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Le règne des tire-au-flancs






Que faire quand votre environnement ; armée, administration ou industrie, n'est plus qu'une grande machine ou chacun est un rouage ? Charlie Chaplin y a décrit la folie.
La littérature du début du 20ème siècle décrit un personnage plus débrouillard, qui réussit à s'insérer dans cet environnement sans en être victime. Il est tire-au-flanc, moqueur... Il travaille moins mais mange plus que les autres. Parfois il comprend mieux le système que les autres, parfois il n'y comprend rien du tout mais il a identifié les bonnes ficelles. Il est un révélateur des inepties du système. Quand le système finira par chavirer, le tire-au-flanc sera un des seuls à en réchapper.

Il peut se former des petits groupes de tire-au-flancs. Ils se reconnaissent entre eux et s'entraident. Quand un nouveau venu correspond, il sera protégé et initié. Ces groupes sont l'élément humain dans le système. Ils rendent des services aux autres, par exemple en couvrant leurs bévues ou en leur procurant de quoi survivre plus humainement eux aussi.

Mais... quid si le groupe de tire-au-flancs grossit, grossit... jusqu'à devenir majoritaire dans le système ? C'est ce qui est arrivé à la Wallonie. Quand le tire-au-flanc devient le système, il est tout de suite moins sympathique. Le travailleur honnête est devenu minoritaire et doit craindre pour son matricule. À mon sens cela doit être étudié pour comprendre la déchéance économique et sociale de la région.

Un système d'enseignement conçu par les tire-au-flancs, pour les tire-au-flancs, est quelque chose de redoutable. Le tire-au-flanc considère qu'il rend un service aux enfants en leur permettant d'obtenir un diplôme, un titre et un emploi, sans rien comprendre à leurs métiers et sans présenter la moindre utilité professionnelle. Dieu a fait le don de conscience à l'Homme, le tire-au-flanc lui fait le don d'inconscience. Certains préfèrent parler d'insouciance... et l'on obtient une société qui s'effondre sous les incompétents charmés.

Le tire-au-flanc est très doué pour faire semblant de travailler. Tout doit paraître normal... Mais comment faire en sorte que personne ne se plaigne, quand rien n'est jamais fait ? Hé bien le paradoxe trouve sa solution en lui-même : quand vous ne faites jamais rien, les gens finissent par arrêter de vous solliciter. C'est comme dans les camps d'extermination par la faim. Au début les pensionnaires se plaignent parce qu'ils ont faim. Ils finissent par comprendre que cela ne sert à rien. Quand ils ont compris, ils sont trop faibles pour s'évader ou se rebeller. Quelques temps plus tard ils ne formuleront plus jamais aucune plainte.

Emplois, titres, prérogatives... seront distribués à ceux qui jouent le jeu. Les autres... recevront des quignons de pain s'ils font le travail à la place des tire-au-flancs, en silence. Un ami a dû arrêter ses études à l'université parce qu'il n'avait pas fait le choix que les tire-au-flancs lui avaient dit de faire. Il s'est plaint de vive voix et a fait remarquer que des idiots complets avaient pu continuer leurs études et briguaient à présent des postes à responsabilité. On lui a ri au nez et on lui a dit que c'est bien ainsi que le système fonctionne. Il peut à présent postuler pour un emploi de sous-fifre, où on lui fera faire le travail des tire-au-flancs. À lui le travail, à eux le gros salaire et le prestige.

Confier un pays aux tire-au-flancs permet de tout contrôler. Chaque tire-au-flanc sait qu'il ne garde sa position qu'en fonction de son obéissance aveugle et sourde. Sa position n'est pas aisée pour autant. Régner alors qu'on n'a pas les qualifications, qu'on ne comprend rien aux outils et au situations... La solution consiste à régner par la terreur. Les employés sont harcelés et endoctrinés. Les conditions de travail sont épouvantables, pour ne pas produire grand-chose au final. Le système consiste en réalité à produire de la misère humaine. C'est une sorte de gigantesque usine à sacrifice humain, où personne n'est tué mais tout le monde meurt. Cela constitue une pyramide de pouvoir qui monte en charognes jusqu'à un petit club de puissants.

Si les enfants suivaient un programme normal d'enseignement à l'école primaire, il leur serait évident que la situation est grotesque. L'enseignement ayant été adapté à la production de tire-au-flancs, le problème ne se pose pas. Les tire-au-flanc eux-mêmes ne comprennent pas la situation ni ne comprennent comment on gère une ville ou un pays modernes. Ils se contentent d'occuper le terrain, comme une tribu primitive peut conquérir le pouvoir d'une nation civilisée et régner sans comprendre grand-chose. Ils décident du contenu des listes électorales, distribuent les avantages à ceux qui leur sont favorables, menacent les autres de perdre le peu qu'ils ont malgré tout...

En parallèle, il subsiste bien quelques irréductibles esprits instruits et critiques... Certains sombreront dans la drogue, d'autres ouvriront un magasin de farces et attrapes. Quelques rescapés émigreront vers un pays libre. Beaucoup de personnes capables, s'intègrent malgré tout au système, en apprenant à se comporter comme un tire-au-flanc. L'alcool et les médicaments aident à supporter la déchéance.

Comme tout groupe ethnique, les tire-au-flancs ont leurs superstitions :
Quelles sont les composantes historiques de cette situation ? Il serait difficile d'en retracer l'évolution précise mais certains éléments peuvent être proposés :
Les relations sont faussées entre les individus au travail, elles le sont également à la maison. Vous n'avez pas à vous préoccuper de progrès intellectuels de vos enfants puisque leur avenir n'en dépend pas. Vous n'avez donc pas à vous occuper d'eux, vous devez seulement injurier leurs enseignants s'ils ne distribuent pas les points nécessaires. Vous n'avez pas non plus à vous préoccuper de votre conjoint, puisque ses prestations au travail sont par définition mal vues. Vous apprenez rapidement à ne plus avoir de préoccupations du tout, surtout pas affectives. Vous vous devez de jouer le jeu social et faire croire aux autres que vous jouissez plus qu'eux, tout en vous plaignant plus qu'eux.

La doctrine du paraître et de paraître jouir a des conséquences :
Les globules de tire-aux-flancs bourgeonnent et colonisent toute la société. Ils forment des associations et des administrations partout, parallèles et se chapeautant les unes les autres, se chevauchant et parfois ne cherchant même plus à se déclarer une raison d'être. Elles sont leur propre définition du paradis. Si vous prétendez que la société meurt de ce cancer, cela sera interprété comme votre opposition à ce qui est bien. Cela implique toute une liste de choses :
On ne vous fera pas de mal mais on vous laissera dans votre coin avec dédain.

Les conséquences de cette situation sont multiples :
La Wallonie est une région disfonctionnelle. Les juges envoient des handicapés mentaux dans des prisons inhumaines, les médecins n'ont guère plus que la compétence d'infirmiers de campagne et servent de distributeurs pour les usines pharmaceutiques, les comptables apprennent à l'école comment voler un maximum dans les caisses des entreprises, des escrocs triomphent en faisant miroiter aux tire-au-flancs d'assurer le financement de leur train de vie... La situation est suffisamment grave pour qu'il serait justifié que les Nations Unies envoient des experts pour refondre une société humaine, comme on le fait dans les territoires ravagés par une guerre civile.

Techniquement, il subsiste dans la région assez de personnes compétentes pour assurer le niveau de fonctionnement de base d'un pays moderne. Il faudrait permettre à ces personnes de reprendre les postes à responsabilités aux tire-au-flancs. La seule façon saine d'organiser cela consiste à expliquer la situation à la population. Il faut expliquer la psychologie vide des tire-au-flancs, la sociopathie des quelques prédateurs qui en profitent pour piller et le talent psychiatrique des quelques escrocs qui chapeautent le tout. Il faut parler du harcèlement au travail et de la souffrance des tire-au-flancs eux-mêmes. Et simplement montrer que des ouvriers ou des cadres wallons encadrés correctement, travaillent aussi bien que d'autres.




La scission de la Belgique est un sujet à la mode. Les Flamands prétendent que les Wallons sont des parasites, tandis que les Wallons crient au goret parce qu'il y a un siècle les Flamands étaient très pauvres et sont venus travailler chez eux. Je ne vois pas en quoi les Flamands auraient de la sorte contractés une dette envers la Wallonie... Mais surtout, je crois que les Flamands feraient bien d'analyser de plus près la situation. Il est faux de prétendre que l'argent flamand alimente la vie oisive de la population wallonne. C'est le contraire : l'argent flamand contribue à augmenter la misère de la population en Wallonie. La caste de tire-au-flancs wallons forme une monstrueuse tumeur, qui s'est infiltrée partout et bloque les rouages du pays. Elle bourgeonne et enfle chaque fois qu'elle le peut mais surtout elle se vascularise : elle draine tout argent et tout moyen, préférant souvent détruire ce qu'elle ne peut pas saisir, au minimum elle refuse tout ce qui ne lui rapporte pas tout de suite. Argent flamand, européen, international ou simplement wallon, tout est bouffé. Le peu qui est redistribué, ne sert qu'à tenir la population en laisse. Chacun crève de peur de perdre ses maigres avantages. Il est compréhensible que les Flamands prétendent que le peuple wallon est responsable de cette situation. Ils maintiennent cette caste au pouvoir par les élections, la laissent noyauter sans réagir... Il faut que les Flamands comprennent que les bases de la démocratie ne sont plus respectées en Wallonie. Presse libre, éducation responsable, débat démocratique, liberté électorale, droits syndicaux... on n'en parle plus que dans la propagande. Il ne serait pas bon pour la Flandre de simplement couper le robinet et de tourner le dos à ce bourbier. Il faut affronter le monstre.

Il y a des différences entre la Flandre et la Wallonie. Par exemple, en Flandre on respecte le travail. Un patron flamand vous paye quand vous avez travaillé. Travailler correctement est presque aussi utile que connaitre le Flamand, pour s'intégrer en Flandre. On aura automatiquement de l'estime pour vous. En Wallonie, Si un petit jeune débarque dans une entreprise et veut montrer sa bonne volonté, il sera vite mis au pas par les autres. En fiche le moins possible... "Tu as un salaire, tu as un statut, assieds-toi là et n'embête pas les gens." S'il s'entête, la hiérarchie elle-même se chargera de l'expulser, pour lui apprendre à ne pas la faire travailler. L'extrême opposé existe aussi : des entreprises où de bons travailleurs sont harcelés jusqu'à leur destruction partielle ou complète. Leur employeur est fou d'autorité et de rendement. Il vit son rêve à leurs dépens, avec comme seul point de repère l'extinction de ses subordonnés entre ses doigts. Plus ils crèvent, plus grand est son sentiment de gloire. Simplement, la nomenclature wallonne n'a pas le sens du travail. Elle ne sait pas de quoi il s'agit. Mais, il est manifeste que la majorité des Wallons sont capables de travailler correctement. Il suffit de remplacer les tire-au-flancs par des chefs corrects. Il ne faut pas plus de quelques semaines pour que même les ouvriers les plus éteints prennent le bon pli et préfèrent de loin cela. La Wallonie sera sans doute toujours une région où on travaille un peu moins qu'en Flandre. Je ne considère pas la rage de travailler des Flamands comme un modèle absolu. Mais la Wallonie est parfaitement capable de retrouver sa dignité et d'assurer une vie correcte à ses habitants.

Pour beaucoup de choses, les problèmes sont les mêmes en Flandre et en Wallonie : un passé autoritariste mal digéré, un système d'enseignement creux, des politiciens parvenus, une semi-démocratie, une méconnaissance des pays étrangers... Il vaudrait mieux affronter cela en bloc.



Eric Brasseur  -  20 octobre   au  18 décembre 2010