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Le syndrome de puto






Un ami m'a raconté que quand il était bébé une lourde pierre a basculé et s'est affaissée sur lui. Sa mère a soulevé la pierre pour le libérer. Il s'en est sorti sans trop de mal. Le médecin de famille n'en est pas revenu, parce qu'il serait normalement impossible qu'une femme soulève cette pierre. L'explication est à priori simple : elle a eu une décharge d'adrénaline en voyant son enfant en danger. Cela augmente la puissance musculaire et efface la douleur de l'effort.

Je suis à présent confronté à la situation inverse : j'essaye de faire comprendre à Liège que des émissions radio locales très puissantes représentent un danger énorme, en particulier pour les enfants. Schématiquement, ma prétention porte sur deux points :
Le problème n'est pas qu'on ne me croirait pas quand j'explique le problème. La majorité de mes interlocuteurs me croient ou estiment qu'il est probable ou possible que j'aie raison. Si une personne était convaincue que je me trompe et allait sur le terrain pour le vérifier, cela me conviendrait parfaitement. Mon problème est que je n'arrive à déclencher aucune réaction. La mère reste impassible à côté de son enfant sous la pierre, comme si elle était sous morphine. Quelques personnes tout de même ont réagi... elles m'aident ou font simplement ce que leur métier leur dicte de faire dans pareil cas. Mais elles sont comme moi confrontées à une inertie absolue du reste du système. J'ai écrit aux mutuelles, aux syndicats, à des directions d'écoles, à l'ordre des médecins, à des services de l'université... Je n'obtiens qu'une douce respiration. Les yeux de la mère ne semblent même pas me voir. Elle ébauche de vague gestes pour me demander de la laisser rêver en paix. Le regard terrorisé et résigné du bébé montre que ce n'est manifestement pas la première fois qu'il est ainsi laissé à son sort.


Puto


En y repensant, des rares fois où j'ai obtenu une réponse, il se dégage un schéma commun : d'une façon ou d'une autre, la personne me dit "je pense que..." Chacune de ces personnes pense une chose différente :

"Je pense que" se traduit en latin par "puto". J'ai donc décidé d'appeler cela le syndrome de puto.

Cela fonctionne un peu comme l'adaptation d'un bruit externe par votre subconscient, quand vous dormez. Par exemple, si quelqu'un tape du marteau dans une pièce voisine, dans votre rêve vous allez peut-être voir passer un éléphant rose à côté de vous. Les coups de marteau sont les pas de l'éléphant. Comme si le subconscient faisait un effort pour que les coups de marteau vous semblent naturels et que vous puissiez continuer à dormir.

Le syndrome de puto ressort de la pensée magique. La pensée magique consiste à croire que vos pensées influencent les choses. Par exemple vous imaginez, désirez ou ordonnez en pensée qu'une personne glisse sur une peau de banane et... elle glisse et s'étale par terre.

La pensée magique a parfois du sens. Par exemple, si vous *décidez* que votre journée va bien se passer et que vous serez joyeux et optimiste, cela amènera peut-être des personnes à vous trouver sympathique et vos affaires rencontreront le succès. La pensée magique d'un inventeur peut aboutir à quelque chose de concret et d'utile. Un enfant vit ses jeux dans la pensée magique : "on disait que la table est un château." Mais en principe il a conscience de la virtualité de cette construction et ne fait pas de difficulté si on lui sert un morceau de gâteau "sur le château".

Chez certains primitifs, la pensée magique prend la forme de l'animisme et on prête aux objets la capacité de penser et d'agir. Par exemple si une bouteille tombe de la table, c'est parce qu'elle en a décidé ainsi. Vous n'êtes en rien responsable de l'avoir placée au bord de la table. La bouteille a fait ce qu'elle voulait, c'est son choix. Pour la punir du dommage, de rage vous écraserez ses morceaux.

Quand un enfant désobéit, sa malhonnêteté est en général portée par la pensée magique. Vous lui avez interdit de se servir du couteau électrique... mais il ne compte pas se servir du couteau électrique... il compte se servir du sabre laser ! Il suffit de très peu de choses... par exemple le couteau électrique est à présent posé sur un naperon vert. Vous n'avez rien spécifié pour ce cas de figure particulier... Un ami commerçant subit tous les jours des adultes qui procèdent de la sorte. Par exemple quand son commerce est fermé (il y a une grosse pancarte "FERMÉ" sur la porte, le volet est baissé et l'enseigne est éteinte), il y aura toujours des rigolos qui toqueront pour obtenir quelque chose et qui donneront les raisons les plus abracadabrantes pour expliquer que mais si, mais si, le magasin est toujours ouvert. Ils sont abasourdis quand on leur dit apprend le contraire.

En syndrome de puto, le monde contient quelque chose qui ne vous plait pas et vous inventez l'entourloupe de pensée nécessaire pour que le déplaisant de la situation semble se dissoudre.

Un syndrome en rapport serait celui de Peter Pan, qui consiste à fuir en avant pour éviter les responsabilités.

On fuit l'angoisse que soulève une situation inconnue, on coupe court à la nécessité de réfléchir pour aborder la question. "Mieux vaut être dans l'erreur que dans l'incertitude".

Deux de mes amis utilisent la même expression pour évoquer le syndrome de puto : "oui... mais..." C'est la réponse qu'ils reçoivent chaque fois qu'ils proposent quelque chose à un belge : "oui... mais..." Ils ne se connaissent pas, il est assez amusant qu'ils soient arrivés à formuler le problème avec les mêmes mots. Tous les deux ont fondé une entreprise et pour cela ils ont été contraints d'aller voir hors de Belgique. Ce n'est pas par manque de patriotisme ni pour grappiller quelques avantages, mais simplement parce qu'avec les belges rien n'est possible, voire menace se terminer dans la gueule d'un prédateur.


Mais comment est-ce possible ?


Comment peut-il y avoir autant d'adultes irresponsables ?

Le primitif animiste a appris que toute chose à un esprit, il s'en sert donc pour affirmer que ces esprits sont responsables de toutes les choses qui lui arrivent. Une personne plus évoluée perdrait sans doute son temps à lui expliquer que quand on dit que toute chose a un esprit, c'est sur le plan spirituel. Un livre véhicule l'esprit de celui qui l'a écrit et va peut-être plus loin, en reflétant des choses auxquelles l'auteur n'avait pas pensé en écrivant. Un outil bien conçu reflète l'esprit de son inventeur et peut même avoir une sorte de vie propre. Ne parlons pas des émotions et des constructions philosophiques véhiculées par les œuvres d'art... Les choses qui n'ont pas été produites par un esprit conscient peuvent également être sentie comme ayant un esprit. Admirez la structure parfaite d'une graine... Vivez la richesse et le cycle immuable d'une forêt tropicale... Même une pierre, que vous ramassez au bord d'un chemin et que personne n'a taillée, n'a-t-elle pas un esprit ? Pourquoi l'avez-vous ramassée et pourquoi hésitez-vous à présent à la jeter ? Sa forme, une teinte ou un dessin particuliers... Êtes-vous génétiquement programmé pour ramasser ce type de pierre parce qu'elle ferait un meilleur outil ? Est-ce une émotion purement artistique engendrée par sa forme ? Ne cherchez pas trop à comprendre. Mais comprenez que le primitif animiste passe à côté de tout ce qui fait la richesse d'une vie humaine.

Dans nos pseudo-démocraties, avoir une opinion est une obligation culturelle. Si vous êtes capable de dire "je pense que..." vous serez le bienvenu. Vous pensez, donc vous existez. À cela s'ajoute la maladie de la rationalité. Le primitif invoque les esprits, vous vous devez d'invoquer des structures rationnelles apprises à l'école.

La pensée unique, véhiculée en Wallonie par le parti socialiste, n'est certainement pas pour arranger les choses. Chez nous, les partis politiques font office de courants religieux. Ils sont le prisme par lequel chacun perçoit les choses. Pour qu'un pays soit en bonne santé, il doit contenir plusieurs courants idéologiques différents. Un des compliments que l'on adresse aux grandes civilisations est qu'elles permettaient la cohabitation des religions. Les romains intégraient les divinités étrangères dans leurs temples. En Andalousie musulmane, juifs et chrétiens étaient présents au parlement. Les paisibles contrées d'Asie abritaient des hindous, des bouddhistes, des taoïstes, des confucianistes... Il ne semble venir à l'idée de personne que ces essors de civilisations et ces longues ères de paix et de prospérité étaient peut-être justement dus à la pluralité de spiritualité. Les difficultés rencontrées par les pays musulmans actuels sont dues à la superstition selon laquelle une pensée unique imposée par Dieu ne peut être que la bonne. Alors que l'Islam prône au contraire la responsabilité de l'individu. Le culte athée que les américains vouent au capitalisme sauvage achève de les détruire. Il croient que si vous placez des titres boursiers dans un grand hangar et vous laissez le vent souffler à l'intérieur, ils vont s'assembler spontanément en forme d'écoles et d'hôpitaux.

Dans le cas particulier de ce problème d'ondes radio, je remarque par exemple que les personnes qui agissent sont le plus souvent des élus ou des sympathisants du MR. Leur spiritualité leur a donné un moteur... À moins que leur nature profonde ne les ait fait opter pour une culture de la responsabilité... peu importe. On me répond parfois que la raison en est qu'ils sont dans l'opposition, que cela n'a rien à voir avec leur doctrine. J'en doute, parce que le parti écolo est également dans l'opposition et ses ressortissants m'ont opposé un mur dense de putos. De même, le CDh fait partie de la majorité mais cela n'empêche pas ses membres de se montrer compatissantes ; de poser des questions et de se tenir au courant de l'avancement du dossier. Mais que voulez-vous faire quand même à l'école les enfants sont assommés de textes crypto-socialistes ? On les persuade que le parti s'occupe de tout, que prétendre le contraire est un blasphème et qu'il convient à chacun d'avoir des pensées élégantes.

La pensée unique est une chose merveilleuse... Vous pouvez vous permettre de détourner des fonds, de nommer qui vous voulez aux postes à responsabilité, de rire au nez des personnes compétentes, de tout casser un peu partout... tout en sanglotant de bonheur à l'idée du bien que vous faites pour la population. Vous êtes acclamé par elle et au moindre problème elle se réfugie sous votre aile. Une seule condition : qu'un maximum de personnes vivent dans la pensée magique.

Une autre proposition pour expliquer la situation est la spécialisation à outrance. Un ami m'explique : "pour chaque universitaire, seul son domaine de recherche est important. Les activités des autres universitaires sont facultatives." Nous vivons dans une société très structurée, où tout est hiérarchisé et délimité... Si vous êtes assigné à surveiller l'aile droite d'un bâtiment, vous ne devez pas intervenir s'il se passe quelque chose dans l'aile gauche, parce que cela ressort de la responsabilité de la personne à laquelle on a assigné l'aile gauche. Ce système a sa logique et ses avantages mais il ne faudrait peut-être pas le pousser à un extrême. La spécialisation ne doit pas devenir le moyen de couvrir l'incompétence.

Au niveau du système d'éducation, le problème découle sans doute du décolage dans une gigantesque bulle de théorie traitée de façon administrative. Par décret, les cours se doivent de refléter le moindre aspect de la réalité. Mais il n'y a plus de lien avec la réalité. La télévision fait de même. Prenez un enfant qui a regardé de milliers d'heures de documentaires animaliers en Haute Définition et Dolby Surround et mettez-lui un animal dans les bras, vous allez voir le résultat. Toutes les ressources de l'enfant doivent se consacrer au travail administratif. Celui qui se permettrait de ramasser deux cailloux et de s'étonner du fait que les frapper l'un contre l'autre produit des étincelles, est un traitre. Il ne pense pas...


Voici l'adresse du texte technique sur cette pollution :

http://www.4p8.com/eric.brasseur/electrosmog_wallonie.html



Eric Brasseur  -  17 janvier 2011