Le respect de la justice
Une étude scientifique vient de conclure à deux choses :
- Un gamin de famille défavorisée qui a de mauvaises fréquentations
a
un risque beaucoup plus élevé de commettre des délinquances.
- Un gamin délinquant qui s'est fait attraper et qui a été traité
par
la justice, a 7 fois plus de chances de devenir un jeune adulte
criminalisé qu'un gamin qui ne s'est jamais fait attraper (à
délinquance égale).
Si la première constatation fait bailler d'ennui, la deuxième est déjà
plus intéressante. Elle n'est pas vraiment nouvelle... mais elle donne
à réfléchir. Interpréter ce genre de statistique est souvent
creux... Il faudrait des années de travail à des gens compétents pour
déterminer pourquoi exactement "7" ; par quelle somme et imbrication de
mécanismes.
Par exemple, on peut supposer qu'un gamin assez malin pour ne pas se
faire attraper par le policier de quartier, sera un adulte également
assez malin pour éviter le scandale. Une des contributions au nombre 7
est courue : le gamin attrapé, géré par la justice, sera mis au contact
des voyous plus dangereux que lui et apprendra d'eux. Pourtant... si
cette dernière explication est certainement correcte, elle me reste en
travers des oreilles.
Je connais un certain nombre de personnes qui ont eu affaire à la
police ou aux juges et aux matons, à des âges divers. Ils ont quelque
chose en commun : ils sont complètement désabusés du système. Ils n'ont
pas confiance, ni dans les juges, ni dans le reste
de la société. Tous, à des degrés divers, affichent un comportement un
peu délinquant. Pour l'un ce sera un petit trafic de haschich, pour
l'autre des entourloupes aux contributions... Voire simplement ne pas
trier ses poubelles correctement... Il y a en eux un dégoût de la
société et un besoin de le vivre.
L'exception sont ceux qui ont été traité de façon "rapide" par la
police. Par exemple attrapés la main dans le sac à voler dans un
magasin
et hop... emmené menottes aux poignets, interrogatoire au poste,
descente de police à la maison pour récupérer les autres objets
volés... Très impressionnant... mais relâchés tout de suite. Cela leur
sert de leçon et ils ne recommencent plus. Il acceptent le fait que le
vendeur était fou de rage qu'on lui vole sa marchandise et que cela
justifie le comportement des policiers. Cela montre aussi que se
voir coller un jour l'étiquette de voleur n'entraine pas le besoin d'un
devenir un.
Ceux qui sont devenus des petits malfrats sont ceux qui ont été traînés
en longueur par la justice, pendant des mois voire des années. Certains
d'entre eux avaient fait des choses qui de nos jours ne donnent même
plus lieu à poursuite...
Le système vous vend l'idée que pour décourager un délinquant de
récidiver, il faut le dégoûter de l'idée de retourner en prison.
Écoutez des conversations de café... on souhaite que la prison soit la
plus éprouvante possible pour telle ou telle catégorie de bandits...
En prison, vous n'êtes rien. Vous êtes à la merci de l'arbitraire et
des humeurs de gardes. Ils ne sont pas tous chiens mais les plus petits
détails sont bons pour vous humilier (à moins que vous ne soyez un
prisonnier modèle que l'on peut présenter à Amnesty, auquel cas on vous
appliquera le règlement de la prison de façon conforme et humaine).
Les mafias recrutent en prison, c'est une évidence. Mais cela ne
fonctionnerait pas sans la collaboration de la justice. Le recrutement
des mafias consiste essentiellement à prouver aux détenus qu'elles
peuvent leur procurer d'avantage de sécurité. Et surtout : d'avantage
de respect. Au sein de la mafia, vous êtes quelqu'un même si vous êtes
un petit. Tandis que la justice vous montre que vous n'êtes rien, de
son point de vue et pour le reste du pays. La mafia devient votre seule
famille. Elle vous protège du pays.
Aucun de mes amis n'est affilié à une mafia. Mais il y a ce dégoût en
eux pour la nation... Il est évident que s'ils étaient plus bêtes ou
moins éduqués, ils colleraient aussitôt à une mafia... par réflexe de
survie.
Ce qui revient souvent est la douleur d'avoir servi à justifier les
salaires d'une quantité invraisemblable de minables. Pourquoi le juge
vous a-t-il condamné ? Pour justifier son salaire ou parce que cela
représentait une utilité quelconque pour la société ? Après avoir passé
quelques années à méditer sur la question dans une cellule, entouré de
fonctionnaires manifestement en tous points moins civiques que vous,
vous arrivez à des conclusions.
Dès la départ, votre avocat vous dit de mentir au juge... Vous n'êtes
donc pas exactement dans un rapport de confiance avec une personne
sensée ramener le bien. Un de mes amis est incapable de mentir et se
contente de dire ses opinions au juge et au procureur... il a écopé de
la peine la plus longue possible et ses conditions de détention sont
épouvantables. Ce n'est pas un criminel. Mon point de vue est qu'en
disant ce qu'il pense au juge, il l'a respecté. Mais la justice ne
fonctionne pas sur le respect. Il faut jouer leur jeu...
Le respect se manifeste de façons différentes suivant les cultures.
Dans certains pays, vous n'aurez pas trop de problème avec la famille
d'une personne que
vous avez tuée, si vous l'avez tuée de façon respectueuse... Par contre
bousculez quelqu'un dans la rue et les poignards sortent... J'ai
entendu des cas de personnes qui ont été malmenées par la police mais
qui n'en conçoivent pas d'aigreur vis à vis de la police, quand c'était
"justifié d'une certaine façon". Certaines anecdotes sont horribles,
comme celle d'un père qui avait trainé son gamin dans les escaliers
pour lui apprendre. L'enfant était dans un sale état et des voisins ont
appelé la police. Les policiers étaient malades de ce qu'ils ont vu et
ont emmené le père au poste en commençant par le trainer quelques
mètres par les pieds dans l'escalier. Ce n'est pas ce qu'il fallait
faire, mais c'est humain et cela ne va pas dans le mauvais sens.
La question n'est pas de savoir si le principe du tribunal et de la
prison est bon ou mauvais en soi. On n'a pas le choix. Certaines
personnes doivent être enfermées et il faut qu'une personne instruite
prenne le temps de statuer sur la nécessité de le faire ou non, au cas
par cas. Le problème, c'est que cela ne doit pas rompre la notion de
respect. Vous pouvez dire à une personne qu'elle s'est comportée comme
une ordure et puis la faire ramener de façon respectueuse dans sa
cellule, où on lui servira un repas de façon respectueuse de sa
condition humaine, en espérant l'amener à soupeser la question du
respect humain.
L'arbitraire administratif n'est pas d'avantage productif en prison que
dans le reste de la société, il peut même y déployer tout son pouvoir
de destruction.
L'image standard pour les petits enfants est le prisonnier en costume à
rayures derrière des barreaux. Il est tristounet d'être en prison...
mais il est très propre sur lui. La réalité, dans certaines prisons
belges, est tout autre. On laisse les prisonniers pourrir dans leur
pisse est dans leur sueur. Ils sont à la merci de personnes violentes.
Ils crèvent de chaud ou grelottent de froid. Ce sont des techniques
médiévales de destruction de la personne. Bien
sûr, on n'attache plus une personne, en ne lui laissant que la
possibilité de déféquer dans son pantalon... Les mâtons ne passent pas
les prisionniers à tabac... Ce serait trop évident. On le fait de façon
diffuse... on délègue... Si on vous interdit de boucher les trous
autour de votre fenêtre, par lesquels entrent un vent glacial... c'est
par respect du réglement ! Le réglement, c'est sacré... Certaines
personnes en développent une horreur
panique de retourner en prison... mais je crois que ce sont précisément
les personnes avec lesquelles il était le moins nécessaire de recourir
à la prison. Pour la majorité des prisonniers, ce système les installe
dans la marginalité et les pousse vers les mafias...
La prison est presque organisée au service des mafias. Tout au moins,
dans une société qui a une compréhension et un respect aussi bas de
l'individu, les mafias ne peuvent que fleurir.
Une chose m'a toujours étonné : on n'applique plus les peines de prison
courtes, parce qu'il n'y a plus de place en prison (le manque de place
et la promiscuité sont un facteur majeur de l'insécurité et de l'essor
des mafias). En même temps, il est manifeste que beaucoup de personnes
restent trop longtemps en prison ; elles ne progressent pas, on les
laisse simplement pourrir et se déshumaniser... Je serais rationnel,
j'aurais géré le problème du manque de place en écourtant les peines de
prison. Mais j'aurais fait en sorte que si une personne a fait quelque
chose justifiant un peu de prison, elle passe au moins quelques jours
derrière des barreaux. J'ai plusieurs fois entendu des individus
douteux se réjouir de ne pas devoir prester de peine. Cela leur donne
un sentiment d'impunité.
Eric Brasseur
- 17 août 2009