomane ? L'amener chez un médecin, veiller à ce qu'ils prennent ses médicaments... Il faut aussi penser à se protéger soi-même quand il s'agit de maladies contagieuses. Un toxicomane risque d'être négligeant vis à vis de vous aussi. J'ai même entendu des cas de toxicomanes expliquant en toute bonne foi qu'une maladie très contagieuse n'était pas contagieuse du tout. Dans un cas je l'ai appris d'une jeune femme qui a attrapé la maladie. Elle me demandait si finalement cette maladie était contagieuse ou non. Son petit ami toxicomane lui affirmait qu'elle ne pouvait pas l'avoir attrapée de lui. Elle le croyait mais un scrupule la poussait tout de même à me demander mon avis...

Les maladie mentales sont bien sûr plus proches de la nature-même de la toxicomanie. J'ai un jour lu cette assertion que je trouve fort juste : "La drogue ne rend pas fou. On se drogue parce qu'on est fou.". Chez beaucoup de toxicomanes on trouve un problème psychologique latent. Cela peut être des problèmes sérieux comme de la schizophrénie. Le plus souvent c'est une simple inadaptation à la société, des névroses mal réussies... Beaucoup de toxicomanes sont des personnes "délirantes". C'est à dire des personnes incapables d'apprécier les ordres de grandeur des choses, qui se font des idées fausses des choses, etc... La drogue vient comme une béquille pour ces personnes. Est-elle pour autant bonne pour eux ? D'après ce que je crois avoir pu observer, la réponse est non. Un usage prolongé de drogue enfonce une personne dans ses problèmes psychologiques, les aggrave ou en crée de nouveaux qui viennent s'ajouter. D'un côté, la drogue leur permet de continuer à vivre, d'un autre côté elle avance le détraquement de leur cerveau. C'est une situation délicate. On aurait évidemment envie de leur supprimer la drogue. Hélas sans leur béquille la situation peut devenir pire. Je crois que la meilleure chose à faire est de garder le contact. C'est comme pour un blessé qui menace de sombrer dans le coma. Il faut lui parler, stimuler son attention... Le rapport avec un toxicomane est moins pressant et urgent qu'avec un blessé grave. Mais le principe est un peu le même je crois.

Un ami me décrit ainsi sa consommation de cannabis : "Cela m'ennuie de fumer. Après je ne peux plus rien faire. Il y a du désordre qui s'accumule chez moi et je n'ai pas assez d'énergie pour ranger. Si je ne fume pas, j'ai de l'énergie mais je me met à faire n'importe quoi. Je fais des conneries. Je préfère encore fumer.". Vous vous dites sans doute que cet ami a un problème et qu'il devrait consulter un médecin. Il a en effet un problème puisqu'il a eu un accident cérébral grave étant jeune. Quant aux médecins, il en a vu une bonne dizaine. La seule chose à comprendre je crois est que cet ami a rampé au fil du temps vers la solution qui lui posait le moins de problèmes. Il n'a pas choisi sa situation. Il se débrouille avec ce qu'il a sous la main. Si j'étais à sa place je trouverais peut-être quelque chose de mieux, un équilibre plus productif. Mais je ne vois pas de quel droit je pourrais le critiquer. Le seul droit que je me donne est de lui proposer des idées.




Quelle drogue ?


En première approche, des drogues différentes peuvent avoir des effets très différents. Le café et la cocaïne stimulent, l'héroïne et les sucreries calment, le cannabis et le LSD causent des hallucinations... Quand on va au fond des choses, toutes ces drogues ont le même effet : donner un peu de bien-être. Leur effet désinhibant est également fort apprécié : le fait de moins craindre les autres, de pouvoir aller vers eux.

Il ne faut pas trop chercher à cataloguer les effets des drogues. A petite dose l'héroïne est un stimulant, par son effet désinhibant. A forte dose la cocaïne peut donner envie de rester cloîtré. La nicotine est à la fois calmante et stimulante, ce qui en fait une drogue redoutable. Une personne qui consomme régulièrement du cannabis n'en ressent plus d'effets hallucinogènes. L'héroïne a un effet hallucinogène en ce sens qu'elle fait rêver le consommateur... Un politicien qui a simplement bu une tasse de café de trop peut se mettre à faire des rêves de grandeur qui tiennent du délire hallucinatoire...

Le rêve, la stimulation, le bien-être, la communication avec les autres... ce sont là les activités normales d'un être humain, de son cerveau. Vous discutez et rêvez avec des collègues ou des amis de quelque chose qui serait bien. Cela vous donne l'énergie pour vous atteler à la tâche. Vous sifflez en travaillant, tout en transpirant et en vous blessant. Quand l'oeuvre est terminée, vous savourez un supplément de bien-être, vous plongez tous ensemble dans une joviale extase. Toutes ces phases de la réalisation sont des "états" dans lequel votre cerveau se trouve. Dans chaque phase il fonctionne d'une façon différente, ses glandes libèrent des produits différents. Si votre vie est bien construite, tout cela se passera avec force et qualité. Un consommateur de drogue, par contre, est une personne qui essaye de mettre son cerveau dans telle ou telle phase, dans tel ou tel état, de façon artificielle. Les drogues font se déclencher des réactions dans le cerveau. Elles stimulent ou bloquent telles ou telles terminaisons nerveuses... Evidemment, "ce n'est pas naturel". C'est du bricolage. Cela donne des effets un peu pauvres voire désastreux. Cela détraque le fonctionnement du cerveau. Les glandes se vident et ne se remplissent plus, les terminaisons nerveuses s'abîment... La question fondamentale est : qui peut bien vouloir utiliser ces drogues alors qu'il y a moyen d'obtenir beaucoup mieux par une vie bien remplie donc utile à la société ? Réponse : une personne qui n'a pas appris à vivre. Deuxième question : pourquoi n'apprend-on pas aux gens à vivre ? Réponse : je ne sais pas exactement. Depuis des siècles, l'Europe a traversé des guerres meurtrières, qui ont détruit les sociétés et la vie de famille. On a oublié comment devenir des hommes. On a parfois essayé de restaurer les choses par la force : des dictatures morales, des religions sectaires, une hiérarchie sociale... Ce sont des pis-allers. De nos jour on gère les pays européens en jouant sur l'immaturité des gens. On l'utilise, on la met à profit. Donc on tend à l'entretenir. La société de consommation, la peur des grandes menaces, la peur de vivre... les européens sont un gros troupeau sommes toutes assez facile à gérer. Si les européens étaient plus matures, ils n'auraient plus besoin de drogues et autres consommations et discours populistes. L'Europe serait beaucoup plus puissante et ne menacerait pas de détruire une partie de la vie sur la Planète. Il n'y aurait plus moyen de contrôler les européens... Ils se contrôleraient eux-mêmes. On dit que les Etats-Unis sont le pays le plus puissant et que les modes viennent de là-bas. C'est vrai pour les choses superficielles, à l'échelle de quelques années ou dizaines d'années. Mais les fondements du mode de vie américain, à une profondeur que les américains ne sont pas capables de voir, à l'échelle des siècles, cela vient d'Europe. Ce mode de vie puéril se répand sur toute la Planète, par les guerres et par le marketing. Pour moi, c'est en Europe que cette horreur a commencé et c'est par l'Europe qu'elle finira. Pour l'instant, le sujet de ce texte est comment survivre dans cet enfer.

Dire que toutes les drogues sont équivalentes est faux. Une personne qui fume la cigarette n'est pas une menace directe pour son entourage. Comprenons-nous : certes la fumée tue des millions de fumeurs passifs chaque année. Mais le fumeur en lui-même, qu'il fume ou non, ne présente pas de risques de violence ou de négligences. Pas à cause de la cigarette, tout au moins. Un fumeur peut conduire une voiture sans que cela risque de causer un accident. Il peut prendre des décisions politiques raisonnables, etc... Par contre l'alcool peut détraquer complètement une personne. Un alcoolique peut devenir très violent, n'est plus capable de conduire une voiture, etc... De même, un consommateur de sucreries reste fiable et dans un état de santé acceptable pendant des années. La dégradation physique et la perte de l'estime de soi ne se manifestent que plus tard. Tandis qu'un consommateur d'héroïne peut diverger et faire des choses meurtrières en quelques jours seulement.

Le phénomène de dépendance est d'une force très variable suivant les individus, l'âge, la façon de se droguer, les raisons pour lesquelles on se drogue, mais aussi bien sûr suivant la drogue utilisée. Le café, le tabac naturel et le cannabis, par exemple, causent une dépendance dont l'intensité est en général "acceptable". L'effet de dépendance de l'héroïne, du tabac de cigarettes industrielles et de l'alcool, par contre, peut être effrayant. Tout cela se discute. En Occident des centaines de millions de personnes consomment de l'alcool sans être victime le moins du monde de dépendance. L'alcool estropie relativement relativement peu de personnes mais pour ces personnes c'est une vie détruite. L'alcool est vicieux, parce que vous pouvez devenir alcoolique en respectant pourtant les usages de la société, sans aucune intention de trouver des plaisirs indus. La cocaïne cause une dépendance curieuse : un cocaïnomane ne peut pas résister si une dose est disponible mais s'il n'y a pas de cocaïne disponible il n'en souffrira pas particulièrement...

Dans les tribus primitives, les chamanes utilisent des drogues très diverses. Comme je l'ai déjà dit, nombre de ces drogues ne causent aucun bien-être voire sont carrément une épreuve. En Occident, on ne recherche que les drogues qui procurent du bien-être. Ce bien-être est à la racine de la dépendance. A quoi sert le bien-être ? C'est un message pour l'esprit et le corps. Il dit à la personne : "Tu as fait ce qu'il faut, c'est bien...". Le cerveau enregistre ce message. Cela lui sert par exemple à classer la nourriture. Si dans un restaurant vous faites un bon repas équilibré et plein de vitamines, vous en ressentirez du bien-être. Vous aurez dès lors envie de revenir dans ce restaurant, à juste titre. Si dans un autre restaurant vous faites un repas de choses peu fraîches et mal cuisinées... vous aurez une brique sur l'estomac et aucune envie de recommencer. Je parlais ci-dessus d'une personne heureuse de rêver à un travail puis de le réaliser. C'est ainsi que des personnes se lèvent tous les matins heureuses d'aller au travail. Quand vous travaillez dans une bonne entreprise, avec des chefs intelligents qui vous font faire des choses utiles... quel pied. Le vice de la drogue est qu'elle vous donne du bien-être "gratuitement", sans que vous ayez fait quoi que ce soit d'utile, ni pour vous-mêmes ni pour les autres. La drogue déclenche artificiellement la sensation de bien-être, elle vous donne l'impression que les autres sont contents de vous, alors qu'il n'y a absolument aucune raison à cela. Si la drogue procure du bien-être, elle déclenche automatiquement le réflexe d'en reprendre. Ce réflexe peut devenir très fort. Imaginez un peu la violence dont est capable une personne que l'on priverait de respirer, de boire ou de manger. Elle peut devenir capable de tuer, de détruire, sans plus aucune rationalité. La drogue peut devenir à ce point centrale dans les préoccupations d'un individu, qu'elle déclenche des réactions aussi fortes en cas de manque. C'est totalement stupide, absurde et vain, mais c'est ainsi.

Pour mieux comprendre les toxicomanes, il faut comprendre la notion de bien-être dans toute sa généralité. Le bien-être et la dépendance causent des erreurs et des problèmes graves, aussi dans des domaines qui ne sont pas à priori associés à la drogue. Un chef d'entreprise qui croit qu'il va augmenter son chiffre d'affaire, donc son bien-être, en détruisant un concurrent... Une personne qui mange de plus en plus en espérant grappiller un peu de bien-être... Un voleur tout excité à l'idée de l'argent contenu dans le sac à main de la petite vieille qu'il vient de laisser en sang sur le trottoir... La première réponse à cela est la "secondarité". La secondarité est le fait de rechercher le bonheur à long terme, dans l'avenir. Une personne secondaire est capable de voir que certains bonheurs immédiats vont causer des malheurs plus tard. Elle est honnête, elle évite de faire des bêtises, parce qu'elle rêve aux bonheurs de l'avenir. La deuxième réponse est la "morale". Une personne morale n'essaye pas de prédire ou de comprendre l'avenir. Elle sait que l'avenir est imprédictible, quoi qu'on fasse. La seule chose que sait une personne morale, c'est qu'en se tenant à certaines recettes de cuisines, à certains principes généraux, elle a plus de chance d'obtenir un avenir heureux. Une clé du problème d'un toxicomane est qu'il n'a pas d'avenir. On devient toxicomane parce qu'on a pas d'avenir. Tout le problème de la secondarité et de la moralité est qu'elles sont souvent gérées par des idiots. Les bien-pensants croient que c'est en renonçant à être heureux au présent que l'on sera heureux dans l'avenir. Réfléchissez un peu à ce que je viens d'écrire pour en peser toute la bêtise. Les bien-pensants croient aussi que c'est en se tenant mordicus à des règles de morale très précises que l'on pourra être heureux. Ils s'enferment dans ces pensées, exactement comme les toxicomanes. Depuis la nuit des temps des intellectuels essayent de leur faire admettre l'absurde de leur raisonnement. Si on ne peut être heureux au présent, on ne sera *jamais* heureux. Les bien-pensants ont trouvé une réponse : ils seront heureux après leur mort. Eternellement heureux... Quand on arrive à ce stade dans une discussion il faut arrêter les frais. Il faut refuser le monologue des bien-pensants. Un bien-pensant est simplement incapable de réfléchir, d'organiser les choses en société. Il n'en a pas les capacités intellectuelles. Il n'est pas capable de s'adapter. Il y a un point sur lequel les bien-pensants s'entendent entre eux : ils ne payeront pas pour les conséquences de leurs actes. Les conséquences seront payées par les pauvres, les marginaux, les artistes, les filles-mères et le christ sur la croix. Ensuite de quoi les bien-pensants assemblent deux bouts de bois pour les brandir sous le nez d'autrui. Un bien-pensant est un primaire qui essaye de se faire passer pour un secondaire.

Comme pour la nourriture, il existe les drogues à l'état naturel, les drogues purifiées, les drogues naturelles trafiquées chimiquement et les drogues chimiques de synthèse. L'opium, par exemple, est constitué d'un grand nombre de molécules psychotropes différentes. Les consommateurs "raffinés" d'opium vous expliqueront que cela crée la richesse du produit, sa diversité. Des effets différents sont cumulés et s'équilibrent. De l'opium de régions ou de producteurs différents aura des effets différents. Un peu comme le vin. La morphine est un des principaux constituants de l'opium. Elle est extraite de l'o