La toxicomanie est une maladie, un déséquilibre, un manque de quelque
chose, une erreur, un ratage... Elle existe dans toutes les sociétés
mais la société occidentale semble particulièrement en souffrir.
D'un côté, la société occidentale donné accès à toutes les
sources de sagesse
possibles. Toutes les paroles des sages et des peuples sont disponibles
dans les librairies et sur Internet. Dans tous les pays occidentaux
quelques chaînes de télévision ou de radio diffusent à l'occasion des
émissions de haut niveau. Un occidental est libre de se déplacer, à
l'autre bout de la planète s'il le faut, pour rencontrer tout médecin
ou chamane de son choix.
D'un autre côté, des forces formidables essayent d'abrutir les
gens, pour les contrôler. Les écoles donnent des cours trop pauvres. On
se flatte de ne pas donner de câlins aux enfants. La majorité des
émissions de télévision sont un abrutissement hypnotique. Les relations
humaines se résument trop souvent aux violences cachées ou explicites.
Certains moteurs d'abrutissement sont techniquement très au point. Des
gourous vous appâtent avec quelques éléments positifs pour
ensuite prendre le contrôle de votre cerveau. La société de
consommation et ses techniques de vente ne sont qu'un exemple légalisé
de la chose.
On dirait que la société occidentale est un chaos de
demi-endoctrinements et de messages de liberté mal compris. Elle
cultive à la fois le pire et le meilleur du passé culturel de l'homo
sapiens sapiens. Certains trouvent leur chemin dans ce bourbier,
d'autres s'enlisent...
La société occidentale dans sa moyenne est ignorante de ce qu'est la
drogue. On ne sait tout simplement pas de quoi
il s'agit. Donc on fait beaucoup d'erreurs. Les drogués font des
erreurs, ainsi que leurs parents, la police et les médecins. Dans
beaucoup de sociétés dites primitives, la drogue est au contraire assez
bien gérée. Les membres de la tribu ont une plus ou moins bonne
compréhension du sujet. De ce fait les cas de toxicomanie sont moins
fréquents.
Un autre exemple d'incompréhension dans la société occidentale : la
prostitution. Suivant la personne ou le groupe social auquel vous vous
adressez, on vous donnera une image de la prostitution toujours
radicale mais jamais correcte. Certains vous diront que toutes les
prostituées sont des malheureuses, d'autres vous diront que toutes les
femmes sont des prostituées... En ce qui me concerne j'ai constaté
l'existence de types de prostitution très différents :
Des filles que l'on achète ou capture comme des animaux, que l'on
attache quelque part et qui doivent servir de poupées gonflables à des
hommes jusqu'à ce que mort s'ensuive. Ce n'est que détresse, douleur
atroce et destruction.
Des filles que l'on oblige à se prostituer, que l'on dégrade
psychologiquement mais que l'on essaye de garder plus ou moins en bonne
santé physique, parce qu'ainsi elles rapportent plus d'argent.
Des filles qui pour survivre ou aider leur famille, n'ont pas
d'autre solution que de se prostituer. Elles négocient elles-mêmes avec
leurs clients. Elles sont souvent obligées d'accepter un peu n'importe
quoi mais elles conservent une certaine dignité. Ce mécanisme de survie
est souvent détourné par les proxénètes : ils placent artificiellement
une fille en
difficulté ou en dépendance affective pour pouvoir la prostituer.
Certains états ou certaines familles organisent indirectement cela, par
exemple en
chassant une fille si elle a couché avec un homme sans être mariée ou
si elle veut faire des études.
Des filles qui conquièrent leur indépendance financière en se
prostituant. Elles savent se battre contre les proxénètes. Cela peut
sembler paradoxal mais la prostitution leur permet de vivre libre. Ces
filles dictent leurs conditions aux clients, imposent l'usage du
préservatif, etc... Cela n'est souvent possible que quand les autorités
du pays ont un niveau culturel assez élevé pour comprendre la
prostitution et octroyer aux prostituées la même protection qu'à tout
autre membre de la société.
Des femmes qui se prostituent par jeu ou pour se faire de
l'argent de poche. Les envies des hommes les amusent. Elles apprennent
à s'en servir. Elles ne sont ni victimes ni vraiment bourreaux. Elles
sont simplement dans des rapports humains pauvres.
Des femmes qui adorent s'occuper des hommes. Elles les trouvent
mignons. Elles aiment beaucoup parler avec eux, les comprendre, leur
faire des câlins, faire des jeux avec eux... Ils sont des petits
garçons, dont elles s'occupent. Elles peuvent parfois coûter moins cher
qu'un psychothérapeute, pour un meilleur résultat. Avec leur attention
et leurs conseils elles arrivent à sauver des couples ou à réduire la
violence dans des familles.
La drogue et la prostitution sont souvent liées. Autant par les sommes
d'argent qui circulent et les mafias qui les contrôlent, que par la
nature-même des déséquilibres mentaux qui les accompagnent. La drogue
et la prostitution sont incomprises, parce que l'être humain lui-même
est incompris. Un être humain a besoin de dialogue, de rêve, de
tendresse... Dans les cultures où on comprend cela, où chacun peut se
le
procurer, il n'y a pas de problèmes de toxicomanie, ni de prostitution
violente. On n'a pas besoin de se droguer. Si quelqu'un se drogue
quand-même, les autres membres de la société savent comment lui
répondre. Dans la société occidentale, un humain est une machine à
travailler et il est prié de penser comme on lui dit de penser. Pour
obtenir cela on empêche le dialogue, le rêve, les câlins... Mais
l'humain reste l'humain, tel que la Nature l'a conçu. Le manque de
tendresse est comme une plaie douloureuse, qui pousse l'être à trouver
n'importe quel bout de peau pour mettre sur la plaie, pour calmer
l'effroi de la chair à vif. Ce besoin anarchique de guérison, la
toxicomanie en est une des manifestations.
Le discours que je tiens ci-dessus est un peu "hippie". La réponse
standard que la société y fait est qu'il faut bien travailler pour que
le pays fonctionne. C'est gentil de rêver et de se donner de
l'affection mais qui va remonter le charbon de la mine ? Ma réponse est
que les 3/4
de ce que fabriquent les usines occidentales ne sert à rien, sinon à
enrichir des exploiteurs dans une guerre économique idiote. Si on
produisait moitié moins de choses, il y en aurait deux fois plus pour
tout le monde, parce qu'on produirait des choses utiles, dont on a
réellement rêvé.
Les toxicomanes seraient des victimes de la bêtise des
occidentaux... supposons. C'est mon avis. Faut-il leur témoigner la
chaleur humaine et l'assistance que l'on se doit de témoigner à toute
victime ? Pas forcément. Par définition, un drogué a l'esprit
"occidental". Il est replié sur lui-même, il n'est pas à l'écoute des
autres, il a des idées très précises sur les choses... Il est en
lui-même le pire, dans ses actes et dans ses convictions. Alors,
l'aider... oui... mais sans s'y croire obligé et en mettant des gants.
Aider un toxicomane, c'est vous confronter à ce qu'il y a de pire dans
l'Occident : le mensonge, la traîtrise, le vol, l'insensibilité,
l'infantilisme...
Une clé pour comprendre les choses : une personne donnée n'appartient
jamais strictement à une seule catégorie. Supposons par exemple que
vous connaissiez une prostituée. Vous vous demandez à quelle type de
prostitution elle correspond dans la liste ci-dessus. Vous vous rendrez
compte qu'elle correspond sans doute bien à un type. Mais elle
correspond aussi, au moins un peu, à un ou deux autres types...
Quel sorte de consommateur ?
Il existe des façons radicalement différentes de consommer de la
drogue. Pour la prostitution j'avais décrit les situations les plus
abjectes en premier, pour terminer par un type de prostitution que l'on
pourrait qualifier de "noble". Faisons le contraire pour la drogue.
Partons de ce que je juge normal pour aller vers le pire :
Le chamanisme. Un chamane est en quelque sorte un bon sorcier
dans une
tribu. La majorité des chamanes consomment de temps à autre des
drogues. Un chamane a de
solides connaissances en médecine. Il prend des drogues bien choisies,
avec des intentions précises et très techniques. Une partie des drogues
consommées par les chamanes n'apportent aucune forme de plaisir et
peuvent même carrément être douloureuses. Le chamane est un voyageur.
Il essaye de comprendre le monde. Il essaye de se comprendre lui-même
et de comprendre les autres. Son but est de se rendre utile à la
communauté. Les drogues lui permettent de ressentir des émotions de
façons différentes, pour mieux les analyser. Elles lui permettent de
"malaxer" son esprit, pour en tirer des idées. Un chamane ne consomme
aucune drogue de façon régulière et il connaît les pièges que peuvent
lui tendre chaque produit.
Les raisons médicales. Le cannabis, par exemple, est un palliatif
ou un remède pour un grand nombre de problèmes de santé : le glaucome,
l'asthme, de nombreux problèmes nerveux, la fin de vie... La morphine
est indispensable pour le traitement des douleurs fortes et aide à la
guérison des patients. Dans les pays
civilisés, des drogues considérées comme illicites sont tout de même
permises et prescrites dans ces cas. C'est un comportement responsable.
La santé et la qualité de vie des malades passent avant tout.
L'hédonisme. Par ce terme il faut entendre ici "un moment de
détente". J'utilise le mot "hédonisme" parce que j'entends souvent des
consommateurs de drogues l'utiliser. Certaines personnes consomment de
la drogue de façon
plus ou moins régulière, sans pour autant pouvoir être qualifiées de
toxicomanes.
Elles recherchent simplement un moment de détente, assorti ou non de
plaisir ou d'hallucinations joyeuses. Cela peut être toutes les heures
comme certains fumeurs de tabac, tous les soirs comme certains fumeurs
de pétards, toutes les fins de semaine comme certains amateurs de
cuites à l'alcool, tous les mois comme certaines tribus qui organisent
une belle orgie à la pleine lune... La détente est une nécessité. Y
inclure de la drogue par contre est discutable. Un hédoniste peut
se passer de drogue. Pour moi, un bon hédoniste n'utilise pas de drogue
du tout. Il rêve, se promène, écoute de la musique, dialogue, dîne,
fait des câlins... c'est bien meilleur que toutes les drogues. Mais je
n'ai pas de reproches à faire à une personne qui juge avoir besoin d'un
produit, tant qu'elle respecte les règles de la vie en société.
Répétons-le : la détente est un besoin vital. Si on ne se détend pas
tous les jours du stress du travail, on en meurt. Si on ne travaille
pas, on décrépit. La détente permet la réparation du corps et de
l'esprit. C'est un versant de la vie d'un homme. Quand on développe des
maladies graves, somatiques ou non, c'est souvent parce qu'on s'endort
stressé et qu'on se lève stressé. On est stressé en permanence et
l'organisme ne se guérit plus. Que voulez-vous que je réponde à une
personne qui me dit que la seule façon pour elle de déstresser est de
consommer un produit ? Qu'il vaut mieux qu'elle souffre et qu'elle
meure d'une maladie laide dans six mois ou dans dix ans ? Le propre
d'un hédoniste qui utilise un produit, est que vous pouvez parler de
son produit avec lui, d'une façon honnête. A condition d'être honnête
vous-mêmes bien sûr. Un hédoniste a de la culture pour son produit, il
le connaît.
L'enfermement. Certains parents placent leurs enfants dans un
tunnel. A un bout du tunnel, la lumière est bouchée par les parents,
qui menacent. Ils veulent de bons résultats scolaires, sinon la
punition sera atroce. A l'autre bout du tunnel, la lumière est bouchée
par un professeur qui ne sait pas donner cours ou qui n'a pas le temps
d'expliquer. Ce tunnel n'a pas de sortie. Aucune lumière n'est visible
pour indiquer une sortie possible. C'est l'enfermement. Les réactions
des adolescents ainsi maltraités peuvent être très diverses. Certains
foncent, et frappent un professeur ou quittent leurs parents. C'est
l'animal qui mord les barreaux de sa cage. Certains enfants s'écroulent
au milieu du tunnel et deviennent inertes. Ils ramènent des résultats
de l'école encore plus atroces que les punitions promises. Avec un peu
de chance ils obligent leurs parents à venir les ramasser au milieu du
tunnel, ce qui dégage au moins une des sorties. Les parents feront
appel à un psychologue, à des professeurs particuliers... D'autres
enfants creusent un petit tunnel transversal et deviennent ouvrier
agricole, golden boy ou prostitué. Parfois les trois à la fois.
D'autres encore prennent de la drogue, ce produit qu'on leur propose,
là au milieu du tunnel. Ce produit crée un petite lumière diffuse en
eux. Elle ne montre aucun chemin, mais elle est un tel soulagement...
Dans les vraies familles, il n'y a pas de tunnel. Il n'y a que des
mains tendues. Et des coups de pieds au derrière vers des portes
ouvertes. Il y a de nombreuses situations où on peut parler
d'enfermement. On peut être dans une prison, physiquement
enfermé. On peut avoir des idées simplistes sur le monde, qui font que
ce monde semble impraticable, invivable. On peut avoir des difficultés
sociales, ne pas arriver à dialoguer et nouer des relations. L'ennui,
tout bêtement, est un formidable enfermement. Pour tous ces
enfermements, la drogue est un palliatif. Pas un remède ni forcément un
plaisir, mais un moyen de patienter moins douloureusement. Une variété
particulière d'enfermés sont les "truqueurs" : ces jeunes loups qui
prennent de la cocaïne ou d'autres excitants pour assurer un rendement
professionnel. Ils sont enfermés dans le rôle qu'ils doivent jouer.
La dépendance. On est dépendant quand on ne peut plus se passer
de drogue. On n'en retire plus forcément du plaisir. On n'en a même pas
réellement besoin, mais on souffre si on n'en prend pas. C'est un
problème physiologique ou psychologique, un détraquement du cerveau. On
est obligé de consommer de la drogue tout le temps. Cela peut arriver à
n'importe qui, même à un chamane. C'est alors une sorte d'accident
professionnel. Un chamane sait évidemment quoi faire pour s'en sortir,
la première chose étant de demander l'aide d'un confrère. Un hédoniste,
qui consomme régulièrement et n'a pas la solide formation du chamane,
est davantage en danger. La plupart du temps l'hédoniste est protégé
par le principe-même de l'hédonisme : la dépendance est le contraire de
l'hédonisme. Donc l'hédoniste la rejette viscéralement, il essaye de
s'en dépêtrer le plus vite possible. La culture qu'il a, la
connaissance de son produit, l'aident à ne pas tomber dans ce piège. Il
sait qu'il est lui-même et que le produit est le produit. Les deux
doivent rester séparés. On rencontre peu d'alcooliques parmi les
oenologues. Les personnes enfermées sont évidemment les victimes toutes
désignées de la dépendance... Elles ne comprennent pas la situation
dans laquelle elles se trouvent, encore moins le produit qu'on leur
propose. Une personne dépendante est obligée de prendre son produit
tout le temps, parfois toutes les heures. Souvent une personne
dépendante peut s'arrêter pendant quelques jours. Elle recommence
ensuite de plus belle. Un personne dépendante est perpétuellement
irriguée de son produit. Son sang en contient en permanence. Son mode
de vie en sera influencé, parfois profondément. Cela ne veut pas
automatiquement dire que cette personne aura des problèmes de
comportement. La majorité des fumeurs de tabac et beaucoup
d'alcooliques sont des personnes très sympathiques. J'ai même connu un
vieil héroïnomane qui m'a toujours témoigné beaucoup d'affection.
La divergence. Il peut arriver un stade dans la vie d'un
consommateur où la situation explose : il consomme des doses énormes,
son comportement devient complètement asocial. On m'a raconté des
choses qu'on ne montre même pas dans les films. Par exemple : un
toxicomane trouve sa grand-mère morte chez elle. La seule idée qui
lui vient à l'esprit est de prendre l'argent dans son sac à main. Il
n'y a aucune violence ni méchanceté de ce toxicomane vis à vis de sa
grand-mère. Il enjambe son cadavre sans la piétiner. Simplement il n'a
plus de sentiments humains. Seulement une priorité : de l'argent pour
sa dose. D'une certaine façon on peut dire qu'il a réussi son
infantilisation. Je crois que ce que beaucoup de toxicomanes
recherchent inconsciemment est la tranquillité et le bien-être de
l'enfance. Un très jeune enfant est un petit être totalement dénué de
scrupules. Si vous tombez mort à côté d'un enfant de trois ans, il n'y
prêtera pas attention. S'il doit passer par-dessus votre cadavre pour
atteindre sa sucette, il le fera sans sourciller. S'il n'obtient pas
quelque chose dont il a subitement envie, il peut devenir violent.
C'est le comportement d'un toxicomane en phase terminale. Quand il
s'agit d'un bout d'choux de quelques kilos, cela ne pose aucun
problème. Toute personne qui connaît les enfants trouve cela naturel et
même adorable. Par contre quand il s'agit d'un gars de 80 kilos qui
sait manier un couteau... c'est tout de suite moins drôle.
Le propre d'un chamane, d'un malade médicalisé et d'un hédoniste, est
qu'ils savent qui ils sont et ce qu'ils font. Ils peuvent en retirer de
la fierté ou au moins de la dignité. Les personnes de ces trois
catégories consomment de la drogue mais n'ont aucun besoin d'être
aidées. Elles sont parfois la cible de rigolos qui les prennent
soi-disant en pitié : "Ah mon Dieu ! J'ai un ami qui prend de la drogue
! Je dois l'aider ! Aidez-moi à l'aider !". Si une personne doit être
aidée, c'est le rigolo lui-même. Ce sont des personnes qui se cherchent
un occupation et en trouvent une malsaine. Si elles ne comprennent pas
ce qu'est le chamanisme, les problèmes médicaux ou l'hédonisme, ce sont
des personnes potentiellement dangereuses.
Le propre d'une personne enfermée ou dépendante est qu'elle perd son
image d'elle-même. Ou n'en a jamais eue. Un trait fort énervant de ces
deux catégories est qu'elles cherchent désespérément à se faire passer
pour une personne des trois premières catégories. Elles essayent par
tout les moyens de nier leur statut de victime et de s'inventer une
image d'elles-mêmes valorisante. Une vraie misère... Quand on est
confronté à cela il faut être ferme. Il faut refuser la mascarade. Un
toxicomane est un toxicomane, point à la ligne. Il ne s'agit pas de
prétendre qu'il est méchant ou mauvais, ni même qu'il a commis une
faute. Mais il a un problème de santé grave et ce problème ne peut se
résoudre que si le toxicomane lui-même se rend compte de son état, avec
le plus de lucidité possible. En attendant, il appartient aux autres de
le lui dire, en toute amitié, sans l'oppresser.
Notez que parfois une personne enfermée ou dépendante avait réellement
au départ l'intention d'être chamane ou hédoniste. Plusieurs de mes
amis dépendants sont un peu chamanes. Cela ne vole pas très haut...
leur
conversation est intéressante mais il ne
faut pas attendre d'eux de grandes constructions philosophiques.
Ce n'est pas en prenant des drogues que l'on devient chamane. Il faut
avoir le caractère à ça et beaucoup s'instruire. Ici, la
responsabilité de la société est écrasante. Si on leur avait expliqué
le chamanisme ou l'hédonisme à l'école ou à la maison, ils n'en
seraient pas là. Ils
auraient su quel chemin suivre et quelles ornières éviter. En lieu et
place on leur a appris les Equations du Second Degré et on leur a fait
apprendre des règles de grammaire par coeur. Tu parles de choses
nécessaires... D'une certaine façon,
certaines toxicomanies sont une forme d'auto-médication. Elles
soulagent une difficulté de vivre... Vous pouvez obtenir cela en toute
légalité, sur ordonnance chez certains médecins : antidépresseurs,
calmants, neuroleptiques, somnifères, excitants et autres euphorisants.
Parfois-même on vous les administre de force, sans que vous n'ayez rien
demandé.
La personne en divergence, quant à elle, n'est plus vraiment une
personne. Elle n'a plus les traits mentaux d'un être humain. Elle ne
garde le statut de personne que par convention sociale, à la rigueur
par un vain espoir chez ses parents, ses amis... Traiter de son cas est
un peu inutile mais j'essayerai tout de même.
Qui êtes-vous ?
Etes-vous un parent ou un ami d'un toxicomane ? Comprenez-vous ce
qu'est la drogue ou savez-vous juste que c'est mal ? Etes-vous la cause
des problèmes du toxicomane ? Etes-vous victime du toxicomane ?
Etes-vous toxicomane ? Etes-vous amoureux ou amoureuse d'un ou d'une
toxicomane ?
Une toxicomanie est un problème sérieux, qui nécessite une aide
médicale. Il ne faut pas vous improviser médecin. C'est un délit puni
par la loi et vous risquez de commettre de terribles erreurs.
Réciproquement, tous les médecins et toutes les associations ne sont
pas forcément compétents pour gérer des problèmes de toxicomanie. On
m'a raconté le comportement de certains médecins face à des
toxicomanes. C'est proprement inhumain. Ils sont endoctrinés contre les
toxicomanes et le leur font payer cher. Ces médecins-là sont de belles
petites ordures. De même, certaines associations, même réputées, ont
des méthodes et des intentions de sectes. Il existe des médecins et des
associations vraiment compétents, qui offrent une aide sérieuse et bien
construite. Mais il faut les trouver. En général le médecin de famille
est un bon point de départ, au minimum pour obtenir des adresses et une
marche à suivre.
Un problème d'un toxicomane est que ses pensées et son cadre de vie
sont déstructurés. Si vous pouvez occuper une place précise autour de
lui, c'est une bonne chose. Mais choisissez bien cette place :
confident, repos, encouragement, aide matérielle, conseil, présence,
juge... Dites-vous bien que vous pouvez parfois davantage aider un
toxicomane en renonçant à être quelque chose pour lui. Arrêtez de le
juger, par exemple. Ou cessez de lui imposer votre présence. Ou
n'essayez plus de l'aider matériellement. Il n'y a pas de règle. Chaque
cas est différent. L'important est que vous cherchiez à occuper une
place qui facilité les progrès du toxicomane et non qui le bloque ou
l'enfonce. Méfiez-vous de votre bonne volonté. Parfois on
peut faire plus pour un toxicomane en allant se faire soigner chez un
psychologue qu'en l'y envoyant.
A quel stade ?
La toxicomanie est un parcours, qui connaît plusieurs stades. On
devient toxicomane... on est toxicomane... un jour on décide de s'en
sortir... Descente, plateau, remontée. Ce parcours en trois temps peut
être très court ou très long. Parfois quelques jours, souvent plusieurs
années ou dizaines d'années. Ces trois phases sont différentes l'une de
l'autre :
Quand une toxicomanie est prise à ses débuts, quand elle n'est
encore qu'un accident de parcours, elle peut parfois être résolue sans
trop de difficultés. Il suffit d'intervenir avec énergie et efficacité.
Si cela réussit, cela veut dire que la personne n'était pas trop
atteinte. Elle avait juste pris de mauvaises habitudes.
Quand une toxicomanie est installée, tout espoir de "guérison"
est souvent vain. Tout ce que le toxicomane et son entourage peuvent
faire est essayer que la toxicomanie garde certaines limites. Il
faut essayer de gérer les choses. Préserver un bon cadre de vie et une
bonne alimentation. Essayer de contenir la quantité de produit
consommée et préserver sa qualité. Garder une vie sociale. Consulter
régulièrement un médecin et/ou une association... Ce stade de la
toxicomanie est souvent incompris. "Mais enfin, tu n'as pas besoin de
ce produit !" "Allez, fais un petit effort !" "Tu en a repris ?!" "Tu
n'es pas de bonne volonté !" Les gens qui parlent ainsi ne comprennent
pas la toxicomanie. Sur ce point elle se compare à la dépression
nerveuse : ce n'est pas une question de volonté pour en sortir. Il faut
du temps, de l'aide, des changements, un apprentissage... J'étais du
genre à me moquer des "drogués", jusqu'au jour où j'ai joué à me rendre
dépendant de la cigarette. Je dis bien la "cigarette" et non le
"tabac". Le
tabac des cigarettes est traité chimiquement à l'ammoniac pour rendre
les fumeurs fortement dépendants. J'ai fumé un paquet sur le fil de
quelques jours, en inspirant soigneusement la fumée dans les poumons.
L'effet est assez nul et ça me posait des problèmes respiratoires. Mais
je peux comprendre qu'un gamin malheureux trouve un certain réconfort
en fumant une clope. J'ai arrêté d'un coup, pour voir l'effet. J'ai
jeté ce qui restait de cigarettes à la poubelle. Quelques heures plus
tard j'étais à quatre pattes devant la poubelle à ramasser les
cigarettes. Elles étaient recouvertes de choses peu ragoûtantes. Je les
ai nettoyées tant bien que mal et je les ai fumées... La cigarette ne
m'apporte rien, j'ai énormément de volonté, j'avais l'intention bien
arrêtée d'arrêter et je n'ai fumé que quelques jours. J'ai fumé
uniquement dans l'intention d'arrêter... Cela n'empêche que j'ai fini à
quatre pattes à gratter dans ma poubelle, la peur au ventre et les
tripes en bouillies à l'idée de ne pas trouver une cigarette encore
bonne à fumer. J'ai arrêté malgré tout,
cette mauvaise blague n'a pas duré plus de quelques jours. Mais je l'ai
senti passer. C'est carrément douloureux. Depuis j'ai compris et admis
que la dépendance d'un toxicomane puisse être très forte, durer des
années et ne pas simplement être une question de volonté. Dix ans plus
tard j'ai réessayé. Je n'ai plus eu le moindre problème de dépendance.
Je ne sais pas si mon cerveau a tiré les leçons de la première
expérience ou si c'est son évolution naturelle en vieillissant...
Le troisième stade, celui où quelque chose dans le toxicomane a
réellement décidé d'arrêter, est le plus intéressant. C'est là qu'on le
sent réellement vouloir se hisser hors du trou. Il en a marre. Il est
mûr. C'est un
peu comme le patient qui refuse de payer son psychiatre ou un enfant
qui cesse de jouer à la poupée. En général il réussira. Cela peut
prendre du temps, des mois ou encore quelques années. Il peut y avoir
de nombreuses rechutes. Mais quand le processus est lancé, il est
lancé... C'est à ce moment que l'entourage et le cadre de vie peuvent
jouer un rôle très positif. C'est le moment de faire levier et de
dégager le passage. Une difficulté qui se présente parfois est que
certaines personnes veulent consciemment ou inconsciemment garder le
toxicomane dans sa toxicomanie. Il peut y avoir plusieurs raisons à
cela. Par exemple elles ont un statut social en s'occupant du
toxicomane et vont
donc le perdre s'il arrête... Ou bien le groupe auquel elles
appartiennent s'est
structuré autour du toxicomane... Certaines personnes sont droguées à
la présence du toxicomane et ne veulent pas que le toxicomane arrête.
Ce type de personne condamnera verbalement la toxicomanie de façon
violente, pour être socialement crédible, tout en faisant le nécessaire
pour maintenir le toxicomane dans la drogue : humiliations,
isolement... Parfois, l'Etat lui-même, par le
truchement de la Justice, de la police et de ses médecins mandatés,
n'agit pas autrement. Dans tous les cas de figures c'est un
comportement criminel, qu'il convient de dénoncer.
Vivre avec un toxicomane ?
Si vous vivez avec un toxicomane, ne cherchez pas dans ce texte un
pronostic sur ce qui va arriver. Je n'en sais rien. Cela dépend des cas
et des événements...
On ne peut pas savoir à l'avance... Ne me demandez-même pas de l'aide,
je n'ai pas les diplômes légalement nécessaires pour
cela.
Cette question s'aborde de façon différente suivant que le toxicomane
est votre enfant, un parent, un ami, un employé, votre patron, votre
compagnon, votre époux ou votre futur époux.
La question fondamentale est le niveau de socialisation du toxicomane.
Certains toxicomanes sont certes dépendants d'un produit mais ils
restent des êtres sociaux à part entière. On peut discuter de façon
honnête avec eux, de leur problème ou d'autres choses. Dans ces cas, il
n'y a pas vraiment de raisons de faire de différence entre eux et une
personne dite "normale". La dépendance est là comme une épée de
Damocles. Elle pourrait dégénérer... Mais c'est précisément en refusant
un contact social au toxicomane qu'elle risque le plus de dégénérer...
De plus, une personne dite "normale" peut dégénérer aussi. Elle peut
entrer dans une secte, devenir haineuse... Je considère certains amis
toxicomanes, qui se surveillent, comme beaucoup plus sûrs que certaines
personnes, qui ne consomment aucun produit mais dont le subconscient
est chargé de fosses à purin prêtes à exploser.
A l'autre extrême se trouvent les toxicomanes qui ont perdu toute
humanité, qui ne sont plus que des machines à trouver de la drogue. On
ne peut pas "vivre" avec une telle personne. Il faut la laisser
survivre dans son coin ou essayer d'obtenir qu'elle soit prise en
charge par une organisation équipée pour détenir des fauves. On peut
faire des choses pour cette personne, mais dans l'esprit d'un amateur
qui garde une mygale en cage. On peut changer la litière de la mygale
régulièrement, la laisser courir sur sa main... sans plus. Il ne faut
pas avoir de haine ou de rancoeur contre la mygale, ni s'en amuser ou
se moquer d'elle. Il faut la gérer, simplement. Et savoir que ce n'est
pas un mammifère, qu'elle ne ressent pas d'affection pour vous. Un
élément qui peut être très douloureux est que ces personnes conservent
des réflexes moteurs d'humanité. Elles sont capable de faire semblant
d'avoir des sentiments. Elles peuvent donner des réponses stéréotypées
aux questions qu'on leur pose. Cet interfaçage, ce mimétisme, leur sert
essentiellement à se procurer de la drogue et à échapper aux problèmes
immédiats.
Certains toxicomanes arrêtent quand ils tombent amoureux. La relation
offre à un toxicomane du bonheur, des moyens, de nouveaux espoirs... Il
découvre le ravissement de s'occuper de quelqu'un d'autre et ne
pourra plus s'en passer. La drogue devient pour lui une sombre chose
qui l'empêche de bien câliner l'être aimé. Certains
rechutent après quelques mois, d'autres sont définitivement tirés
d'affaire. Dans la majorité des cas se marier avec un toxicomane est le
plus mauvais calcul à faire. C'est perdre plusieurs années de sa vie
pour ne récolter que de la boue ; des ennuis de santé, perdre ses
avantages sociaux, vivre des drames... Le plus grave est le risque de
devenir toxicomane soi-même. Nombre de personnes sont tombées dans la
drogue en tombant amoureuses d'un toxicomane. L'alchimie entre deux
personnes est complexe et parfois très forte. L'issue du combat est
incertaine... Quand vous rencontrez un toxicomane vous pouvez être très
droit dans vos bottes, sûr de votre morale et de vos valeurs. Quelques
mois après vous n'êtes plus qu'une loque... Que s'est-il passé ? Vous
avez voulu essayer de la drogue, juste un peu pour essayer de
comprendre ? Vous n'en
pouviez plus de vous sentir seul pendant les ébats amoureux et vous
avez cru rejoindre l'autre en en prenant ? Le rythme de vie du
toxicomane vous a usé et vous avez senti vous aussi le besoin d'un
petit remontant ? Il a réussi à vous persuader ? Au fond, de quoi
exactement étiez-vous tombé amoureux
? Du drogué ou de la drogue ? Certains toxicomanes rangent la drogue et
leur petit ami ou leur petite amie "dans le même panier" ; ils vont
consciemment prendre de la drogue avant l'arrivée de la personne. Cela
fait partie de l'organisation du moment agréable qui s'annonce... C'est
presque une forme de politesse de leur part... Si "par malchance" ils
n'ont rien sous la main, ils seront angoissés, aggressifs... Il faut
être solide pour survivre à un
toxicomane, même si vous échappez au piège de la drogue.
J'ai assisté à un cas assez triste : une fille qui n'était pas
consommatrice de drogue mais qui encourageait son petit ami à se
droguer. "Cela le rend plus sûr de lui", m'a-t-elle expliqué. Elle
préférait la compagnie d'un homme qui semble souriant et assuré.
Quelques mois après elle l'a quitté pour un autre. Lui s'est enfoncé
dans la drogue, jusqu'à devoir être interné.
La question la plus douloureuse est celle de la fondation d'une famille
avec un toxicomane. Pour fonder une vraie famille, il faut être adulte.
Par essence un toxicomane est infantile. Sa capacité à prendre des
responsabilités est limitée. Comme les enfants, il est toujours un peu
escroc. Il rêve, il promet, il veut plaire, il ne comprend pas les
problèmes des autres... Il n'est pas méchant, il n'a pas l'intention de
faire du mal. Mais quand il y aura des problèmes, il ne sera pas là.
S'il est acculé, il peut devenir violent. Fonder une famille avec un
toxicomane n'est à priori pas une bonne idée. L'aveuglement et la
passion amoureuse, ajoutés au côté escroc et séducteur du toxicomane,
peuvent former un mélange mortel qui déclenche le mariage. Un autre
aspect du toxicomane peut être redoutable : sa détresse quand il est en
manque. Cela donne l'impression qu'il a besoin d'être protégé, que
c'est un être sensible... Protéger une seringue et des dealers ; un bel
avenir pour une jeune fille...
Je connais
des couples où l'un ou les deux sont toxicomanes. Ces couples ne
connaissent pas spécialement plus de violence et de bêtises que
d'autres couples... Ces couples viables sont constitués de personnes
qui ont une gestion raisonnablement bonne de leur problème, en
particulier qui savent en parler avec honnêteté. Il y a quelque chose
de malsain à comparer les couples "normaux" aux couples où il y a un
problème de toxicomanie. Je vois tellement de bêtise, d'égoïsme, de
manipulation, de violence et de démission dans les couples "normaux"...
Je crois qu'il est facile de fonder un couple plus heureux avec un
toxicomane, si ce toxicomane est une personne qui a du coeur.
Quand deux personnes se rencontrent et entament leur fusion, ce qui se
passe entre elles est prodigieux. C'est comme une nébuleuse planétaire
qui s'agrège pour former une étoile. Ils se parlent de tellement de
choses entre eux. Ils apprennent des choses sur eux-mêmes, sur le
couple, sur leurs parents, sur leur pays... Ils vivent des émotions
nouvelles, se préoccupent de choses nouvelles... L'étoile formée, son
coeur entre en fusion nucléaire. Elle illumine alors tout autour
d'elle, d'une lumière formidable. l'Univers entier reçoit cette
chaleur. Un couple qui fonctionne a une force inouïe. Nombre de procès
contre les états sont gagnés par des familles. Deux couples qui aiment
leurs enfants suffisent à déclencher une Marche Blanche. Le dernier
recours contre une dictature, la force ultime capable de l'affronter,
ce sont les mères de famille. Plus simplement, un vrai couple, c'est la
petite affiche à la fenêtre qui signale que tout enfant peut trouver
refuge dans cette maison. Quand un toxicomane fonde un vrai couple, il
n'est plus toxicomane. Mais de nos jours, combien de couples sont de
vraies
familles ? On se marie par ennui, par jeu, par pulsion, par peur, par
rêve, pour échapper à ses parents, par avantage, par obligation
sociale, pour faire comme à la télévision... Il y a des sentiments dans
la majorité des mariages, parfois très forts. Mais il y en a tellement
peu, ils sont tellement futiles... Chacun rêve des sentiments qu'il
croit avoir pour l'autre et des sentiments qu'il croit que l'autre a
pour lui. Il est si facile de faire semblant de se marier. Parfois, un
des deux est un peu adulte et traîne l'autre comme un gros bébé. Ces
couples entament à peine une fusion. Il y a tant de lâchetés et de
démissions en eux. Ils ne sont pas si loin de ce qui fait une
toxicomanie. Ils ne sont pas une menace pour les lobbies qui saignent
le pays, ni pour les marchands de drogue. Dans un vrai couple, il peut
arriver que l'un chasse l'autre parce qu'il n'a pas appris assez de
choses ce mois-ci. Dans les couples petits-bourgeois, apprendre est un
délit. Une amie m'a raconté la première visite de sa belle-mère chez
elle. Elle a aperçu des livres sur une étagère et a pris un air
répugné.
Un ami vient de quitter sa petite amie. Elle est à l'hôpital
après une overdose. Vous vous dites que c'est salaud de quitter sa
petite amie quand elle a un problème. Attendez de connaître l'histoire.
Cette amie est difficile à vivre. Mon ami se sentait moins bien quand
il
avait été la voir que s'il avait passé la journée sans elle. Elle
voulait à tout prix qu'il l'épouse. Elle lui a fait un chantage au
suicide. C'est très bien de vouloir goûter au bonheur stellaire de la
vie de famille. Mais croyez-vous que cet ami avait la moindre chance de
bonheur avec cette femme qui ne tient aucun compte de lui, de ses
émotions ? Je ne prétend pas qu'elle méritait de finir à l'hôpital.
Mais j'ai fait remarquer à cet ami que maintenant elle avait ce qu'elle
désirait : on s'occupait d'elle sur son lit d'hôpital comme d'un
nouveau-né dans son berceau. Pendant deux ans il s'est beaucoup occupé
d'elle. Il jette l'éponge, c'est tout. Une tentative de suicide n'y
changera rien. C'est juste un peu plus de boue.
Les fréquentations
Une question que les parents se posent souvent est le rôle que jouent
ou qu'ont joué les copains d'un toxicomane. Les situations sont
extrêmement variables. Sur l'ensemble des toxicomanes que je connais,
peu ont été "initiés" par leurs copains. La toxicomanie est plutôt une
démarche personnelle. La personne décidé par elle-même d'essayer.
Parfois elle le fait autant en cachette de ses copains que de ses
parents... Dans d'autres cas une partie des copains sont déjà des
consommateurs et s'affichent... cela peut évidemment influencer la
personne dans le mauvais sens. Mais pas forcément. Certains jeunes sont
dégoûtés de la drogue rien qu'en observant leurs copains qui
consomment. Je crois que ce spectre des copains corrupteurs est un peu
facile. Presque tous les jeunes essayent l'une ou l'autre forme de
drogue. C'est comme la varicelle et les oreillons. Ce n'est pas
forcément la présence des copains qui va influencer ce fait.
Certains jeunes deviennent toxicomanes, la grande majorité se
désintéressent rapidement de la drogue.
Un jeune a besoin des autres. Pendant ses sorties en boîte, dans des
cafés, des dancings ou simplement à la sortie des cours ou chez des
amis, il va rencontrer une quantité invraisemblable de personnes. La
majorité de ces personnes sont positives. Elles contribuent à le rendre
adulte. Une petite minorité lui donnera la possibilité de tomber dans
la drogue. Comment éviter qu'il ne prenne cette voie-là ? C'est en
partie l'objet de ce texte...
Je me souviens, quand j'étais jeune adulte, de la visite d'une
connaissance. Il m'a décrit par le menu tout ce que le cannabis avait
de "génial". Il a été étonné que ses descriptions merveilleuses
n'éveillent pas le moindre intérêt chez moi. J'ai appris plus tard
qu'il était dealer... Il fournissait de petites quantités à la demande.
Il était donc venu chez moi pour essayer de me faire prendre de la
drogue... Sinon, c'est une
personne fort sympathique et très cultivée. C'est un débrouillard. Il
avait par exemple aussi des combines de vente d'ordinateurs
bon-marchés... Tous les dealers que j'ai rencontrés sont des personnes
fort charmantes. Souvent un peu artistes. Ils rendent service... Ils ne
sont en général pas très différents des consommateurs auxquels ils
vendent. Un peu malhonnêtes, opportunistes, bornés, pas vraiment
conscients des choses... Ils
ont juste un peu plus de personnalité. Ils sont souvent plus âgés
aussi. Je
crois que la majorité des dealers ne poussent même pas à la
consommation. Un de mes amis a été dealer de cannabis pendant quelques
années. Il n'aurait jamais vendu une dose à un gamin. Ni même à un
adulte sans expérience. Ou alors en lui donnant d'abord des cours sur
la sécurité, les précautions à prendre, etc... Et en vérifiant qu'il
était vraiment décidé à prendre de la drogue. Une vraie mère poule.
Dans des milieux sordides,
j'ai vu des dealers qui se comportent de façon dure mais qui ne sont
pas des ordures pour autant. Ils gèrent leur cheptel de toxicomanes
comme un coq sa basse-cour, avec efficacité mais sans méchanceté
particulière.
Les dealers ignobles que l'on nous présente dans les films
existent. Un ami en qui j'ai toute confiance m'a raconté en avoir
fréquenté. Mais on ne les rencontre pas ou très rarement dans
l'environnement direct d'un problème de toxicomanie. Eux sont de vrais
bandits, violents et déshumanisés. Ils ne consomment pas de drogue,
suivant le bon principe qu'il ne faut pas consommer du produit que l'on
vend.
Beaucoup de parents ont une peur bleue des dancings. Il faut faire la
part des choses. Dans certains dancings chics on est plus en sécurité
question drogue que chez soi à la maison. Je vois parfois des gamins
fumer des joints autour d'une école près de chez moi. Ils n'auraient
aucune chance de pouvoir allumer le moindre pétard dans un coffee shop
aux Pays Bas. Même pas dans les toilettes. Au comptoir on refusera de
leur servir ne fut-ce qu'un verre de bière... Ils ont droit à de l'eau
minérale ou du jus de fruit, punt aan de lijn. Dans d'autres dancing
par
contre, tout est conçu pour se droguer, y compris le choix de la
musique. Entre ces deux extrêmes, il y a des dancings où on fera
simplement ce pour quoi on est venu... En général, quand on se drogue
dans un dancing, on avait la drogue en tête avant de venir.
On parle
parfois de dealers ou de copains qui vous mettent une pilule dans votre
verre sans vous prévenir. Cela existe certainement. Il y aura toujours
bien un tordu pour faire cela. Mais je ne connais qu'un seul cas : un
gamin qui a demandé une cigarette à un copain et celui-ci lui en a
donné une chargée au cannabis. Peu après la gamin a cassé la figure au
copain... De la drogue prise involontairement n'a souvent pas les
effets recherchés. La victime se met à lutter contre les effets de la
drogue. Quand vous prenez de la drogue, c'est dans le but d'en sentir
les effets. Donc quand ils arrivent vous les acceptez. Vous vous
laissez faire. Une personne non-consentante luttera au contraire contre
les effets et en retirera beaucoup de désagrément. Elle peut aussi
paniquer et appeler une ambulance ou la police. Ce n'est pas
intéressant pour un dealer... Les seuls cas courants de drogue
administrée de force sont des enlèvements, des viols... Dans aucun de
ces cas la victime ne redemande du produit après...
Un stéréotype sont les dealers qui fréquentent les abords d'une école
ou les cafés des environs. Cela existe mais je n'en ai jamais vu ni
entendu parler. Fort heureusement, quand cela apparaît la réponse de la
police est toujours très musclée. Les peines de ces dealers-là sont
automatiquement doublées. Cela n'empêche pas les jeunes de se droguer
dans et autour des écoles. Comme je l'écrivais plus haut, je vois
régulièrement des jeunes fumer du cannabis autour d'une école devant
laquelle je passe. Je les repère surtout à l'odeur. Ca pue à vingt
mètres à la ronde. D'après ce que je crois observer, le cannabis est
amené par l'un d'entre eux. Il ne pense pas à mal. C'est comme s'il
apportait un nouveau jeu vidéo... Ils se réunissent autour de lui en
poussant des "hi hi" tout excités, le visage un peu rouge. Ca c'est
pour les gamins de 14 à 16 ans. Les plus âgés sont plus calmes. Ils se
réunissent simplement, souvent autour d'un joint de meilleure qualité...
Il est évident que le milieu dans lequel évolue un jeune aura une
influence sur son risque de devenir toxicomane. Parfois on se dit
qu'un jeune est vraiment mal tombé, qu'il n'a pas eu de chance. Mais en
toute généralité, la responsabilité première de la prise de drogue est
celle du jeune lui-même. C'est sa décision. Une décision immature, une
décision dont il n'est pas à même d'assumer les conséquences, une
décision par lâcheté... malgré tout c'est sa décision. Il pouvait dire
non.
Notez que ceci doit être nuancé quand il s'agit de jeunes adolescents.
Un enfant de 10 ans a souvent un certain esprit critique. Il n'est pas
toujours aisé de le manipuler. Quand il devient adolescent, cet esprit
critique part en lambeaux. C'est comme si son cerveau se dissolvait. Il
tombe sous l'emprise de nouvelles pulsions, il fait semblant de vivre
des émotions alors qu'il ne les ressent pas... Ce magma éruptif va être
remplacé par un nouveau cerveau, d'adulte. Pendant que ce nouveau
morceau de cerveau pousse, c'est la
galère... Durant l'adolescence on peut devenir fou d'envie de
quelque
chose, par exemple pour faire comme les copains. Si les copains se
droguent... Peut-on dire qu'un adolescent a choisi de se droguer alors
qu'il y a été poussé par un cerveau immature dont les pulsions et les
émotions sont détraquées ? C'est bien pour cette raison qu'un jeune
reste sous l'autorité et la responsabilité de ses parents jusqu'à 18
ans. C'est la raison aussi pour laquelle dans certains pays les
marchands de cigarettes distribuaient des paquets fardes dans les
écoles (une autre raison est que si on devient accro à quelque chose
étant adolescent, on le restera beaucoup plus longtemps et beaucoup
plus fort).
Beaucoup de toxicomanes ont une "échelle" de fréquentations. En haut de
l'échelle des amis qui ne se droguent pas. Ils les fréquentent pendant
les
périodes d'abstinences ou quand ils vont bien. En général ce sont des
amis de longue date. Au milieu de l'échelle leurs copains habituels,
avec lesquels ils se droguent au jour le jour. Ils les perdent de vue
au bout de quelques mois ou quelques années et les remplacent par
d'autres. En bas de l'échelle se
trouvent des personnes qu'ils ne fréquentent que dans les phases de
débauche et de dépression. Des sortes de zombies de la nuit. Ils les
ramassent au fil des soirées et les jettent le lendemain ou au plus
tard quelques semaines après.
Par la force ?
Quand un toxicomane a divergé et qu'il ne tient plus compte de la
société, quand un dialogue de base n'est plus possible, quand il
devient un danger, le recours à la force est une simple nécessité. Il
faut le contrôler, parfois l'enfermer dans une institution spécialisée.
A priori ce point n'est pas à discuter et n'est même pas l'objet du
présent chapitre. Je voudrais juste faire remarquer que certaines
familles ou certaines institutions prétendent bien rapidement qu'une
personne est devenue dangereuse. C'est parfois un simple prétexte pour
se débarrasser de la personne et/ou prendre le contrôle de ses biens.
On fait aussi parfois cela pour asseoir les règles "tribales" de la
famille. On sacrifie un de ses membres à titre d'exemple, pour mettre
les autres au pas. Un des rôles de la société est de protéger les gens
contre ces méthodes. Il est normal qu'une famille se déclare
incompétente ou renonce à gérer la toxicomanie d'un de ses membres. Il
ne faut pas l'accabler pour cela. Cela n'autorise pas pour autant cette
famille à recourir à la force... Les lois du pays et les Droits de
l'Homme restent valables,
même quand il s'agit d'un toxicomane. Les droits légaux du toxicomane
doivent parfois être pris en charge par un avocat ou une institution,
pour le protéger de ce qui prétend être sa famille.
Un toxicomane complètement dégénéré, placé de force dans une bonne
institution, a des chances de remonter la pente. C'est un processus
très long. Cela prend des années. Souvent les résultats sont concrets,
mais fragiles, incertains... Un toxicomane tombé aussi bas est obligé
de repartir de zéro. Il repart du stade irresponsable et désordonné de
la petite enfance. Il doit regrimper tous les échelons vers le stade
adulte. Quand un enfant fait cela, c'est le processus naturel. C'est
fait pour bien se passer. Quand un adulte doit le faire... c'est comme
la rééducation après un accident. C'est douloureux, pénible... cela ne
donne pas toujours des résultats éblouissants. On peut souvent
remarcher après un accident aux jambes, pas forcément courir. On
conserve des douleurs, parfois vives, pour les gestes les plus anodins.
J'ai beaucoup de respect pour les personnes qui réussissent ces
remontées. Les médecins et les psychothérapeutes qui s'occupent d'eux
sont souvent des personnes d'exception. Une chose est sûre : le recours
à la force n'est d'aucune utilité dans ce processus de guérison. Il ne
peut qu'empêcher la personne de progresser. Certes il peut être
nécessaire d'interdire à la personne de sortir de l'institution. Il
peut être nécessaire de recourir à la force pour la protéger
d'elle-même. Mais les progrès qu'elle fera dans sa maladie, elle ne les
fera jamais sous la contrainte. Elle ne les fera que grâce aux
encouragements amicaux qu'elle reçoit et au peu de moteur intérieur qui
lui reste. Ce que je viens d'écrire là peut paraître une évidence. Ce
n'est pas une évidence pour tout le monde hélas. Ce droit des
toxicomanes à ne pas subir de violence gratuite n'est pas accordé aux
enfants dans certaines familles. Beaucoup d'adultes tombent dans la
toxicomanie simplement parce qu'ils n'ont jamais eu d'enfance.
Ils n'ont pas eu droit à l'insouciance de l'enfance. On les a obligés
par la force à singer un comportement adulte. Je crois que cela donne
les cas de toxicomanie les plus graves. Comment pourrait-on faire
reprendre un chemin vers l'âge adulte à une personne qui n'a pas pu le
prendre pendant l'enfance ?
Plus sobrement, l'usage de la force peut-être nécessaire dans la vie de
tous les jours d'un toxicomane. Quand un père alcoolique a sa passe de
violence, il faut appeler la police. On le garde cuver en cellule ou à
l'hôpital. Le lendemain ça va mieux... Quand tout est bien organisé on
essaye de lui faire faire une cure de désintoxication. Sinon, on attend
la crise de violence suivante...
La vraie question est : le recours à la force, voire la violence,
peut-il sauver une personne de la toxicomanie ? La guérir. La réponse
est oui. Mais cette réponse doit être sévèrement nuancée. Tout d'abord,
cette "violence" ne peut servir à quelque chose que quand
la personne se trouve encore dans la phase initiale de sa toxicomanie.
Après, c'est en général peine perdue et plutôt négatif. Quand la
personne est dans la phase finale de remontée, l'usage de la violence
est tout spécialement mal placé et moralement laid. De quelle violence
s'agit-il exactement ? C'est celle dont je parlais
pour l'hédoniste, ou celle que j'ai eue en constatant que je fouillais
ma poubelle. C'est l'indignation. Un hédoniste qui sent qu'il est
devenu dépendant de quelque chose en conçoit un sentiment de révolte.
Il se fâche. Il passe à l'attaque contre cet ennemi, ce parasite qui
lui suce le sang. Le problème d'un toxicomane débutant est que ce
sentiment de révolte ne se déclenche pas. Pourquoi ? Par bêtise, par
immaturité, par manque d'estime de soi, par désoeuvrement... Ce qu'un
parent, un ami ou une personne extérieure peut faire, c'est se fâcher à
la place du toxicomane. Se fâcher contre lui, pour lui. Lui passer un
savon, avec une grosse voix agressive et indignée. Cela déclenche une
bonne bouffée de stress, un bon coup de pied psychologique. Cela lui
fait reprendre ses esprits. Cela lui fait aussi ressentir ce sentiment
d'indignation. C'est une initiation. Plus tard, si tout va bien, il
saura s'indigner tout seul... Passer un savon à un toxicomane débutant
peut donner d'excellents
résultats. Mais il y a de nombreuses règles à suivre :
Il ne sert à rien de renouveler l'expérience. Ce n'est pas un
clou qu'on enfonce. Ca fonctionne ou ça ne fonctionne pas, dès la
première fois.
Il ne faut pas faire semblant. Vous êtes indigné, ce sentiment
monte en vous et explose dans la brusquerie de vos mouvements, votre
voix
fâchée, vos yeux qui fusillent... Vous crachez ce martellement à la
figure et
aux oreilles du toxicomane. Ce n'est pas vous qui le faîtes, c'est un
moteur en vous qui prend temporairement le contrôle de votre voix et de
votre corps. Laissez-le faire. Aidez-le. Mais n'essayez pas de faire
semblant d'être fâché si vous ne l'êtes pas. Cela ne fonctionnera pas.
C'est démon contre démon : le démon de l'indignation prend le contrôle
de votre être pour passer à l'attaque du démon de la drogue qui a pris
le contrôle du toxicomane. J'ai souvent vu le monstre terrassé. La
méthode fonctionne très bien. Mais pas à tous les coups. Sachez
reconnaître votre défaite. Ne la faite pas payer au toxicomane.
Vous obtiendrez de cent fois meilleurs résultats si vous êtes une
personne qui s'occupe du toxicomane. S'occuper de lui, cela ne veut pas
dire lui faire à manger tous les jours, lui acheter de beaux vêtements
et l'amener à l'école. Ca, ça compte pour du beurre. S'occuper de lui,
cela veut dire parler avec lui, jouer avec lui, s'intéresser à lui,
passer du temps avec lui, le comprendre, l'accepter, l'aider, lui
demander son aide parfois... Cela veut aussi dire ne pas lui passer des
savons idiots chaque fois que cela vous prend. Si vous êtes une
personne honnête, qui se remet en cause régulièrement, vous pourrez
avoir un impact majeur sur les toxicomanes, surtout si ce sont des
personnes proches. Par contre si vous êtes un parent enfermé dans ses
problèmes, qui se contente de remplir le garde-manger et de gueuler sur
ses enfants pour qu'ils soient à temps à l'école le matin... vous
n'aurez pas le moindre impact. Vous pourrez vociférer tant et plus. Un
oeil terne vous regardera en se demandant : "Un petit pétard
peut-être ?...".
Un recours à la force qui peut être puissant est le refus de
communiquer. Un exemple magistral est la condamnation en Justice.
Certains fautifs reconnaissent leurs torts, ils ont conscience de ce
qu'ils ont fait. Une bonne Justice tend à leur donner des peines
relativement légères ou même à les relâcher sans suites. Mais le gros
des délinquants refuse catégoriquement l'idée d'avoir fait quelque
chose de mal. S'ils plaident coupable, c'est par calcul. Discuter avec
ces personnes est inutile. Ce sont des machines à vous démontrer
qu'elles n'ont rien fait, que ce n'est pas de leur faute, que c'était
nécessaire, que c'était inévitable, voire que c'est l'ordre des choses.
Il ne sert à rien de leur montrer les preuves des faits, de leur parler
de la douleur des victimes. Leur cerveau est bloqué, comme un disque
rayé. La sentence du juge est l'arrêt des discussions. On arrête toutes
les activités civiles du condamné et on l'enferme en prison. Là,
lentement, assis face à la porte fermée de sa cellule, certaines idées
peuvent commencer à se diffuser dans son crâne. Dans un pays civilisé
on ne se contente pas d'enfermer un délinquant. On ne cherche pas non
plus à le torturer en le plaçant en situation de survie dans des
prisons bondées, à la merci des autres détenus. On s'occupe de lui, on
lui donne des ficelles pour grandir... Ce refus de communiquer est ce
qu'un bon parent fait parfois avec son enfant, quand il l'envoie
paître. Il est également légitime face à un toxicomane. Certains de mes
amis qui ont une forte personnalité font cela sans hésiter. Quand ils
sentent qu'ils ont affaire à un toxicomane qui s'enferme dans ses
délires, leur message est calme et sans appel : "Tes histoires ne
m'intéressent pas. Va vivre ta toxicomanie ailleurs que chez moi.". Il
est important de faire cela sans le moindre éclat de voix, de la façon
la plus froide. La violence est la dernière façon de communiquer mais
c'est encore une façon de communiquer. La violence fait l'affaire du
toxicomane. Quand il n'y a même plus de violence, c'est là que
le toxicomane peut ressentir le gouffre. Le vrai gouffre, celui qui est
pire que la mort. C'est une méthode qu'il faut assumer mais elle donne
régulièrement des résultats remarquables. S'il reste un peu d'humanité
dans le toxicomane, cela peut suffire à lui faire rebrousser chemin, à
vouloir regagner l'estime. Cette méthode est un meurtre virtuel. Ne
l'utilisez
que si réellement vous renoncez à assister la personne.
Un ami m'a raconté comment une amie a arrêté la drogue. C'était une
petite bourgeoise intelligente, confite dans sa bêtise. Exigeante et
incapable de s'assumer, elle se contentait de parasiter des amis pour
se procurer de la drogue. Cet ami l'a envoyée paître, en lui faisant
remarquer que quitte à se prostituer, qu'elle le fasse vraiment, avec
de
vrais clients et non en abusant de ses amis. Elle l'a pris au mot. Mais
elle n'avait aucune expérience du monde de la prostitution. En une
soirée dans le milieu, il lui est tout arrivé : viol, passage à
tabac...
Elle a fini à l'hôpital. Pendant les jours qui ont suivi elle a subi la
totale : soins médicaux, convalescence, test du SIDA, test de
grossesse... Ca lui a fait un choc. Suivant l'expression consacrée :
"elle a arrêté ses conneries". Elle est maintenant une mère de famille
responsable. Happy End, pour une personne qui était déjà bien enfoncée
dans la drogue. Ce choc nerveux salutaire est ce qu'on voudrait pouvoir
procurer à un toxicomane. Si on pouvait le procurer
aux américains, ils signeraient peut-être le Protocole de Kyoto... Ils
arrêteraient de consommer, consommer, consommer... Malheureusement il
ne faut pas trop compter là-dessus. Primo, cette petite bourgeoise
avait
manifestement encore de la ressource. C'est ce qui lui a permis de
rebondir. Avec la grande majorité des toxicomanes, ce genre d'événement
ne fait que les enfoncer. Secundo, cela ne fonctionne que si c'est fait
de bonne foi. J'ai vu plusieurs fois des personnes essayer d'organiser
ce genre de plans. Une amie avait carrément séduit un inspecteur de
police pour qu'il apostrophe son petit ami toxicomane... C'était peine
perdue. Cela n'a jamais donné de bons résultats. Tertio, si j'avais le
moindre doute que cet ami savait que cette amie irait réellement se
prostituer et ce qui allait lui arriver, j'arrêterais immédiatement
d'écrire ce texte et j'irais m'asseoir devant le bureau d'un policier
pour déclarer les faits et faire démarrer une procédure en Justice
contre lui...
Se détruire par la drogue est un crime, il est donc justifié et
nécessaire qu'une extrême réprobation soit témoignée à la personne.
Cela ne veut pour autant pas dire que la personne doit vivre dans la
réprobation... Un correspondant m'a dit qu'il avait obtenu de très bons
résultats avec son frère toxicomane, en ne cherchant plus jamais la
confrontation avec lui. Il a évité les sujets qui fâchent et ce qui
pourrait ressembler à des leçons de morale. Il a reconstruit un
dialogue avec son frère, sur base de choses simples et sincères. Son
frère sait qu'il peut lui téléphoner "sans danger"... Il va à présent
mieux et cela y a certainement contribué.
La médicalisation
Il y a trois façons de médicaliser un drogué :
Le maintenir en vie jusqu'au lendemain. Un toxicomane en
situation extrême, qui fait un coma éthylique ou toute autre forme
d'overdose, est en danger de mort. Il faut l'hospitaliser. Ses
fonctions vitales doivent être placées sous surveillance. Il doit
être perfusé de produits pour soutenir le coeur ou d'autres organes.
Le but est aussi de diminuer l'importance des séquelles. La mort n'est
pas toujours au bout d'une overdose. On peut être paralysé d'un jambe,
devenir aveugle, avoir le cerveau à moitié détruit, ne plus être
capable de se souvenir d'un numéro de téléphone... Le drame de
l'overdose est que ça passe trois fois et puis la quatrième ça casse.
On m'a raconté des scènes abominables. Des drogués qui vomissent dans
un coin les yeux révulsés, des drogués qui font des convulsions suivies
d'un coma avec arrêts respiratoires... Il arrive souvent que le drogué
subisse cela isolé, seul au pied d'une cuvette de WC. Il arrive aussi
souvent que cela lui arrive devant d'autres personnes et ces personnes
ne font rien. C'est de la non-assistance à personne en danger. Il faut
avoir fréquenté des toxicomanes et des petits-bourgeois pour comprendre
comment cela est possible. Tout d'abord, ce n'est en général pas la
première fois que cela lui arrive. Jusqu'à présent il n'y avait pas de
séquelles visibles... alors pourquoi s'en faire ? Parfois, la majorité
des personnes présentes ont elles-mêmes eu des crises au moins aussi
effrayantes... Secundo, la première chose que le toxicomane veut éviter
est que la société en général et ses parents en particulier se mêlent
de son problème. S'il est encore à moitié conscient, il hurle et
supplie qu'on n'appelle pas une ambulance. On peut discuter de la
bêtise immonde de ce toxicomane mais le vrai problème est la
démission de la société. Depuis sa naissance on a expliqué à ce
toxicomane qu'on ne veut pas entendre parler de ce type de problèmes,
qu'on ne les gérera pas ou alors avec mesquinerie primaire et
violence... Il ne fait que se conformer aux instructions que la société
et ses parents lui ont données. Quand un imbécile roule trop vite sur
l'autoroute et se crashe, on le soignera tout gentiment à l'hôpital.
Le plus souvent il récupère son permis de conduire à la
sortie de l'hôpital. Quand un imbécile prend une pilule de n'importe
quoi, ce qu'à la limite
je trouve un peu moins crétin que le premier, on lui soignera son arrêt
rénal en lui faisant comprendre que ce n'aurait pas été plus mal s'il y
était resté. Ensuite on lui fait la liste des droits qu'il vient de
perdre. Dans certains pays l'Etat refuse même que des
associations installent des échoppes de testing à l'entrée des
discothèques pour permettre aux imbéciles d'être un peu moins crétins.
Tu consommes des toxiques ? Et bien crève... On s'en fout. On exposera
ton cadavre dans des films qu'on montrera aux braves gens, pour leur
faire pousser des "Ooh !", des "Aah !" et des "Pfuuh dis donc !". Le
seul recours de ces toxicomanes sont souvent des consommateurs plus
âgés, qui les aident à passer le cap en les faisant boire de l'eau, en
leur
parlant, en les allongeant dans une meilleure position...
Lui permettre de vivre sa toxicomanie plus sainement. Vitamines,
antidépresseurs... Le millepertuis est un antidépresseur naturel
remarquable. Il est en vente libre mais lisez bien la notice et
demandez conseil à votre médecin.
Suivant la personne et le type de toxicomanie il
existe de nombreuses sortes de soutiens médicamenteux. Un médecin
compétent peut proposer des choses efficaces. Il y a malheureusement
beaucoup de raisons pour
lesquelles nombre de drogués ne bénéficient pas de cet avantage. Ils
refusent d'aller chez le médecin par peur d'être jugés par la société.
Ils considèrent le médecin comme une incarnation parmi d'autres de
l'image du mauvais père. Un autre argument, que j'entends souvent, est
la peur des médicaments que prescrira le médecin. C'est assez étonnant
d'entendre une personne qui avale ou s'injecte n'importe quoi un peu au
hasard, trembler de peur à l'idée d'avaler des comprimés de vitamines
prescrits par un scientifique qui a fait 11 ans d'études... Une
troisième raison est le fait de ne pas réellement savoir qu'il existe
des médecins ou de croire qu'on n'aura jamais les moyens de payer cela.
On croit qu'on n'a pas le privilège d'aller chez le médecin ou qu'on ne
vaut pas la dépense. C'est très fréquent. Le point commun entre ces
trois raisons est la désocialisation. On considère la société comme un
tout monolytique, dont tous les représentants vous veulent du mal, sont
dangereux par incompétence ou n'ont rien à faire de vous. C'est le
résultat d'un endoctrinement. Certains parents et même certains
enseignants passent leur temps à diminuer un enfant en lui faisant
comprendre qu'il n'est rien, que la société n'a rien à fiche de lui et
que ce qu'il a encore de mieux à faire est de renoncer à toutes choses
et obéir. Par là-même ils montrent à l'enfant qu'il ne peut avoir
confiance en personne. Quand on a affaire à un toxicomane tombé dans ce
piège, il faut lui faire comprendre qu'il se trompe. Un bon médecin est
compétent et tenu au secret médical. Il va réellement l'aider et il ne
va pas le vendre à ses parents ou à la police. J'ai vu des médecins
pleurer parce qu'une personne n'est pas venue demander leur aide. Un
vrai médecin, il a souffert pendant 11 ans d'études avec comme seul
espoir obtenir le droit d'aider son prochain. Il en a besoin. Il en a
envie. Il vous soignera gratuitement s'il le faut. Cela ne le dérange
pas. Hélas tout les médecins ne sont pas ainsi. Malheureusement les
craintes du toxicomanes sont parfois justifiées.
Certains médecins sont des amateurs incompétents et dangereux. D'autres
peuvent être tout à fait compétents mais sont restés enfermés dans le
système de valeur sataniste de leur milieu petit-bourgeois. Ils jugent
le toxicomane, le méprisent... Si vous voulez aider un toxicomane, une
aide importante peut donc être de l'aider à trouver un médecin qui a
compris son Serment d'Hippocrate.
Lui offrir des leviers, des bouées et des passerelles pour s'en
sortir. Il existe actuellement des moyens médicaux remarquables. Il
n'est jamais facile de sortir d'une toxicomanie. Cela passe toujours
par un solide accompagnement psychologique et un processus de
maturation. Mais la médecine permet de transformer ce qui serait un
cauchemar en un simple gros effort. Suivant les types de toxicomanie il
existe de nombreux moyens pour diminuer les douleurs liées au manque et
la
durée de la période de manque.
D'une certaine façon, un toxicomane est une personne qui fait de
l'automédication. Il a trouvé un produit qui le soigne, du moins c'est
son impression. Cet exercice illégal de la médecine est crétin. Je
crois qu'une solution dans beaucoup de cas de toxicomanie peut être de
rendre la personne plus compétente. Si elle peut comprendre son erreur,
se rendre compte objectivement du fait que la drogue n'est pas "le bon
médicament", elle tendra vers une autre démarche de guérison, moins
destructrice voire salutaire. C'est pour cette raison, je suppose, que
la religion a parfois autant de succès en prison. Elle propose des
rêves plus "intelligents" que ceux procurés par la drogue, plus
réparateurs et plus constructeurs. J'entends parfois des personnes
critiquer les religions et m'expliquer qu'une bonne éducation faite de
rationalisme et de culture est préférable. Quoi qu'il en soit, tout
est préférable à la toxicomanie et je persiste à dire qu'il faut
introduire la religion en prison. Beaucoup de délinquants sont des
personnes irrationnelles, qui ont un problème avec l'éducation. Il faut
faire tous les efforts possibles pour améliorer leur éducation mais
dans leur cas en particulier la religion, irrationnelle par essence,
peut être un puissant levier. Certains extrémistes religieux profitent
de cela pour recruter en prison. Il faut les devancer en proposant une
approche saine de la religion en prison.
Quel professionnel faut-il au juste pour s'occuper d'un toxicomane ? Un
neurologue, un psychiatre, un psychologue, une neuropsychiatre, un
neuropsychologue... ? C'est différent pour chaque toxicomanie... Les
professionnels compétents l'ont bien compris et cherchent d'abord à
aiguiller le toxicomane vers les professionnels ou les équipes de
professionnels qui lui conviendront le mieux. Dans certains cas, une
personne prend de la drogue uniquement pour son effet anxyolitique.
Alors lui prescrire un anxyolitique peut être un premier pas simple et
efficace... en attendant une démarche plus en profondeur sur les
problèmes de vie de la personne. Dans d'autres cas, la drogue n'est
qu'un rouage dans des problèmes très structurés. La toxicomanie peut
alors être vue comme une variante ou un accompagnant d'une névrose,
d'une psychose, d'un délire paranoïaque... On pourrait parler de
"névrose chimiquement assistée". Il y a deux écoles en
psychiatrie : l'une attribue ces problèmes à des "défauts" du cerveau
de la personne, qu'un médicament peut éventuellement colmater. L'autre
attribue ces
problèmes à des événements graves, émotionnellement douloureux, qui
forcent le cerveau de la personne dans ces retranchements plus
confortables que sont ces formes de
"folie". Ces événements graves peuvent être un fait ponctuel atroce ou
une violence larvée subie au fil des années... Toujours est-il qu'il
faut ramener le fonctionnement du cerveau de la personne à quelque
chose de plus "équilibré", de moins "enfermé" et de plus "socialement
dialoguant". Il faut apprendre à la personne qu'il y a plus de bonheur
dans le monde extérieur qu'enfermée dans sa tête. Personnellement je
crois que même une personne née
parfaitement "saine" peut devenir psychotique ou toxicomane. Cela
dépend de ce qu'on lui a fait subir... Chaque personne est plus ou
moins fragile, tombera plus ou moins facilement dans ces
auto-enfermements psychologiques, dans ces modes de protection du
cerveau. Certaines personnes ont un problème neurologique congénital
qui les rend plus fragiles. Parfois ce problème est tellement profond
que le cerveau de la personne ne peut matériellement pas fonctionner
autrement que dans un mécanisme de "folie". Chaque cas est différent...
Parfois on prescrira un médicament à vie, pour palier un problème
neurologique définitif. Parfois un médicament ne sera qu'une béquille
temporaire pour faciliter la transition. Même si une personne a un
problème définitif, on essayera malgré tout de lui donner des outils
pour gérer ce problème sans recourir à des médicaments. Dans certaines
sociétés cela se gère de façon assez naturelle. Certains psychotiques
"incurables" guérissent comme par miracle si on les laisse vivre
quelques mois avec des africains... Ces mêmes africains permettront à
une personne réellement incurable de vivre en étant acceptée de la
société, sans violence... Les psychiatres occidentaux (les compétents
d'entre eux) obtiennent de bons résultats en déployant simplement un
environnement humain autour des personnes qui ont un problème. Il faut
bien sûr un accompagnement médical et psychologique sérieux, mais
l'essentiel de la thérapie est le fait d'offrir à la personne un
environnement "vivable", qui n'est plus tapissé des menaces inutiles
inventées par la victime ou par autrui. Une fois que le cerveau de la
personne a repris un
fonctionnement plus équilibré, on peut la réinsérer dans la société.
C'est une opinion personnelle mais je crois que cette humanité que
déploient les bons psychiatres et psychologues devrait être communiquée
à toute la société. Notre économie serait plus solide et nos ennemis
moins convaincus si nous étions plus humains dans notre vie de famille,
dans les entreprises, à l'école...
La Famille, l'éducation
La famille d'un toxicomane est souvent liée à son problème. Mais ce
lien peut être de natures très diverses. Parfois la famille est
agressive, destructrice. La drogue ne fait qu'achever la corrosion de
l'individu entamée par la famille. Certaines familles n'apprennent rien
à leurs enfants. Ils tombent alors dans les pièges de la vie : mauvais
mariage, travail dégradant ou drogue... Beaucoup de familles cumulent
ces deux travers. Elles n'apprennent rien à leurs enfants, puis quand
les problèmes commencent elles ont comme seule réponse d'attaquer les
enfants. La réaction typique des parents dans ces familles est,
sur un ton énervé : "Mais enfin, on ne comprend pas, on lui a donné
tout ce dont il avait besoin !".
J'ai aussi vu des familles dont un enfant est toxicomane mais
auxquelles
je n'ai rien à reprocher. Elles se sont occupées de leurs enfants,
elles ont répondu présent quand les problèmes ont commencé... Elles ne
comprennent pas... Le problème est trop grand pour elles, trop
compliqué. La société est trop dure. Un oisillon sorti de leur petit
nid n'est pas garanti de survivre. Je crois que pour éviter ces
situations il n'y a que la prévention. Il faut agrandir la taille du
nid dès le début de l'enfance. Il faut prendre contact avec d'autres
familles, apprendre à confier les enfants à d'autres personnes, se
cultiver, s'élargir l'esprit, ouvrir les sujets de dialogue avec les
enfants. Ce n'est en rien une garantie de succès mais je crois que cela
diminue le nombre d'oisillons au renard.
Quand j'étais au Congo, certains belges aimaient se moquer des
congolais, à propos de leur comportement vis à vis du SIDA. La
superstition au Congo dit que le SIDA est une maladie de vampirisme.
Cela implique que la maladie arrive quand on en parle. Le fait de
prononcer le nom de la maladie fait venir la maladie... Cela rend le
travail de prévention difficile. Par exemple un jour un missionnaire
catholique essayait d'expliquer l'usage et la nécessité du
préservatif à des étudiants congolais. Des étudiants se sont levés pour
empêcher le missionnaire de continuer ses explications. Ce comportement
imbécile est à la fois risible et dramatique. On nous parle du
comportement inhumain des multinationales de la santé, qui refusent des
médicaments aux pays pauvres. La première cause de mortalité reste le
manque d'éducation à l'intérieur-même des pays pauvres. Cette
superstition dont les blancs aux Congo se moquaient, je la retrouve
dans nombre de familles ou de milieux sociaux en Belgique. On refuse de
parler aux enfants des choses importantes. On croit de façon
diffuse et paniquée qu'ainsi ils en seront protégés... Faudrait-il
écrire des lois pour rendre cette attitude punissable en Justice ? Je
pose la question.
Un travers que l'on rencontre chez beaucoup de toxicomanes est qu'ils
croient que le produit vient vivre en eux. Il est comme un invité
joyeux. Les plaisirs ou les émotions qu'il procure sont ceux du produit
lui-même, qu'il partage en quelque sorte avec son hôte. Certains
toxicomanes vivent une véritable lune de miel avec leur produit lors
des premières prises. Un ami cultivateur de cannabis me présentait ses
plantes comme étant de sympathiques petits extraterrestres qui venaient
lui rendre visite. Il s'est suicidé depuis. Un chamane ou un hédoniste
au contraire considère que les plaisirs ou les émotions qu'il ressent
sont les siens. Le produit ne fait que les déclencher. Cette différence
est fondamentale, parce que pour un toxicomane, renoncer à son produit
c'est renoncer à être heureux. Un
hédoniste au contraire sait très bien qu'il peut s'en passer, que le
plaisir vient de lui-même et non du produit. C'est un problème
d'éducation. C'est par l'enseignement que l'on évite de tomber dans la
superstition du toxicomane.
On se demande actuellement quelle est l'influence de la petite enfance
sur le risque de tomber dans une toxicomanie. Des parents
inexpérimentés ne savent parfois pas qu'il est normal qu'un enfant
pleure. Si un enfant pleure parce que c'est l'heure de manger ou parce
que son lange est sale, il est évident qu'il faut s'occuper de lui
rapidement. Mais un enfant peut aussi pleurer par simple lassitude ou
parce qu'il a un chagrin subit. Alors il ne faut pas intervenir. Il
faut le laisser vivre sa peine puis s'endormir naturellement. Certains
parents ne comprennent pas cela et se ruent sur l'enfant pour le
consoler. Pire : ils lui mettent quelque chose en bouche,
essayent de lui donner à manger... Il se grave dans le subconscient
de l'enfant qu'il ne faut pas vivre ses chagrins, qu'il faut les
empêcher tout de suite, en avalant quelque chose... J'ai vu des parents
se comporter de façons analogues avec des enfants plus âgés, de 4 à 6
ans. Ces parents semblent considérer qu'il est absolument inacceptable
que leur enfant soit triste. Il font tout pour que cela n'arrive pas.
Par exemple ils permettent à l'enfant de déranger d'autres
personnes. Il est hors de question pour eux qu'il y ait la moindre
barrière au "bien-être" de leur enfant. En même temps ils refusent
que toute autre personne qu'eux parle à leur enfant. J'en ai vu qui
partaient carrément en guerre, armes blanches en main, poussant des
hurlements et tapant de toute leurs forces sur une porte, contre une
personne qui avait fait couler une larme de leur enfant. L'enfant est
enfermé dans sa famille, il n'apprend pas à communiquer avec autrui et
il n'apprend pas à respecter autrui. C'est très compatible avec la
mentalité d'un toxicomane. Notez que les opposés sont tout aussi
mauvais. Certains
parents cherchent continuellement à rendre leurs enfants tristes. Ils
ont des tas de prétextes pour justifier cela. Ils
apprennent ainsi aux enfants qu'ils n'ont nulle part où être en
sécurité, même pas dans le nid familial. Cette sécurité, une sorte
d'impression miraculeuse de sécurité, ces enfants la trouveront plus
tard dans la drogue... J'ai entendu des adolescents dire qu'au moins la
drogue ils pouvaient avoir confiance en elle. Tandis que leurs
parents... Une troisième déviance consiste à ne pas s'occuper du tout
des enfants. C'est peut-être la moins grave des trois. Certainement si
cela permet aux enfants de trouver des personnes correctes en-dehors de
leur "famille". De bons parents ne cherchent ni à rendre leurs enfants
malheureux ni à les obliger à être heureux. Ils les laissent vivre,
simplement. Ils les protègent des vrais dangers, ils les consolent
quand la vie leur cause un chagrin, ils les punissent quand il y a lieu
et les laissent méditer sur la question... En particulier ils
permettent à l'enfant apprendre à affronter des problèmes,
à se lancer des défis, à s'organiser, à concrétiser ses rêves, à se
protéger, à communiquer, à rebondir... Tous comportements qui rendent
une toxicomanie
inutile.
Un classique dans les livres "la drogue expliquée aux enfants" est de
montrer que la drogue est vendue par des gens malhonnêtes. Ces gens
réduisent des peuples en esclavage, ils font du trafic d'armes...
Consommer de la drogue revient à financer ces gens. C'est donc une
bonne raison de ne pas en consommer. Ce raisonnement fonctionne avec
certains jeunes, mais ces jeunes-là ne courent peu ou pas de danger de
devenir toxicomanes. Avec un toxicomane, ces raisonnements sont
totalement inutiles. Déjà un occidental normal se fiche aux trois
quarts de ce qui se passe au loin et de sa responsabilité. Alors un
toxicomane...
Un classique de la toxicomanie est "le serment d'ivrogne". Le
toxicomane jure qu'il ne touchera plus à la drogue. Au moment où il le
dit il le pense vraiment. Un comportement similaire est "c'est la
dernière". Le toxicomane croit réellement que c'est la dernière, parce
qu'après tout va aller bien. C'est réellement l'impression que cette
dernière lui donne, au début. Ensuite le cycle recommence pour la dose
suivante... Ce cycle se retrouve chez les enfants qui doivent prendre
des initiatives mais qui ne sont pas à la hauteur. Ils proposent des
choses, ils donnent des conseils... tout échoue lamentablement. Alors
ils redonnent de nouveaux conseils, prétendent que cette fois-ci cela
va fonctionner à coup sûr, c'est certain, toute personne qui en
douterait est débile... Et c'est reparti pour un tour. C'est une
question d'éducation. Dans une bonne famille on permet aux enfants de
faire cela, afin de leur expliquer l'erreur qu'ils font. On leur fait
prendre de la distance par rapport au mécanisme dans lequel ils sont
piégés, on leur apprend à mieux juger des obstacles et des
certitudes... On leur apprend à ne pas vendre la peau de l'ours avant
de l'avoir tué, à s'organiser pour bien chasser, etc...
Un piège flagrant de la drogue est "qu'elle permet de renouer avec le
succès". Quand vous êtes nourrisson, il suffit de faire un sourrire ou
un gros "areuh" bien modulé pour qu'une petite nuée de personnes
s'extasient devant vous. Au fur et à mesure que vous grandissez cela
devient plus difficile. C'est le jeu normal de l'éducation : des
exigences de plus en plus élevées de la part du système. Quand la
personne est en fase avec ce processus, tout se passe bien. C'est comme
le surfeur devant sa vague. Si le surfeur glisse... si la vague a un
mouvement imprévu... finis les succès. La drogue peut alors venir :
comme béquille, comme palliatif ou comme antidouleur. Les amphétamines
permettent de se doper pour réussir les examens des mauvais
professeurs. L'alcool vous permet de draguer des personnes pas trop
futées. Pire : l'héroïne vous donne l'impression du succès, sans que
vous ne deviez faire quoi que ce soit. En gros, il semblerait que la
cocaïne stimule l'émotion de la découverte d'un gibier particulièrement
plantureux et innatendu. L'héroïne stimulerait l'émotion du bien-être
d'avoir réussi la capture du gibier... Tout est faux... mais
sommes-nous bien sûrs que les personnes qui entourent le toxicomane
sont tellement plus vraies ?
Il est manifeste, dans les anecdotes que j'entends, qu'un des plus
puissant leviers pour aider un toxicomane est un entourage de personnes
qui sont incapables de le laisser tomber, qui apprennent à comprendre
la drogue et qui renoncent à leurs préjugés. Elles laissent tomber les
épouvantails de la société et en reviennent à des choses simples : le
dialogue, les jeux, l'absence de jugement...
La diversité est une ennemie de la drogue. Si une personne a plusieurs
cordes à son arc, dispose de référentiels culturels différents... elle
saura mieux bifurquer dans l'existence ; éviter de se faire enfermer.
Nombre de sectes imposent une éducation monomaniaque à leurs membres
pour qu'ils deviennent dépendants. Plus l'esprit d'une personne est
étroit, plus facile il sera de le manipuler ; plus grande sera sa
terreur du monde extérieur. Mais l'inverse est vrai aussi : notre monde
actuel, qui dégouline de données contradictoire et le plus souvent
fausses sur tout et n'importe quoi, met beaucoup de personnes en état
d'insécurité. On se réfugie sous les ordres d'un supérieur hiérarchique
; c'est la subordination vitale. On se calme en adoptant le mode de
pensée d'un gourou... Un compromis est nécessaire. Il est par exemple
d'enseigner une image du monde bien précise à un enfant, en lui donnant
des outils concrêts. Un peu comme le ferait une secte... mais on veille
à ce que ce référentiel de départ puisse se développer utilement plus
tard dans le réalité nébuleuse, en toute liberté.
Les personnalités
Personne n'est à l'abri de tomber dans une dépance toxicomane. Ceux qui
prétendent le contraire sont potentiellement les plus fragiles. La
guérison d'un toxicomane commence quand il admet enfin que ce sont les
drogues qui le contrôlent et qu'il n'est pas maitre de la situation
comme il le prétend depuis des années. Le mieux à faire est d'admettre
dès le départ que les drogues cassent les personnalités. Pourtant, il
est manifeste que des personnes différentes ont des degrés différents
de fragilité. Certains disent que toute personne touchant à la drogue
finira morte d'une overdose. Cela est techniquement faux. La majorité
de la population touche peu ou prou aux drogues... La majorité des
personnes qui y touchent, arrêtent assez rapidement, simplement parce
qu'elles sentent que cela leur fait du tort. Un de mes amis a arrêté
l'héroïne simplement parce qu'il s'est rendu compte que cela l'ennuyait
plus qu'autre chose d'être drogué. Cela le barbait... Parmi ceux qui
continuent, la majorité arrive peu ou prou à gérer sa consommation.
Elles ne s'enfonceront pas trop loin dans la destrcution du cerveau et
des autres organes. Seule une minorité va vraiment s'enfoncer et
terminer sa vie en chaise roulante, sous forme de squelette vivant et
complètement infantilisée.
On pourrait comparer cela à perception de l'homosexualité dans certains
systèmes religieux radicaux. D'après eux, il faut interdire à tout pris
l'homosexualité parce que si tout le monde était homosexuel on ne
ferait plus d'enfants et ce serait la fin de l'humanité. Cela
justifie d'inflinger la peine de mort aux homosexuels. Dans les pays
civilisés, après avoir étudié la question, on s'est rendu compte de
plusieurs choses :
Les homosexuels ont des enfants, comme tout le monde. Et ces
enfants se portent très bien.
De l'ordre de 10% de la population est génétiquement programmée
pour être homosexuelle. Cela est tout àfait normal et ne pose des
problèmes que si on a décidé de leur poser des problèmes.
Prétendre que si on laissait faire que les homosexuels alors tout
le monde deviendrait homosexuel, implique que l'homosexualité est une
source de jouissance extraordinaire. Infliger la peine de mort aux
homosexuels, confirme que seul le châtiment le plus sévère a une chance
d'endiguer cette source apparemment fantastique de jouissance. Ce sont
là des messages absolument malsains et simplement erronés. Un
hétérosexuel jouira autant de son hétérosexualité qu'un homosexuel de
son homosexualité... Sauf peut-être dans ces sociétés radicales, où la
relation entre hommes et femmes est dénaturée...
Un autre exemple : j'ai été étonné de constater que les personnes les
plus farouchement opposées à l'immigration sont parfois des personnes
immigrées elles-mêmes ou des descendants immédiats d'immigrés. Elles en
parlent avec violence et effroi ; "il faut arrêter l'immigration !"
Dans le même ordre d'idée, je constate que les personnes les plus
farouchement opposées aux drogues, et les personnes les plus enfoncées
dans la drogue, parlent souvent de la drogue de la même façon. Ce sont
des personnes qui ont eu une éducation sectaire, où on apprend à obéir
à des règles et à ne plus écouter son corps et ses propres besoins.
Elles font des comptes d'apothicaire : "si je prends seulement 5
milligrammes tous le jours, c'est une consommation raisonnable". Bien
entendu, ce chiffre de 5 milligramme va croître au fil du temps, avec
pour cela des justifications qui deviennent de plus en plus aberrantes
au fil de la dislocation du cerveau. "Je ne prendrai de la drogue que
tous les deux jours." "Je ne n'utiliserai une seringue que le
dimanche." Tous ces raisonnements sont creux mais permettent à le
personne d'avoir l'impression qu'elle continue à obéir à des règles,
donc qu'elle ne trahit pas tout à fait sa secte. Ce sont précisément
ces personnes que l'on a détraquées d'elles-mêmes, qui auront le plus
de besoin des drogues pour sentir un peu de réconfort et qui sont le
plus susceptibles de tomber dans une toxicomanie dure.
L'anecdote la plus "drôle" que j'aie vue en ce sens est une personne
"sérieuse" qui était chargée de gérer la consommation d'un produit
dangereux par une autre personne, qui n'était pas toxicomane. Les
règles inventées par la personne "sérieuse", étaient exactement ce qui
pouvait pousser quelqu'un vers une toxicomanie : consommation
régulière, angoisse d'obtenir sa dose, croissance graduelle des
doses... La personne "sérieuse" pensait bien faire. Sa "victime" s'est
fâchée et est allée voire ailleurs...
Le lieu, les personnes, les objets
Certaines toxicomanies sont liées à des endroits, des lieux de vie. Une
personne peut être gravement dépendante mais son manque est déclenché
par les endroits et les circonstances dans lesquels elle se trouve.
Vous pouvez comprendre cela en vous observant vous-mêmes. Quand vous
rentrez du travail vous avez l'impression que vous n'auriez pas pu
régler un dossier de plus. Une douce attirance vous envahit à l'idée de
votre canapé. Quand vous apercevez un voisin bavard, un énervement vous
envahit avant-même qu'il n'ait ouvert la bouche. Si vous partez en
vacance loin de votre travail et de votre voisin, plus aucun de ces
réflexes ne se déclenche. Il en va de même pour
un toxicomane. La vision des murs glauques de sa chambre peut être le
facteur qui déclenche le réflexe de la prise de drogue. Un héroïnomane
peut être envahi d'une envie irrépressible à
la vision d'un seringue. Il en tremble de passion, plus aucun esprit
critique ne tient. Il se fera ou acceptera une piqûre quoi qu'il se
passe. L'envie peut être tellement forte qu'il se fait la piqûre en
retirant lui-même la seringue d'une personne qu'il sait atteinte du
SIDA. Dans certains centres de désintoxication russes, les médecins
acceptent
de faire des piqûres de sérum physiologique aux patients. La seringue
ne contient aucune drogue ni le moindre médicament. C'est juste pour le
kick que ce
rituel procure au patient. Le patient lui-même sait qu'il n'y a rien
dans la seringue... Pour une amie d'un ami, le facteur déclencheur
était le
repas en famille. Elle rentrait chez elle et se piquait. Elle ne
s'était même pas rendu compte du lien. Dans les cours de récréation,
les gamins âgés connaissent cela et en jouent contre les plus jeunes.
Ils leurs offrent quelques cigarettes. Ils savent que quand ils
tendront à nouveau le paquet, le jeune sera saisi d'une envie
irrépressible de prendre la cigarette tendue. C'est un moyen d'asseoir
son pouvoir sur les plus jeunes. D'autres choses que la cigarette
peuvent avoir les mêmes effets. Une image érotique ou pornographique,
par exemple, peut causer à un gamin une émotion suffisamment forte pour
lui faire vider ses poches de tout son argent pour l'obtenir. La vision
de cette image, plus tard, tout seul dans sa chambre, lui procurera un
peu de bien-être en rêvant à la tendresse que la personne sur la photo
pourrait lui donner. C'est une démarche comparable à celle de la
drogue. Cette pulsion irrépressible qui vous pousse à prendre ou
accepter de la drogue est étudiée dans toutes les cultures. Dans
l'Islam elle est symbolisée par un aspect du Diable. C'est "le
tentateur". Il faut apprendre à le combattre... C'est également un axe
central du bouddhisme, qui stipule qu'il faut apprendre à gérer ces
pulsions. Le but n'est pas de ne plus ressentir de pulsions et leurs
émotions. Ce serait
ne plus être humain. Le but est de ne plus en être victime.
Il faut pouvoir les regarder paisiblement. C'est là presqu'une
définition de la maturité.
On ne fait pas cesser une toxicomanie en faisant déménager le
toxicomane. Qu'un alcoolique arrive à Düsseldorf, à Londres ou à
Perpignan, la première chose qu'il fera en sortant de la gare est de
repérer les night shops qui pourraient le fournir en alcool... Une
toxicomanie peut n'être en rien liée aux endroits ou aux objets. Plus
simplement : on ne se fuit pas soi-même. C'est d'abord soi-même qu'il
faut changer, l'endroit où on vit vient en second. Il y a des cas de
personnes guéries brusquement de toute toxicomanie, simplement en
changeant de milieu de vie, mais c'est l'exception. Si cela fonctionne
mais qu'on a pas traité ses problèmes psychologiques par ailleurs, la
rechute est fortement à craindre.
Un cas célèbre est les soldats américains qui sont devenus
héroïnomanes au Vietnam. Certains le sont restés à vie. La majorité a
arrêté l'héroïne en rentrant aux Etats-Unis. Loin de l'ennui de la
guerre et de ses horreurs, ils n'en avaient plus besoin. Loin du décor
où ils ont vécu cela, ils n'y pensaient même plus.
Changer un toxicomane de lieu de vie peut être une bonne idée, mais pas
toujours. Dans beaucoup de cas il faut plutôt utiliser les lieux de
vie, les personnes et les objets, comme leviers pour soigner le
toxicomane. Il faut en parler avec le toxicomane, lui faire remarquer
ces choses, lui proposer de lutter contre les objets ou s'en moquer,
s'en servir comme défis... Tout cela dépend des cas. Seul un
psychothérapeute qui connaît bien le toxicomane peut faire des
propositions intelligentes sur l'usage à faire des objets et des lieux.
Parfois, détruire un objet peut avoir un effet très fort. L'objet en
lui-même peut être tout à fait anodin, sans le moindre rapport avec la
drogue. Mais sans s'en rendre compte, par sa présence il est devenu
associé aux émotions de la toxicomanie. Détruire l'objet détruit ces
émotions négatives. Cet effet peut être proprement magique. En général
cela n'a une chance de fonctionner que quand le toxicomane est déjà en
train de remonter la pente.
Le droit au bonheur
Pour beaucoup de personnes bornées, il ne faut pas se droguer un point
c'est tout, quelle que soit la douleur que cela cause. Il faut
travailler un point c'est tout, quelles que soient les douleurs que
cela cause. La vie est faite d'obligations, l'ordre de l'Univers est
ainsi fait.
Un chamane est le contraire exact d'un toxicomane divergent. Le métier
du chamane consiste à apprendre, comprendre et ressentir un maximum de
choses sur ce qui peut rendre les gens heureux et sur ce qui peut les
en empêcher. Il comprend par exemple les sentiments très différents les
uns des autres qui peuvent pousser deux personnes l'une vers l'autre.
Il comprend la joie qu'un ouvrier peut ressentir du travail bien fait,
la fierté d'admettre qu'un travail a été mal fait... Il a la capacité
de comprendre pourquoi une personne n'arrive plus à trouver son
bonheur, ce qui lui manque... Pour réaliser tout cela, le chamane fait
parfois usage de drogue. Il s'en sert sur lui-même pour s'aider à mieux
comprendre certains aspects. Il peut aussi s'en servir sur une personne
qui vient le trouver, pour l'aider à réfléchir ou toute autre
application technique. La drogue n'est en rien indispensable au travail
du chamane mais elle peut contribuer à lui donner des intuitions... Le
toxicomane est le
contraire exact parce que chez lui l'univers se ferme autour de la
drogue. La drogue lui est indispensable et il oublie peu à peu tous les
bonheurs que le monde matériel offre.
Guérir un toxicomane, c'est lui réapprendre ou lui apprendre à trouver
les bonheurs de la vie. Il faut lui apprendre beaucoup de choses pour
cela, lui donner des cours. Quand on est enfant, les bonheurs sont
gratuits. Ils vous sont donnés par vos parents, par les jeux, par
l'insouciance de
votre âme d'enfant... Quand on devient adulte, les bonheurs doivent se
construire à la force du poignet (mais non, je n'ai pas voulu dire ce
que vous pensez là, petits sacripants). Il faut apprendre à les
construire. Comme on apprend un métier. Il faut de la culture, de
l'expérience, savoir dialoguer avec les autres, cultiver les diverses
attitudes mentales... Les satisfactions seront au rendez-vous mais le
chemin est vaste.
On vous fait remarquer qu'un toxicomanie commence par une quête égoïste
de plaisirs faciles et non mérités. Pour avoir vécu avec des
toxicomanes je prétend que cette image est simpliste. Certains
toxicomanes essayent de se rassurer ou de se donner une contenance en
se prétendant à la recherche des Plaisirs. Il ne faut pas trop prêter
attention à ce discours fanfaron. Au fond de toutes ces personnes il y
a toujours une grande détresse. La drogue n'est souvent qu'un simple
antidouleur.
Inégalités
Nous sommes tous différents. Certains ont un système nerveux très
sensible à la dépendance, d'autres ont une peau de rhinocéros. Un ami
me fait remarquer qu'il
arrête ses assuétudes quand il veut. Cela semble vrai. Tant mieux pour
lui. Mais en quoi une personne devrait-elle avoir honte ou se sentir
moins bien que lui parce qu'elle est née avec un système nerveux plus
sensible ? La belle affaire. La sensibilité n'est pas une tare... En
quoi un gamin est-il responsable d'avoir été négligé, écrasé ou
maltraité pendant son enfance, et d'être donc davantage susceptible de
tomber dans le piège de la drogue ?
Les endoctrinements populaires essayent de faire passer certaines
idées. Par exemple le fait qu'un toxicomane est responsable de son
état. On vous parlera volontiers de telle ou telle personne à qui il
est arrivé des choses très graves et qui pourtant n'est pas devenue
alcoolique. Oui... J'ai de l'admiration pour une personne qui réussit à
vivre malgré les écueils. Faut-il pour autant achever les accidentés de
la route ?
Une tare ?
Un classique dans les familles dont un membre tombe dans la toxicomanie
est de prétendre qu'il a une tare. Un défaut de fabrication, en quelque
sorte. Ce n'est qu'une excuse douteuse, une démission et un moyen pour
enfoncer davantage le toxicomane. Il existe des personnes qui ont
réellement un problème nerveux de naissance, comme d'autres naissent
avec un bras en moins. Dans ces cas, l'important est de s'en rendre
compte et d'obtenir l'aide de personnes compétentes pour que les choses
se passent au mieux. Mais ces cas sont relativement rares. Dans la
grande majorité des cas, les toxicomanes sont des personnes à la base
tout à fait normales. Il est évident que certaines personnes sont
génétiquement plus disposées que d'autres à devenir toxicomanes. Mais
si la Nature a créé des individus plus fragiles, c'est qu'il y avait
une bonne raisons à cela. Le fait d'être sensible à la dépendance vous
rend aussi plus dépendant de la société. Cela fait de vous une personne
plus sociable, ou plus dévouée... La responsabilité de la société est
de permettre à ces personnes plus sensibles de ne pas tomber dans le
piège de la drogue. Si une personne tombe quand-même, c'est peut-être
un échec pour elle, c'est surtout un échec pour la société et sa
responsabilité.
Si vous n'aviez pas de tare avant d'être toxicomane, maintenant vous en
avez une, et une belle. La toxicomanie est un sérieux handicap. Comme
tous les handicaps, il faut apprendre à vivre avec. Pour certains
alcooliques la recette est simple : ne plus toucher à l'alcool. Même
pas un verre. Toute consommation, même légère, déclenche un processus
inexorable de divergence. Certains alcooliques passent le reste de
leur vie à tirer le plus grand nombre de jours possibles sans boire une
goûte d'alcool. Chaque fois qu'il tombent, le travail consiste alors à
limiter les dégâts : boire le moins possible et redevenir le plus vite
possible abstinents. Dans cette démarche ils sont aidés par des
associations comme les Alcooliques Anonymes. Les membres des AA se
soutiennent entre eux, se donnent des conseils, s'encouragent... Ce
qu'ils se donnent entre eux, une personne extérieure ne le pourrait
pas. Il faut avoir été alcoolique pour comprendre l'emprise que
l'alcool peut avoir sur une personne, pour avoir une faible idée des
moyens et des efforts très durs qu'il faut faire pour en sortir au
moins quelques jours, parfois quelques semaines...
La maladie.
Une toxicomanie implique deux sortes de maladies : physiques et
mentales.
Les maladies physiques sont légion et dépendent du type de toxicomanie
: SIDA, hépatite C, diabète, destruction de la colonne vertébrale,
insuffisance rénale, problèmes de peau plus ou moins graves, emphysème,
destruction des cloisons nasales... Ces maladies peuvent rendre la vie
d'un toxicomane très difficile. Elles peuvent aussi le pousser à
consommer, pour oublier sa détresse... L'héroïne est connue pour
entraîner des destructions graves de diverses façons :
On attrape des maladies comme le SIDA ou l'hépatite C, par les
seringues bien sûr mais aussi parce qu'on ne prend plus de précautions.
On ne se soigne plus. On ne fait plus attention à soi. Dès lors
de petits problèmes dégénèrent et deviennent graves.
La dénutrition et la malnutrition. On finit par ne presque plus
rien manger et des choses peu intéressantes d'un point de vue
diététique. Le fait que l'héroïne fait vomir certaines personnes à
chaque prise entraîne également des problèmes, comme pour les personnes
anorexiques.
Les dégâts causés par les produits toxiques avec lesquels
l'héroïne est coupée.
Que faire pour les maladies d'un toxicomane ? L'amener chez un médecin,
veiller à ce qu'ils prennent ses médicaments... Il faut aussi penser à
se protéger soi-même quand il s'agit de maladies contagieuses. Un
toxicomane risque d'être négligeant vis à vis de vous aussi. J'ai même
entendu des cas de toxicomanes expliquant en toute bonne foi qu'une
maladie très contagieuse n'était pas contagieuse du tout. Dans un cas
je l'ai appris d'une jeune femme qui a attrapé la maladie. Elle me
demandait si finalement cette maladie était contagieuse ou non. Son
petit ami toxicomane lui affirmait qu'elle ne pouvait pas l'avoir
attrapée de lui. Elle le croyait mais un scrupule la poussait tout de
même à me demander mon avis...
Les maladie mentales sont bien sûr plus proches de la nature-même de la
toxicomanie. J'ai un jour lu cette assertion que je trouve fort juste :
"La drogue ne rend pas fou. On se drogue parce qu'on est fou.". Chez
beaucoup de toxicomanes on trouve un problème psychologique latent.
Cela peut être des problèmes sérieux comme de la schizophrénie. Le plus
souvent c'est une simple inadaptation à la société, des névroses mal
réussies... Beaucoup de toxicomanes sont des personnes "délirantes".
C'est à dire des personnes incapables d'apprécier les ordres de
grandeur des choses, qui se font des idées fausses des choses, etc...
La drogue vient comme une béquille pour ces personnes. Est-elle pour
autant bonne pour eux ? D'après ce que je crois avoir pu observer, la
réponse est non. Un usage prolongé de drogue enfonce une personne dans
ses problèmes psychologiques, les aggrave ou en crée de nouveaux qui
viennent s'ajouter. D'un côté, la drogue leur permet de continuer à
vivre, d'un autre côté elle avance le détraquement de leur cerveau.
C'est une situation délicate. On aurait évidemment envie de leur
supprimer la drogue. Hélas sans leur béquille la situation peut devenir
pire. Je crois que
la meilleure chose à faire est de garder le contact. C'est comme pour
un blessé qui menace de sombrer dans le coma. Il faut lui parler,
stimuler son attention... Le rapport avec un toxicomane est moins
pressant et urgent qu'avec un blessé grave. Mais le principe est un peu
le même je crois.
Un ami me décrit ainsi sa consommation de cannabis : "Cela m'ennuie de
fumer. Après je ne peux plus rien faire. Il y a du désordre qui
s'accumule chez moi et je n'ai pas assez d'énergie pour ranger. Si
je ne fume pas, j'ai de l'énergie mais je me met à faire
n'importe quoi. Je fais des conneries. Je préfère encore fumer.". Vous
vous dites sans doute que cet ami a un problème et qu'il devrait
consulter un médecin. Il a en effet un problème puisqu'il a eu un
accident cérébral grave étant jeune. Quant aux médecins, il en a vu une
bonne dizaine. La seule chose à comprendre je crois est que cet ami a
rampé au fil du temps vers la solution qui lui posait le moins de
problèmes. Il n'a pas choisi sa situation. Il se débrouille avec ce
qu'il a sous la main. Si j'étais à sa place je trouverais peut-être
quelque chose de mieux, un équilibre plus productif. Mais je ne vois
pas de quel droit je pourrais le critiquer. Le seul droit que je me
donne est de lui proposer des idées.
Quelle drogue ?
En première approche, des drogues différentes peuvent avoir des effets
très différents. Le café et la cocaïne stimulent, l'héroïne et les
sucreries calment, le cannabis et le LSD causent des hallucinations...
Quand on va au fond des choses, toutes ces drogues ont le même effet :
donner un peu de bien-être. Leur effet désinhibant est également fort
apprécié : le fait de moins craindre les autres, de pouvoir aller vers
eux.
Il ne faut pas trop chercher à cataloguer les effets des drogues. A
petite dose l'héroïne est un stimulant, par son effet désinhibant. A
forte dose la cocaïne peut donner envie de rester cloîtré. La nicotine
est à la fois calmante et stimulante, ce qui en fait une drogue
redoutable. Une personne
qui consomme régulièrement du cannabis n'en ressent plus d'effets
hallucinogènes. L'héroïne a un effet hallucinogène en ce sens qu'elle
fait rêver le consommateur... Un politicien qui a simplement bu une
tasse de café de trop peut se mettre à faire des rêves de grandeur qui
tiennent du délire hallucinatoire...
Le rêve, la stimulation, le bien-être, la communication avec les
autres... ce sont là les activités normales d'un être humain, de son
cerveau. Vous discutez et rêvez avec des collègues ou des amis de
quelque chose qui serait bien. Cela vous donne l'énergie pour vous
atteler à la tâche. Vous sifflez en travaillant, tout en transpirant et
en vous blessant. Quand l'oeuvre est terminée, vous savourez un
supplément de bien-être, vous plongez tous ensemble dans une joviale
extase. Toutes ces phases de la réalisation sont des "états" dans
lequel votre cerveau se trouve. Dans chaque phase il fonctionne d'une
façon différente, ses glandes libèrent des produits différents. Si
votre vie est bien construite, tout cela se passera avec force et
qualité. Un consommateur de drogue, par contre, est une personne qui
essaye de mettre son cerveau dans telle ou telle phase, dans tel ou tel
état, de façon artificielle. Les drogues font se déclencher des
réactions dans le cerveau. Elles stimulent ou bloquent telles ou telles
terminaisons nerveuses... Evidemment, "ce n'est pas naturel". C'est du
bricolage. Cela donne des effets un peu pauvres voire désastreux. Cela
détraque le fonctionnement du cerveau. Les glandes se vident
et ne se remplissent plus, les terminaisons nerveuses s'abîment... La
question fondamentale est : qui peut bien vouloir utiliser ces drogues
alors qu'il y a moyen d'obtenir beaucoup mieux par une vie bien remplie
donc utile à la société ? Réponse : une personne qui n'a pas appris à
vivre. Deuxième question : pourquoi n'apprend-on pas aux gens à vivre ?
Réponse : je ne sais pas exactement. Depuis des siècles, l'Europe a
traversé des guerres meurtrières, qui ont détruit les sociétés et la
vie de famille. On a oublié comment devenir des hommes. On a parfois
essayé de restaurer les choses par la force : des dictatures morales,
des religions sectaires, une hiérarchie sociale... Ce sont des
pis-allers. De nos jour on gère les pays européens en jouant sur
l'immaturité des gens. On l'utilise, on la met à profit. Donc on tend à
l'entretenir. La société de consommation, la peur des grandes menaces,
la peur de vivre... les européens
sont un gros troupeau sommes toutes assez facile à gérer. Si les
européens étaient plus matures, ils n'auraient plus
besoin de drogues et autres consommations et discours populistes.
L'Europe serait beaucoup plus puissante et ne menacerait pas de
détruire une partie de la vie sur la Planète. Il n'y aurait plus moyen
de contrôler les européens... Ils se contrôleraient eux-mêmes. On dit
que les Etats-Unis sont le pays le plus puissant et que les modes
viennent de là-bas. C'est vrai pour les choses superficielles, à
l'échelle de quelques années ou dizaines d'années. Mais les fondements
du mode de vie américain, à une profondeur que les américains ne sont
pas capables de voir, à l'échelle des siècles, cela vient d'Europe. Ce
mode de vie puéril se répand sur toute la Planète, par les guerres et
par le marketing. Pour moi, c'est en Europe que cette horreur a
commencé et c'est par l'Europe qu'elle finira. Pour l'instant, le sujet
de ce texte est comment survivre dans cet enfer.
Dire que toutes les drogues sont équivalentes est faux. Une personne
qui fume la cigarette n'est pas une menace
directe pour son entourage. Comprenons-nous : certes la fumée tue des
millions de fumeurs passifs chaque année. Mais le fumeur en lui-même,
qu'il fume ou non, ne présente pas de risques de violence ou de
négligences. Pas à cause de la cigarette, tout au moins. Un fumeur peut
conduire une voiture sans que cela risque de causer un accident. Il
peut prendre des décisions politiques raisonnables, etc... Par contre
l'alcool peut détraquer complètement une personne. Un alcoolique peut
devenir très violent, n'est plus capable de conduire une voiture,
etc... De même, un consommateur de sucreries reste fiable et dans un
état de santé acceptable pendant des années. La dégradation physique et
la perte de l'estime de soi ne se manifestent que plus tard. Tandis
qu'un consommateur d'héroïne peut diverger et faire des choses
meurtrières en quelques jours seulement.
Le phénomène de dépendance est d'une force très variable suivant les
individus, l'âge, la façon de se droguer, les raisons pour lesquelles
on se drogue, mais aussi bien sûr suivant la drogue utilisée. Le café,
le tabac naturel et le cannabis, par exemple, causent une dépendance
dont l'intensité est en général "acceptable". L'effet de dépendance de
l'héroïne, du tabac de cigarettes industrielles et de l'alcool, par
contre, peut être
effrayant. Tout cela se discute. En Occident des centaines de millions
de personnes consomment de l'alcool sans être victime le moins du monde
de dépendance. L'alcool estropie relativement relativement peu de
personnes mais
pour ces personnes c'est une vie détruite. L'alcool est vicieux, parce
que vous pouvez devenir alcoolique en respectant pourtant les usages de
la société, sans aucune intention de trouver des plaisirs indus. La
cocaïne cause une dépendance curieuse : un cocaïnomane ne peut pas
résister
si une dose est disponible mais s'il n'y a pas de cocaïne disponible il
n'en souffrira pas particulièrement...
Dans les tribus primitives, les chamanes utilisent des drogues très
diverses. Comme je l'ai déjà dit, nombre de ces drogues ne causent
aucun bien-être voire sont carrément une épreuve. En Occident, on ne
recherche que les drogues qui procurent du bien-être. Ce bien-être est
à la racine de la dépendance. A quoi sert le bien-être ? C'est un
message pour l'esprit et le corps. Il dit à la personne : "Tu as fait
ce qu'il faut, c'est bien...". Le cerveau enregistre ce message. Cela
lui sert par exemple à classer la nourriture. Si dans un restaurant
vous faites un bon repas équilibré et plein de vitamines, vous en
ressentirez du bien-être. Vous aurez dès lors envie de revenir dans ce
restaurant, à juste titre. Si dans un autre restaurant vous faites un
repas de choses peu fraîches et mal cuisinées... vous aurez une brique
sur l'estomac et aucune envie de recommencer. Je parlais ci-dessus
d'une personne heureuse de rêver à un travail puis de le réaliser.
C'est ainsi que des personnes se lèvent tous les matins heureuses
d'aller au travail. Quand vous travaillez dans une bonne entreprise,
avec des chefs intelligents qui vous font faire des choses utiles...
quel pied. Le vice de la drogue est qu'elle vous donne du bien-être
"gratuitement", sans que
vous ayez fait quoi que ce soit d'utile, ni pour vous-mêmes ni pour les
autres. La drogue déclenche artificiellement la sensation de bien-être,
elle vous donne l'impression que les autres sont contents de vous,
alors qu'il n'y a absolument aucune raison à cela. Si la drogue procure
du bien-être, elle déclenche automatiquement le réflexe d'en reprendre.
Ce réflexe peut devenir très fort. Imaginez un peu la violence dont est
capable une personne que l'on priverait de respirer, de boire ou de
manger. Elle peut devenir capable de tuer, de détruire, sans plus
aucune rationalité. La drogue peut devenir à ce point centrale dans les
préoccupations d'un individu, qu'elle déclenche des réactions aussi
fortes en cas de manque. C'est totalement stupide, absurde et vain,
mais c'est ainsi.
Pour mieux comprendre les toxicomanes, il faut comprendre la notion de
bien-être dans toute sa généralité. Le bien-être et la dépendance
causent des erreurs et des problèmes graves, aussi dans des domaines
qui ne sont pas à priori associés à la drogue. Un chef d'entreprise qui
croit qu'il va augmenter son chiffre d'affaire, donc son bien-être, en
détruisant un concurrent... Une personne qui mange de plus en plus en
espérant grappiller un peu de bien-être... Un voleur tout excité à
l'idée de l'argent contenu dans le sac à main de la petite vieille
qu'il vient de laisser en sang sur le trottoir... La première réponse à
cela est la "secondarité". La secondarité est le fait de rechercher le
bonheur à long terme, dans l'avenir. Une personne secondaire est
capable de voir que certains bonheurs immédiats vont causer des
malheurs plus tard. Elle est honnête, elle évite de faire des bêtises,
parce qu'elle rêve aux bonheurs de l'avenir. La deuxième réponse est la
"morale". Une personne morale n'essaye pas de prédire ou de comprendre
l'avenir. Elle sait que l'avenir est imprédictible, quoi qu'on fasse.
La seule chose que sait une personne morale, c'est qu'en se tenant à
certaines recettes de cuisines, à certains principes généraux, elle a
plus de chance d'obtenir un avenir heureux. Une clé du problème d'un
toxicomane est qu'il n'a pas d'avenir. On devient toxicomane parce
qu'on a pas d'avenir. Tout le problème de la secondarité et de la
moralité est qu'elles sont souvent gérées par des idiots. Les
bien-pensants croient que c'est en renonçant à être heureux au présent
que l'on sera heureux dans l'avenir. Réfléchissez un peu à ce que je
viens d'écrire pour en peser toute la bêtise. Les bien-pensants croient
aussi que c'est en se tenant mordicus à des règles de morale très
précises que l'on pourra être heureux. Ils s'enferment dans ces
pensées, exactement comme les toxicomanes. Depuis la nuit des temps des
intellectuels essayent de leur faire admettre l'absurde de leur
raisonnement. Si on ne peut être heureux au présent, on ne sera
*jamais* heureux. Les bien-pensants ont trouvé une réponse : ils seront
heureux après leur mort. Eternellement heureux... Quand on arrive à ce
stade dans une discussion il faut arrêter les frais. Il faut refuser le
monologue des bien-pensants. Un bien-pensant est simplement incapable
de réfléchir, d'organiser les choses en société. Il n'en a pas les
capacités intellectuelles. Il n'est pas capable de s'adapter. Il y a un
point sur lequel les bien-pensants s'entendent entre eux : ils ne
payeront pas pour les conséquences de leurs actes. Les conséquences
seront payées par les pauvres, les marginaux, les artistes, les
filles-mères et le christ sur la croix. Ensuite de quoi les
bien-pensants assemblent deux bouts de bois pour les brandir sous le
nez d'autrui. Un bien-pensant est un primaire qui essaye de se faire
passer pour un secondaire.
Comme pour la nourriture, il existe les drogues à l'état naturel, les
drogues purifiées, les drogues naturelles trafiquées chimiquement et
les drogues chimiques de synthèse. L'opium, par exemple, est constitué
d'un grand nombre de molécules psychotropes différentes. Les
consommateurs "raffinés" d'opium vous expliqueront que cela crée la
richesse du produit, sa diversité. Des effets différents sont cumulés
et s'équilibrent. De l'opium de régions ou de producteurs différents
aura des effets différents. Un peu comme le vin. La morphine est un des
principaux constituants de l'opium. Elle est extraite de l'opium et
purifiée. Ses effets sont tout de suite beaucoup plus pauvres. Elle n'a
plus grand-chose de culturel. Elle n'est plus guère bonne qu'à procurer
un peu de bien-être à des malheureux. La morphine peut subir un
traitement chimique qui transforme la molécule de morphine en molécule
d'héroïne. La différence entre les deux molécules est très faible. Mais
l'héroïne a la faculté de pénétrer beaucoup plus vite à l'intérieur du
système nerveux. On en comprend aisément tout l'intérêt pour les
victimes. L'héroïne leur procure des piques de plaisir, des flashs de
bien-être. De même, le crack est de la cocaïne transformée avec de
l'ammoniac, pour pénétrer plus vite dans le système nerveux. Dans le
tabac des cigarettes en vente courante, la nicotine est traitée à
l'ammoniac, toujours avec la même intention : transformer la molécule
en une autre molécule, qui pénètre beaucoup plus vite dans le système
nerveux. Ces molécules à effet accéléré ont ceci en commun qu'elle
créent une dépendance beaucoup plus forte. C'est bien la raison pour
laquelle les marchands de tabac traitent le tabac à l'ammoniac... Comme
drogues chimiques de synthèse, il existe à peu près tout et n'importe
quoi. Ce n'est pas parce qu'elles sont artificielles qu'elles sont
forcément toxiques. Le problème est plutôt que les laboratoires
clandestins qui les produisent ne respectent pas les précautions
minimales. Les comprimés de ces drogues contiennent donc tout et
n'importe quoi. Parfois des drogues destructrices pour l'organisme,
parfois des drogues moins dangereuses mais napées dans des produits
très dangereux résultats du procédé de fabrication...
Le cannabis, en particulier, mérite une encyclopédie tant ces sources,
ses effets et ses transformations peuvent être différents. Dans un
coffee-shop au Pays-Bas on vous expliquera que suivant sa provenance le
cannabis peut avoir des effets très divers. Je me souviens que la
cannabis du Congo met de bonne humeur, par exemple. Il fait rire.
D'autres cannabis détraquent la notion du temps, font voir les choses
et les gens de façon différente, vous assoupissent, font méditer,
vous stimulent à travailler, etc... Certains cannabis ont un effet
léger, d'autres vous étalent dans
un fauteuil pour deux heures... La raison de cette diversité est que la
molécule de THC, l'élément psychotrope du cannabis, a de nombreuses
variantes. Le processus de fabrication, le transport ou des
transformations chimiques peuvent ici aussi jouer un rôle déterminant.
Il y aura aussi une différence suivant que vous consommez du pollen,
des fleurs femelles matures, des feuilles ou de l'huile. Du cannabis
qu'on a laissé pourrir dans une cave après sa récolte puis qu'on a
laissé faisander à l'air libre pendant des mois, a toutes ses molécules
de THC oxydées. Ce cannabis répand une odeur caractéristique
d'excréments quand il est consommé. Son seul effet est d'assommer le
consommateur. Beaucoup de gamins n'ont rien d'autre à se mettre sous la
dent. Du bon cannabis frais, encore vert, répand au contraire une odeur
très agréable et donne des effets "enthousiasmants" sur son
utilisateur. La variété de cannabis la plus "dure" est l'huile. Elle
est extraite de la plante. Certains lui font subir un traitement
chimique qui est le contraire de l'oxydation. Au Pays-Bas l'huile de
cannabis est interdite. Elle est placée sur le même pied que l'héroïne.
Un ami consommateur est formel sur le fait que consommer du cannabis
avec du tabac industriel est une lourde erreur. Cela détraque de façon
moche les effets. Cela rend le cannabis plus dangereux. D'après lui il
faut utiliser du tabac "naturel", qui n'a pas subi de transformation
chimique, ou pas de tabac du tout.
Un effort que font beaucoup de toxicomanes est de rétrograder. Ils
abandonnent l'usage de drogues trop dangereuses et se contentent de
drogues plus légères. Du moins pour l'usage de tous les jours. Un
effort parallèle consiste à prendre la drogue d'une façon moins
brutale. Les drogues les plus dangereuses sont celles qui arrivent
brusquement dans le cerveau puis qui
disparaissent de l'organisme en quelques dizaines de minutes. Elles
poussent le toxicomane à en reprendre de façon meurtrière. L'exemple le
plus célèbre est sans doute le crack. Par contre si le toxicomane prend
une drogue qui arrive lentement dans le sang puis dont la concentration
décroît très lentement, les effets de manque seront moindre. C'est par
exemple un avantage du cannabis pris par voie orale, sous forme de miel
ou de cakes.
Le manque et l'accoutumance.
Ce texte parle de la dépendance en toute généralité. Le manque n'est
qu'un phénomène particulier qui a trait au problème plus général de la
dépendance. Le manque est un problème chimique dans le cerveau et/ou
dans le reste de l'organisme. Une explication simple est de dire que la
drogue cause du bien-être et que quand cette effet cesse il y a un
contrecoup. On se sent très mal. La sensation de plaisir causée par la
drogue est suivie par une sensation de malheur, de douleur viscérale
et/ou de dégoût.
Il y a plusieurs sortes de manque. Dans certains cas, le problème de
manque disparaît après quelques heures ou quelques jours, sans laisser
de traces. Dans d'autres cas, le problème de manque devient permanent.
Le cerveau et/ou les organes du toxicomane sont en quelque sorte
déforcés, perpétuellement en manque. C'est un des moteurs de la
dépendance. Cela se gère. Dans certains cas la seule chose à faire est
de donner un peu de son produit au drogué, tous les jours. Dans
d'autres cas il faut observer un abstinence absolue. Alors le phénomène
de manque "s'endort". Il faut discuter de cela avec un médecin.
Un élément important à comprendre est que le manque peut avoir un
impact majeur sur un individu. Cela peut prendre le contrôle entier de
son être. Il devient une machine à faire cesser le manque, donc à
trouver son produit. Pour ce faire il fera usage de violence physique
ou de mensonge. Cela devient une réaction d'auto-défense, de survie...
Le terme de "survie" n'est même pas exagéré. Certains toxicomanes sont
morts ou subissent des séquelles graves parce qu'on les a forcés à
arrêter d'un coup. Cela cause un choc physiologique à ce point fort
dans leur organisme que cela les tue ! Il y a quelque chose de très
injuste là, parce que certains toxicomanes essayent parfois d'arrêter
"à la dure", c'est à dire en arrêtant brusquement le produit. Ils
considèrent que les douleurs d'agonie que cela leur causera font partie
du processus initiatique de la guérison. C'est courageux, cela fait
preuve d'une certaine maturité. Et ils en meurent...
L'accoutumance est un phénomène parallèle au manque. C'est le fait que
l'organisme a besoin de doses de plus en plus fortes pour obtenir un
même effet. Un héroïnomane débutant se contente souvent de quelques
dizaines de milligrammes par jour. En fin de divergence un héroïnomane
peut avoir besoin de plusieurs grammes par jour ! Ce sont des doses qui
tueraient net un individu normal.
Certains toxicomanes arrivent à plus ou moins surfer sur le manque et
l'accoutumance. Ils espacent les doses, ils acceptent les crises de
manque après chaque dose... Ils font aussi attention à leur hygiène de
vie, à ce qu'ils mangent, ils font un peu de sport... Certains
considèrent la drogue
comme un bon ajout à leur mode de vie. Ce stade où le toxicomane arrive
à gérer sa consommation ne dure pas forcément très longtemps. Consommer
de la drogue ne sera jamais un mode de vie acceptable. On se retrouve
en dépendance profonde sans s'en être rendu compte, plus tard en
divergence...
Une n-ième différence entre un chamane et un toxicomane est que le
toxicomane cherche par tous les moyens à éviter ou diminuer le manque.
Pour le chamane au contraire le manque peut être aussi intéressant
sinon plus intéressant que les effets du produit. Lors du manque vous
ressentez des angoisses, des remords... Cela vous fait repenser à vos
fautes. C'est très intéressant, source de bien des enseignements, à
condition d'avoir le niveau nécessaire pour savoir en profiter.
Certaines drogues dans la panoplie du chamane ne causent ni bien-être
ni mal-être mais isolent le cerveau du reste du monde. Cela fait
visualiser au cerveau son propre monde intérieur. On revoit des
souvenirs d'enfance, des personnes défuntes...
La crasse
Un toxicomane en divergence ne prend plus soin de lui-même. Il ne se
lave plus, il ne lave plus ses vêtements, il ne lave plus le lieu où il
vit... que devez-vous faire ? Le piège est dans le mot "devez". Vous ne
devez rien. Si vous avez envie de laver ses vêtements, si vous êtes
d'accord pour le faire, faites-le. S'occuper des pauvres et des malades
est une valeur essentielle. Si vous êtes d'accord d'accompagner votre
enfant dans sa redescente en enfance, de recommencer "à lui mettre des
langes" comme quand il était petit, faites-le. Mais l'obligation est un
poison de ces choses. Si vous ne le faites pas "de bon coeur" ou un
quelconque sentiment triste qui y ressemble, vous allez droit aux
problèmes. Il vaut mieux ne rien faire que vous forcer. Le toxicomane
lui-même, souvent, prendra très mal votre aide s'il sent que vous
essayez de
le manipuler par votre faux dévouement.
L'argent
Vous donnez de l'argent de poche à un adolescent. Eventuellement
beaucoup d'argent. Vous rêvez qu'avec cet argent il conquiert sa
liberté. Il peut payer des verres à ses copains, il peut visiter des
musées, il peut s'acheter des préservatifs... Un jour vous apprenez
qu'il se drogue, donc qu'il utilise votre argent pour s'enfermer, se
détruire... C'est une trahison, d'autant plus amère que vous avez le
sentiment d'être responsable.
C'est connu, un drogué a besoin d'argent. L'argent est le nerf de la
guerre, des amours et des toxicomanies. L'idéal est que le
toxicomane a un bon travail et un salaire, ce qui lui permet de se
procurer des produits de qualité. Ce type de toxicomane s'assume. Vous
en rencontrez tous les jours dans la rue - ou au travail - sans vous en
rendre compte. Mais quand il s'agit d'un adolescent ou d'une personne
en rupture de société, sans revenus...
Un principe de fer, auquel il faut se tenir quoi qu'il arrive, est
qu'il ne faut jamais donner d'argent à un toxicomane pour se payer sa
drogue. Mais s'il n'a pas d'argent il pourrait se mettre à voler, se
prostituer ou consommer des produits de mauvaise qualité. Comment
concilier ces éléments contradictoires ? On ne peut qu'essayer de faire
pour un mieux : donner des vêtements et de la nourriture au toxicomane
pour qu'il ait plus d'argent pour s'acheter de meilleurs produits,
essayer de lui trouver des petits boulots, à la limite lui offrir des
tickets de bus et de chemin de fer... Cela n'est pas simple à gérer et
ne le sera jamais.
Au-delà de l'argent, c'est la question de la liberté du toxicomane qui
se pose. Mon opinion sur la question tient en deux point :
Un toxicomane est une personne qui s'infantilise. Alors allons
dans ce
sens. Suivant le degré de gravité de sa toxicomanie, enlevons-lui ce
qui constitue les prérogatives des adultes. Le permis de conduire par
exemple. En retour, accordons-lui certains droits des enfants. Ne le
chargeons pas de responsabilités. Ne le mettons pas en prison.
Portons le problème devant les autorités du village. Si vous
habitez un
pays où les médecins ou les juges sont des adultes, alors reposez-vous
sur eux. Par exemple vous pouvez donner de l'argent à un drogué pour
son produit si le médecin l'accepte, dans les quantités proposées par
le médecin. Si un toxicomane accepte que son problème soit pris en
charge et suivi par des personnes compétentes, par la société, il
convient en retour de lui faciliter les choses. L'important ici est que
ce n'est pas réellement vous qui donnez de l'argent au toxicomane mais
la
société, avec une extrême prudence et une attention continue.
La nutrition
Hippocrate le disait : l'alimentation est la première médecine. C'est
vrai pour les toxicomanes aussi.
Un problème d'un toxicomane est que son cerveau est à nu, vidé de ses
substances. Il est comme un blond exposé au Soleil sans avoir mis de
crème solaire. C'est très douloureux. La solution est de mettre de la
crème solaire. Cela veut dire : bien se nourrir. Quand on mange bien et
régulièrement, le cerveau arrive mieux à reconstituer ses stocks. Bien
se nourrir peut même être vu comme une alternative à la drogue.
Beaucoup de drogués reprennent une dose justement parce que leur
cerveau est vidé, pour assommer la douleur. La drogue est une sorte de
remède diabolique aux conséquences de la drogue. Si on peut faire
comprendre à un drogué que bien se nourrir est une meilleure solution,
cela peut constituer un solide progrès. Un ami a un jour réussi un tour
de force. Une de ses amies était héroïnomane. Ce n'était pas une
"vraie"
héroïnomane, en se sens qu'elle passait son temps à arrêter. Elle
n'avait pas
le mental du véritable héroïnomane. Simplement, elle se trouvait
régulièrement dans des circonstances très dures qui la poussaient à
consommer "pour survivre". Mais ensuite elle arrêtait. Pour cela
elle devait chaque fois voir son médecin, qui lui prescrivait une cure
de métadone. Un jour, son médecin n'étant pas accessible, elle
téléphone paniquée à mon ami. Il finit par lui répondre : "Il te reste
quelques comprimés de vitamine dans un tube, non ? Et bien prends-les
tous dans un grand verre d'eau.". Non seulement cela a parfaitement
fonctionné mais elle a ainsi arrêté en un seul jour, sans-même devoir
suivre de cure. Il s'agit ici d'un cas particulier, qui n'est pas
représentatif. Mais il illustre l'importance de la nutrition en
général et des vitamines en particulier. Un élément nutritif qui semble
particulièrement important sont les "acides gras" comme par exemple les
"oméga 3" dont on nous parle tant. J'en ai fait l'expérience pour
écrire ce texte : j'ai pris plusieurs tasses de café pendant quelques
jours puis j'ai arrêté brusquement. Normalement cela me cause des
crises d'angoisse. Rien de grave mais c'est assez spectaculaire. J'ai
mangé un demi ravier de margarine Bio, bien riche en oméga 3, 6 et
autres
bonnes huiles, napée sur des galettes de riz... Résultat : pas la
moindre crise d'angoisse. Le cerveau comme protégé des malheurs...
Cette expérience isolée n'a rien de scientifique mais elle illustre
elle aussi l'importance de la nourriture. Je crois volontiers qu'une
personne qui suit un régime trop pauvre en graisses et en huiles a plus
de risques de tomber dans une toxicomanie. Les gélules d'huile de
poisson, en vente dans les grandes surface, me semblent une très bonne
solution. Elles permettent de se bourrer d'omegas sans pour autant
manger gras. 6 par jour.
Un autre problème des toxicomanes sont les toxines. Ils ont le cerveau
et l'organisme empoisonnés par cela. Les toxines sont des déchets, que
l'organisme fabrique en permanence. L'organisme d'un personne normale
fabrique chaque jour une quantité impressionnante de toxines. Chez un
individu en bonne santé ces toxines seront éliminées de façon
naturelle. Lorsqu'on fait du sport ou un travail intense, l'organisme
produit des toxines. C'est inévitable. Mais ces toxines seront ensuite
éliminées, par un processus de nettoyage déclenché par l'activité
physique elle-même. Un toxicomane produit beaucoup de toxines mais son
organisme ne les élimine pas... Ces toxines empêchent le cerveau du
toxicomane de fonctionner. Elles le bloquent. Cela rend le toxicomane
encore plus incapable de gérer ses problèmes. Cela le pousse à prendre
de la drogue, pour calmer les peurs et les angoisses que cela lui
cause. Tout ce qui peut
éliminer les toxines ou diminuer leur
production est salutaire pour un toxicomane : dépuratifs, fruits et
légumes, vitamines, alimentation saine... Le jus de radis noir (vendu
en pharmacie ou chez le maraîcher) est connu des alcooliques. Une
ampoule de jus de radis noir suffit à éviter la gueule de bois ou la
diminuer. Boire de l'eau est une autre solution connue des buveurs,
parce qu'elle nettoie des toxines mais aussi simplement parce que
l'alcool cause une déshydratation. Des massages de l'abdomen sont
réputés pour éliminer les toxines. Ils auraient aussi un effet direct
sur le système nerveux.
Un corollaire de la qualité de l'alimentation est la qualité du produit
lui-même que consomme le toxicomane. Beaucoup de drogues ne sont pas
des poisons en elles-mêmes. Je veux dire que ce ne sont pas des poisons
dans le sens du cyanure ou de la mort-au-rat. Une personne qui consomme
des doses "raisonnables" de café ou de cannabis par voie orale, ne
subira aucun dégât à l'organisme. Le LSD et la cocaïne causent des
dégâts à toutes les doses mais des doses faibles causent relativement
peu de dégâts. L'alcool ronge un alcoolique
de l'intérieur. Avez vu des coupes de foie ou de cerveau d'alcoolique ?
Une faible dose l'alcool a au contraire un effet bénéfique sur la
santé... Le tabac est connu pour détruire une partie de l'humanité.
Mais le principe actif du tabac : la nicotine, n'a en lui-même
virtuellement pas d'effets toxiques sur l'organisme (à des doses
normales). Les effets
destructeurs du tabac sont dûs aux goudrons et aux produits chimiques
contenus dans la fumée, pas à la nicotine elle-même. C'est même
paradoxal, parce que la nicotine est en réalité un insecticide. A forte
dose elle est mortelle, chez l'homme aussi. Aux doses que les fumeurs
en consomment, elle ne fait pas ou peu de dégâts. La majorité des
drogues, si on en prend de bonne qualité et en doses mesurées, ne
causent pas de dégâts ou relativement peu. Les dégâts seront sur les
pensées du toxicomane, qui vont se transformer lentement, au fil des
mois jusqu'à le détruire. Mais il n'y a pas ou peu d'effets toxiques à
proprement parler. Toute la question est donc d'obtenir d'un
toxicomane qu'il consomme un produit de qualité : du cannabis frais des
Pays-Bas, des alcools de qualité, de l'héroïne ou de la cocaïne coupée
avec des substances "acceptables", etc... Cela revient à deux questions
: le prix et la liberté. Il faut avoir les moyens de se payer un
produit de qualité et il faut avoir la possibilité matérielle d'aller à
un endroit où on peut s'en procurer. La situation la pire est en prison
: on y consomme massivement des drogues dures de très mauvaise qualité
et vendues très cher. Cette question de qualité est difficile à
aborder. Elle est débattue au chapitre de l'argent.
Il faut une bonne nutrition, il faut aussi une bonne digestion. Rien ne
sert de manger des aliments de qualité s'ils seront mal digérés ; s'ils
se mettent à pourrir dans les intestins et produisent des toxines.
Certaines personnes doivent apprendre à éviter certains aliments ou
certains mélanges d'aliments qui irritent leurs intestins et empêchent
une bonne digestion. D'autres personnes ont besoin d'aides à la
digestion comme un supplément de fibres solubles (par exemple les
personnes âgées). Je crois qu'un gros problème est que beaucoup de
drogues dérangent le transit intestinal. Elles ont un effet sur le
cerveau, elles ont aussi un effet sur le système nerveux qui contrôle
la digestion. Certains parlent de ce système nerveux comme d'un
deuxième cerveau, plus rudimentaire mais capable d'apprentissage et
devant effectuer un travail complexe. Nuire au fonctionnement de ce
"deuxième cerveau", c'est empêcher une bonne digestion, déclencher le
pourissement des aliments ou leur élimination anarchique. Il y a
peut-être moyen d'apprendre à certains toxicomanes une "stratégie de la
nutrition". Ne pas se droguer après les repas, ne pas faire de repas
lourds quand on a pris de la drogue... peut-être que dans certains cas
des injections de vitamines pourraient être utiles. Je me demande aussi
si certains
médicaments que l'on prescrit aux toxicomanes n'ont pas eux aussi un
effet néfaste sur la digestion. Si une personne n'a pas eu de bonne
digestion depuis quelques jours, elle s'affaiblit physiquement en
mentalement et devient plus fragile face aux angoisses. La déchéance
physique des toxicomanes doit probablement en bonne partie être liée à
ce problème de nutrition.
En toute généralité, tout ce qui peut aider une personne dans le cadre
d'un intoxication chimique, peut aider un toxicomane : vitamines,
minéraux, antioxydants...
Pour bien fonctionner le cerveau a besoin de plusieurs acides aminés.
La façon la plus simple d'obtenir ces acides aminés est de manger de la
viande et les autres sources de protéines animales, comme le fromage,
les oeufs... Mais, bien que je n'en ai pas de preuve solide, je crains
que les protéines animales aient des effets secondaires néfastes :
lourdeurs, angoisses... tout ce qu'il faut éviter à un toxicomane. Je
me demande s'il ne vaut pas mieux adopter un régime plutôt végétarien.
C'est compliqué, parce que cela implique de varier grandement les
sources de glucides, voire d'en faire des mélanges à chaque repas :
riz, milet, quiñoa, pomme de terre, lentilles, maïs, soya... Le tout
avec beaucoup de légumes cuits et bien assaisonés. Cela n'empêche pas
de manger des protéines animales... un peu de parmezan dans la soupe...
quelques tranches d'oeuf dur dans la salade... manger de la viande
quand on est invité... Le tout est que les protéines animales ne soient
plus une base alimentaire mais juste un complément occasionnel.
Pour bien fonctionner, l'organisme en général et le cerveau en
particulier, ont aussi besoin de métaux, en quantités faibles : le
chrome, le zinc, le manganèse, le vanadium, le molybdène, l'or,
l'argent, le cuivre, le cobalt, l'arsenic... Tout comme le fer dans
l'hémoglobine du sang sert à fixer et véhiculer l'oxygène dans
l'organisme, ces métaux, appelés oligo-éléments, interviennent dans un
très grand nombre de réactions catalytiques de l'organisme. Si on
éliminait complètement de l'organisme d'une personne par exemple le
manganèse, elle mourrait en peu de temps, un peu comme si elle avait
été brûlée par des radiations nucléaires... En gros, la nourriture
industrielle et raffinée contient assez d'oligo-éléments pour permettre
de survivre. En achetant des compléments d'oligo-éléments en pharmacie,
ou en mangeant bio, on augmente fortement l'apport d'oligo-éléments et
cela peut parfois radicalement changer le sort d'une personne.
Le contenu du texte "Body acidity"
semble indiqué pour l'alcoolisme. Je ne sais pas dans
quelle mesure il est important pour d'autres types de toxicomanies mais
il ne peut pas faire de tort... Je n'ai fait des essais qu'avec un
toxique bien modeste : le café. En gérant correctement l'acidité de mon
duodénum je constate que le café ne me cause plus de problèmes de sante
et, surtout, que je peux arrêter brutalement de prendre des doses
importantes de café sans ressentir des effets de manque. J'ai également
moins besoin de prendre du café, parce que je suis globalement en
meilleure forme physique et mentale...
Le calcium pourrait être indiqué en cas de sevrage. On en donne par
exemple aux personnes qui arrêtent de prendre des somnifères. Il
semblerait que les somnifères causent un manque de calcium et que le
manque de calcium empêche de dormir... J'ai essayé de prendre du
calcium pour un sevrage de la caféine et cela semble avoir fonctionné.
J'ai commencé par prendre des surdoses de café pendant quelques jours
puis j'ai arrêté brutalement... J'ai fait cela plusieurs fois de suite.
Manifestement, quand je prenais du calcium le sevrage était beaucoup
plus confortable. Je prenais 1/2 centimètre cube de carbonate de
calcium le soir avec le repas. Par prudence j'ajoutais 1 centimètre
cube de chlorure de magnésium.
Faut-il essayer soi-même ?
Pour mieux aider le toxicomane, pour mieux le comprendre, faut-il
essayer soi-même des drogues ? Si vous êtes un adulte responsable ce
n'est pas à moi de vous dire si vous devez consommer ou non de la
drogue. Mais si vous me posez la question, ma réponse est non. De deux
choses l'une. Soit vous êtes un véritable adulte, qui ressent ses
propres authentiques émotions, qui a connu le malheur et le bonheur.
Dans ce cas il vous suffit de lire des textes comme celui-ci pour
comprendre approximativement les effets de la drogue et ce que le
toxicomane y recherche. Pas besoin d'essayer. Vous n'avez pas non plus
besoin de vous "initier" à la vie du toxicomane pour vous faire
respecter par lui. Vous êtes tout ce qu'il aurait rêvé d'être.
L'autre possibilité est que vous êtes un adulte de pacotille, qui croit
qu'il ressent les émotions qu'on lui a dit qu'il devait ressentir.
Alors ne touchez surtout pas à la drogue. Vous êtes un candidat
toxicomane en puissance. Les toxicomanes flairent ces faux adultes
comme un fauve une proie. Ils les dominent par la bande, ils les
mettent au défi d'essayer de la drogue... Si vous êtes dans ce cas de
figure, la seule chose que vous pouvez faire est essayer de devenir un
vrai adulte. Apprendre à aimer... Cela demande des efforts et beaucoup
de temps. Remarquez, je perds un peu mon temps en disant cela. Le
propre
d'un faux adulte est d'être convaincu d'être un vrai adulte...
Les mots de la fin
Pour moi il y a deux actes à développer avec un toxicomane :
Accepter le toxicomane. Il ne faut pas juger un toxicomane. Il ne
faut pas le punir pour ce qu'il subit déjà. Il faut maintenir le
dialogue avec lui, ce qui exclut l'usage gratuit de la force.
Rejeter la drogue. Il ne faut en aucune façon accepter l'idée que
l'usage du produit par le toxicomane est une chose "normale". Beaucoup
de toxicomanes essayent de faire passer l'idée que leur conso' est une
chose normale. Ils vont jusqu'à proposer leur produit à autrui dans la
simple idée de faire passer la chose pour normale. Il faut rejeter cela
à tout prix. C'est inacceptable, sous quelque forme que ce soit. Notez
que l'extrême opposé est à rejeter aussi. Beaucoup de toxicomanes
condamnent les drogues de façon catégorique. D'après eux il faudrait
passer des lois beaucoup plus sévères. Il faudrait exécuter les dealers
en place publique... J'en ai un jour rencontré un qui était effrayant
dans ses propos. Une heure plus tard je le croisais dans une cave en
train de fumer un pétard. De mauvaise qualité de surcroît. Ils ne
jouent pas la comédie. Ils sont réellement convaincu de ce qu'ils
disent. Le point commun entre ces deux extrêmes est que ces personnes
ne comprennent pas ce qu'est la drogue... C'est le fondement de leur
problème. Faites-moi confiance sur ce point : toute personne condamnant
la drogue de façon bornée est soit un drogué, soit un drogué en
puissance. S'il ne se drogue pas, il recourt à n'importe quelle autre
moyen qui a les mêmes effets que la drogue : les idées simples, les
endoctrinements politiques, les sectes, l'autoritarisme, la
malhonnêteté, le vol, l'usage compulsif de jeux vidéo, la lecture
compulsive de
livres au kilomètre, l'intégrisme ou n'importe quel autre infantilisme.
Une autre caractéristique est qu'il prend les émotions que cela lui
donne très au sérieux. Il croit fermement qu'il lui faut un nouveau jeu
vidéo ou qu'il est juste de placer des bombes.
Soyez tolérant. Faites votre autocritique. Vous ne pouvez rien pour un
toxicomane tant que vous n'aurez pas accepté vos propres dépendances et
infantilismes, tant que vous ne pourrez pas en dialoguer avec
vous-mêmes et avec autrui.
Evitez de généraliser. On retrouve toujours les mêmes traits
ennuyeux et absurdes chez tous les toxicomanes, mais sinon chaque cas
est différent. Prenez deux toxicomanes qui consomment le même produit
dans les mêmes quantités, un médecin pourrait faire à l'un une
prescription exactement opposée à la prescription qu'il fera à
l'autre... C'est comme avec les enfants. Tous les enfants mangent et
jouent mais chaque enfant est différent des autres. Etre parent ou
éducateur, c'est apprendre à connaître les spécificités de chaque
enfant et ses besoins particuliers.
Méfiez-vous de la notion de maturité. Etre adulte, cela ne veut pas
dire arrêter de jouer ou de rêver. Cela veut seulement dire jouer et
rêver de façon responsable. Les enfants peuvent jouer pendant des
centaines d'heures à des choses qui semblent totalement inutiles. C'est
nécessaire
pour développer leur coordination musculaire, leur sens de la
communication... Un adulte n'a plus cette capacité. Pour ne pas
s'ennuyer, ce qu'il fait doit être plus construit. Un enfant est un peu
délirant. Il irait sur la Lune avec un
avion en papier. Un adulte au contraire connaît la mesure des choses.
Cela ne l'empêche pas pour autant de rêver à la Lune lui aussi...
Méfiez-vous de la notion de raison. Pour beaucoup, être
raisonnable veut dire faire comme tout le monde et ne plus écouter ses
instincts. Pour moi les personnes qui raisonnent ainsi sont très
dangereuses. Elles laissent pourrir les gens et la société autour
d'elles. Il faut écouter ses instincts. Mieux : il faut laisser vivre
ses instincts. Il faut "être" ses instincts. Des instincts d'amour, de
beau, d'indignation, de protection, d'économie, de générosité... Les
instincts d'un enfant sont désordonnés et contradictoires, sans cesse
en butte à des obstacles supposés. Devenir adulte, c'est se rendre
compte des instincts que l'on a en soi, leur apprendre à vivre ensemble
et à s'entendre, apprendre les attitudes et les solutions qui existent,
apprendre à vivre avec les vrais obstacles et les limites réellement
infranchissables... Il est important d'observer comment font les autres
et de s'y conformer autant que possible. Mais si l'on n'y apporte pas
sa
propre vision de choses, ses propres envies, rêves et instincts, si on
ne refuse pas certaines choses, on est un poids pour la société, voire
un danger.
Méfiez-vous de la notion de travail. On recommande facilement à un
toxicomane de se trouver un travail. Le conseil est bon. Le travail est
une valeur sûre pour retrouver sa dignité. Mais il y a aussi des
pièges. Dans certaines entreprises le harcellement est la règle. On
fondra sur le petit toxicomane comme un vautour sur une proie. Il
sera
écrasé, simplement sacrifié pour permettre aux petits chefs de se
montrer. En Occident, le travail d'un grand nombre de personnes est
inutile, voire il détruit des ressources. Ces personnes ont
un salaire, une voiture, une maison... simplement parce que cela sert
une personne puissante ou un organisme prédateur quelconque. Si on
mettait ces personnes au chômage, il y aurait beaucoup plus de
ressources pour tout le monde, y compris pour les chômeurs. Un
toxicomane est fragile face au monde du travail. Il a des reproches à
faire au monde du travail et ces reproches sont parfois fondés. Donc,
avant d'envoyer un toxicomane travailler, demandez-vous s'il ne
faudrait pas plutôt l'y accompagner, lui tenir la main, l'écouter...
La dépendance n'est pas une mauvaise chose en soi. Un ami était venu
passer la soirée chez moi. Il a trois chattes. Il avait prévenu son
amie qu'il couperait son téléphone portable. A son retour, son amie lui
a fait une petite scène parce qu'il ne répondait pas au téléphone. Il
lui avait manqué. Le plus drôle étaient les
chattes. Elles ont passé la soirée à miauler après lui, à le chercher
sur son bureau et en-dessous. Cet ami est très affectueux. Il a un
dialogue très construit avec ses chattes. Il comprend leurs mimiques,
et peut leur répondre, il leur fait des massages... Il a rendu ces
quatre femelles dépendantes de ses attentions. C'est une dépendance
adorable, qui n'est que le témoin du bien-être de sa maisonnée.
N'oubliez jamais que chez un enfant les infantilismes... c'est normal.
Un enfant peut casser des bouts de bois ou shooter dans un ballon
pendant des heures. Cela vous semble absurde, pourtant c'est essentiel.
C'est ainsi qu'il apprend à utiliser ses mains, ses jambes, ses yeux,
son cerveau... Avez-vous été un jour séduit par un garagiste qui a
réparé votre voiture d'un coup de main ? Avez-vous un souvenir ému d'un
médecin qui vous a tellement bien arrangé une blessure qu'on ne voit
même pas de cicatrice ? Ils ont commencé leur carrière en triturant des
bouts de bois... Le rôle premier d'un parent est d'alimenter cela.
Offrir des morceaux de bois différents à l'enfant, de petits outils
pour les travailler et les assembler... Il faut bien sûr aussi savoir
gérer cela. Il faut imposer à l'enfant que sa manie ne nuise pas à
autrui. Il faut lui imposer de shooter son ballon autre part que contre
le mur du voisin. Parfois il faut interdire sa manie à l'enfant. C'est
particulièrement vrai pour les manies inventées par la société de
consommation. Elles n'apprennent pas grand chose aux enfants mais elles
les hypnotisent. Elles leur font perdre beaucoup de temps et en
particulier vous pompent votre argent. L'idéal est quand on peut
dialoguer avec un enfant à propos de ses manies qui dégénèrent. Un
enfant qui a globalement bien vécu ses manies a peu de risques de
devenir un toxicomane.
Une toxicomanie connaît un cycle : descente, période de dépendance puis
besoin d'en ressortir. En toute généralité, ce cycle est propre à
l'espèce humaine. Une enfance réussie est une interminable suite et
combinaison de tels cycles. Faire l'amour est un merveilleux cycle en
miniature. Des préliminaires peuvent être arrêtés sans que cela pose
trop de problèmes. Par contre arrêter le coït est plus difficile.
L'orgasme est une façon extraordinaire de rejaillir. Presqu'un principe
d'un rapport sexuel réussi est le retour en enfance. On joue avec
l'autre comme on jouait à la dînette étant enfant. On le cajole comme
on cajole un nouveau-né. Les gestes sont différents mais l'esprit est
souvent
semblable. On écoute l'autre et le protège comme un bon parent. On
ressent des émotions pour son partenaire, des envies de lui faire du
bien. On le comprend mieux, un peu comme un chamane en train de
réfléchir à sa tribu. Mourir de vieillesse ensemble est une belle fin
pour un mariage. Un jeune en train d'agoniser sur une cuvette de WC une
seringue dans le bras, c'est tout de suite moins poétique. A moins
peut-être de cultiver la symbolique occidentale du tout à l'égout.
D'égouts et de couleuvres on ne discute pas. Après le travail, un bon
ouvrier range ses outils. C'est sa façon de sortir de la transe du
travail. Si vous voyez des ouvriers qui ne rangent pas bien leurs
outils, vous pouvez être certain qu'ils ne travaillent pas bien non
plus. Un vrai adulte fait
régulièrement des retours en enfance. Il rêve, s'intéresse à un domaine
ou à des personnes, apprend des choses... Cela lui permet de devenir
encore plus adulte, de ressentir de nouvelles émotions. Le propre d'un
adulte est de faire cela sans nuire à autrui. Les toxicomanes,
sectaires et autres immatures, par contre... sont victimes de leurs
cycles et bourreaux aveugles.
Le courrier des lectrices
Je
reçois souvent des mails me demandant de l'aide pour un
toxicomane. N'étant pas médecin ni psychiatre, je ne
peux pas faire grand chose. Je ne peux que donner mes impressions.
Par contre ces mails me sont utiles pour dégager certaines
constantes. Ce sont presque toujours des femmes qui m'écrivent.
Soit la mère d'un toxicomane, soit sa petite amie ou son
épouse. Les récits qu'elles font donnent une impression
de désastre. La drogue est une situation de guerre d'un bout à
l'autre de sa chaîne. Elle est produite dans des territoires en
guerre parce qu'elle rapporte beaucoup d'argent pour peu
d'investissement. Son transport ressemble à l'acheminement d'armes ou à
des opérations commando. L'usager lui-même
vit dans une sorte de bulle où tout est ruine, violences et
maladies. Dans les guerres aussi, ce sont les femmes qui demandent
grâce pour les blessés. Est-ce la drogue qui crée
la guerre ou bien la guerre qui amène la drogue ? Dans les
villes assiégées, les combattants utilisent n'importe
quels produits pour s'abrutir, pour tenir le coup. Mon impression est
que la guerre est là avant la drogue. La drogue accompagne la
guerre. Certains toxicomanes semblent s'être déclaré
la guerre à eux-mêmes où à la société.
Ils sont ambitieux mais rien ne marche... La cocaïne leur donne
les illusions qu'ils recherchent, elle semble un moyen de pouvoir ou
de victoire. D'autres semblent ne pas être à la
hauteur de la guerre que leur famille a déclaré à
la société, ou que la société a déclaré
à leur famille. L'héroïne leur procurera une
impression de tendresse ; une sorte de chaleur humaine en boîte
de conserve. Certains prennent de la drogue avant la visite de leur
petite amie, pour être détendus, agréables...
comme si la drogue pouvait recoller les morceaux de ce qui est
fracassé par la guerre. D'autres semblent exiger de la drogue
comme un général d'armée veut des armes, comme
si la victoire en dépendait, le succès de l'assaut
final de leur propre destruction. Ce ne sont qu'erreurs et folie,
toujours comme à la guerre. Ne pouvant plus communiquer avec
ses semblables, le drogué se connecte à lui-même
et s'éteint dans cette strangulation. On me pose souvent la
question "faut-il contraindre le toxicomane ? Demander son
enfermement ? lui poser un ultimatum..." On me demande même
si un toxicomane peut faire ceci ou cela, dans le but de le menacer
s'il ne le fait pas. Halte là ! On ne résout pas une
situation de guerre et de manque de communication par encore plus de
guerre et d'incommunication. Certes on obtient parfois une victoire
"finale" par un acte d'une violence extrême, ou parce
qu'on est plus endurant ou mieux équipé que l'ennemi.
Mais la guerre reprendra peu après, éventuellement sous
une forme différente. Il n'y a pas d'exception à cette
règle. On résout la guerre par le contraire de la
guerre : la diplomatie, la compréhension, les concessions...
Certes, pendant qu'une toxicomanie est en cours il peut être
nécessaire de poser certains actes de guerre. Par exemple
interdire au toxicomane de venir chez vous, lui couper les vivres,
etc... Il est nécessaire de vous protéger. Un outil
tient autant de la guerre que de la diplomatie : le renseignement.
C'est un élément clé de toute action utile. Il
faut connaître son ennemi... et connaître l'autre est le
fondement de l'amour. Chaque cas est différent. Je donnerais
les recommandations générales suivantes : sécurisez
votre périmètre, évitez d'attaquer, laissez le
toxicomane se casser les dents tout seul, développez votre
intelligence et votre culture, renseignez-vous sur tout ce qui lui
arrive, parlez un maximum avec lui pour le comprendre et non le
juger, posez tout acte lui permettant de mieux survivre tout en
veillant à obtenir un maximum d'effet pour un minimum
d'investissement. Alors vous contribuerez à ce que la guerre
se calme.