Le syndrome de puto
Un ami m'a raconté que quand il était bébé une lourde pierre a basculé
et s'est affaissée sur lui. Sa mère a soulevé la pierre pour le
libérer. Il s'en est sorti sans trop de mal. Le médecin de famille n'en
est pas revenu, parce qu'il serait normalement impossible qu'une femme
soulève cette pierre. L'explication est à priori simple : elle a eu une
décharge d'adrénaline en voyant son enfant en danger. Cela augmente la
puissance musculaire et efface la douleur de l'effort.
Je suis à présent confronté à la situation inverse : j'essaye de faire
comprendre à Liège que des émissions radio locales très puissantes
représentent un danger énorme, en particulier pour les enfants.
Schématiquement, ma prétention porte sur deux
points :
- Beaucoup de rapports scientifiques montrent l'impact des
ondes radio sur le cerveau (des cerveaux de rats sont atrophiés après
avoir été exposés à des ondes GSM de puissance normale, on lie la forte
augmentation des cas d'autisme à l'augmentation générale des
ondes radio, etc...) La pollution radio à Liège est tellement puissante
que partout au centre-ville, parfois même à l'intérieur d'immeubles,
une simple
antenne récolte assez de puissance électrique pour faire s'allumer une
petite lampe. Cette puissance radio est totalement inutile. Elle
provient en quelque sorte d'une fuite dans des antennes conçues de
façon simpliste. Même s'il n'y avait aucune preuve directe que cette
puissance énorme cause des dommages à la population liégeoise, *on ne
peut
pas* maintenir cette situation.
- J'ai soigneusement vérifié que je suis fortement atteint par
cette pollution radio et j'ai assez facilement trouvé d'autres
personnes pour lesquelles il y a peu de doutes. Il s'agit de problèmes
graves : incapacité à travailler, maux de têtes ou fatigue anormale
après avoir passé quelques heures dans un bureau exposé... D'autres cas
me donnent à penser que des personnes qui vivent dans les logements
fortement exposés subissent une forte dégradation de leur santé. Elles
tombent dans l'alcoolisme, deviennent médicalisées avec des médicaments
psychiatriques lourds... La qualité scientifique de mes constats est
variable : pour mon cas, elle est très bonne (j'ai fait une statistique
dans les règles), pour les personnes observées dans les bureaux, elle
est indicative (schéma identique sur quelques cas ; la personne n'a
plus de problème si elle travaille à un bureau peu exposé, etc...),
pour les personnes
atteintes dans leur logement il ne s'agit que d'une présomption
légitime
(mais devant impérativement être vérifiée, au vu de la gravité de ce
qui est observé).
Le problème n'est pas qu'on ne me croirait pas quand j'explique le
problème. La majorité de mes interlocuteurs me croient ou
estiment qu'il est probable ou possible que j'aie raison. Si une
personne était convaincue que je me trompe et allait sur le terrain
pour le vérifier, cela me conviendrait parfaitement.
Mon problème est que je n'arrive à déclencher aucune réaction. La mère
reste impassible à côté de son enfant sous la pierre, comme si elle
était sous morphine. Quelques personnes tout de même ont réagi... elles
m'aident ou font simplement ce que leur métier leur dicte de faire dans
pareil cas. Mais elles sont comme moi confrontées à une inertie absolue
du reste du système. J'ai écrit aux mutuelles, aux syndicats, à des
directions d'écoles, à l'ordre des médecins, à des services de
l'université... Je n'obtiens qu'une douce respiration. Les yeux de la
mère ne semblent même pas me voir. Elle ébauche de vague gestes pour me
demander de la laisser rêver en paix. Le regard terrorisé et résigné du
bébé montre que ce n'est
manifestement pas la première fois qu'il est ainsi laissé à son sort.
Puto
En y repensant, des rares fois où j'ai obtenu une réponse, il se dégage
un schéma commun : d'une façon ou d'une autre, la personne me dit "je
pense que..." Chacune de ces personnes pense une chose différente :
- "Je pense qu'étudier la question est presque impossible et
prendra des années."
- "Je pense que les effets des ondes radio sont psychologiques."
- "Je pense qu'il y a beaucoup d'autres problèmes graves à
Liège."
- "Je pense qu'on ne peut rien faire parce que cette force d'ondes
radio est dix fois inférieure à ce que les normes permettent."
"Je pense que" se traduit en latin par "puto". J'ai donc décidé
d'appeler cela le syndrome de puto.
Cela fonctionne un peu comme l'adaptation d'un bruit externe par votre
subconscient, quand vous dormez. Par exemple, si quelqu'un tape du
marteau dans une pièce voisine, dans votre rêve vous allez peut-être
voir passer un
éléphant rose à côté de vous. Les coups de marteau sont
les pas de l'éléphant. Comme si le subconscient faisait un effort pour
que les coups de marteau vous semblent naturels et que vous puissiez
continuer à dormir.
Le syndrome de puto ressort de la pensée magique. La pensée magique
consiste à croire que vos pensées influencent les choses. Par exemple
vous imaginez, désirez ou ordonnez en pensée qu'une personne glisse sur
une peau de banane et... elle glisse et s'étale par terre.
La pensée magique a parfois du sens. Par exemple, si vous *décidez* que
votre journée va bien se passer et que vous serez joyeux et optimiste,
cela amènera peut-être des personnes à vous trouver sympathique et vos
affaires rencontreront le succès. La pensée magique d'un inventeur peut
aboutir à quelque chose de concret et d'utile. Un enfant vit ses jeux
dans la pensée magique : "on disait que la table est un château." Mais
en principe il a conscience de la virtualité de cette construction et
ne fait pas de difficulté si on lui sert un morceau de gâteau "sur le
château".
Chez certains primitifs, la pensée magique prend la forme de l'animisme
et on prête aux objets la capacité de penser et d'agir. Par exemple si
une bouteille tombe de la table, c'est parce qu'elle en a décidé ainsi.
Vous n'êtes en rien responsable de l'avoir placée au bord de la table.
La bouteille a fait ce qu'elle voulait, c'est son choix. Pour la punir
du dommage, de rage vous écraserez ses morceaux.
Quand un enfant désobéit, sa malhonnêteté est en général portée par la
pensée magique. Vous lui avez interdit de se servir du couteau
électrique... mais il ne compte pas se servir du couteau électrique...
il compte se servir du sabre laser ! Il suffit de très peu de choses...
par exemple le couteau électrique est à présent posé sur un naperon
vert. Vous n'avez rien spécifié pour ce cas de figure particulier... Un
ami commerçant subit tous les jours des adultes qui procèdent de la
sorte. Par exemple quand son commerce est fermé (il y a une grosse
pancarte "FERMÉ"
sur
la
porte,
le volet est baissé et l'enseigne est
éteinte), il y aura toujours des rigolos qui toqueront pour obtenir
quelque chose et qui donneront les raisons les plus
abracadabrantes pour expliquer que mais si, mais si, le magasin est
toujours
ouvert. Ils sont abasourdis quand on leur dit apprend le contraire.
En syndrome de puto, le monde contient quelque chose qui ne vous plait
pas et vous inventez l'entourloupe de pensée nécessaire pour que le
déplaisant de la situation semble se dissoudre.
Un syndrome en rapport
serait celui de Peter Pan, qui consiste à fuir en avant pour
éviter les responsabilités.
On fuit l'angoisse que soulève une situation inconnue, on coupe court à
la nécessité de réfléchir pour aborder la question. "Mieux vaut être
dans l'erreur que dans l'incertitude".
Deux de mes amis utilisent la même expression pour évoquer le syndrome
de puto : "oui... mais..." C'est la réponse qu'ils reçoivent chaque
fois qu'ils proposent quelque chose à un belge : "oui... mais..." Ils
ne se connaissent pas, il est assez amusant qu'ils soient arrivés à
formuler le problème avec les mêmes mots. Tous les deux ont fondé une
entreprise et pour cela ils ont été contraints d'aller voir hors de
Belgique. Ce n'est pas par manque de patriotisme ni pour grappiller
quelques avantages, mais simplement parce qu'avec les belges rien n'est
possible, voire menace se terminer dans la gueule d'un prédateur.
Mais comment est-ce possible ?
Comment peut-il y avoir autant d'adultes irresponsables ?
Le primitif animiste a appris que toute chose à un esprit, il s'en sert
donc pour affirmer que ces esprits sont responsables de toutes les
choses qui lui arrivent. Une personne plus évoluée perdrait sans doute
son temps à lui expliquer que quand on dit que toute chose a un esprit,
c'est sur le plan spirituel. Un livre véhicule l'esprit de celui qui
l'a écrit et va peut-être plus loin, en reflétant des choses auxquelles
l'auteur n'avait pas pensé en écrivant. Un outil bien conçu reflète
l'esprit de son inventeur et peut même avoir une sorte de vie propre.
Ne parlons pas des émotions et des
constructions philosophiques véhiculées par les œuvres d'art... Les
choses qui n'ont pas été produites par un esprit conscient peuvent
également être sentie comme ayant un esprit. Admirez la structure
parfaite d'une graine... Vivez la richesse et le cycle immuable d'une
forêt tropicale... Même une pierre, que vous ramassez au bord d'un
chemin et que personne n'a taillée, n'a-t-elle pas un esprit ? Pourquoi
l'avez-vous ramassée et pourquoi hésitez-vous à présent à la jeter ? Sa
forme, une teinte ou un dessin particuliers... Êtes-vous génétiquement
programmé pour ramasser ce type de pierre parce qu'elle ferait un
meilleur outil ? Est-ce une émotion purement artistique engendrée par
sa forme ? Ne cherchez pas trop à comprendre. Mais comprenez que le
primitif animiste passe à côté de tout ce qui fait la richesse d'une
vie humaine.
Dans nos pseudo-démocraties, avoir une opinion est une obligation
culturelle. Si vous êtes capable de dire "je pense que..." vous serez
le bienvenu. Vous pensez, donc vous existez. À cela s'ajoute la maladie
de la rationalité. Le primitif
invoque les esprits, vous vous devez d'invoquer des structures
rationnelles apprises à l'école.
La pensée unique, véhiculée en Wallonie par le parti socialiste, n'est
certainement pas pour arranger les choses. Chez nous, les partis
politiques font office de courants religieux. Ils sont le prisme par
lequel chacun perçoit les choses. Pour qu'un pays soit en bonne santé,
il doit contenir plusieurs courants idéologiques
différents. Un des compliments que l'on adresse aux grandes
civilisations est qu'elles permettaient la cohabitation des religions.
Les romains intégraient les divinités étrangères dans leurs temples. En
Andalousie musulmane, juifs et chrétiens étaient présents au parlement.
Les paisibles contrées d'Asie abritaient des hindous, des bouddhistes,
des taoïstes, des confucianistes... Il ne semble venir à l'idée de
personne que ces essors de civilisations et ces longues ères de paix et
de prospérité étaient peut-être justement dus à la pluralité de
spiritualité. Les difficultés rencontrées par les pays musulmans
actuels sont dues à la superstition selon laquelle une pensée unique
imposée par Dieu ne peut être que la bonne. Alors que l'Islam prône au
contraire la responsabilité de l'individu. Le culte athée que les
américains vouent au capitalisme sauvage achève de les détruire. Il
croient que si vous placez des titres boursiers dans un grand hangar et
vous laissez le vent souffler à l'intérieur, ils vont s'assembler
spontanément en forme d'écoles et d'hôpitaux.
Dans le cas particulier de ce problème d'ondes radio, je remarque par
exemple que les personnes qui agissent sont le plus souvent des élus ou
des sympathisants du MR. Leur spiritualité leur a donné un moteur... À
moins que leur nature profonde ne les ait fait opter pour une culture
de la responsabilité... peu importe. On me répond parfois que la raison
en est qu'ils sont dans l'opposition, que cela n'a rien à voir avec
leur doctrine. J'en doute, parce que le parti écolo est également dans
l'opposition et ses ressortissants m'ont opposé un mur dense de putos.
De même, le CDh fait partie de la majorité mais cela n'empêche pas
ses membres de se montrer compatissantes ; de poser des
questions et de se tenir au courant de l'avancement du dossier. Mais
que voulez-vous faire quand même à l'école les enfants sont assommés de
textes
crypto-socialistes ? On les persuade que le parti s'occupe
de tout, que prétendre le contraire est un blasphème et qu'il convient
à chacun d'avoir des pensées élégantes.
La pensée unique est une chose merveilleuse... Vous pouvez vous
permettre de détourner des fonds, de nommer qui vous voulez aux postes
à responsabilité, de rire au nez des personnes compétentes, de tout
casser un peu partout... tout en sanglotant de bonheur à l'idée du bien
que vous faites pour la population. Vous êtes acclamé par
elle et au moindre problème elle se réfugie sous votre
aile. Une seule condition : qu'un maximum de personnes vivent dans la
pensée magique.
Une autre proposition pour expliquer la situation est la spécialisation
à outrance. Un ami m'explique : "pour chaque universitaire, seul son
domaine de recherche est important. Les activités des autres
universitaires sont facultatives." Nous vivons dans une société très
structurée, où tout est hiérarchisé et délimité... Si vous êtes assigné
à surveiller l'aile droite d'un bâtiment, vous ne devez pas intervenir
s'il se passe quelque chose dans l'aile gauche, parce que cela ressort
de la responsabilité de la personne à laquelle on a assigné l'aile
gauche. Ce système a sa logique et ses avantages mais il ne faudrait
peut-être pas le pousser à un extrême. La spécialisation ne doit pas
devenir le moyen de couvrir l'incompétence.
Au niveau du système d'éducation, le problème découle sans doute du
décolage dans une gigantesque bulle de théorie traitée de façon
administrative. Par décret, les cours se doivent de refléter le moindre
aspect de la réalité. Mais il n'y a plus de lien avec la réalité. La
télévision fait de même. Prenez un enfant qui a regardé de milliers
d'heures de documentaires animaliers en Haute Définition et Dolby
Surround et mettez-lui un animal dans les bras, vous allez voir le
résultat. Toutes les ressources de l'enfant doivent se consacrer au
travail administratif. Celui qui se permettrait de ramasser deux
cailloux et de s'étonner du fait que les frapper l'un contre l'autre
produit des étincelles, est un traitre. Il ne pense pas...
Voici l'adresse du texte technique sur cette pollution :
Eric Brasseur
- 17 janvier 2011