Guide de survie aux fonctionnaires
Quand vous entrez dans un immeuble administratif, ne foncez pas la tête
baissée. Souvent, un des deux battants de l'entrée n'a pas été ouvert.
Vous avez une chance sur deux de vous heurter dessus et vous faire mal.
Tenez compte du fait que chaque jour le battant qui n'est pas ouvert
peut changer, au hasard.
Si vous vous plaignez d'un fait louche, faites attention à correctement
interpréter les réponses :
- Si on vous répond que c'est très grave et que c'est interdit,
cela ne veut pas dire qu'on va faire quelque chose. Cela veut dire que
cela n'a pas à exister. Donc que cela n'existe pas.
- Si on vous répond que beaucoup de personnes sont dans le cas,
cela ne veut pas dire que comme le problème est répandu on est d'autant
plus stimulé à faire quelque chose. Cela veut dire que comme c'est
normal il n'y a donc pas lieu de faire quelque chose.
Cela dépend des administrations mais souvent une majorité
des fonctionnaires sont incompétents. Faites attention :
- Depuis l'enfance on les force à l'école à donner une réponse
quand on leur pose une question. Ne pas répondre est considéré comme un
manque de respect au supérieur et est gravement puni. Répondre une
bêtise est peu grave et peut même passer inaperçu. On vous donnera donc
toujours une réponse, d'un air très convaincu. Si vous posez votre
question à quatre fonctionnaires et deux vous ont répondu la même
chose, la probabilité que ce soit la bonne réponse est encore
relativement faible.
- Demandez toujours que l'on vous mette par écrit le renseignement
qu'on vous donne et qu'on le signe. Parce que, si après vous avez des
problèmes, vous aurez beau expliquer que vous avez fait comme on vous a
dit, cela n'a aucune valeur. Il faut une trace écrite. On ne vous
donnera pas ce papier signé... mais on se retournera peut-être trente
seconde pour poser la question à la personne qui sait et alors vous
aurez le bon renseignement. Enfin peut-être.
- Ne perdez pas votre temps à critiquer un fonctionnaire. Au pire
il aura une promotion.
Les documents et les démarches sont *très* nombreux. Dès lors :
- On vous parle des régimes totalitaires où il faut faire la file
pendant deux jours pour obtenir un document administratif. L'un dans
l'autre, les guichets administratifs sont rapides dans notre pays. Pour
compenser, il faut demander et introduire un très grand nombre de
documents et de formulaires. Cela vous prendra deux jours aussi,
parfois même deux mois, mais comprenez qu'entre deux démarches
administratives vous pouvez rentrer chez vous pour boire et manger.
C'est un grand progrès humain par rapport au fait de devoir rester dans
la
file pendant deux jours et deux nuits.
- Les fonctionnaires sont les maitres-jongleurs des documents. Ils
n'ont donc pas besoin de documents pour agir. Ils peuvent par exemple
vous expulser d'un logement habitable, en plein hiver, sans vous
délivrer
de document. Vous par
contre, n'avez pas intérêt à oublier le moindre document. Vous pouvez
par exemple être suspendu de vos allocations de survie parce que vous
avez oublié d'apporter un document, même si ce document n'avait pas été
demandé et est inutile pour la procédure.
- Investissez dans un mallette ou un cartable pour transporter les
documents.
Les fonctionnaires ignorent la loi et les règlements.
- Ils fonctionnent d'après des stéréotypes. S'il considèrent que
votre catégorie sociale "n'a pas à..." vous n'obtiendrez rien. Mais les
stéréotypes sont différents d'une administration à l'autre, parfois
d'un bureau à l'autre. Donc adressez-vous à des fonctionnaires
différents, jusqu'à trouver ceux qui ont les stéréotypes qui vous sont
favorables.
- Ils vous répondent que vous n'avez qu'à prendre un avocat. Ne le
prenez pas mal... C'est aussi pour eux la seule façon de savoir si
votre demande est bien légale ou non.
- À chaque étape, essayez de répéter au maximum tous les détails de
votre démarche et tout ce que vous ont dit les fonctionnaires
précédents. Parce que, chaque fois, le fonctionnaire qui est devant
vous est peut-être celui qui est compétent.
- Si à un guichet on vous dit que votre situation est
catastrophique, c'est qu'elle n'est pas grave. Par contre si on vous
dit que tout va bien, c'est que le fonctionnaire devant vous est
probablement incompétent. Quand tout va réellement bien, le
fonctionnaire vous regarde avec une moue de dégout.
- Dans une démocratie, la personne élue est chargée de faire
respecter la loi. Dans une semi-démocratie, la personne élue fait la
loi. Votre sort dépend des us et coutumes instaurés par les élus de
votre ville qui occupent les postes à responsabilités.
- Quand vous démarrez une activité, en lisant les règlements vous
constaterez qu'il vous est simplement impossible de travailler. De fil
en aiguille, d'articulation en contre-levier, la conclusion est que
vous ne pouvez rien faire, peut-être même pas vous trouver dans le
bâtiment. Vous avez mal compris... Tout le monde sait que pour
travailler vous n'avez pas d'autre choix que de contrevenir à au moins
une partie des règlements. Le message qu'on veut vous faire passer
au travers de ces règlements est qu'en cas de pépin vous ne recevrez
aucune aide. On n'aide pas une personne qui contrevient à la loi.
Débrouillez-vous...
- On ne vous signalera pas ce à quoi vous avez droit ou comment
obtenir un avantage quelconque, même quand c'est manifestement
indispensable. Donc, renseignez-vous plutôt auprès de personnes qui se
trouvent
dans des circonstances similaires à la votre et qui ont plus
d'expérience. Consultez des sources comme Test Achat. Faites des
recherches sur Internet. Dépêchez-vous, les délais pour introduire les
demandes sont courts.
- Si un fonctionnaire ou même une administration vous parle d'un
certain choix avec une certaine régularité, vous feriez peut-être bien
d'obtempérer. L'étape suivant sera qu'on vous imposera ce "choix" par
la méthode douloureuse.
- Certains commerçants essayent de faire en sorte qu'un maximum de
clients ne disposent pas d'une souche ou d'un ticket après leurs
achats. Comme il n'existe pas de preuve écrite de l'existence des
achats, le commerçant peut ne pas les déclarer dans sa comptabilité
officielle. Ils seront seulement inscrits dans sa comptabilité au noir.
Certains fonctionnaires font la même chose, dès qu'ils sentent qu'ils
ont un peu de pouvoir sur une personne. Ils donnent des ordres
verbalement, sans plus produire de documents.
- Si un fonctionnaire a fait une erreur, il est beaucoup plus
simple pour lui de vous en faire payer les conséquences que de
rectifier l'erreur. Si par exemple une erreur comptable fait apparaitre
que vous devez une certaine somme d'argent, vous aurez beau rouspéter
et prouver votre bonne foi, on vous conseillera vivement d'effectuer le
payement demandé. Si la perte menace d'être énorme, voire votre vie
pourrait en être ruinée, et vous vous rebiffez de tout votre être, le
fonctionnaire vous sermonnera sentencieusement, en vous disant par
exemple : "nul n'est sensé ignorer la loi !"
- Ne perdez pas votre temps à amener un texte de loi à un
fonctionnaire. Une amie s'était vu refuser par l'administration
communale de faire venir sa mère polonaise en Belgique. Elle est
revenue à la charge, avec une photocopie du Moniteur, où elle avait
surligné le texte de loi qui autorise tout belge à faire venir un
ascendant. Le fonctionnaire lui a répondu qu'il n'en avait rien à fiche
et que si elle n'était pas contente elle n'avait qu'à prendre un avocat.
- Une des pires erreurs consiste à essayer d'être honnête. Par
exemple vous démarrez une activité et vous vous dites que si vous tenez
une comptabilité rigoureuse, vous vous renseignez sur les procédures et
vous communiquez tout de façon loyale aux administrations, il ne peut
pas vous arriver quelque chose de mal. Vous vous dites que même si un
détail vous a echappé, toute votre démarche consistant à respecter les
lois il ne vous arrivera rien de grave ; on rectifiera gentiment et les
choses continueront bon enfant. La réalité est qu'on va vous entrainer
dans un petit coin sombre, vous faire une clé et vous trancher la gorge
au dessus d'une petite bassine crasseuse.
Vous avez déjà vu un film d'action où une équipe d'assaut prend le
contrôle d'un centre de commande et de là dirige les opérations. Il se
passe la même chose dans le pays mais la prise de contrôle est en cours
depuis quarante ans. Au lieu d'assommer les gardes, on les convertis à
une religion politique... On ne menace pas les opérateurs de les
abattre, on les menace juste de perdre leur emploi... Cette prise de
contrôle sert à disposer des flux d'argent, à disposer des institutions
financières du pays pour blanchir de l'argent, etc... Quand vous vous
adressez à un fonctionnaire, vous parlez à une personne qui se trouve à
la périphérie du centre de commande. Dans le film, la personne vous dit
que tout va bien parce qu'elle a un fusil à lunette dirigé vers elle.
Dans notre réalité, le rapport est plus complexe :
- Les personnes qui ont pris le pouvoir, contrôlent les listes des
personnes pour lesquelles vous pouvez voter. Si vous critiquez cette
situation, vous serez considéré comme une personne qui manque de
respect à la Démocratie. Manquer de respect est une chose grave...
- Si vous essayez de faire quelque chose contre cette situation,
par exemple en créant un parti politique, vous serrez considéré comme
une personne d'extrême droite. Dites-vous bien que ce
n'est pas bien vu. Même les juges feront leur possible pour faire
ricocher vos listes de signatures. Ils font leur devoir d'homme...
- Le contrôle des administrations sert d'abord à mettre les
ressources au profit de l'équipe qui a le contrôle. En même temps, il
faut faire en sorte que vue de l'extérieur la situation paraisse
normale. Vous pouvez vous voir refuser une chose à laquelle vous avez
parfaitement droit, simplement parce qu'elle a déjà été donnée à une
personne qui n'y avait pas droit. Soyez malin... introduisez vos
demandes en début de périodes de dépenses, quand les fonctionnaires ne
sont pas encore obligés de respecter les statistiques.
- Ne dites pas qu'il y a des quotas, c'est absolument faux. La
réalité est que l'administration est basée sur le bon sens. Pour
vérifier si les choses ont été faites dans les règles, on regarde si
les pourcentages normaux de fonds ont été dépensés pour les divers
postes. En cas d'anomalie, de dépassement... il y aura des
suites. Vous devez respecter le fait que les fonctionnaires veulent
paraitre absolument normaux.
- Si vous essayez de vous plaindre, vous constaterez que simplement
cela ne déclenche aucune réaction. C'est comme dans le film
quand un technicien affolé téléphone au centre de commande pour dire
qu'il y a le feu ou que le bateau prend l'eau. Il n'a pas de réponse.
C'est normal. Cela fonctionne comme les camps d'extermination par la
faim. Vous finissez vous-mêmes par comprendre que cela ne sert à rien
d'embêter les gens.
- La prise de contrôle concerne tout particulièrement les
entreprises. C'est par elles que transitent les contrats, donc l'argent
et les autres choses monayables. Elles sont donc assimilées aux
administrations. Vous obtiendrez donc le
plus souvent le même comportement dans le privé.
- Vous devez respecter la religion d'autrui. Ne critiquez pas la
religion politique des fonctionnaires. On leur a expliqué qu'il lui
doivent tout. Si vous semblez défait, on vous demandera si vous êtes
contre l'herbe verte dans les prés ou si le chant du ruisseau sous le
Soleil radieux vous cause des aigreurs.
- Ne vous étonnez pas si les fonctionnaires se permettent tout et
n'importe quoi. Ils font comme leurs supérieurs, mais à leur échelle
plus modeste. C'est de bon sens : les supérieurs font ce qu'ils
veulent, pour que leurs subordonnés n'en prennent pas ombrage il faut
qu'ils jouissent d'une liberté comparable. Certains fonctionnaires ne
comprennent pas le deal... ils seront harcelés ou consignés aux tâches
les plus mécaniques.
- Essayez d'intégrer le fait qu'ils ne sont pas là pour que les
choses fonctionnent mais pour que toute chose leur rapporte quelque
chose.
Le niveau d'éducation des fonctionnaires, comme du reste de la
population, est très faible. Prenez garde à leurs superstitions et à
leurs mauvais réflexes :
- Ne formulez pas deux demandes différentes dans une même lettre
envoyée à une administration. Il y a un risque élevé de n'avoir de
réponse qu'à une seule des deux demandes, de préférence celle qui peut
être refusée ou qui demande le moins de travail.
- Ne donnez pas de détails. Imaginons que vous vous plaignez d'un
voisin qui a tué votre chat et incendié votre voiture. Il ne faut pas
que les fonctionnaires soient au courant des deux faits. Sinon, cela
leur donne une bonne raison pour ne rien faire : vous vous plaignez du
fait qu'il a tué votre chat pour vous venger du fait qu'il a incendié
votre voiture et vous vous plaignez du fait qu'il a incendié votre
voiture pour vous venger du fait qu'il a tué votre chat. Les
fonctionnaires ne sont pas là pour assurer votre besoin de vengeance...
- Ne sous-entendez jamais qu'une situation nuit aux deux parties.
Imaginons que des trous dans votre plancher vous font entendre le
moindre bruit de votre voisin. Ne dites pas aux fonctionnaires que
votre voisin également est victime de la situation, puisque
réciproquement il entend vos bruits à vous. Pour les fonctionnaires,
dès l'instant où vous et votre voisin êtes victimes à égalité, il y a
équilibre dans l'horreur et donc il n'y pas lieu de faire quoi que ce
soit.
- Vous pouvez toujours essayer de déposer plainte contre une
autorité locale. Si elle fait partie de la majorité, il est très
possible que l'officier de police refusera de prendre la plainte. Dans
ce cas vous devez aller dans un poste de police d'une ville différente.
- Quand une personne bénéficie d'une allocation, par exemple le
chômage, elle doit parfois répondre à des convocations. Si elle ne se
présente pas à une convocation, le payement de son allocation sera
suspendu. Les fonctionnaires ont remarqué que cela fait automatiquement
se présenter la personne. Cela a donné une bonne idée à certains
fonctionnaires : ils n'envoient plus de convocation. Ils se contentent
d'arrêter le payement de l'allocation. Si vous ne recevez soudain plus
une allocation, allez donc simplement vous présenter.
- Si vous faites des affaires, vous risquez fort de tomber sur des
fonctionnaires qui veulent leur avantage. Pas de souci, ils vous
expliqueront eux-mêmes comment leur procurer ce qu'ils demandent.
Contenez-vous d'avoir l'esprit ouvert quand on vous fera comprendre à
demi-mot qu'un arrangement entre amis est nécessaire pour que vos
documents soient traités de la façon prévue par la loi et non selon la
corbeille qui se trouve à côté du bureau. Dans le doute, si on vous
refuse une chose à laquelle vous avez manifestement droit ou on vous
impose une procédure parfaitement illégale, demandez conseil à un
collègue qui a un peu plus de bouteille. Il vous expliquera à qui il
faut payer et surtout combien.
- Ne vous trompez jamais dans le montant des pots-de-vin, même
quand il s'agit de petites sommes pour des détails. Si vous ne payez
pas assez, vous ferez l'objet d'une vengeance. Si vous payez trop, vous
devrez payer un supplément.
- la première chose que l'on apprend au jeune fonctionnaire est que
l'assujetti geint. Ne perdez pas votre temps à essayer de faire
comprendre l'horreur de votre situation. La réalité administrative est
que vous avez bon, vous profitez du système et il faut toujours que
vous vous plaigniez.
- Ne commencez pas avec des arguments comme le fait que la
situation est platement contraire aux intérêts du pays, de la
population et même des fonctionnaires en particulier. Ils ne disposent
pas des moyens intellectuels pour le comprendre. Déjà, qu'ils aient
réussi à s'organiser pour piller les caisses et monnayer leurs coups de
tampon, est une prouesse.
- Demandez au fonctionnaires ce qu'ils sont capables de faire. Et
payez-les pour cela. Le
reste, faites-le à leur place. Et payez-les pour qu'ils vous laissent
faire.
- Leur définition du vrai et du faux n'est pas la même que la
votre.
Ce qui est "vrai" est ce qui les flatte. Tout ce qui implique, de
quelque façon que ce soit, qu'ils ne sont pas beaux et gentils, est
"faux". Leurs maitres les contrôlent en prononçant des discours qui
démontrent qu'ils sont merveilleux.
- Pourquoi un chat domestique est-il attaché à son maitre ? Parce
que, son maitre lui permet d'avoir une maman toute sa vie. Il le
nourrit, le caresse, lui permet de rester dans son panier... alors que
sa mère lui avait nié tous ces avantages après quelques semaines, le
forçant à aller chasser par lui-même. Il se passe la même chose dans
les administrations. Les élus politiques vont spécifiquement recruter
des personnes immatures, incapables de se débrouiller par elles-mêmes.
En échange, ils bénéficient d'un attachement inconditionnel.
La Belgique se veut être un pays à la pointe du niveau social et
du niveau de vie. Les fonctionnaires sont chargés de faire en
sorte qu'il n'y ait pas de plaintes, que le moins possible de problèmes
soient signalés.
- Quand vous écrivez pour signaler un problème, même un danger
de mort, vous recevrez un accusé de réception et puis il ne se passera
rien. Vous pouvez écrire pendant des années, pour des problèmes de
toutes natures... vous recevrez des accusés de réception. Le message
qu'on essaye de vous faire passer est qu'il ne faut pas signaler de
problème.
- Soyez malin, essayez d'être un prisonnier modèle. Un ami
handicapé mental a été torturé pendant quatre ans dans une prison belge
: frappé régulièrement par ses compagnons de cellule, poussé à bout de
nerfs par leur "musique", placé en hiver dans une cellule glaciale dont
il lui était interdit de boucher les trous des fenêtres par lesquels
s'engouffrait un vent glacé, puis placé dans une cellule surchauffée,
humilié par les gardes goguenards, privé de linge propre, forcé sous la
menace de participer aux trafics, implicitement menacé de mort... Il a
beaucoup ri quand je lui ai parlé d'Amnesty International : "quand les
mémères d'Amnesty visitent la prison, les gardes les amènes toujours
voir les mêmes prisonniers modèles. Ces prisonniers-là sont bien
traités, en échange ils font l'apologie de la prison auprès des
mémères. Tout le monde est content..."
- Geignez et hurlez. En matière d'aide sociale, si vous demandez ce
à quoi vous avez droit, à plus forte raison ce dont votre survie
dépend, vous n'êtes pas sûr de l'obtenir et cela peut prendre beaucoup
de temps. Par contre si vous vous montrez très désagréable, vous
obtiendrez tout, tout de suite, et bien plus que prévu. Ne faites pas
cela n'importe comment. Il y a des règles à suivre. Ne menacez pas
directement le fonctionnaire. Ne proférez pas d'injures à son encontre.
Parlez plutôt de votre suicide et de l'atrocité de l'existence, avec
une voix la plus horrible possible.
- Si vous êtes en tort, en général on vous infligra la peine prévue
par le réglement. Souvent, on vous infligera une peine moindre voire
rien du tout... Par contre si vous êtes en droit, ce qu'on vous
infligera sera démesuré, en absurdité et en conséquences. La raison en
est qu'il ne faut pas qu'on puisse vous croire quand vous raconterez ce
qui vous est arrivé. Il faut qu'une petite lampe s'allume dans le
cerveau de vos interlocuteurs : "non, ça ne peut pas être possible..."
Sinon, les fonctionnaires pourraient avoir des ennuis.
Les fonctionnaires sont évalués. Ils doivent prendre note de tout ce
qu'ils font et ils doivent assurer une sorte de rendement.
- Le "rendement" consiste par exemple à imposer certaines choses à
la population. Si une de ces choses vous rend malade à vomir, ce que
vous aviez avant vous convenait très bien et vous vous êtes opposé de
toutes vos forces, cela n'a pas d'importance pour le fonctionnaire. Son
vécu est qu'il a aidé une personne de plus. Il a un merveilleux métier
qui lui permet d'aider toujours plus de personnes.
- Lors d'un contrôle, un fonctionnaire aura en général tendance à
noter tout et n'importe quoi. Des choses qui vous paraissaient dénuées
d'importance révèlent soudain que vous êtes un borderline du
vandalisme. Il peut même vous imposer une amende pour un problème qui
n'existe pas et vous faire comprendre que vous feriez mieux d'accepter.
Être élu en politique présente un avantage simple : on vous laissera
faire ce que vous voulez. Par exemple si vous avez une entreprise, il
ne sera plus nécessaire qu'elle respecte les normes de sécurité. Aucun
fonctionnaire ne prendra le risque de le faire remarquer. Vous serez
toujours "dans la zone floue de tolérance que l'on accorde tout
particulièrement aux personnes de confiance".
- La ville ou le pays est un décor de théâtre destiné à occulter
les activités des élus et des autres personnes puissantes. Vous serez
prié avec insistance de jouer voter rôle dans ce décor. Trouvez un
travail et contentez-vous en sans poser de question. Peu importe si
votre travail ne sert à rien, si vous êtes malheureux, s'il augmente la
misère dans le monde... Le décor est en place et tout est bien.
- Vous allez rencontrer des situations où on laisse faire des
bandits sans que cela semble présenter le moindre intérêt pour les
élus, sans que les bandits jouissent de la moindre protection. La
raison en est qu'intervenir dans les activités des bandits, risquerait
de mettre à jour les activités des élus.
- N'espérez pas que l'on fera des choses de bon sens, qui coutent
peu ou qui bénéficient à tout le monde. Modifier le décor ne présente
pas d'intérêt pour les activités des élus.
- Les normes et les réglements sont un des plus puissantes leviers
pour le détournement des budgets. Par exemple, pour qu'une entreprise
ait le droit de vendre des logiciels informatiques aux administrations,
il faut qu'elle ait plus de X
années d'ancienneté et un chiffre d'affaire de plus de Y. L'idée est d'empêcher que
les achats soient faits à de jeunes entreprises de farfelus, qui
n'assureraient pas le suivi. Dès lors, des entreprises se sont
spécialisées dans le fait de répondre à ces normes. Mais elles vendent
absolument n'importe quoi... et très cher. Les administrations sont
forcées d'adopter ces logiciels, qui sont pénibles à l'utilisation
voire arrêtent purement et simplement l'activité de l'administration.
Des millions d'euros sont dépensés dans ces abominations à pointes. Des
entreprises jeunes proposent des logiciels très performants au centième
du prix, parfois avec de solides garanties comme le fait de founir les
codes sources. Mais on ne peut pas... On aimerait bien vous savez !
Mais on ne peut pas...
- L'alcool est un élément très important dans les administrations.
Parce que, l'être humain n'est pas génétiquement conçu pour nuire à ses
semblables. Même s'il a bénéficié d'un système scolaire qui pince tout
élément d'esprit critique, quelque chose au fond de lui se rend malgré
tout compte de la situation. Seul l'alcool est un analgésique assez
puissant pour calmer la douleur. L'alcool permet également de se
persuader que des choses complètement insensées et destructrices, sont
avantageuses et l'ordre naturel du monde.
- Arrêtez de vous plaindre des administrations et commencez à
comprendre une chose simple : l'écrasement destiné à vous pourrir la
vie, à vous torturer si nécessaire, sera diminué dans la proportion
exacte de votre contribution au confort de ceux qui on le pouvoir. Si
vous leur procurez de la jouissance, vous pourriez même vous en trouver
bien. Attention : ne cherchez pas à leur procurer du *bonheur*. Le
bonheur provient de l'aptitude à veiller au bien-être d'autrui. Ils
sont incapables de cela et pourraient très mal prendre vos éventuelles
propositions en ce sens.
Dans une société moderne, les travailleurs et les entreprises payent
des impôts. Une partie de cet argent est ventilée entre la recherche
scientifique, l'aide sociale, les aides à la création d'entreprise...
Des fonctionnaires sont chargés de gérer cette répartition, en fonction
de critères qui ont été décidés par les représentants du peuple
démocratiquement élus. Dans la réalité, les fonctionnaires tendent
plutôt à considérer que cet argent est le leur et qu'ils vous en
baillent une partie selon vos mérites. Cela entraine certaines choses :
- Ils ne considèrent pas forcément que cet argent leur appartient
en propre mais par exemple qu'il apparait par génération spontanée dans
leur administration et que les élus ou les directeurs qui chapeautent
l'administration sont donc de grands magiciens.
- Ils ne distribuent pas leur argent à n'importe qui. Il est normal
de privilégier les amis... ou les personnes qui ont la faveur des élus.
Une jeune mère avec un enfant en bas âge obtiendra tout, tout de suite.
Par contre si on ne voit pas très bien d'où vous provenez...
- Pour obtenir une allocation ou une prime, il faut souvent
produire des attestations. L'attestation en elle-même est donc
considérée comme un privilège, que l'on ne vous accordera pas forcément
ou que l'on restreindra dans la mesure jugée adéquate.
- L'état est vaguement conscient du fait que les fonctionnaires ne
suivent en rien les critères voulus. Il va donc multiplier et détailler
les critères, les demandes d'attestations... Mais pour implémenter
cela, il faut toujours plus de fonctionnaires, ce qui augmente encore
les problèmes. La multiplicité des critères et des contre-critères rend
les choses à ce point inextricable qu'in fine cela permet aux
fonctionnaires de faire absolument ce qu'ils veulent. S'ils décident de
vous faire plaisir, ils peuvent dérouler un kilomètre de raisons selon
lesquelles vous avez droit. Sinon, du même panier il peuvent sortir les
piquants d'oursin les plus acérées pour vous refouler sans appel.
- Si vous réussissez à obtenir que la loi soit respectée, cela peut
vous valoir beaucoup d'animosité de la part des fonctionnaires. Cela
peut aussi vous valoir de l'admiration, des plus humbles d'entre eux,
parce qu'ils vous prennent alors un peu vous aussi comme un magicien.
Une administration fonctionne comme une société primitive ; avec des
superstitions et un esprit de clan :
- Ne dites pas qu'une chose vous a été refusée par un autre
fonctionnaire ou une autre administration. Ce sera interprété comme si
un sort vous avait été jeté. Vous avez été maudit et il n'y a pas à
aller à l'encontre.
- Le fonctionnaire auquel vous vous adressez ne comprend absolument
rien à la vie d'entreprise, à la prise de responsabilité ou même
souvent à la vie de famille. C'est comme si vous parliez de salon de
massage à une jeune fille prude. Elle l'associerait à de la
prostitution, dont elle ne sait pas non plus de quoi il s'agit, sinon
ce sentiment d'abomination parce que cela compromet le salut de son
âme.
Essayez plutôt de présenter les choses de façon légère et féérique.
- Vous ne faites pas partie de la tribu donc vous n'êtes pas un
être humain. Le fonctionnaire n'a pas à vous respecter ou à vous aider.
Vos sentiments n'existent pas ou sont feints. C'est du caméléonisme ;
vous essayez de vous faire passer pour un être humain. Mais cela ne
prend pas.
- N'essayez pas de vous adresser à un fonctionnaire plus haut gradé
ou à une administration de contrôle. Ils ont certes un niveau d'étude
plus élevé et utilisent par exemple très bien le français. Mais cela ne
modifie pas le référentiel de la société primitive à laquelle il
appartient. Il va tout au plus sortir de son chapeau un argument mieux
construit pour justifier ce qui vous arrive.
- Si vous trouvez le fonctionnaire compétent, tenez compte du fait
qu'ils ne le considèrent pas comme un des leurs.
- Les refus et les actions des fonctionnaires peuvent être
déconcertants pour une personne non-avertie. Il faut prendre le temps
de parler avec eux et de se rendre compte du fait qu'ils sont
parfaitement incapables de saisir les éléments cognitifs de base
propres à leur fonction. Par exemple si vous avancez un élément, ils
vous répondront que ce n'est pas une preuve. Si vous proposez un
système, ils vous répondront qu'il n'est pas parfait. Vous ne pouvez
pas discuter de façon logique ni compter sur une personne qui aurait
une base d'expérience. En lieu et place, leur intellect se réfère à des
éléments beaucoup plus anciens dans l'évolution des espèces, comme
l'autorité du chef ou les appartenances de clan.
- Dans la mafia, une obligation fondamentale est de ne pas mentir.
Vous pouvez faire des erreurs... mais vous ne pouvez jamais mentir ou
cacher une information à vos supérieurs. Dans les administrations c'est
le contraire : vous n'avez pas le droit de supposer qu'un collègue vous
ment. Cela permet à des administrations entières de tricher, voler et
spolier à longueur de journées. Si on leur téléphone pour leur demander
"dites, c'est vrai que trichez, volez et spoliez à longueur de journée
?" Il leur suffit de répondre non...
Une démocratie est une dictature qui a trouvé une certaine stabilité.
Cela implique plusieurs choses :
- Il doit y avoir à boire et à manger pour la majorité de la
population.
- Les sources de nourriture et de boisson doivent être sous le
contrôle des administrations. Donc on persécutera autant que possible
la paysannerie, au profit des industries agro-alimentaires.
- La population doit être la plus inculte possible, pour ne pas se
rendre compte de la situation ou au minimum pour ne pas être capable de
réagir.
- La population doit jouir d'un maximum de titres, de diplômes,
d'attestations diverses... qui n'ont de validité que si chacun joue le
jeu auquel on l'assigne.
- Tout doit être noyé dans un tissu d'administrations impénétrable,
qui contrôle tout en partant du principe que l'individu est incapable
de gérer des choses par lui-même. Ne faites rien, ne pensez rien,
faites ce qu'on vous dit et demandez des autorisations, sinon vous
pourriez vous blesser !
Si les choses tournent mal, les administrations mettront au pouvoir un
super-fonctionnaire. On appelle cela un "dictateur". L'idée générale
est que tout le pays devra se conformer aux clichés de ce fonctionnaire
tout-puissant. Les ressources du pays seront mobilisées pour faire en
sorte qu'il apparaisse que les conseils du dictateur sont les bons. Par
exemple quand Mao décide que les paysans doivent produire de l'acier
dans des fours artisanaux, cela implique que les paysans fourniront de
l'acier. S'ils n'y parviennent pas, ils devront fondre leurs outils
agricoles en lingots pour fournir la quantité d'acier prévue, ce qui
prouve une fois de plus le génie du Guide. S'il y a des famines l'année
suivante parce que les paysans n'avaient plus d'outils pour travailler,
ce sera la preuve que des éléments réactionnaires rongent le pays,
comme le Guide l'avait dit. Le guide est un génie. Il mérite de vivre
dans un environnement confortable, où les choses se passent comme il
l'avait prévu.
Eric Brasseur
- 12 aout 2010 au 9 novembre 2011