Les impostures
1. Introduction
Pourquoi il y a-t-il autant de malheurs dans le monde ? Certains
répondent que nous vivons sur une planète difficile. Cela se discute...
On peut constater que des peuplades qui vivent dans des contrées
hostiles se portent très bien. Tandis que des familles qui vivent dans
des pays "civilisés" s'entre-déchirent. Ces pays "civilisés" se
déclarent des guerres sanglantes. J'adhère à l'idée bouddhiste que les
malheurs naissent de l'infantilisme. Il y aurait moins de problèmes si
nous étions plus adultes.
Le propos n'est pas de condamner l'enfance. Le rêve,
l'irresponsabilité, le jeu... sont nécessaires pour que la
personnalité d'un enfant se construise. On ne peut pas devenir adulte
si on n'a pas eu d'enfance. Pour construire sa maturité, un adulte doit
régulièrement retourner
en enfance. Pour progresser dans la vie, il faut savoir reprendre les
choses à zéro. Il faut continuer à rêver et à jouer. Il n'y a pas de
rapports amoureux sans retours en enfance. La maturité n'est pas le
fait d'arrêter de rêver. C'est le fait de
faire la distinction entre le rêve et la réalité. Pour cela il faut
avoir appris des choses, avoir vécu... et continuer à grandir dans la
vie.
Un canon du bonheur est un bébé cajolé par sa mère. Il n'a aucune
responsabilité. Sa mère comprend tous ses besoins et lui donne tout ce
qu'il lui faut. Elle fournit un travail immense pour permettre ce petit
miracle. Une fois adulte, cet enfant pourra continue à goûter au
bonheur... à condition d'être devenu capable des mêmes prouesses que sa
mère. C'est donnant-donnant. Pour trouver un conjoint chaleureux et des
collègues de travail positifs, il faut être soi-même capable de
comprendre les autres. Dans un pays dont le peuple est plus adulte, on
élira des dirigeants plus responsables.
2. La dictature
La dictature est le degré zéro de l'imposture. Par ses menaces et sa
séduction le dictateur fait tourner le pays autour de lui, exactement
comme un nouveau-né structure la maisonnée par ses hurlements et ses
risettes. Chaque habitant d'une dictature accroche des portraits du
dictateur chez lui, tout comme des parents garnissent leurs murs et
leurs meubles de photos de bébé. On chante des louanges au dictateur
comme on parle en bien de bébé. Se plaindre d'avoir un bébé peut
vous mettre au banc de votre milieu social.
Vous me direz que cette comparaison est amusante mais qu'il y a tout de
même une différence entre un petit bébé et un gros bébé. Le premier est
désiré, le deuxième est subi. Je sais faire la différence entre des
parents fous de bonheur et un opposant politique terrorisé...
Gardez-vous pourtant de croire cette polarité assurée. Une dictature a
souvent été désirée par certaines personnes et elles s'en félicitent
encore longtemps après. Une gamine à laquelle on refuse des moyens de
contraception peut subir une terreur qui la détruit.
Les victimes d'un dictateur peuvent devenir ses plus ardents
défenseurs. Plus meurtrières sont les blessures infligées par le
dictateur, plus on le défendra. On ne peut pas admettre qu'on a perdu
la moitié de sa famille en vain, pour de simples lubies d'un imposteur.
Cela devait en valoir la peine... On rencontre ce phénomène aussi dans
les démocraties. Je n'ai jamais entendu de propos aussi enthousiastes à
propos de politiciens que dans des villes où ils se comportent en
prédateurs. Ils pompent l'argent, monopolisent les logements sociaux,
empêchent la création d'entreprises... Quand vous écoutez des gens du
peuple parler d'eux, on dirait que leur politicien favori est leur
enfant chéri, leur ami intime tout chou... Ces gens éprouvent-ils de la
reconnaissance pour le dictateur parce qu'il ne les a pas encore
attaqués ? Lui font-ils risette pour éviter qu'il n'attaque ou en
espérant qu'il leur jette quelque chose à manger ? Est-ce un réflexe
naturel envers le chef tribal, un réflexe de survie hérité des âges
lointains ? La propagande leur propose des mots, des anecdotes...
autant de raisons de s'enticher du dictateur. Je parlais naguère d'un
de ces politiciens à un ami. Il me répondit : "oui mais tu sais, il a
créé le Centre de Social de..." Même la propagande pour Hitler
fonctionne toujours, 60 ans après : "oui mais tu sais, il a relancé
l'économie allemande..." Essayez de faire comprendre que cette économie
se redressait d'elle-même... Et quand bien même, cela ne justifie pas
la mort violente de 40 millions de personnes ! Hou qu'il est gentil le
dictateur ! Guili guili !
Quand Hitler s'adressait à la foule, il semblait à chacun qu'il
s'adressait à lui personnellement. Staline était "le petit père
du peuple". Dans ces dictatures les gens croient sincèrement dans le
dictateur. Il y avait une expression en Allemagne : "ah si le führer
apprenait cela !" On partait du principe que les problèmes dûs à la
dictature étaient le fait de quelques fonctionnaires idiots ou
malveillants. Si le dictateur l'apprenait, il réglerait ces problèmes
tout de suite... Ah, s'il pouvait obtenir un meilleur contrôle de
chaque aspect de la vie... Tout irait mieux... Il a tant d'amour pour
nous... On sait maintenant que Staline a signé de sa main les ordres
d'exécution des opposants politiques supposés. Ressentait-il contre eux
la rage du nourrisson contre l'absence de sein maternel ? Il aurait
dit, à la mort de sa femme, qu'avec elle partait ce qu'il lui restait
d'humanité...
Tous les groupes religieux ou ethniques ont un "ancêtre fondateur".
C'est un être à apparence humaine mais doté de pouvoirs surnaturels.
Chaque groupe tribal a un nom pour le grand ancêtre. Les chrétiens ont
le Christ, les bouddhistes ont le Bouddha, les égyptiens avaient
Osiris... On élève les enfants en leur racontant les légendes de ces
héros. Dans une dictature on cherche à imposer le dictateur comme
ancêtre fondateur. On raconte son histoire à l'école, à la
télévision... Il est le fondateur de la nation... Il a accompli de
grandes choses... Le dictateur impose une vision du monde à son
bétail ; une façon de penser toutes choses. Beaucoup s'y habituent, y
trouvent leurs marques, un équilibre... Mettre le dictateur en doute
serait mettre l'équilibre du monde en balance...
Tel le vampire qui peut vous transformer en vampires, le dictateur vous
transforme en imposteurs. Par exemple dans certains pays les pauvres
ont un lieu d'habitation officiel. Ils n'ont pas le droit de s'en
éloigner. Il n'y a pas de travail et ils meurent sur place, à petit
feu. Ils partent et vont habiter à un endroit où il y a du travail. Ils
font une demande de changement d'adresse. Leur dossier sera refusé ou
traînera indéfiniment. Ils sont donc dans l'illégalité. Personne ne
leur en fera le reproche, tant qu'ils se tiennent tranquilles. Les
policiers adorent avoir affaire à ces gens dans l'illégalité. Ils sont
tellement coopératifs, craintifs, dociles... Au moindre signe
d'insoumission, il suffit de faire allusion à leurs papiers, au lieu de
domiciliation... Cela les fait trembler, suer... Ils pensent à leur
famille, au petit dernier dont il faut payer les soins médicaux... Ils
font tout ce que vous voulez. Vous pouvez remplacer la dictature par
une famille malveillante, le policier par un mauvais grand frère et la
résidence illégale par une revue érotique trouvée sous le lit. Cela
fonctionne de la même façon.
L'imposture institutionnalisée est un formidable ciment pour un pays.
Les gens importants font des impostures de grande ampleur : le ministre
des armées décide des achats de matériel en fonction des pots-de-vin et
l'échevin au logement installe ses amis dans les logements sociaux.
En-dessous d'eux, les subalternes font des escroqueries de moindre
envergure. Ils partagent toujours les bénéfices avec leurs supérieurs.
Cela forme une pyramide de rackets dont les flux de finances et
d'influences montent et se concentrent vers le sommet de l'état. Pour
que le système fonctionne il faut que les gens aient peur. Il faut donc
régulièrement sacrifier des pions. On attrape quelques personnes qui ne
jouent pas le jeu, par exemple des fonctionnaires qui ne partagent pas
assez avec leurs chefs ou qui se font remarquer. Une excellente cible
sont les gens honnêtes. Ils se défendent si mal au procès, c'en est un
plaisir... et ils constituent un danger objectif pour le système. On
fait des procès monstres et on les condamne à des peines exemplaires.
On en fusille quelques uns en place publique.
Un dictateur est un escroc qui a réussi à monter tout en haut de la
hiérarchie du pays. Il n'a plus à craindre la police puisqu'il la
contrôle. Il peut imposer ses rêves par la force. L'argent et les
moyens du pays sont à sa disposition. Si cela ne lui suffit pas, il
lancera l'armée à l'assaut des pays voisins. On se dit parfois qu'un
tel escroc n'est qu'un rebut de la société et qu'on peut lui adresser
la parole comme un gardien de prison à un détenu. C'est ce que croyait
un collègue d'un ami. Ils étaient cadres supérieurs dans une
multinationale du pétrole. Le collègue était chargé de rencontrer le
Maréchal Mobutu, Président Dictateur Général et Escroc en Chef du
Zaïre. La raison de cette entrevue était que l'armée zaïroise n'avait
plus payé ses livraisons d'essence depuis des mois. Donc le robinet
avait été fermé. Avant de partir, le collègue faisait le fanfaron : "je
vais le remettre à sa place le dictateur d'opérette. Il va payer ses
dettes vite fait !" A son retour il était beaucoup plus calme : "il va
payer les dettes de l'armée zaïroise et on va recommencer les
livraisons d'essence. Mais je ne l'ai pas remis à sa place. Ce type est
impressionnant. Je suis resté le cul serré pendant toute l'entrevue.
J'ai juste pu dire oui Monsieur le Président, bien Monsieur le
Président."
3. Les extrêmes
et leurs tourbillons
Les paragraphes suivants découlent l'un de l'autre :
1. Un enfant est extrémiste. Il
est fou de joie pour un petit rien. Il
est dans une détresse inimaginable pour un petit rien aussi. Quand il
regarde un film, il y a le camp des "bons" et le camp des "méchants".
Essayez de lui expliquer que les deux camps ont peut-être raison chacun
de leur point de vue, qu'ils devraient faire usage de diplomatie plutôt
que de faire couler le sang... Les imposteurs adorent les extrêmes.
Cela rend les situations si simples...
2. Une personne mature essaye
donc de faire la part des choses, de
comprendre le point de vue de chacun... Un imposteur intelligent
comprend cela. Il vous expliquera qu'on n'est sûr de rien, qu'on ne
peut pas juger les gens... Cela s'applique à lui, bien sûr. C'est lui
que vous ne devez pas juger, que vous devez laisser faire... Il peut
passer des heures à vous expliquer cette théorie de son monde. Il vous
dira aussi l'autre extrême : "personne n'est innocent !" (sous-entendez
que ses victimes ont forcément des choses à se reprocher).
3. Ayant compris cette démarche
de l'escroc, une personne mature est
donc à la recherche de la vérité. Elle essaye de comprendre s'il faut
aller à un extrême ou s'il faut rester équilibré. Faut-il juger ou ne
faut-il pas juger ? Elle soupèse chaque situation, dans le but de poser
des actes constructifs. Un imposteur cultivé vous dira donc que lui
aussi est à la recherche de la vérité. Il en profitera pour vous
expliquer quelle est cette vérité. Une vérité qui lui est profitable...
4. Une personne mature (elle
est toujours là ?) sait que chacun a sa
vérité, suivant son vécu et sa position. Il faut imposer certaines
"vérités" aux enfants, tout en leur donnant les moyens de plus tard
décider par eux-mêmes. Un imposteur vous expliquera donc que vous devez
trouver votre vérité par vous-mêmes. Il se contentera humblement de
vous donner des conseils, de vous aider...
5. Une personne mature (vous !)
comprend donc maintenant qu'il n'y a
pas de fin à la complexité de la recherche des vérités. C'est pour
cette raison que les imposteurs professionnels se contentent de vous
écraser sous des tonnes de considérations sur le bien, le mal, les
équilibres, les vérités... Ils en font des livres et ils vous les
vendent pour se faire de l'argent. Cela leur procure un plaisir inouï.
Quand ils vous expliquent la combine, vous pouffez de rire et vous
trouvez que c'est excellent...
Retour au 1. Pour s'en sortir, il faut donc se limiter à des choses
simples, bien tranchées. Il faut faire la distinction entre ce qui est
bien et ce qui est mal.
La boucle est bouclée...
Elle engendre une deuxième boucle :
1. L'imposteur et la personne
mature sont perpétuellement à la
poursuite l'un de l'autre. Ils sont dans le tourbillon du yin et du
yang. La différence entre les deux est que l'imposteur se contente de
ce qu'il y a dans sa tête. Il n'emprunte des bribes de mots et d'images
au monde réel que pour mieux gonfler son tourbillon intérieur. L'homme
mature, lui, passe son temps à confronter ses pensées à la réalité.
S'il pense qu'une personne est fâchée contre lui, il lui pose la
question. S'il croit avoir compris comment on fabrique un boomerang, il
achète une planche de bois, une scie et du papier de verre pour
vérifier. Si la théorie de l'évolution le tracasse, il s'inscrit à un
club de paléontologie et va sur le terrain avec un petit marteau et un
pic.
2. Certains centres de
recherche, parfois des pays entiers, n'ont plus
rien inventé ni découvert depuis des dizaines d'années parce qu'ils
appliquent à la lettre la recommandation du paragraphe précédent. Tout
doit être vérifié ! Un chercheur dans ces centres ne peut obtenir un
budget que s'il remet un document détaillant de A à Z la procédure de
sa recherche. De surcroît cette procédure doit être conforme aux
standards du centre. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé, par
exemple d'attraper une souris. Vous aurez peut-être remarqué que cela
ne se passe jamais comme prévu. Il faut réfléchir, s'adapter... Après
vos premiers échecs, avez-vous remarqué qu'il n'y a rien de plus
énervant qu'un ami qui vous explique comment il faut faire ? Moins il a
attrapé lui-même de souris, plus il est insistant pour vous imposer sa
méthode. C'est énervant, mais énervant... Et bien dans ces centres de
recherche, vous êtes le chercheur et l'ami est votre chef. Amusant, non
? Attraper des souris, l'homo sapiens le fait depuis l'aube des temps.
Ce n'est pas trop difficile si on s'y met sérieusement. Que penser des
chercheurs qui mettent au point de nouveaux moteurs fusée ? Ils sont au
milieu de l'arène avec une nuée "d'amis" sur les gradins. Je vous dis
pas l'ambiance... Par définition, si vous cherchez quelque chose, c'est
que vous ne l'avez pas encore trouvé... Si vous cherchez par des
méthodes décidées à l'avance, vous risquez fort de passer à côté. En
travaillant ainsi, des pays mettent 20 à 50 ans pour maîtriser la
technologie des moteurs fusée. Ils dépensent des milliards. Les progrès
ne viennent que par tout petits bonds, presque négligeables. Un progrès
n'est acceptable que si les administratifs ne le voient pas passer.
S'ils laissaient faire une petite équipe de gens compétents, ce serait
fait en quelques années et pour quelques millions. Il faut de
l'imagination, du rêve, de la fantaisie... (un peu comme dans la tête
de l'imposteur). Il faut faire du coq à l'âne entre des ébauches de
résultats, des vérifications incomplètes et des tables rases avec
nouveaux départs... En procédant ainsi, vous pouvez obtenir des
résultat extraordinaires. C'est ce que font les chercheurs compétents,
en général derrière le dos des administratifs qui les contrôlent. Une
fois le travail au point, on pond un joli dossier sur mesure, pour
faire semblant d'avoir suivi la procédure.
3. Les administratifs cultivés
lisent des textes sur ces questions et
en tirent des conclusions. Ils rassemblent des jeunes gens visiblement
surdoués et leur laissent la bride sur le cou. Ces jeunes ont des
idées, c'est certain. Mais ils ne sont pas capables de les ordonner.
Ils se battent entre eux. Ils produisent des bricolages géniaux mais
inutilisables... Pour gérer ces bouillonnements chaotiques, il faut
qu'une personne un peu mature supervise le tout.
4. Donc, donc, donc... il faut
un super-patron pour superviser ! Qu'à
cela ne tienne, on en trouve un. Une personne que l'on vous recommande
chaudement... Un homme qui a du charisme... Il est la clé de voûte.
Comme tout dépend de lui, il est justifié de le payer grassement. Dans
les conseils d'administration de multinationales, ces surhommes se
payent des millions. Souvent pour aboutir à la conclusion qu'il se sont
contentés de poser, de faire de l'esbroufe. Rien n'a fonctionné. Les
pertes sont effroyables...
Retour au 1. Si on ne peut avoir confiance ni dans les équipes, ni dans
les patrons, que faire ? Il n'y a plus qu'une solution : établir des
règles précises. Il faut cesser de jouer et de perdre son temps.
Prenons quelques exemples de recherches qui ont réussi et faisons-en
une procédure standard et rigoureuse. Plus de place aux errements !
Une nouvelle fois, la boucle est bouclée. Ces cercles vicieux n'ont pas
de porte, pas de solution interne. On n'en sort que par le haut, en
augmentant le niveau de maturité de l'ensemble des intervenants. Il
faut apprendre aux administratifs à raisonner comme des chercheurs. Il
faut apprendre aux chercheurs à s'organiser comme des administratifs.
Il faut recruter des patrons humbles, au service des autres membres de
l'équipe.
Je vous résume le troisième tourbillon d'impostures (on ne va pas y
passer l'après-midi non plus) :
1. Les imposteurs se
mettent à enseigner tout à tout le monde et
vous imposent de devenir le plus humble possible. A force d'étudier,
d'être humble et de ne plus rien faire d'autre, on ne fait plus rien du
tout. On reste assis et on attend venir la mort...
Retour au 1. La réaction consiste à passer à l'action coûte que coûte.
Mieux vaut faire des bêtises que ne rien faire... Alors on détruit, on
massacre... Cela crée tant de malheurs qu'un jour on s'arrête de
massacrer et on s'assied pour réfléchir. On étudie humblement la
question...
Il n'y a pas de recette pour être mature. Il n'y en aura jamais. Tout
ce qu'on peut faire est d'éviter de s'arrêter à un point des
tourbillons. Il faut rester en mouvement. Il faut voler avec les
tourbillons et essayer de planer dans les directions de plus de
maturité et de meilleurs résultats. Il faut être vivant.
Un moyen de lutte contre l'imposture peut être une imposture en soi.
Prenons par exemple le programme spatial européen et la réalisation des
fusées Ariane. Les techniciens et scientifiques impliqués ont fait du
bon travail. Mais les technologies utilisées sont souvent des
classiques empruntés à la conquête de l'espace américaine des années
1960. La véritable technologie se trouve dans le tissu administratif
qui a été mis en place. Les fusées Ariane ont été enfantées par une
monstrueuse machine bureaucratique. Ce que les européens ont mis au
point sont des procédures administratives : de certification, d'examen,
de contrats, de sous-traitance, d'assurance, de contre-vérification,
d'harmonisation, de planification, d'embauche, de coopération... Ce
colosse de papiers est totalement paranoïaque. C'est une raison pour
laquelle les technologies utilisées dans les fusées sont si vétustes.
C'est aussi la raison pour laquelle les fusées Ariane sont chères. La
myriade de personnes à la tête de ce tissu administratif constitue une
noblesse jalouse de ses prérogatives. Si on laissait faire des
entreprises compétentes, choisies sur base de leur sérieux et de leur
dévouement, l'Europe pourrait disposer de lanceurs plus avancés,
fiables et moins chers.
4. L'insensibilité
Quoi de plus horrible qu'un enfant qui arrache les pattes d'un insecte
? Il n'est pas méchant. Triturer un insecte ou un petit moteur
électrique, pour lui c'est la même chose. C'est amusant. Il n'a pas
conscience de la douleur de l'insecte. Le travail des parents consiste
à lui faire prendre conscience...
Pour qu'un enfant puisse prendre conscience de la douleur d'autrui, il
faut commencer par lui ouvrir les yeux sur sa propre douleur. Il y a là
deux écoles :
- On observe l'enfant, on vit avec lui. Supposons qu'un événement
douloureux survient, par exemple la perte par accident d'un jouet.
L'enfant sera triste. Mais il ne s'en rend pas compte. Toute son
attitude traduit la tristesse mais si vous lui demandez comment il va,
il répond "bien..." Votre rôle consiste à vous pencher vers lui et lui
dire gentiment "tu es triste parce que tu as perdu ton jouet". L'enfant
va alors découvrir le lien entre son état d'esprit et le mot "triste".
Cette tristesse qui était en lui va jaillir par sa voix. Son corps et
son regard changeront de position, comme un sac qui se vide, pendant
qu'il vous dira d'une voix qui sort de l'âme "ben oui..." Il peut même
se mettre à pleurer, dans la continuité de ce qui vient de s'ouvrir en
lui. A présent il vit son émotion, il l'apprend et il apprend qu'elle
est reconnue et respectée par autrui. Il n'y a pas de logique à cela,
pas de justification. Il n'y a qu'une émotion et des langages. C'est ce
que nous avons de plus précieux.
- La deuxième école consiste à dire à l'enfant les moments où il
doit
être malheureux et les moments où il doit être heureux. Supposons par
exemple qu'une personne dans l'entourage est décédée. Un jeune enfant
ne comprend en général pas de quoi il s'agit et ne peut donc pas
ressentir de tristesse. On lui dira "tu es triste parce que le cousin
Alphonse est mort". Les enfants assimilent cela. Ils apprennent à
reconnaître les situations où ils sont sensés être tristes et les
situations où ils sont sensés être heureux. Ils deviennent des
imposteurs.
Vous aurez compris que je considère la première option comme l'essence
de la beauté humaine et la deuxième comme une déchéance. Certes, dans
le deuxième cas de figure il est bon de faire remarquer à l'enfant que
des personnes autour de lui sont tristes, donc qu'il doit s'abstenir de
pousser des cris de joie...
Tout cela n'est pas évident pour tout le monde. Pour une personne qui a
un niveau de maturité élevé, initier un enfant à ses propres émotions
est fabuleux. C'est une floraison d'émotions, d'aventures, d'amour...
Il faut de la compétence, aussi, pour savoir quelles émotions
correspondent à quelles tranches d'âge. Il ne faut pas trop se tromper.
Il faut savoir garder ses distances, préserver l'intimité de l'enfant
tout en vivant avec lui... Pour les personnes qui n'ont pas le niveau,
c'est tout de suite la catastrophe. Je me souviens d'une grand-mère qui
disait à un gamin de quatre ans : "elle te plaît la fille du voisin,
hein mon gaillard ?!" Le gamin était juste curieux, il observait ladite
fille du voisin. Si vous sortez ce genre de réflexions à un gars de
seize ans sûr de lui, il peut vous répondre d'un grand sourire entendu.
Mais un gamin de quatre ans...
Les personnes immatures ont peur de la première méthode. Elles
craignent ces émotions de l'enfant, que l'on a masquées chez elles.
C'est trop fort, ingérable. Elles pensent que si elles prennent les
émotions de l'enfant en compte, elles vont mettre le doigt dans un
engrenage. Cela leur semble un cauchemar. La réalité est inverse : si
vous prenez les émotions d'un enfant en compte et si vous lui faites
comprendre celles de vos émotions qu'il peut assumer, vivre avec cet
enfant devient d'une exquise facilité. Tandis que si vous vous isolez
de lui, il faudra procéder à une escalade de moyens de répression pour
le tenir en cage. La panoplie est riche : enfants privés de nourriture
pendant une semaine, gamines attachées sur une chaise et brûlées avec
des cigarettes, passage à tabac, lavage de cerveau... Ce n'est pas là
le carnet d'horreurs d'un romancier du 19ème siècle. C'est d'actualité.
Revenons à l'enfant et l'insecte. Un deuxième volet de la prise de
conscience consiste -dans une certaine mesure- à accorder aux insectes
le statut de membres de la famille. Ce n'est pas tout d'avoir
conscience de ses propres émotions, encore faut-il les reconnaître à
autrui. Dans certaines tribus, les membres sont très attentifs les uns
aux autres, presque amoureux les uns des autres. Mais ils sont
totalement indifférentes à la douleur de membres d'autres tribus. Les
autres tribus sont des "animaux bipèdes". Arracher les doigts d'un
animal bipède ou les pattes d'un animal quadrupède ou sexipède, les
laisse également indifférents. Le neveu d'une amie en a fait les frais.
Il était en vacance chez des cousins. Un jeu des cousins a consisté à
découper des chatons avec des ciseaux. De retour de vacances, le neveu
a été bon pour quelques séances chez un psy. Il était traumatisé. Pour
lui, les chats sont des membres de la famille : affectueux, câlins...
Pour les cousins, ce n'étaient que des peluches gratuites qui
contiennent des liquides gluants de couleurs et d'odeurs diverses...
Un imposteur peut être insensible à la douleur de ses victimes. Il ne
peut pas culpabiliser pour la douleur qu'il a causée par sa tromperie
puisqu'il n'en pas conscience. Il est psychopathe. Un voleur ne se
préoccupe pas du chagrin de ses victimes. Sa seule émotion est celle du
chasseur victorieux. Son butin lui procure un "kick", presque un
orgasme.
Plus subtil est le cas de l'imposteur qui a une conscience
"technicienne" de la douleur de ses victimes. Il sait qu'elles
souffrent mais cela ne le dérange pas. Il est "sociopathe". Pis : il
s'en sert. Il menace, il élabore des stratégies qui tiennent compte des
réactions de douleur. Il sait qu'un animal en cage fuit l'aiguille
qu'on avance vers lui. Un kidnappeur sait que les parents du kidnappé
souffrent. Sinon ils ne payeraient pas.
L'insensibilité peut être organisée par la société. Pour que les
allemands acceptent la persécution des juifs, il a fallu leur expliquer
que ce ne sont pas vraiment des êtres humains. La propagande le leur a
répété longuement, sur tous les tons. Dans le même registre, demandez à
un israélien de droite ce qu'il pense des palestiniens. Un ami pas très
malin a un jour acheté une revue pédophile. Je m'attendais à ce qu'elle
contiennent des photos pédophiles... Et bien non. La majeure partie de
cette revue était faite "d'articles" ou de photos truquées pour se
moquer des enfants. Le but était clairement de montrer que les enfants
sont des petites choses comiques dont on peut faire ce qu'on veut.
Dans certaines tribus, l'univers entier est présenté comme faisant
partie de la famille. Les arbres sont des oncles, les animaux sont des
frères... En expliquant les origines communes de tous les êtres
vivants, les enseignants modernes ne font rien d'autre à l'école.
Par définition, un enfant peut tomber dans l'autre extrême : il affiche
une sensibilité exagérée. Il déclare une situation inacceptable,
pleure... il s'emplit de compassion pour des bêtises... Tout est
construit de toutes pièces dans sa tête. Il ne faut pas s'en
formaliser. Cela fait partie des déséquilibres de l'enfance. C'est avec
le temps, la culture, les expériences... que cela se stabilisera en
véritable compassion.
Un cas particulier est celui des pseudo-intellectuels qui torturent
leurs enfants "pour leur bien". Relisez attentivement les paragraphes
ci-dessus. Je dis explicitement que la tristesse fait partie de
l'éducation d'un enfant... CQFD. Vous trouverez dans leur bibliothèque
les livres des plus éminents pédagogues... et dans un coin leur enfant
en train de respirer des sachets de colle. La colle ne donne pas
vraiment de plaisir. Ca soulage un peu...
Les handicapés sont des cibles privilégiées de l'insensibilité. Un
handicapé du langage par exemple, peut être instinctivement perçu comme
"étrange" et donc "non humain". On se mettra spontanément à rire de
lui, voire à abuser de lui. Il est un gros insecte qui frétille.
Les imposteurs sont insensibles à la douleur de leurs victimes, cela ne
veut pas pour autant dire qu'ils aiment voir des tripes à l'air. Peu de
hauts responsables nazis sont allés constater la réalité des camps
d'extermination. Ils déléguaient...
En Afrique Equatoriale de l'Ouest les tribus ont une expression pour
l'insensibilité des imposteurs : "ceux qui marchent sur les cadavres".
Ils l'appliquent aux enfants et au colonisateur blanc.
5. La séduction
Qu'est-ce que la séduction ? C'est donner aux autres l'envie de vous
incorporer. Ils vous voient et l'idée que vous fassiez partie de leur
groupe leur donne du plaisir. Un enfant est séduisant par essence. Une
femme voit un enfant, hop elle a envie de s'en occuper. Même et surtout
s'il a le nez qui dégouline de morve. "Les femmes sont amoureuses des
enfants" me dit parfois un grand ami. Quand vous grandissez, la
séduction devient plus difficile à obtenir. Il faut prouver que vous
êtes intéressant.
D'une point de vue superficiel les critères de séduction sont nombreux :
- Vos muscles traduisent votre capacité à travailler ou à vous
battre.
- Vos fesses pulpeuses indiquent la capacité de procréer.
- Votre peau saine et votre odeur montrent l'absence de maladie et
votre bonne nutrition.
- Votre habillement traduit votre bon goût, votre culture.
- Votre langage châtié exprime votre éducation.
- La symétrie de votre visage exprime la qualité de votre bagage
génétique.
L'imposteur a conscience de cela et s'empresse de jouer au caméléon. Il
se déguise et joue la comédie pour être séduisant.
Mais fondamentalement il n'y a qu'un seul critère de séduction : la
capacité à être heureux. Il faut que votre visage exprime le bien-être.
On peut tomber fou d'amour d'une personne physiquement moche, si son
regard exprime un doux accord avec l'univers. Un bon gourou de secte
s'habille de façon vaporeuse, immatérielle. Au dessus de ce nuage
d'étoffes, il place une tête souriante, le regard déjà au loin, en
communion avec la délicieuse harmonie du très haut (ou avec celle des
extraterrestres). C'est la clé des plus grandes impostures.
J'entends parfois des
intellectuels s'étonner de la bêtise des propos des politiciens sur les
plateaux télévisés. Le but de ces politiciens n'est pas de dire des
choses intelligentes... Ils sont là pour se montrer plus heureux que
leurs opposants. En Occident, une personne qui montrerait sur un
plateau de télévision qu'elle souffre, par exemple à cause de ce que
l'on fait aux animaux où à des humains, n'a aucune chance d'emporter
des élections.
Souriez, cela vous ouvrira les portes... Encore faut-il avoir
des raisons de sourire. Regardez une statue du Bouddha, son sourire.
Vous comprendrez que son enseignement y mène. La force de l'imposteur
est qu'il n'a nul besoin d'enseignement ni de travail. Il se contente
de ses rêves pour sourire. A cette fin il peut être convaincu d'un peu
n'importe quoi :
- Qu'il a la baraka.
- Que tout le monde l'aime.
- Qu'il suffit d'écrire un livre pour résoudre les problèmes de
l'humanité.
Cela lui donne un bien-être totalement idiot mais qui suffit à emporter
les suffrages.
Il y a une source de bonheur en chacun de nous. C'est un souffle. Pour
enfler ce souffle, pour ressentir le bonheur, il faut en faire une
musique. Un bon amant vous accorde et fait de vous un merveilleux
instrument de
musique. Le bonheur, cela s'apprend. On ne devient pas un stradivarius
en restant vautré devant sa télévision. Il y a du travail et des
efforts, des conquêtes à faire et des choses à construire. Il faut
digérer le désordre qui est en nous pour en faire un
souffle fluide. Une civilisation est un environnement sensé permettre
de faire cela.
A priori, on considère un imposteur comme une personne qui part à
l'attaque d'une victime. Il existe aussi des imposteurs qui laissent la
victime venir à eux, comme le poisson abyssal qui balance sa petite
lumière devant sa gueule. Une de mes connaissances réussit à rendre des
personnes folles d'envie de lui vendre des objets, parfois même à
perte. C'est tout un art. Il montre à ses victimes qu'il comprend
l'intérêt de l'objet, qu'il en apprécie la beauté ou la fonctionnalité.
Il leur fait sentir qu'il perçoit le bonheur contenu dans l'objet... En
même temps il refuse l'objet... Cela lui joue aussi des tours : il y a
des choses dont il a besoin mais qui lui manquent depuis des années,
parce que personne n'est venu les lui proposer.
L'imposteur prend entre ses mains la petite flamme de bonheur qui est
en sa victime. Il la flatte, il la fait gonfler. Les maquereaux
fonctionnent souvent de cette façon pour contrôler les prostituées. Ils
écoutent les filles, s'intéressent à leurs problèmes, se montrent
tendres et fragiles, font des rêves d'avenir avec elles... Ils les
rendent folles de passion. Ils font rugir la flamme en elles. Ensuite
ils les convainquent qu'il est nécessaire de coucher avec des clients
pour que le rêve continue.
Le bonheur de la victime est son salaire. Certains imposteurs sont très
fiers de leur métier. La victime est si heureuse en l'écoutant
parler... Voilà qu'elle se plaint que les promesses ne correspondent
pas à la réalité, que l'atterrissage est douloureux... Pourquoi ne
continue-t-elle pas tout simplement à rêver ? Est-elle bête...
On entend parfois dire que l'amour est une imposture. C'est un peu vrai
en ce sens qu'en amour on perçoit les rêves et les attentes de l'autre.
On est pris d'envie de les réaliser, de les faire gonfler. C'est une
imposture mutuelle dans la mesure où il y a beaucoup d'erreurs et
d'illusions dans cette perception. L'amour prend fin quand la
motivation disparaît. Alors on devient indifférent aux rêves de
l'autre, voir on les trouve bêtes ou même on en est dégoûté. Le
véritable amour est de réussir à entendre la vraie musique de l'autre,
aussi petite et difforme soit-elle. Cet amour-là ne meurt jamais, même
quand on ne vit plus ensemble. Si l'un des deux meurt, l'autre garde sa
musique en mémoire et peut encore l'entendre. Plus les rêves de chacun
des partenaires sont égocentriques et irréalistes, plus vite l'amour
partira. A l'inverse, si on rencontre quelqu'un qui a des rêves
généreux et proches des réalités, on peut rester accro à vie.
6. Le jeu social
Dans ses relations avec autrui un enfant peut être théâtral. Il mime
les situations et les sentiments, il joue comme un jeune chat avec une
pelote de laine, quitte à s'emberlificoter.
Un bon imposteur prétend connaître des gens importants et célèbres.
Cela témoigne de sa propre importance. Il est peut-être le passeur qui
peut vous emmener vers ce paradis... Dans la réalité, il a juste serré
la main de quelques célébrités. Les grands imposteurs ont
réellement des relations haut placées. Parfois ces relations
connaissent sa qualité d'imposteur, parfois pas...
Souvent il y a une interpénétration entre l'imposteur et plusieurs de
ses victimes. L'imposteur se sert d'une victime pour en escroquer une
autre. Ces victimes sont donc en partie aussi des imposteurs. Dans
leurs relations à l'imposteur, elles peuvent même un peu l'escroquer
lui-même. C'est ici, à l'intérieur de ce monde conçu par l'imposteur,
que l'expression "personne n'est innocent" prend son sens. Un imposteur
professionnel sait cela et en joue. Son ambition est de rester le
maître du jeu et d'être le gagnant au final. Il peut se créer une
pyramide. L'imposteur au sommet de la hiérarchie récolte le magot. Ses
lieutenants touchent un bon salaire. Une partie des victimes seront un
peu gagnantes en apparence, parce qu'elles sont nécessaires comme
vitrine ou comme tampon. La masse des autres victimes, en bas de
l'édifice, seront sucées, vidées de leur substance. Certains imposteurs
n'ont aucune idée qu'il existe d'autres façons de vivre. S'ils
n'arrivent pas à comprendre votre façon d'être malhonnête, ils en
déduiront que vous êtes un imposteur plus doué qu'eux, donc plus
dangereux. Certains petits commerçants en font l'expérience
douloureuse. Ils n'ont pas de comptabilité en noir. S'ils osent
prétendre cela à leur contrôleur fiscal, celui-ci peut le prendre mal.
Le contraire existe aussi : un ami a expliqué son honnêteté à un
contrôleur fiscal. Le coeur sur la main, ce dernier lui a expliqué les
trucs et astuces pour tricher un peu...
Les outils de l'imposteur sont classiquement les caresses, le mensonge,
la suggestion... Pour résoudre un problème ponctuel un imposteur peut
aussi recourir à la violence ou à l'intimidation, jusqu'à la menace de
mort. Si un perturbateur semble pouvoir faire s'écrouler le château de
cartes, l'imposteur demandera à quelques battes de baseball de colmater
la brèche. Dans les administrations, si un jeune fonctionnaire s'étonne
naïvement des indices de détournements ou de corruption qu'il vient de
trouver, son supérieur hiérarchique lui remettra le porte-manteaux dans
la colonne vertébrale et les oeillères sur le visage, en l'invectivant
sèchement. Une phrase préférée des
escrocs : "je vais être obligé de vous faire un procès !" Cela réduit
en flaque d'eau la majorité des gêneurs.
Les imposteurs ont des trucs pour empêcher une victime de parler. La
meilleure approche consiste à préparer la victime lorsque l'imposture a
lieu. Par exemple il faut faire à la victime des choses qu'elle aura
honte de raconter. Ou lui faire des choses qui sortent de l'entendement
: trop fantasques ou exagérément cruelles. Personne ne croira la
victime si elle essaye de raconter ce qui s'est passé. La meilleure
protection de l'escroc, c'est l'incroyable. Le chantage à l'amitié, au
lien affectif, fonctionne bien dans certains cas. L'imposteur explique
à sa victime que si elle parle, elle fera de la peine à sa famille,
elle risque de causer des ennuis... Un imposteur peut obtenir
l'obéissance de sa victime en expliquant qu'il risque lui-même d'avoir
des ennuis. Il se prend en otage. Il faut que la victime ait beaucoup
de culture et de personnalité pour réussir à contourner ces pièges. Ou,
au moins, que les personnes qui essaient de l'aider en aient. C'est une
des raisons pour lesquelles en justice la prescription pour les affaire
de pédophilie ne commence à courir qu'après la majorité de la victime.
Il faut être adulte pour se dépêtrer des fers mentaux construits par
l'imposteur. Si on donnait de vrais cours de stratégie aux enfants dans
les écoles, par exemple pour jouer au jeu d'echecs, ils auraient une
compréhension naturelle de ces choses. Ils comprendraient
instinctivement comment l'escroc tisse sa toile. Ils pourraient en
parler entre eux de façon efficace. Cela rendrait leur sens de la
justice plus solide. Je vous mets au défi de trouver la moindre notion
de stratégie avancée, dans les programmes scolaires comme dans les jeux
vidéo.
Quand on comprend les méthodes de manipulation utilisées par un
imposteur, on est empli de fureur. Il est pourtant nécessaire de
comprendre qu'en général un imposteur ne planifie pas ces choses de
façon froide. Ce ne sont que des solutions bricolées instinctivement,
pour parer à un danger immédiat. Quand un violeur assassine sa victime
pour qu'elle ne parle pas, c'est en général à cause d'une réaction de
peur horrible chez lui. Il n'a pas prémédité ce meurtre. Il en va de
même pour un pédophile qui manipule sa victime pour qu'elle ne parle
pas. Le mensonge s'étoffera de nouvelles idées au fil du temps. Cela
peut devenir un système, une sorte de professionnalisme démoniaque, que
l'imposteur utilisera pour ses victimes suivantes. Une bonne éducation
est la meilleure prévention pour éviter ces dérives. Je crois aussi que
dans beaucoup de cas, une personne qui s'est rendue coupable de tels
abus essayera plutôt d'en sortir : en manipulant la victime pour
qu'elle oublie, pardonne ou qu'elle interprète ce qui s'est passé d'une
façon moins dangereuse. Certains se livrent à la police. A priori la
seule bonne approche est de confier le problème par des
professionnels, tant pour aider la victime que le bourreau. Dans
certains pays on ne poursuit pas un mari qui harcèle sa femme s'il
accepte de se faire soigner, à plus forte raison s'il vient
spontanément demander de l'aide.
Supposons que vous rencontrez une personne dont vous connaissez la
qualité d'imposteur. On vous a expliqué quelles sales affaires elle a
déjà faites, on vous a présenté quelques unes de ses victimes... En
entrant chez elle vous serez plein de défiance et de colère.
Quelle ne sera pas votre surprise de voir au contraire une personne
très aimable. Elle dit des choses qui sont ma foi bien vraies...
intéressantes... Vous sentez qu'avec elle des choses vont
bouger. Vous sortirez de chez elle absolument charmé, tout revigoré et
prêt à affronter le monde ! Si vous voulez éviter de tomber sous le
charme de l'imposteur, la première chose à faire est de ne pas le haïr.
Il faut le voir comme il est : une simple personne à qui il manque des
connexions dans le cerveau. C'est une sorte de malade victorieux, qu'il
faudrait écarter des circuits de l'argent et des influences.
Vous avez découvert la combine de l'imposteur et vous vous êtes fâché.
Mais son rêve continue... Il sait qu'on obtient beaucoup de choses en
étant affable. Il vient vous trouver, vous flatte et vous rassure.
Qu'avez-vous à craindre de lui, qui n'est qu'une si petite chose ?
Soyez bon prince... Personnellement, je ne cède jamais. Il faut casser
le rêve de l'imposteur. Il faut lui montrer que des choses peuvent
mourir, que c'est avant qu'il fallait penser à les préserver. Casser le
rêve de l'escroc est un des rôles de la prison. Je me souviens d'un
film où le héros n'obtient sa libération conditionnelle qu'après avoir
montré au juge qu'il ne rêvait plus, qu'il acceptait la réalité. Il
était résigné à rester en prison. Il avait trouvé le bonheur au fond de
lui-même, sans plus recourir à des rêves idiots de richesse facile et
d'évasion. Alors il a été libéré... Avec les enfants, c'est plus
délicat. Il ne faut pas casser leurs rêves. Il faut plutôt "les faire
atterrir". Il faut à la fois offrir aux enfants le luxe des rêves les
plus démentiels, les plus fantastiques, tout en plaçant des fils menant
aux réalités.
L'imposteur se fabrique une respectabilité. Supposons que lui et vous
construisiez une machine. Ou plutôt c'est vous qui construisez une
machine et l'imposteur vous caresse. Il se rend compte que vous
commencez à comprendre ses méthodes. Vous devenez une menace pour lui.
Aussitôt il va trouver un reproche à vous faire. Un reproche très grave
et très indigné. Par exemple que votre machine n'a pas de protection
pour les enfants. En réalité la machine n'a pas besoin de telles
protections ou elle les contient déjà... Peu importe. Ce qui compte est
que tout le monde se préoccupe de la santé des enfants. L'imposteur
passera de salon en salon et racontera aux assemblées émues combien il
est choqué, offusqué, que votre machine n'a pas de protections pour
les enfants. Il se gagnera l'estime de toute la ville. Vous et votre
machine êtes finis, quoi que vous puissiez raconter ou démontrer. Vous
ne comprendrez même pas pourquoi les portes se ferment systématiquement
devant votre nez. Plusieurs raisons mènent l'escroc à vous critiquer
pour une chose pour laquelle vous aviez pourtant pris le plus grand
soin :
- Vous ne comprendrez pas pourquoi il vous fait ce reproche. Vous
serez
décontenance, impuissant.
- Comme vous êtes sensible à ce qu'il vous reproche, vous allez
culpabiliser même si vous n'avez rien à vous reprocher.
- Cette question de sécurité étant importante, vous lui en avez
longuement parlé. Vous lui avez expliqué toutes les précautions prises
pour protéger les enfants. Vous lui avez fourni des mots, des phrases,
qu'il peut maintenant bricoler contre vous. Le pauvre n'a rien d'autre
sous la main pour construire des reproches...
L'escroc adore montrer qu'il domine. De façon polie et "sympathique",
il utilise en public des remarques et des mots qui impliquent que
d'autres sont ses employés ou ses débiteurs. Sans le dire vraiment il
persuade tout le monde que c'est à lui qu'il faut s'adresser, que tout
dépend de lui. Une connaissance me téléphone régulièrement. Je sais
tout de suite s'il est seul ou non. S'il est seul, il me parle
poliment, pose ses question de façon directe et écoute les réponses.
S'il est en compagnie, il fait son show : il lance de grande tirades et
me donne des instructions. Si je lui pose une question à laquelle il
est obligé de répondre et si cette réponse démontre son incompétence,
il répondra par un seul mot ou par une phrase détournée, qui répond à
la question mais est incompréhensible pour la personne à côté de lui.
Avant, il faisait son show même quand il était seul. En étant très
ferme, à la limite du méchant, j'ai réussi à casser ce réflexe. Il
n'apparaît maintenant plus que quand il est accompagné. Je suis alors
passé à une autre méthode : les explications. Je lui fait remarquer
qu'il se comporte ainsi et je lui explique pourquoi. Je lui explique
qu'il est un singe dominant qui essaye de monter dans la hiérarchie de
la troupe. Cela demande du temps mais les résultats sont à la hauteur.
Une personne qui sent la possibilité de cesser d'être un imposteur
saisira toujours cette chance.
Si une personne vous présente à ces connaissances en ne tarissant pas
d'éloges à votre sujet, méfiez-vous.
On croit que les adeptes des sectes sont des naïfs qui se font gruger.
C'est souvent vrai, quand il s'agit de gens simples, jeunes ou dans une
grande détresse. Il existe aussi des sectes qui ne recrutent que des
personnes ayant un bon niveau d'éducation et une vie stable. Dans ces
sectes, les gourous disent les choses. Ils peuvent même expliquer à
leurs membres leurs méthodes, démystifier les symboles... Faut-il
appeler cela du cynisme ou de la franchise ? C'est un peu comme aller
au cinéma. Vous êtes emporté par l'histoire, par la musique du film,
par les effets spéciaux... pourtant vous savez parfaitement que
l'histoire est inventée, que les effets spéciaux sont des bricolages et
que la musique est ajoutée. Pourquoi payez-vous votre place de cinéma ?
Parce que vous avez besoin de rêve, de spectacle, d'être avec d'autres
dans une grande salle... Est-ce que vous arrêteriez de manger du pain
si on vous expliquait comment on fait le pain ?
Une personne mature dit ses émotions. Si un ami lui téléphone et lui
demande comment elle va, elle ne répondra pas "bien" de façon
systématique. Si elle ne va pas bien, elle le dira et elle expliquera
pourquoi. Sa façon d'expliquer sera concise et impliquera une recherche
de solution aux problèmes éventuels. Evitez cependant, dans la mesure
du possible, de dire vos émotions à un imposteur. Il y trouverait
autant de faiblesses potentielles, de moyens de vous atteindre. Il ne
pense pas vraiment à mal. C'est un peu comme quand on essaye d'ouvrir
la feuille de plastique qui emballe un CD neuf. On passe des minutes à
essayer d'introduire un ongle, trouver une aspérité... Quand on trouve
enfin une faille dans le plastique, on ne pense pas à lui faire du mal.
On a simplement le réflexe de l'ouvrir pour atteindre le CD convoité.
Il faut un niveau de maturité élevé pour pouvoir dire ses émotions
à un imposteur sans se mettre en danger.
Symboliquement, le rôle de la "mère" est de consoler un enfant qui a
été grondé par son "père". Elle doit aussi expliquer les propos du
"père" à l'enfant. Il peut arriver qu'elle doive admettre que le père
s'est trompé. Le rôle de vos amis est d'être parfois un peu un "père"
pour vous, parfois une "mère". Une "mère" peu mature tendra à se
cantonner dans un seul des rôles de la mère : uniquement vous consoler,
toujours donner raison au "père" ou toujours prétendre que le "père"
s'est trompé. Elle n'essaye pas de comprendre le "père". Ces "mauvaises
mères" sont soit très angoissantes, soit une sorte de drogue addictive.
Si vous êtes victime d'un escroc et qu'un de vos amis essaye de vous
démontrer par tous les moyens que l'escroc à raison, vous allez vous
sentir très mal. Inversement, un ami a eu une mère qui le consolait
systématiquement quand il se faisait gronder par son père. Il s'était
mis à rechercher les conflits avec son père, uniquement pour pouvoir
être consolé par sa mère. Soixante ans plus tard il continuait à
chercher des conflits avec n'importe qui, pour se faire consoler
ensuite par également n'importe qui. C'est sa toxicomanie...
Le jeu social est une des raisons des bugs informatiques. Dans les
grandes entreprises informatiques il y a en général quelques
informaticiens capables. Si on les laissait faire, les logiciels
produits par l'entreprise seraient beaucoup plus performants et bien
plus fiables. Mais on ne peut pas les laisser faire, parce que la
grande masse des autres informaticiens et directeurs de l'entreprise
veulent pouvoir justifier leurs statuts et monter en grade. Ils veulent
intervenir dans la réalisation des logiciels et pouvoir le revendiquer.
7. Le mimétisme
Le déguisement, le théâtre, les jeux de rôles... sont vitaux pour le
développement d'une enfant. Cela lui permet de s'identifier à des
personnes ou à des corps de métier. Personne n'est dupe en voyant une
petite fille avec un foulard d'infirmière sur la tête. Par contre un
bon imposteur en costume de médecin, qui vous parle en utilisant les
termes adéquats... Le jeu de l'enfance est toujours là. L'imposteur
aime se déguiser. Il a besoin de l'admiration que tout le monde semble
avoir pour les médecins, donc pour lui. En tirer profit n'est que
joindre l'utile à l'agréable. Une profession, c'est être payé pour
quelque chose que l'on aime faire...
Des bactéries et des virus entrent dans notre organisme et peuvent nous
rendre malades. Notre système immunitaire est capable de les détecter
et de les détruire. La "peau" de ces bactéries et virus n'a pas la même
"odeur" que les cellules normales de notre corps. Une fois qu'ils sont
identifiés, ils sont traqués et éliminés. Certains microbes, pourtant,
peuvent survivre très longtemps dans notre sang. Pour cela ils
utilisent diverses techniques. Le microbe de la malaria se cache à
l'intérieur des globules rouges. Un autre microbe se couvre de déchets
de nos cellules. Cela le camoufle. Un imposteur fait un peu la même
chose. Ce qu'il raconte comporte toujours une part de vrai. Si on
essaye de vérifier ce qu'il dit, on constatera que beaucoup de choses
sont invérifiables, certaines semblent fausses mais d'autres sont
manifestement vraies. Ce qu'il dit a "une odeur acceptable". On lui
accordera le bénéfice du doute (surtout si on a très envie de le faire).
La bienveillance est un des masques préférés des imposteurs. Ils
adorent y croire eux-mêmes quand ils prononcent des discours
bienveillants. L'effet sur les assemblées est magique. Sentir
l'auditoire ému et attentif leur procure un sentiment de force et de
pouvoir. Les imposteurs se racontent leurs discours entre eux et se
tapent sur les cuisses de rire. Il faut beaucoup de temps et de travail
pour réussir à faire comprendre aux gens qu'une personne bienveillante
n'est peut-être en fin de compte qu'une simple petite crapule douée.
L'imposteur plagie. Un jeune adolescent de mes amis m'a un jour envoyé
un article sur le système Linux. Il l'avait écrit pour la revue de son
école. Je lis l'article et me rend compte de deux choses : les données
dans cet article datent de plusieurs années et le style est bien trop
bon pour être celui de cet adolescent. Je prends une phrase de
l'article au hasard et je la donne à manger à un moteur de recherche.
Bingo ! Je tombe sur l'article original, avec le
nom de son véritable auteur. J'explique à l'adolescent ce qu'est le
plagiat, le vol, un copyright, etc... C'est surprenant mais cet
adolescent se considère véritablement comme l'auteur de l'article,
parce qu'il l'a trouvé sur Internet et qu'il l'a copié-collé. C'est le
complexe du chasseur : j'ai trouvé le gibier, je l'ai attrapé, donc il
m'appartient et j'en fait ce que je veux ! Cela se tient quand il
s'agit d'une véritable chasse. Ici, le chasseur a chassé une brebis
dans l'enclos d'un berger. La brebis appartient au berger... Si le
chasseur ne sait pas ce qu'est un berger, il considère sincèrement que
la brebis lui appartient. Telle est la naïveté enfantine de
l'imposteur... J'ai retrouvé un comportement analogue chez deux
professeurs d'université. Le premier est professeur de Physique. Son
syllabus est composé de plusieurs tomes. Il y en a bien pour 2
décimètres d'épaisseur de papier. Chaque année les étudiants doivent
s'acquitter d'une somme rondelette pour acheter ce millefeuille. En
sus, le professeur recommande d'acheter en librairie un gros livre de
physique américain. Des étudiants ont un problème avec le syllabus, qui
est assez difficile à lire. Je leur dis que le livre américain, par
contre, explique bien les choses. Ils ne savent pas lire l'anglais...
Ils me demandent de leur traduire un des chapitres du livre. Je
m'acquitte, de mauvaise grâce. Pour me faciliter la tâche j'ouvre à la
fois le livre américain et le syllabus du professeur. Après quelques
lignes je me rend compte que le syllabus est une copie du livre, une
traduction mot pour mot. En gros, une phrase sur deux a été traduite et
le reste est passé à la trappe. C'est pour cette raison que le syllabus
est incompréhensible. Prenez n'importe quel texte et enlevez une phrase
sur deux, il devient tout de suite beaucoup plus difficile à
comprendre... Le deuxième professeur "enseigne" la Mécanique
Rationnelle. Son syllabus est beaucoup plus mince et a bien été écrit
dans sa faculté. Mais pas par lui, par un de ses assistants. Pourtant
le syllabus ne contient que le nom du professeur... Il tient beaucoup à
ce que chaque étudiant achète "son" syllabus. Pour en être sûr, il l'a
fait imprimer sur un papier spécial. L'examen est à livre ouvert mais
on ne peut venir qu'avec le syllabus "officiel". Pendant l'examen le
professeur passe entre les tables et tâte les feuilles des syllabus
avec ses doigts... Je suis raisonnablement sûr qu'il ne comprend pas le
contenu de ce syllabus, parce que les questions d'examen sont des
exercices pompés dans le syllabus de son collègue qui enseigne la même
matière dans l'année suivante. Il est impossible de résoudre ces
exercices si on se contente de la matière contenue dans le syllabus.
(C'est là que l'entraide estudiantine entre en jeux : ceux
qui ont montré leur soumission aux aînés sont prévenus qu'il faut
étudier les exercices de
l'année suivante et non les exercices de l'année en cours.)
Les gens honnêtes savent que c'est en étant honnête qu'on va le plus
loin dans la vie. L'imposteur, lui, sait que c'est en expliquant que
c'est en étant honnête qu'on va le plus loin dans la vie, qu'il
arrivera le mieux à escroquer.
Un acteur est à un imposteur ce qu'un illusionniste est à un magicien.
Une anecdote envoyée par un ami :
Une dame s'apprête à sortir de chez
elle vers 10h15, comme tous les jours. Vers 10h05, elle reçoit un coup
de téléphone d'un monsieur qui se présente comme plombier et qui est
envoyé par la gérance de l'immeuble pour enlever le calcaire des
chauffe-eau. Il se trouve au 4 ème étage de l'immeuble. la dame lui dit
qu'elle voulait sortir mais qu'il peut passer. Il se dirige vers la
cuisine, où se trouve le chauffe-eau. Il ouvre le robinet et demande a
la dame de rester devant le robinet. Il lui explique qu'il va dans la
salle de bain pour injecte un produit toxique dans les tuyaux, pour
enlever le calcaire. Il a mis un masque et il dit à la dame de surtout
ne pas s'approcher de la salle de bain. Pendant que la dame admire
l'écoulement de l'eau dans la cuisine, le "plombier" cherche dans les
chambres. 5 minutes plus tard, quelqu'un sonne : "bonjour madame, c'est
la police, voulez bien ouvrir". En entrant, le policier se croise avec
le plombier. Le policier se présente et dit a la dame "voila madame, on
vient d'arrêter un voleur avec ce coffret de bijoux et on aimerait
savoir s'il est à vous. La dame, toute surprise, dit oui et le policier
continue : "maintenant on doit vérifier s'il n'a pas volé autre chose".
La dame, toute naïve, commence à lui montrer où elle cache ses objets
de valeur. Le plombier passe après eux dans les pièces et ramasse tout.
Magot total du vol : ± 25000 €, deux lingots d'or et quelques pièces
d'or.
Les enfants se déguisent, ils déguisent aussi leur environnement. Le
jardin devient un terrain de bataille, leur chambre un vaisseau
spatial... Un enfant a parfois des difficultés à persuader ses
camarades de sa réalité virtuelle. Il insiste : "mais regarde ! On voit
des monstres par la fenêtre !" Si la magie prend, tous savent
maintenant qu'il y a des monstres à la fenêtre. Le grand art de
l'imposteur est d'obtenir la même chose des personnes adultes dont il
convoite l'argent, le pouvoir... C'est plus difficile qu'avec des
enfants mais on obtient de très bons résultats.
L'imposteur n'a pas forcément besoin d'ordinateurs ou de drogues pour
créer une réalité virtuelle. Voici une anecdote merveilleuse. Un jeune
inspecteur a été envoyé pour vérifier la construction d'un petit
barrage hydraulique en Afrique. Des subsides gouvernementaux importants
ont été alloués pour ce barrage et il faut contrôler comment l'argent
du contribuable est utilisé. Le projet de ce barrage avait certainement
été imaginé par des gens honnêtes mais il a été repris par des escrocs.
Le barrage n'a pas été construit, ou à peine quelques fondations.
L'inspecteur est accueilli en Afrique par les escrocs. Ils l'emmènent
promener un peu partout, sauf à l'endroit où le barrage aurait dû être
construit. Ils lui font visiter toute la région. Il lui font la
conversation, pendant les trajets en voiture, pendant les repas au
restaurant... Ils lui parlent longuement du barrage, le lui décrivent
en détail... Ils lui présentent des personnes qui ont soi-disant vu le
barrage, qui ont soi-disant participé à sa construction... A la fin de
son séjour, l'inspecteur a un souvenir plus précis du barrage que s'il
l'avait vu de ses yeux. Il l'a vu. Il écrira un rapport détaillé et
circonstancié sur le bon degré d'avancement de la construction...
Les activités de l'imposteur sont une grande casserole en ébullition.
La soupe est opaque, mais qu'est-ce qu'elle fume bien, ô combien ses
bulles sont fascinantes. L'imposteur organise de grandes et
impressionnantes réunions de travail. Il annonce des nouvelles
merveilleuses et d'autres effrayantes. Le stress monte... La fatigue
émousse l'esprit critique... Cela n'a qu'un but : rassembler le plus
grand nombre de personnes possible. Plus un imposteur fait bouger de
zombies autour de lui, plus il pèse lourd dans ses jeux avec les autres
imposteurs. A la Renaissance, quand une personne offrait ses services à
un seigneur en guerre, la première question était : "combien d'hommes
alignez-vous ?" Que ces hommes soient de bons combattants ou non était
secondaire. Pour récompenser un officier méritant, on lui donnait plus
d'hommes à commander. C'est la même chose de nos jours dans les
administrations, qu'elles soient publiques ou privées. Un ami travaille
dans un service d'une administration belge. Cela consiste
essentiellement à ne rien faire de la journée et à assister à des
réunions de travail une ou deux fois par semaine. Dans ces réunions on
se prend très au sérieux, on parle à voix graves... De fortes sommes
d'argent sont en jeu. On prend des décisions pour acheter du matériel.
Une partie de ce matériel ira pourrir dans les couloirs. Ce service où
travaille mon ami n'est pas
totalement inutile. Mais trop souvent les décisions et les dépenses
servent à
assurer le prestige des directeurs. Quelques collègues de mon ami sont
hypnotisés par ces imposteurs. Ils prennent tout très au sérieux. Les
autres, comme mon ami, pleurent leur dignité perdue et n'osent pas
démissionner d'un emploi stable. Un autre ami travaille dans le privé.
Les gaspillages sont moins délirants mais pas moins humiliants. Le jeu
des directeurs consiste à passer des contrats de prestige avec des
sous-traitants réputés. Certains de ces sous-traitants ne font rien, ou
mal. Ce sont mon ami et ses collègues qui doivent faire le travail à
leur place ou rattraper les dégâts en heures supplémentaires. Ces
sous-traitants présentent ensuite des factures pharaoniques, que les
directeurs payent rubis sur l'ongle. Mon ami s'est plaint. La situation
est injuste, risible... Du point de vue des directeurs tout cela est
très cohérent. Les dépenses assurent leur prestige. Les sous-traitants
investissent leurs bénéfices dans des publicités de haute classe et
dans des costumes-cravates hors de prix. Un peu de cette magnificence
rejaillit sur les directeurs... Quant aux employés comme mon ami...
plus on les abrutit de travail, plus on les humilie, mieux ils restent
à leur place sans broncher. C'est un système qui fonctionne, pourquoi
en changer ? En Europe, une bonne partie des systèmes économiques
servent à alimenter les jeux de position de ces directeurs et hauts
cadres. Le coût social et politique est hallucinant.
Si un imposteur ne
peut pas tenir ses zombies par l'argent, il peut utiliser l'espoir : la
promesse de bonheur. Il explique qu'il a des contacts enthousiasmants
avec de grandes organisations ou des personnes importantes. Cela va
permettre de lancer des affaires mirobolantes. Ces contacts sont
toujours sur le point d'aboutir. Dans l'industrie, ces contacts de rêve
sont des grands patrons, des ministres, des vedettes du cinéma...
Dans les sectes, les contacts sont des anges, les extraterrestres ou
Dieu lui-même. Tel le phoenix, la réalité virtuelle de l'imposteur
renaît sans cesse de ses cendres. Au stade où les contacts devraient se
concrétiser, ils s'estompent et font place à de nouveaux espoirs pour
maintenir les zombies en haleine. Toutes les opérations se déroulent
suivant le même schéma. Les noms changent, tout au plus.
Il est saisissant de voir une personne soutenir les thèses de
l'imposteur alors qu'elle a vu de ses propres yeux qu'il est néfaste.
Cette personne peut même avoir une solide formation scientifique ou
littéraire. Un truc utilisé par l'imposteur pour obtenir ce petit
miracle est de re-raconter les choses régulièrement à la personne mais
chaque fois avec une petite différence. Les différences se cumulent,
l'histoire change pas à pas. Les différences étant chaque fois très
faibles la victime ne prend pas la peine de les relever et les accepte.
Si elle remarque une incohérence, l'escroc la fera accepter par des
commentaires lénifiants : "oui mais c'est tout comme...", "c'est ce que
je voulais dire...", "enfin je voulais dire que c'était..." Au final
l'histoire n'a plus aucun rapport avec ce qui s'est passé mais tout le
monde en est très convaincu. J'ai vu cela utilisé dans des familles
pour faire accepter la maltraitance des enfants. Le parent maltraitant
peut même être fêté comme un grand défenseur des enfants. On raconte à
tout le monde combien les enfants l'adorent... Certains
escrocs font cela de façon consciente et planifiée. C'est un travail de
propagande. Le plus souvent l'escroc ne le fait pas exprès : il ne fait
qu'exprimer le travail qui s'opère naturellement dans son esprit. Il y
convie l'esprit de sa victime et ajuste son pas en fonction. Dans
certaines dictatures ce travail est fait sans vraiment être planifié.
Au fil du temps, l'entourage du dictateur adapte l'histoire de la façon
qui flatte le mieux le dictateur. Ils sont récompensés pour cela. Le
dictateur lui-même n'accepterait pas des modifications trop rapides,
trop flagrantes. Elles risqueraient de le tourner en ridicule. Dans
d'autres dictatures ce travail est planifié de la façon la plus froide,
avec comme justification que cela doit rendre le peuple fier et heureux.
Une réalité virtuelle très prisée des imposteurs est "la grande
conspiration". Un escroc adore expliquer à ses victimes que "on" leur
en veut, que "on" est à leur recherche, que "on" les surveille... Il
demande donc le plus grand secret sur les affaires qu'il propose. Les
espions sont partout... La concurrence n'hésiterait pas à envoyer ses
tueurs... Le gouvernement et la justice, composés comme chacun sait de
minables sournois, veulent votre perte et se sont voués à la décadence
de la nation. Voici une preuve de la conspiration : par le passé
l'imposteur vous a présenté de nombreux documents officiels, provenant
de grandes organisations. Ils témoignent de son importance. Supposons
qu'un procès ait lieu contre vous. Ces documents feront parties des
pièces à conviction. Les expert démontrent que ce sont des faux.
L'imposteur les a fabriqués, exactement comme un enfant se fabrique une
épée avec deux bouts de bois et de la ficelle. Il vous explique que
c'est la preuve d'une conspiration contre lui. Ces experts du tribunal
sont des vendus, des minables... L'imposteur se montre rassurant aussi.
Ses relations vont vous aider. Dès que tout marchera bien, dès que vous
serez inattaquables, le secret pourra être levé. Il usera de ses
relations pour faire connaître ce que vous avez fait. Vous allez
devenir riches et célèbres (ou construire un empire qui durera 1000
ans, ou monter au paradis accueilli par les anges en fête, c'est comme
vous voulez...).
Si l'imposteur a envie de quelque chose, il te fera croire que tu en as
besoin.
Vous avez une dette envers l'imposteur. Tout au moins c'est ce qu'il
aime à penser. Il en est très convaincu. Cela le remplit d'aise.
Certains imposteurs le pensent tellement fort qu'ils en imbibent leur
victime. Elle se met elle aussi à penser qu'elle a une dette envers
lui. La réalité virtuelle devient réalité, par la force de l'esprit.
Un axe de l'imposture est : "c'est normal !" Si vous débarquez à un
endroit où se commettent des escroqueries, la première chose qu'on vous
dira est que vous vous étonnez pour rien. Tout est normal, tout est
dans l'ordre des choses... Même les personnes qui n'ont pas de rapports
avec les escroqueries en cours vous l'expliquent. Ces personnes ont été
"travaillées" par les escrocs depuis des années. C'est un long et lourd
travail pour réussir à faire comprendre au gens que ce qui se passe
sont des énormités, que cela entraîne des conséquences graves pour eux.
Parfois c'est sans espoir. La "normalité" définie par les imposteurs
est trop profondément ancrée. Les gens continueront à se faire
exploiter. Ce travail de dénonciation est par exemple ce qu'ont fait
les syndicalistes auprès des ouvriers, à la fin du 19ème siècle et au
début du 20ème.
"Allons, est-ce que ce que je t'ai fait est si grave ? Es-tu si fragile
? Une homme ne doit-il pas surmonter les épreuves au lieu de se
plaindre sans arrêt ? Prends un peu sur toi-même, que diable... Ne
crois-tu pas que d'autres personnes ont à se plaindre aussi ? Crois-tu
être le seul à avoir eu ce problème ?" Il y a une part de sincérité
chez l'imposteur quand il vous dit ces choses. Il ne perçoit pas le mal
et la douleur qu'il cause. La société se doit de compenser cela en
saisissant et en condamnant lourdement l'imposteur. Elle doit affirmer,
à lui et à sa victime, que ce qui a été fait est grave et doit avoir
des suites.
Un imposteur est souvent bon dans "l'amorçage de siphon". S'il a besoin
de vous faire venir pour une série de choses, il ne vous parlera que de
la moins difficile. Une fois que vous êtes là, il vous infligera l'un
après l'autre tous les travaux. Dans son esprit cloisonné, il est
naturel de procéder ainsi. Si vous aviez su, vous ne seriez pas venu...
De même, certains marchands escrocs vous vendent une voiture à un prix
intéressant puis vous expliquent qu'il faut payer aussi pour les roues
de la voiture, les fauteuils de la voiture, l'autoradio... De grandes
chaînes industrielles font cela en vendant un appareil bon-marché et
ses accessoires très chers.
Le Romantisme nous ont montré que chacun est maître de ses rêves, de
ses aspirations. C'est bien l'opinion de l'imposteur ! Et nous faisons
partie de ses rêves et de ses aspirations...
Dans nombre de cas un bon imposteur réussit à ne subir aucune
poursuite. Soit parce que ses victimes sont détruites, soit parce que
les victimes s'accusent elles-mêmes des problèmes, soit encore parce
que personne ne s'est aperçu de rien. Il faut beaucoup de présence
d'esprit pour réaliser la situation et comprendre qu'il s'agit d'un
simple acte malhonnête qui doit être dénoncé. Parfois la
société entière se ligue pour vous en empêcher. Il sera difficile de
faire comprendre que vous devez vous défendre contre un tort qui vous a
été fait et qu'indirectement toute la communauté en est victime. Cela
dépendra du niveau d'instruction des policiers et des juges...
9. L'assurance
Il faut du bonheur pour séduire mais il faut de l'assurance pour
s'imposer. Un bon imposteur est confiant, sûr de lui. Quand il parle,
on sent qu'il maîtrise le sujet. L'inverse est vrai aussi : certains
imposteurs peuvent être des personnes très discrètes, effacées... C'est
tout autant une façon de refuser le dialogue...
Je me souviens d'un ami qui avait un problème dentaire mais n'osait pas
aller chez le dentiste. Je l'ai pris par la main pour un rendez-vous.
Dans la salle d'attente, il y avait lui, moi et une jolie fille : une
jeune beauté simple, sans fard, au visage lisse et doux. Mon ami a été
grisé par sa présence. Il s'est mis à me débiter ses grandes théorie
sur un meilleur ordre pour l'humanité. Des fadaises dignes d'un enfant
de six ans... Avec lui j'ai appris comment naissent les théories des
Pol Pot et autres génocidaires. Néanmoins je fais preuve de camaraderie
et me contente de lui donner des réponses techniciennes et objectivées,
comme si nous étions deux gentilshommes de bonne éducation. Il étale
ses théories avec aplomb, ouvertement narquois devant mon scepticisme.
Je lui répond comme on parle à un membre révéré de
l'Académie, en faisant usage de ma culture et de mon esprit de raison.
J'étais sûr que la jeune fille allait apprécier ma tempérance et mon
calme, ma voix docte et respectueuse. Au bout d'un certain temps j'ai
tourné la tête pour la regarder. Ce fut une des plus belles
frustrations de ma vie... Elle était pendue aux lèvres de mon ami. Elle
le regardait avec une sorte d'émotion hypnotique dans les yeux. Il s'en
rendait parfaitement compte. Cela le gonflait d'orgueil. Il était
complètement parti dans son trip. Il ne faisait même plus attention à
ce que ses arguments aient au moins l'air cohérents. Seul comptait le
fait que la fille vibrait sur la conviction de ses petits gestes
d'orateur... Il ne les a pas exposés ce jour-là mais certains éléments
de son "programme" concernant les femmes sont très sympathisants de la
sharia. Je me suis posé cette question : si au lieu de cette jeune
fille nous avions eu la ville entière comme auditoire, lequel de nous
deux aurait remporté les élections ?
L'imposteur apprend à avoir de l'assurance. Hitler a suivi des cours
d'art dramatique dans le but de mieux parler en public. Il y a tout un
jeu dans sa tête. L'imposteur se raconte ses mérites, combien
merveilleuses sont ses idées et ses intentions... Il récompense les
personnes qui lui parlent dans ce sens. Au nom de sa perfection et de
ses grandes idées, il apprend à donner des ordres et des conseils. Peu
importe que ces ordres et ces conseils soient bons. Ce qui compte est
qu'ils impressionnent le public quand ils sont donnés. A force de
conseils ou d'ordres débiles, une catastrophe finira par arriver. Alors
l'imposteur plonge dans un abîme d'angoisse. Il en a le souffle coupé,
le regard terrorisé. Demandez à visiter les cellules d'un poste de
police, vous pourrez voir quelques uns de ces regards. C'est une vie en
dents de scie : de lentes montées vers une assurance flamboyante
suivies de chutes brusques. L'autre extrême existe aussi : des
imposteurs d'une parfaite constance d'humeur. Rien ne les perturbe,
rien ne les touche. Ils continuent à débiter leurs conseils et à
expliquer que le reste du monde est bête et dans l'erreur. Les
accusations les plus précises et les mieux étayées les laissent de
marbre ou les font sourire. Elles ne peuvent être que fausses... Il
faut avoir été au moins une fois au bout d'une escroquerie pour se
rendre compte de combien l'aplomb d'un escroc est du vent et combien
fort est son pouvoir de séduction.
Même en situation de détresse un imposteur continue à manipuler son
monde. Il attire à lui la solidarité, le soutien...
Un imposteur fait comprendre à ses victimes qu'il s'occupe de choses
très importantes. Inconsciemment, ses victimes se disent qu'il n'a donc
aucun intérêt à leur jouer des tours. Est-ce qu'un patron d'industrie
ferait une combine pour vous piquer votre sandwich ? Il peut s'offrir
un dîner de milliardaire dans le restaurant le plus huppé de la
ville... Comment oserait-on demander des preuves de bonne foi à un
homme aussi important ? C'est un privilège de traiter avec lui... Les
personnes matures, au contraire, se font instinctivement un plaisir de
donner des preuves et garanties, quelle que soit leur position. Ce sont
elles qui vous proposeront un contrat honnête. (Si ce sont des requins,
mais adultes, ce contrat ne vous sera pas très favorable mais vous n'y
perdrez pas non plus. Une personne capable de veiller à ses intérêts à
longs termes évite de causer la faillite de ses partenaires.)
Comme les gens honnêtes utilisent des contrats, certains imposteurs se
spécialisent dans les contrats. Il y a du génie dans un contrat
d'escroc. Un simple mot peut changer toute la signification du texte,
voire une majuscule à la place d'une minuscule. Vous croyez
avoir signé blanc et vous apprenez que c'est noir. Certains tribunaux
ont l'intelligence de comprendre ces situations et d'aider les victimes
mais ce sera toujours une perte de temps et d'argent.
Tous des jaloux ! C'est une des excuses favorites des imposteurs. Ce
que vous construisez ensemble est tellement chouette, cela ne peut
faire que des jaloux... Dans les dictatures communistes on explique
combien les ouvriers victimes des capitalistes sont malades d'envie de
devenir communistes. Et réciproquement.
Dix ans après avoir commencé l'écriture de ce qui devait aboutir à ce
livre, je me suis fait avoir par un escroc. Je n'ai rien perdu, mais il
a quand même réussi à me faire onduler sur sa musique pendant deux
jours. C'est un vieux monsieur respectable, un peu rondouillard, le
frère d'un ami très cher. Il est dans l'immobilier. Il m'a expliqué
avec beaucoup d'aplomb qu'il n'avait jamais de problèmes avec les
petites gens. Il leur dit honnêtement le prix et les charges des
appartements, il leur dit de bien réfléchir. Comme il est honnête avec
eux, ils le sont avec lui ! Avec les "bourgeois", par contre, c'est
beaucoup plus difficile. Ce sont des tricheurs... Ils "oublient" de
payer. Il m'a raconté la façon dont un avocat avait essayé de lui faire
payer beaucoup d'argent. Puis il m'a dit qu'avec toute l'expérience que
nous avions de la malhonnêteté, nous pourrions écrire un petit livre
explicatif, un peu technique, pour mettre en garde les générations
montantes. Nous nous sommes fixés rendez-vous pour quelques jours plus
tard. Je suis arrivé au rendez-vous en ayant préparé plusieurs choses
et assez enthousiaste. Il n'y était pas et je n'ai plus eu de
nouvelles. Son but n'était pas de m'extorquer de l'argent. Il a juste
voulu tester son pouvoir de séduction et il y est arrivé.
Un imposteur a une explication pour tout. Par exemple un imposteur
débutant est souvent une personne qui arrive systématiquement en retard
aux rendez-vous. Le temps qui passe est un concept abstrait pour lui.
Cela fait partie de son délire interne. Il a un imaginaire débordant,
capable de tordre toutes choses plus sûrement qu'un athlète tord une
barre d'acier. Le temps est élastique, de même que les
raccourcis pour construire une excuse. Il pourra chaque
fois vous proposer une explication pour son retard. Il lui semblera
parfaitement naturel d'être en retard. Si vous lui faites remarquer
qu'il est systématiquement en retard et que cela commence à bien faire,
il ne comprendra pas où est votre problème. Il vous a donné chaque fois
une explication "valable" à son retard... Il n'a aucune perception du
fait qu'il y a un défaut de prévoyance de sa part. Il ne connaît pas la
responsabilité.
Certains imposteurs chevronnés exercent leur art de l'explication dans
des sphères élevées. Ils affirment par exemple avoir l'explication de
la création du monde. Ce serait l'oeuvre d'une conscience
supra-naturelle. Cette conscience a édicté des lois que les humains
doivent suivre. L'imposteur vous explique que son rôle est d'en
surveiller l'application (excusez du peu). Une autre forme d'imposteur
ira à l'autre extrême : elle affirme que cette Conscience n'existe pas,
donc que tout est permis. Les gens honnêtes se contentent en général de
dire qu'ils ne savent pas. Ils se contentent humblement d'aller à la
découverte de leurs sentiments, des lois naturelles... Cela demande
beaucoup plus de travail. Ils essayent de comprendre comment la Nature
a forgé l'être humain. Ils en tirent des idées pour construire des nids
douillets et solides, à l'échelle des familles comme à l'échelle des
pays.
Pour un imposteur, tout est "évident et parfaitement logique". Les
complots contre lui, les raisons pour lesquelles ses projets vont
réussir...
"C'est fait exprès !" Quand l'escroc fait une bêtise, quand un de ses
choix tourne mal, il explique que c'est voulu, qu'il y a une raison à
cela. Il lui est impossible d'admettre que les choses ne se conforment
pas à ses rêves, qu'il n'a pas le contrôle ou qu'il ne serait pas
infaillible.
Un escroc considère qu'il a droit à certaines choses. Si par exemple il
a réussi à faire en sorte que votre voiture devienne la sienne, il se
comportera comme si c'était réellement la sienne et que tout est
bien. Il se doit d'avoir une voiture, comme tout le monde. Le fait que
maintenant il en a une est conforme à l'ordre naturel des choses. Vous
n'avez pas l'intention d'aller à l'encontre de l'ordre naturel des
choses ?!
10.
L'interposition, la canalisation
Un jeune enfant peut tendre à s'interposer entre son père et sa mère.
Il ne cherche pas à les séparer mais plutôt à devenir un intermédiaire
indispensable. Il fait la navette de l'un à l'autre. Il essaye d'en
tirer des avantages. Il ne faut pas y voir un comportement
machiavélique. C'est plutôt une démarche instinctive, le début de son
jeu social. Dans les familles équilibrées on joue le jeu de l'enfant,
tout en lui montrant que le dernier mot reste au dialogue direct entre
les parents.
La secte du capitalisme sauvage place des multinationales entre les
peuples et les ressources naturelles. Si la civilisation est évoluée,
les multinationales jouent leur rôle : elles sont des outils au service
des peuples. Elles protègent les ressources naturelles. Si la
civilisation est précaire, il y a imposture : les ressources sont
détruites, les produits livrés à la population sont de piètre qualité
et la pollution est dramatique.
Il en va de même en politique. Dans un pays évolué les politiciens sont
des fonctionnaires qui remplissent leur part du travail commun. Dans un
pays culturellement arriéré, les politiciens bloquent les rouages du
pays. Ils gardent tout entre leurs petites mains. Ils ne redistribuent
qu'au compte-goutte, quand cela présente un intérêt direct pour leur
carrière. C'est la raison pour laquelle la peur et la pauvreté existent
dans des pays qui ont pourtant les ressources et les capacités
scientifiques pour nourrir et loger deux fois voire quatre fois leur
population. Dans ces pays, on peut avoir un sentiment de précarité même
en étant riche. Des personnes très riches volent et corrompent, parce
qu'elles ont le sentiment de ne jamais être assez à l'abri. Il leur
faut toujours plus d'argent et de pouvoir.
Un classique de l'interposition est la faune qui se groupe autour des
grands hommes. Un ami m'expliquait que beaucoup de professeurs
d'université sont des personnes brillantes, qui ne voient aucun
obstacle à partager leur savoir. Le problème vient de la tribu
d'assistants et de secrétaires qui les entourent. J'ai fait les frais
de cela dans le monde des logiciels libres. Certains logiciels libres
sont étranges : ils semblent avoir tout pour être bien, pourtant ils
plantent à la première tentative d'utilisation sérieuse. Vous en venez
à vous poser des questions sur leurs auteurs : "mais enfin, ils n'ont
jamais utilisé le logiciel eux-mêmes ?" Vous essayez d'en discuter avec
eux. Vous vous faites immédiatement rentrer dans le lard, non pas par
les auteurs, mais par un fan de longue date. Il vous dit en substance :
"les auteurs sont des génies, leur travail confine à la fragile extase,
ne les dérangez pas !" Vous essayez de lui expliquer que vous voulez
juste rendre service, faire des suggestions toutes simples pour éviter
les horreurs à l'avenir. Peine perdue. Dans certains cas, les auteurs
comprennent relativement bien ce jeu et les fans ne dominent pas. Ils
ont juste le droit de se rendre utile et de manifester leur
enthousiasme. Dans d'autre cas, les auteurs sont complètement
verrouillés derrière la haie de fans. Ils se font dorloter pendant que
leur logiciel s'écroule. C'est une symbiose négative : les fans
acquièrent une identité grâce à leur demi-dieux et lesdits demi-dieux
se prélassent dans un petit olympe. Vous retrouvez cela aussi dans les
administrations. Un bon chef de service fait faire le travail
nécessaire à ses subordonnés. Quand le chef de service manque de
personnalité, il se fait lentement supplanter. Le service devient une
sorte de terrasse où on papote à longueur de journées, en disant
beaucoup
de bien du chef. Il vous est décrit comme une personne exceptionnelle,
qu'il ne faut surtout pas déranger. Pas à pas, tout s'effondre : on ne
vide plus les corbeilles, on ne répond plus au courrier, on ne décroche
plus le téléphone... Cela commence par une myriade de petits manquement
pour finir par les grosses catastrophes. (Dans la Chine Antique, un
gong se trouvait à l'entrée de la demeure de certains mandarins. Si le
gong sonnait, le mandarin en personne devait accourir et écouter la
personne, fût-elle le plus humble citoyen.)
Un escroc adore vendre à une personne quelque chose qui lui appartenait
déjà. Par exemple si vous avez droit à quelque chose moyennant une
simple formalité administrative, l'escroc vous entraînera dans une
ruelle sombre pour vous murmurer à l'oreille que grâce à lui vous
pourriez peut-être l'obtenir. Cela prendra beaucoup de temps... Cela
présentera bien des difficultés... Il y aura des frais... Mais il est
possible que vous finissiez par l'avoir. Vous lui en serez très
reconnaissant. Dans le même esprit, certains imposteurs-gourous se font
un métier de vous faire découvrir des choses qui sont en vous. Ils y
mettent beaucoup de formes et d'emphase. Ils font en sorte que leur
nom, les symboles qu'ils utilisent, y soient étroitement associés. Les
victimes en pleurent de joie, leur vouent une reconnaissance éternelle
et transmettent cet héritage à leurs enfants.
Un enfant peut être un arrangeur : une sorte de diplomate qui essaye de
mettre tout le monde d'accord, sans vraiment comprendre personne. Il
déforme, il ment, il dit des choses différentes à des personnes
différentes... Il ne cherche pas forcément son intérêt personnel. C'est
l'âge politicien.
Les adultes essayent aussi d'arranger les choses mais ils le font en
essayant de comprendre chacun et en mettant tout le monde au courant de
chaque aspect. Ils veillent à la transparence (glasnost).
Dans une société civilisée on alloue des crédits à des choses qui ne
sont pas immédiatement rentables. On constitue des réserves de
nourriture, on finance le travail des artistes, on fait de la recherche
scientifique, on crée des écoles pour les enfants, on fabrique plus de
médicaments que strictement nécessaire... Dans ces sociétés, la culture
et l'éducation servent aussi à rendre les gens capables de juger des
crédits qu'il faut allouer à ce qui n'est pas immédiatement rentable.
Certains imposteurs se spécialisent dans le fait de faire croire que ce
qu'il proposent mérite des ressources. Suivant le niveau de la société,
plus ou moins d'imposteurs y arriveront, pour des sommes d'argent plus
ou moins grandes. Quand le niveau d'une société baisse, les imposteurs
peuvent réussir à monopoliser une part très importante des ressources
et ainsi dégrader fortement le niveau de vie. Une réaction de la
société consiste parfois à ne plus allouer de crédits aux choses qui ne
sont pas immédiatement rentables. Alors la société meurt lentement,
parce que ces choses n'étaient peut-être pas immédiatement rentables
mais elles étaient vitales à long terme. Par exemple parce qu'elles
permettent
de lutter contre les imposteurs... Apprendre l'Histoire de l'Art semble
ne servir à rien pour un cadre d'entreprise... Essayez de travailler
quelques heures avec un cadre d'entreprise qui n'a pas une formation
artistique et quelques heures avec un qui en a une... vous verrez la
différence.
11. La relativité de
l'imposture
Un imposteur "débutant" ne réfléchit pas comme un imposteur
"professionnel". Un imposteur débutant croit réellement tout ce qu'il
dit. Il se raconte des histoires et veut en faire profiter tout le
monde. Quand il essaye d'emprunter de l'argent à un banquier, il a
d'abord passé des jours à rêver qu'il allait rendre trois fois la somme
empruntée et qu'il ferait une grande fête pour remercier son banquier.
Il est sûr de ne pas être un imposteur (c'est une caractéristique
médicale de l'imposture, tout comme un fou ne se demande pas s'il est
fou). Un imposteur professionnel, au contraire, sait parfaitement ce
qu'il fait. Il sait ce qu'il faut dire à un banquier pour qu'il octroie
un prêt. Il sait qu'il ne remboursera pas l'argent. Un très jeune
enfant est un imposteur débutant forcené. C'est très mignon.
Pour un "vieux", un "jeune" peut être une sorte d'escroc. Le jeune a
plein de bonnes idées. Certaines de ces idées sont intéressantes ou
intelligentes. Mais le jeune ne voit pas plus loin que le bout de son
nez, il est ignorant des conséquences possibles de ses idées. Le vieux
connaît les liens entre les choses. Il sait que si on fait ceci on
risque de déranger cela. Il a de l'expérience. Pour le vieux, le jeune
est un inconscient, un danger public. L'idéal est d'associer
l'inventivité des jeunes à l'expérience des vieux.
Tout est relatif. Prenons une personne irradiée de bien-être. Pour une
personne moins instruite qu'elle, elle sera un dieu. Pour une personne
plus instruites, ses raisons d'être heureuse peuvent au contraire
paraître minables. Certaines personnes avaient le coeur enflé d'extase
lors des discours d'Hitler, pendant que d'autres avaient le dégoût en
bouche. Il en va de même pour la séduction. Une prostituée sans
déontologie peut rendre un jeune homme fou d'amour, tandis qu'un père
de famille voit en elle une comédie, une absence de sentiments et des
MST grouillantes.
12. L'absurde
Dans ses jeux et ses rêves, un enfant est délirant. Il atteindrait la
Lune en chevauchant un bout de bois. Le métier d'un imposteur est de
continuer à délirer de la sorte et de convaincre d'autres personnes.
Supposons qu'un escroc vous invite à démarrer une activité juteuse
avec lui. Imposture oblige, il s'est présenté comme un riche héritier
ou une star quelconque. Il semble disposer d'importants moyens
financiers. Pourtant il vous demande une contribution de départ... Sur
Internet on trouve beaucoup d'entreprises qui agissent de la sorte.
Elles vous proposent un travail très simple et très bien payé. Leur
site vous montre les témoignages de personnes reconnaissantes, vous
parcourez de longs textes d'explications et d'encouragements... Pour
terminer sur une invitation à leur verser 57 $... Ce sont des
soi-disant "frais de dossier" ou "une vérification que vous êtes un
candidat sérieux". La première fois que j'ai parcouru un tel site je
venais de commencer la rédaction du présent livre. Je me suis demandé
un instant si je n'allais pas arrêter d'écrire et adopter le travail
juteux qu'il semblait me proposer. Les auteurs de ces sites réussissent
très bien à vous faire rêver, à vous rendre enthousiaste, à vous
convaincre de la facilité et de la rentabilité de leur proposition. Le
coup de grâce est la petite phrase "il ne reste plus que quelques
places de libres". Cela déclenche un pic d'adrénaline qui vous pousse à
saisir votre carte VISA pour payer. J'avais compris la combine dès le
début, malgré tout j'étais sous le charme. Si j'avais eu une carte VISA
et un peu moins de dignité j'aurais peut-être payé... à tout hasard...
parce que le plaisir de ce rêve valait bien 57 $... Combien de temps
aurais-je plané en me croyant riche, dans l'attente de leur réponse ?
Quelques jours... J'aurais pu rendre quelques amis jaloux en leur
racontant ma bonne fortune...
L'imposture est l'art de la disproportion. Si vous comparez ce que
représente en argent tout ce que vous donnez à l'imposteur et ce qu'il
vous donne en retour, vous constaterez que vous êtes largement perdant.
C'est comme au loto : statistiquement vous ne pouvez que perdre votre
argent au fil du temps. Mais vous ne ferez pas ce calcul. Un imposteur
débutant ne fait pas non plus de calculs. Soit il vous a donné un petit
quelque chose, soit il a intensément rêvé de vous donner un grand
quelque chose. Dans les deux cas il en éprouve une fierté infinie. Fort
de ce mérite ineffable, c'est bien la moindre des choses s'il se sert
en retour...
Un imposteur rêve de défendre la veuve et l'orphelin. Il l'affirme avec
beaucoup d'enthousiasme et d'exaltation. Au final il se vengera de la
veuve et de l'orphelin. Il leur cassera les reins. Ils n'ont pas voulu
jouer à son jeu comme il le rêvait... "Ah les sales gens ! Attendez
vous allez voir !" Pour l'imposteur dépité, les gens ne *veulent* pas
être aidés. Il le sait, il a essayé. Regardez comment on l'a traité en
retour ! Ils méritent d'être punis, volés et exploités ! Les gens
honnêtes partent du principe que la veuve et l'orphelin ont leurs
propres rêves sur la façon de vivre leur vie. Ils leur demanderont
s'ils ont besoin d'être défendus, d'aide ou d'autres chose. Ils leur
demanderont de quoi ils ont besoin pour réaliser leurs rêves.
Eventuellement ils liront des livres pour avoir des idées originales
sur ce qu'on peut proposer à une veuve et un orphelin. L'imposteur est
par définition incapable de tenir compte des émotions et des besoins de
ses victimes. Le même phénomène se passe chez un enfant qui martyrise
un animal. En général au départ l'enfant voulait que l'animal joue avec
lui ou fasse des câlins. L'animal n'en avait pas forcément envie à ce
moment-là. Alors l'enfant essaye de "corriger" l'animal, le forcer à
faire ce dont il rêve. Il le fera d'autant plus que lui-même est
maltraité par ses parents de cette façon. Cela donne encore moins envie
à l'animal de jouer ou de faire des câlins... Cela finit par de la
violence pure. Pour certains enfants la violence est la seule façon
d'interagir avec un animal, la seule façon de communiquer. Quand il
lance des cailloux à l'animal ou le torture, l'animal réagit...
Tu te laisseras attraper par l'imposteur malgré le fait que tu as lu ce
livre.
13. L'innocence
Un jeune enfant joue sans se soucier de gaspiller, sans se préoccuper
de savoir si ce qu'il fait sert à quelque chose ou nuit à quelqu'un. Il
prend ce qu'il a envie de prendre, il va où il a envie d'aller. Il est
naturel. Il joue avec les objets autant qu'avec les êtres vivants, en
toute innocence. C'est en procédant ainsi, de façon désordonnée, qu'il
apprend le monde.
Un enfant de sept ans pris la main dans le sac est innocent. De toutes
ses forces. C'est la magie de l'enfance, donc celle de l'imposteur.
Quoi qu'il ait fait, il est innocent. C'est bien connu : les prisons
sont remplies d'innocents. Une bonne part du travail des
psychothérapeutes qui s'occupent des prisonniers est de leur faire
admettre que ce qu'ils ont fait est inadmissible. Une première étape
peut être de faire se rencontrer la victime et son agresseur. Chez
certains agresseurs, rencontrer leur victime ou sa famille cause un
choc auquel ils ne s'attendaient pas. Ils découvrent une émotion qu'ils
ne connaissaient pas, gênante, oppressante : la culpabilité. On n'en
guérit jamais mais on peut apprendre à vivre avec. On apprend à sentir
qu'elle va se réveiller, plus douloureuse que jamais, si on recommence.
Dans les dictatures on joue sur l'absurde de l'innocence pour
emprisonner une grande quantité de gens réellement innocents.
Non-seulement la population sera aisément convaincue de leur
culpabilité mais en plus les innocents eux-mêmes finissent par
ressentir une profonde culpabilité. C'est un jeu très amusant.
La culpabilité étant un sentiment puissant, certains imposteurs se font
un métier de le mettre à profit. Ils ont inventé le péché originel ou
l'éternelle culpabilité. Ce sont de très bons outils de manipulation.
Cela présente un avantage exquis : comme vos victimes vivent dans la
culpabilité, vous pouvez leur faire faire les choses les plus immondes.
Par exemple les envoyer coloniser un autre pays. Elle ne font plus la
différence entre les vraies raisons de culpabiliser et celles que vous
leur avez inventées... Vous les contrôlez en vous contentant
d'augmenter ou de baisser leur sentiment de culpabilité par des
discours, des punitions, des promesses, des compliments...
L'innocence est l'atout d'un voleur. Un vrai voleur considère que les
choses sont là pour qu'il les prenne. Il est un homme libre dans la
forêt et il cueille les fruits des arbres. Il accepte qu'il puisse y
avoir des difficultés. Il est normal qu'un fruit se trouve sur une
branche un peu inaccessible... Quand il aura trouvé comment atteindre
le fruit il en éprouvera une grande joie et une fierté personnelle.
S'il faut éviter de secouer un nid de guêpes dans l'arbre, le jeu n'en
sera que plus créatif, le puzzle plus amusant. Un voleur qui a réussi à
voler un objet considère que cet objet lui appartient de droit. Il est
conquit de haute lutte. Si les difficultés sont vicieuses, il peut se
fâcher. C'est pour cette raison que certains cambrioleurs détruisent le
contenu des maisons qui ont été trop difficiles à pénétrer (une autre
raison est que certains propriétaires dissimulent des objets de valeur
n'importe-où et qu'il faut donc casser toutes les cachettes possibles).
Imaginez un arbre ensorcelé dont les fruits retournent se percher sur
les branches une fois cueillis... ce n'est plus du jeu, c'est de la
vexation. Dans le même ordre d'idées la police et la justice sont
perçus par le voleur comme des infections qui méritent les pires
invectives. Ceci n'est pas toujours vrai. J'ai rencontré des voleurs
qui témoignent d'un véritable respect pour les policiers et les juges,
même quand ils parlent entre eux (tout en continuant à voler bien sûr).
C'est assez curieux de les entendre parler. On entend des choses comme
: "le juge m'a dit que si mon arme avait été chargée la peine de prison
était doublée. Alors tu vois, je ne charge plus mon arme."
Une amie était une voleuse professionnelle. Elle s'est servie dans les
magasins pendant des années, sans jamais se faire prendre. Elle savait
comment déjouer les systèmes de sécurité électroniques. Son regard
sincère, son allure de grande dame, lui ont permis de ne jamais être
suspectée. Vers la quarantaine elle a commencé à réfléchir et à
comprendre que c'est mal de voler, que cela nuit à la société. Elle a
culpabilisé. Elle a continué à voler, parce qu'elle avait un train de
vie à assurer. Mais elle avait perdu son innocence. Elle s'est faite
prendre plusieurs fois. Elle a été obligée d'arrêter définitivement.
Ne t'escroque pas toi-même en te servant d'un escroc à cette fin. Une
situation classique consiste à prendre un escroc en pitié. On a mal de
le voir si pauvre, si privé de tout. On se dit que ce serait bien de
partager un peu avec lui, de lui offrir un peu de chaleur et des
vivres. On se fait un plaisir tout chaud en lui ouvrant la porte, pour
se retrouver deux jours plus tard dans un commissariat de police ou
avec un compte en banque fusillé... Faire quelque chose pour un escroc,
c'est comme essayer de libérer un animal sauvage pris dans un piège. Il
va mordre. C'est son instinct, il est comme ça. Vous pouvez passer des
heures à expliquer et démontrer à l'escroc tout ce qu'il a à gagner à
simplement prendre ce que vous lui donnez. Vous pouvez lui expliquer
tout ce qu'il a à perdre à vous faire un enfant dans le dos. Non
seulement il vous mordra mais il risque de le faire en se servant des
choses que vous lui avez expliquées. On n'ose plus aider personne... Il
faut un niveau spirituel élevé, beaucoup de psychologie, pour être
capable de continuer à aider son prochain.
14. La camaraderie
Vous êtes le grand copain de l'imposteur ! Il vous l'affirme à grands
gestes et grandes envolées de voix. N'est-ce pas délicieux de revivre
l'esprit de camaraderie de votre enfance ? L'attitude inverse peut tout
autant être le chef d'un imposteur : une personne très froide et
distante. Les personnes adultes ne tombent en général dans aucun de ces
deux extrêmes. Elles se contentent d'essayer de comprendre comment vous
allez, ce qui vous serait profitable...
Dans le cadre de votre franche camaraderie, l'imposteur vous raconte sa
vie ou des passages de celle-ci. Il a confiance en vous ! Ses
nombreuses "relations" y jouent un rôle important. Soit son enfance a
été tragique, soit elle était dorée. Rarement entre les deux ou alors
exactement entre les deux.
Au fil des conversations, l'imposteur se découvre des tas de points
communs avec vous. Régulièrement il vous demande de lui expliquer vos
idées en détail. Elles semblent le passionner. Ce qu'il pourrait
entreprendre avec vous est exactement le genre de choses que vous
rêviez de faire ! Il y a une condition : il faudra utiliser ses
méthodes... Si vous réfléchissez, vous vous rendrez compte que ce qu'il
propose et impose n'a en réalité aucun rapport avec vos goûts ou vos
préoccupations.
L'imposteur vous rend de petits services et vous en demande de temps à
autre. C'est chose normale entre amis... En réfléchissant un peu, vous
vous rendrez compte qu'il orchestre cet échange avec une étrange
rigueur.
Il vous a bien spécifié : "entre nous deux, pas de cachotteries !"
Qui dit camaraderie, dit compromission. De vrais camarades sont
solidaires ! Pour forcer ce lien "d'amitié" un imposteur a des trucs.
Il vous initie à des petites illégalités : documents antidatés,
manipulations bizarres de comptes en banque, signatures de documents,
travail au noir... Ces méthodes sont très prisées par les "protecteurs"
des prostituées. Dès qu'une prostituée s'est mise hors la loi pour une
broutille, elle n'ose plus dénoncer son "protecteur" à la police...
C'est la raison pour laquelle dans certains pays une prostituée qui
dénonce un maquereau peut être pardonnée de délits mineurs. Dans le
même esprit, quand l'imposteur et vous divorcerez, il détiendra de
nombreux documents signés par vous, attestant de ce que vous lui devez.
Vous, n'aurez probablement aucun document de lui...
Quand deux enfants sont interpellés par un adulte, ils sont rarement
solidaires. Par peur de déplaire, un enfant préfère accuser son frère
ou son ami. L'un des deux pointera l'autre du doigt. Ce dernier
dressera son doigt une fraction de seconde plus tard. Si vous accusez
un imposteur, il contre-attaquera en vous collant un procès sur le dos.
Il vous accusera de ce que précisément vous lui reprochez. On retrouve
ce comportement même entre des multinationales (a l'inverse, quand
elles s'entendent entre elles, ce n'est pas toujours au bénéfice de
l'humanité...) L'imposteur est par définition un mauvais camarade. Il
n'ira pas en prison. Vous irez à sa place. Dans la mafia la chose est
connue et organisée. Les parrains en bas de la hiérarchie savent qu'en
cas de problème ils iront en prison pour protéger leurs supérieurs.
S'ils font leur peine de prison sans broncher, ils seront protégés et
récompensés. S'ils parlent, ils seront exécutés.
L'imposteur vous parle des "bonnes blagues" qu'il fait aux autres. Cela
peut vous donner l'impression que vous ne faites pas partie des
"autres", que vous êtes à l'abri. Il n'en est rien. Il est en train de
vous "assouplir". Il vous fait entrer dans sa sphère. Il occupe le
centre de la sphère et vous la périphérie. S'il le juge nécessaire, il
vous appliquera les "bonnes blagues" sans sourciller. Après tout, il
vous avait prévenu... Il s'est simplement montré plus rapide ou plus
efficace que vous... Si vous êtes plus intelligent et plus cultivé que
lui, vous comprendrez que sa sphère est contenue dans une sphère plus
vaste. Vous pourrez réussir à occuper le centre de cette sphère et la
petite sphère de l'imposteur sera maintenant dans votre périphérie. (La
sphère la plus grande est l'honnêteté.)
"Que celui qui n'a jamais péché me jette la première pierre !"
L'imposteur use et abuse de cette expression. Un adolescent de mes
connaissances échange fréquemment des DVD pirates. J'ai essayé de lui
expliquer que c'est mal. Il me rit au nez. Je l'amuse beaucoup. En
particulier parce que je possède moi-même un DVD pirate. Un seul. Il me
fait donc chaque fois remarquer que moi aussi je fais du piratage. Je
lui explique que ce n'est pas comparable. Je ne possède même pas ce DVD
pour le regarder mais parce qu'il présente un intérêt technique. J'ai
une fois dans ma vie souscrit au piratage, tandis que lui le fait deux
ou trois fois par semaine. Il ne voit pas la différence. Il ne comprend
aucune de mes explications, il en est intellectuellement incapable. Ni
ses parents, ni l'école ne l'ont préparé à l'honnêteté. Le seul
événement qui semble l'avoir touché est le jour où avec un clin d'oeil
il m'a tendu un DVD pirate. Ce DVD contenait un film que j'avais très
envie de voir. De façon spontanée j'ai manifesté mon dégoût pour cet
objet. Il semble alors avoir "senti" qu'il y a quelque chose au-delà
des considérations de sa petite vie, qu'il existe des émotions
auxquelles il n'a pas encore accès.
Quand les conflits avec l'imposteur commencent, il mettra le moindre de
tes torts en exergue. Il y a toujours bien des broutilles à reprocher à
quelqu'un... Il les martèlera de la voix et "démontrera" qu'elles sont
au moins aussi graves que ce qu'on lui reproche. Il sera
particulièrement sadique en ce qui concerne les broutilles que tu as
faites par amitié pour lui.
La confiance est un élément fondamental des escroqueries. Il existe un
mécanisme chimique dans le cerveau, qui nous pousse à faire confiance
aux personnes qui nous font confiance. C'est ainsi que ce forment les
groupes, les associations... Un imposteur commencera donc par nous
donner l'impression qu'il nous fait confiance. Il nous fera confiance
pour une petite somme d'argent, il fera semblant de nous faire
confiance pour une grande somme d'argent... Quand un directeur requin
s'adresse à ses investisseurs, il leur dit qu'il a confaince en eux, en
leurs idées, en leurs aspirations... Les mails d'ammorce de trafic
d'argent disent nous faire confiance pour des sommes de plusieurs
millions d'euros...
"Je ne te ferai jamais du mal ! Mais il faut que tu fasses ce que je
dis..." Ce contresens fonctionne très bien sur les esprits faibles.
L'escroc se présente comme l'ami ultime tout en exigeant la servilité.
Dans certaines religions, Dieu est présenté de cette façon ; il est
bon, compréhensif, généreux... Mais... il y a intérêt à lui obéir,
rigoureusement... sinon... n'essaye même pas d'imaginer ce qui va
t'arriver, c'est pire que le plus horrible que tu pourrais jamais
concevoir. Une partie de ces religions poussent le vice jusqu'à
présenter ce Dieu comme un ami intime, qui vous suit pas à pas.
15. Construire le paradis
Un petit enfant n'a en général pas conscience du fait que sa mère
construit un paradis autour de lui. Elle veille sur lui, elle lui donne
chaleur et attentions... Il n'a pas conscience du temps qui passe. Un
peu plus âgé, cet enfant peut éprouver le désir très fort d'offrir le
paradis à sa maman. Il la rêve immortelle, il pourfendra ceux qui lui
veulent du mal... Beaucoup d'imposteurs en font un délire magnifique.
Ils veulent offrir le paradis, à vous ou à l'humanité entière.
La vie est difficile. Pour avoir à manger, se loger, avoir des amis,
construire des choses... il faut faire des efforts. Il faut travailler,
il faut avoir de l'expérience et de l'éducation, il faut savoir se
tenir à des règles... L'imposteur vous fait croire qu'il est possible
de contourner ces obligations. Il détient la clé pour retourner au
paradis perdu. Là, tout est gratuit, à portée de main, sans plus devoir
se brimer de considérations morales. Cette "vision" de l'imposteur vous
fascine, elle vous attire. Il vous propose ce que vous désirez le plus
intensément. L'imposteur, lui, est déjà au paradis : grâce à l'argent
qu'il vous prend ou simplement parce que vous le suivez. Il n'est plus
seul.
Tout être humain a la capacité de repérer les bonnes combines, de
s'emballer pour les avantages d'une nouvelle idée. C'est un fondement
de l'humanité, un moteur essentiel de la survie. Le travail de
l'imposteur est de stimuler ce réflexe chez ses victimes : faire croire
qu'il propose une aubaine. Par réaction, certains apprennent à refuser
toute nouveauté. Cela les protège des imposteurs... et fait d'eux des
imposteurs quand ils refusent de bonnes idées.
L'escroc propose des bénéfices mirobolants. Sur une discrète feuille de
papier ou à grands gestes il démontre que votre mise de départ vous
sera rendue multipliée par cent. Bientôt vous serez riches ! Vous
voyagerez en jet privé et vous dînerez avec les stars. Une variante :
le temps que vous avez investi vous sera rendu par la vie éternelle au
côté des extraterrestres. Chez les gens sérieux, les bénéfices sont en
général assez faibles. Il s'agit de 10%, maximum 100% de la mise de
départ... Le monde moderne n'a réussi qu'à doubler l'espérance de vie
des hommes... Pourtant, des propositions mirobolantes mais réalistes,
cela existe. On n'ose pas s'investir dans ces propositions justement
parce qu'elles sont mirobolantes. Elles font craindre que ce sont des
escroqueries. En informatique, par exemple : le niveau de performance
actuel des ordinateurs domestiques était déjà disponible il y a dix
ans. Ce, pour un même prix, une meilleure fiabilité et un usage
beaucoup plus agréable (les ordinateurs Acorn Archimedes). Presque
personne n'a osé adopter ces nouvelles technologies, par peur. Les
fabricants ont été obligés d'implémenter les progrès lentement, pas à
pas, en déployant des trésors de diplomatie. Ils ont été obligés de
faire payer aux clients deux à dix fois le prix en leur vendant
régulièrement un nouvel ordinateur. Les gens disent que les fabricants
d'ordinateurs sont des escrocs, qu'ils les obligent à acheter tout le
temps de nouvelles machines et que ces machines sont bancales. On peut
peut-être dire que ce sont les plus escrocs des fabricants qui ont
survécu. Les responsables de cette escroquerie sont les clients. On
leur avait servi de bons ordinateurs sur un plateau ; ils n'en ont pas
voulu.
Un escroc débutant s'attaquera surtout aux personnes pour lesquelles il
a de la sympathie, parce qu'il les inclut dans ses rêves. Il veut leur
donner le paradis. Un escroc professionnel, au contraire, conscient de
son métier, épargnera tout désagrément aux personnes qu'il aime. On est
relativement en sécurité sous l'aile d'un escroc professionnel... Pour
être réellement fiable, une personne doit être capable d'être un escroc
mais avoir pris l'humanité entière sous son aile.
Tout comme la mère d'un enfant est l'univers entier pour lui, un
imposteur peut vous considérer comme étant aussi important que le
système entier. Il vous confond avec l'état ou même avec Dieu. Il
attend tout de vous. Par exemple il va considérer tout naturellement
que vous êtes à même de rembourser les "dettes" que le système a à son
égard. Si la police a confisqué sa voiture parce qu'il roulait sans
permis de conduire, il vous expliquera qu'il prend votre voiture et
qu'ainsi vous êtes quittes... Vous avez l'obligeance de bien vouloir
reconstituer son paradis.
L'imposteur pense le monde. Il l'imagine tel qu'il devrait être (un
paradis). Son esprit est un moule à réaliser ce rêve. Il passe sa vie à
manipuler les gens autour de lui, à les caresser, séduire ou menacer,
pour que pas à pas tout devienne comme il le désire. Parfois il ne doit
même rien dire ni faire. Il suffit qu'il pense avec force et conviction
ce qu'il veut. Par empathie quelqu'un se chargera de le lui donner.
Certes l'humanité a besoin de personnes qui rêvent le futur, qui
imaginent et organisent des ordres des choses. On a besoin de fermiers,
de pères abbés, de patrons d'industrie... Le problème de l'imposteur
est qu'il voit le monde entier comme un gigantesque entonnoir gravitant
autour de sa personne. Tout doit prendre le chemin de sa
bouche, de son petit confort. Chacun est prié de se réjouir de la place
qu'il lui attribue dans son système solaire. Chez une de mes
connaissances cela se traduit de façon comique. Si je lui parle d'une
dépense que je viens de faire, il m'en demandera le montant. Dès que je
le lui ai dit, il me regarde d'un air désolé et m'explique tout ce
qu'il aurait pu faire avec cet argent. Au début je ne pouvais pas
m'empêcher de ressentir un sentiment de culpabilité. Cela me donnait
une envie irrépressible de lui donner quelque chose en compensation,
d'un montant équivalent. Aujourd'hui j'en ris. Je le considère comme un
handicapé.
L'imposteur adhère souvent à l'un ou l'autre courant philosophique
populiste. Par exemple ces lectures pour adolescents qui expliquent
qu'il faut se fixer un objectif dans la vie et s'y tenir, que l'homme
supérieur à un rêve et qu'il le réalisera... Cela peut être "Mein
Kampf", qui se proposait de construire le paradis pour la race
germanique. N'essayez pas de lui démontrer que son "objectif" serait
une catastrophe immédiate s'il se réalisait. Il vous écoutera avec
attention s'il a besoin de vous pour faire ce qu'il veut. Tout ce
que vous direz glissera sur lui comme la pluie sur un canard. Quand il
aura fait ce qu'il voulait et que la catastrophe sera arrivée, il dira
que le monde est injuste. C'est peut-être la raison pour laquelle
Hitler a ordonné la destruction de tous les dépôts de nourriture en
Allemagne, quand la défaite allemande est devenue inéluctable. Il
voulait réduire le peuple allemand à la famine et à la mort.
L'espoir est la source et le remède de l'imposture. L'espoir fait rêver
un imposteur débutant. Le désespoir en fera un imposteur professionnel
qui considère que voler est la seule solution. Pour qu'un imposteur
débutant ne devienne pas un professionnel mais une personne sérieuse,
il faut qu'il puisse garder l'espoir. Il faut qu'il ait appris un
métier, qu'il connaisse les solutions aux problèmes de base de
l'existence, qu'il puisse avoir confiance dans le gouvernement de son
pays, qu'il sache communiquer avec son prochain et avec lui-même...
S'il comprend que le paradis est à sa portée par des moyens honnêtes,
il est sauvé.
D'après certains courants philosophiques, le passage de l'humanité au
paradis aura lieu lors de la fin du monde. Les imposteurs prédisent
donc la fin du monde. Plus modestement, ils prédisent la fin d'un pays
ou d'une entreprise, voire la fin d'une famille ou simplement la fin
d'une personne. Je ne comprend pas toujours très bien cette attitude
chez un imposteur. Elle n'a probablement pas de justification
rationnelle. Elle n'est que l'expression de ses angoisses. Une chose
est sûre : l'escroc sait profiter de sa fin du monde pour exercer son
métier. Quand un arbre meurt, des insectes forent son écorce pour s'y
installer et manger l'arbre de l'intérieur. C'est une bonne image de ce
que fait l'imposteur. Si "l'arbre" est sain, il prétendra qu'il est
mort ou en passe de l'être. Il peut donc être mangé... La fin du monde
est un outil efficace pour mettre une victime au pas. Comme tout le
monde, la victime a des angoisses. L'imposteur lui explique qu'elles
sont justifiées, "car c'est la fin du monde !" Une personne dépressive
a l'impression quelle est foutue, qu'il n'y a plus de solution à ses
problèmes. L'imposteur ne fait que confirmer ses appréhensions...
Heureusement il est là ! Il va montrer le chemin dans ce monde en
éboulement... vers le paradis... Cela mérite bien une petite
contribution financière... De toute façon vous étiez foutu, à quoi bon
garder votre argent... soyez logiques... Une visite chez votre médecin
traitant pour vous faire prescrire un antidépresseur et une meilleure
alimentation vous reviendra moins cher.
L'escroc a la "pensée magique", comme les jeunes enfants. Il n'y a qu'à
faire "ce qu'il faut" et tout ira bien. Les gouvernements intégristes
ou populistes proposent l'âge d'or sur terre et le paradis aux cieux.
Dans les pays civilisés on sait qu'il est très difficile de bien
gouverner, de faire de bonnes lois. C'est un travail intellectuel
immense, qui demande la connaissance des idées des philosophes et des
prophètes tels que Montesquieux, Confucius, Jésus ou Karl Marx. Leurs
réflexions et leurs points de vue sont essentiels. Les gouvernements
intégristes ou populistes ont au contraire une approche très simple de
la gestion d'un état. Elle tient en une expression : "on va faire ce
qui est bien !" Pour les populistes cela veut dire qu'on va faire "ce
qui est de bon sens". Pour les intégristes cela veut dire appliquer la
loi religieuse à la lettre. Les communistes s'appuient sur les
élucubrations de Lénine. Ni les textes de Lénine, ni la loi religieuse,
ne sont conformes à l'esprit de Karl Marx ou de Jésus. Mais ils ont
l'avantage de pouvoir être compris par des personnes peu cultivées.
Pour une personne éduquée, le communisme ou l'intégrisme font froid
dans le dos. Pour une personne sans éducation, le communisme ou la loi
religieuse ont quelque chose de magique. "On va enfin faire ce qui est
bien !" Elle éprouve une grande frustration quand on lui refuse de
créer un tel état. "Comment ?! On refuse de faire le bien ? C'est
insensé !" Les nazis aimaient se référer à Friedrich
Nietzsche. Toute personne ayant lu Nietzsche vous dira qu'il aurait
vomit plus qu'un autre sur les activités des nazis.
L'espoir du paradis, sa vision imminente proposée par l'imposteur, est
un bien-être contagieux. Les mots ne sont même pas nécessaires. C'est
une atmosphère, une odeur qui vous chauffe... Dans l'argot des
toxicomanes, un "high catcher" est une personne qui ne prend pas de
drogue mais qui fréquente des drogués. Le high catcher s'imprègne de
l'état d'extase, d'excitation ou de bien-être des drogués. Il est
drogué aux drogués drogués. L'imposteur ne prend pas forcément de la
drogue mais son délire le met dans un état d'extase. Son rêve le rend
chaleureux, sûr de lui. Les personnes autour de l'escroc reçoivent ce
bien-être, comme des high catchers. Cela peut les rendre dépendants de
l'escroc, comme un héroïnomane peut être dépendant de son dealer.
Un synonyme du paradis est "la paix". L'imposteur veut la paix, cette
paix que la mère donne à son enfant, quoi qu'il ait fait. La
bonne volonté de l'imposteur n'est pas à mettre en doute. Le problème
est que les méthodes qu'il imagine pour atteindre la paix sont...
bizarres. S'il a assez de personnalité pour mettre ses idées à
exécution, pour convaincre d'autres personnes, les conséquences
seront... immondes.
L'imposteur veut votre bonheur plus tard. Certes il vous fait
travailler comme un boeuf... il engloutit vos économies... vous avez
déjà perdu deux doigts d'une main... "C'est pour votre bien !" Grâce à
lui l'âge d'or viendra et vous serez heureux. Peu importent vos
souffrances actuelles et ce que vous perdez. Certains parents
fonctionnent de cette façon. Ils torturent leurs enfants "pour leur
bien". Ils disent que si l'on ne cherche que le bonheur immédiat de
l'enfant, il deviendra gâté, inapte à la vie adulte et donc malheureux.
En soi c'est exact. Le problème est que ces parents passent à l'autre
extrême : ils organisent le malheur de leurs enfants. Ils leur
inventent des objectifs et des punitions. Ils ne s'occupent pas d'eux
en cas de problème. Ils ont une bonne excuse pour imposer leurs
fantasmes à l'enfant et pour refuser leurs responsabilités. Les enfants
issus de ces familles sont souvent détraqués et nuisibles pour la
société, donc malheureux. Les vrais parents s'occupent de leurs enfants
sans leur imposer des choses idiotes. Ils laissent la vie être dure
avec l'enfant et sont là pour l'aider. Ils vivent leur propre vie et
sont un exemple pour leurs enfants.
16. Le mal pour le mal
A un petit enfant on dit "c'est mal !" ou "c'est bien !" On est bien
forcé de simplifier les choses ainsi. Il n'est pas capable de
comprendre les nuances. Mais si un adulte raisonne uniquement en termes
de "bien" et de "mal", il y a un problème. Par définition, un imposteur
veut faire le bien et ceux qui veulent l'en empêcher sont le mal.
L'autre extrême est moins fréquent mais est tout autant une imposture :
certaines personnes se considèrent comme le mal absolu. Une amie d'un
ami se sentait responsable de la chute des avions, des inondations...
Elle s'est suicidée.
On peut juger de la maturité d'une religion ou d'un courant
philosophique d'après sa propension à classer les choses en bien ou en
mal. On peut établir un classement des philosophies, des plus
infantiles aux plus matures. En haut de l'édifice on trouve de grands
courants philosophiques. Ils disent un peu tous les mêmes choses ; ils
ne forment presque plus qu'un. En bas, on trouve une myriade de petites
sectes. Elles semblent toutes dire des choses contraires et martèlent
chacune quelques éléments piqués aux religions matures. Elles se
battent entre elles, jusqu'au meurtre. Il est amusant d'observer ces
religions infantiles et d'analyser comment elles bricolent avec le peu
d'éléments qu'elles croient comprendre. Ce travail est utile, parce que
ces religions immatures sont parfois devenues religion d'état ou ont
conditionné une partie de notre histoire. Certaines religions, par
exemple, nous expliquent que Dieu est le bien et le diable est le mal.
Certaines présentent Dieu et Diable comme deux divinités à égalité,
d'autres se veulent monothéistes et expliquent qu'il n'y a qu'un seul
dieu et que le diable est un simple ange (l'ange déchu)... J'apprécie
beaucoup la sagesse de la genèse du monde racontée dans certaines
tribus africaines. Pour eux, Dieu est un être absolu, inaccessible,
dont l'intelligence n'a rien d'humain. Le qualifier "d'être" est même
douteux en soi... Ce dieu unique a créé des sous-entités (souvent
quatre). Une de ces quatre entités a une "forme" et un "esprit" proches
des humains. Elle a des pouvoir surhumains mais elle pense et elle agit
de façons qui ressemblent à ce que pourrait faire un humain. Un esprit
humain pourrait dialoguer avec elle... Cette entité a créé la Terre et
les hommes. Quand on lit les textes des monothéistes occidentaux, on se
rend compte que le dieu qu'ils décrivent est cette entité humanoïde.
Donc ils prient cette entité et non le vrai dieu unique... C'est
peut-être la cause de leurs problèmes... Les gnostiques donnent un
éclairage plus précis. D'après eux, la Terre a été créée par le
démiurge, c'est à dire le diable. Elle est donc le règne du mal. Pour
les gnostiques aussi le démiurge n'est qu'une sous-divinité. Le vrai
dieu, unique et absolu, lui est infiniment supérieur. Nos âmes seraient
d'infimes parcelles de Dieu, que le démiurge a fait tomber sur Terre.
Notre but dans l'existence serait de permettre à notre âme de retourner
à Dieu. D'après les gnostiques, le dieu vénéré par les monothéistes
occidentaux serait donc le diable... Cela pourrait expliquer les
génocides, l'esclavage, les guerres mondiales, la destruction des
écosystèmes et le mépris que nous vouent les autres peuples...
Pour une personne immature, on fait le mal parce qu'on a le mal en soi.
Certains diront que le diable contrôle la personne, d'autres qu'elle a
un contrat avec lui... Certains diront que la personne est consentante
voire jouissivement volontaire, d'autres diront qu'elle est victime
d'un ange déchu et imposteur, qui promet des miracles et soulève des
ouragans de souffrance. On dira que la personne est aveuglée ou que ses
pulsions sont exacerbées... Le diable est "le corrupteur" !
Personnellement je ne crois pas au mal pour le mal. Pour autant que je
puisse en juger, je ne connais aucun cas d'une personne ayant fait le
mal dans le but unique de faire le mal. Il y a toujours une volonté de
faire le bien. L'enfer est pavé de bonnes intentions... Que l'on ai
conscience de faire du mal ou non, le but est toujours de faire le
bien. Si vous torturez une personne par vengeance, vous percevez cette
vengeance comme étant une bonne chose... Si vous cédez à une pulsion
"démoniaque" qui vous pousse à voler ou à violer, vous croyez sur le
moment que ce que vous faites est bien, nécessaire... Ces actes ne sont
pas téléguidés ou influencés par une entité qui voudrait faire le mal.
Il n'y a qu'une intention de faire le bien et de grosses erreurs. (Une
de ces erreurs et précisément de croire à l'existence du diable. Les
atrocités commises au nom de cette superstition parcellent l'histoire
européenne...)
La seule personne que j'ai entendue exprimer la volonté de faire le mal
pour le mal est un adolescent de treize ans. Il disait explicitement
chercher un moyen de détruire la planète entière. Le mal était sa
religion. Tout argument que je lui opposais impliquant le bien le
faisait rire. Cela peut paraître effrayant, en réalité ce n'était
qu'une étape initiatique. Se focaliser sur le mal est une très bonne
chose. Cela lui permettait par exemple de remettre en question les
arguments boy-scouts de notre société hypocrite. Il développait son
esprit critique. Il est devenu un garçon charmant : à l'écoute des
autres et d'une extrême serviabilité. Sa compétence en matière de mal
fait de lui une personne efficace pour le bien.
Un autre cas de mes amis mérite d'être mentionné. Sa "religion" est que
le mal imprègne l'univers. Tout acte malheureux est posé dans
l'intention délibérée de faire le mal... Toute bêtise pouvant être
faite, sera faite un jour, y compris la propagation de virus mortels et
une guerre thermonucléaire généralisée... Ce grand gamin est lui-même
pourtant tout à fait adorable. Si je lui fais les gros yeux il se
décompose en une flaque de bonté pure. Je l'ai vu faire de longs
efforts pour venir en aide à des personnes. Notez qu'en ce ce qui
concerne le virus mortel il a raison : le SIDA est semble-t-il le
résultat d'une manipulation de laboratoire malencontreuse. On a utilisé
du sang de chimpanzés contaminés pour préparer des vaccins, que l'on a
ensuite inoculés à des humains. Il s'agit d'une erreur ; il n'y avait
pas d'intention délibérée. Certes il existe des cas de maladies
inoculées à dessein, par exemple pour exterminer des populations
indigènes et disposer de leurs terres. Il faut malgré tout y voir des
intentions de faire le bien. Cela montre simplement jusqu'à quelles
extrémités peuvent aller des esprits humains immatures.
En toute généralité je dirais que les deux personnes mentionnées
ci-dessus, l'adolescent et cet ami, ont atteint un âge mental de treize
ans. C'est l'âge où on peut voir le mal en face. Si on atteint cet âge
mental on ne peut plus devenir un imposteur. Pour comprendre les
esprits immatures il faut étudier la façon dont ils vivent la notion du
mal, comment leur bagage culturel peut les influencer dans leur délire.
Par exemple certains bourgeois sont intéressants. Quand ils doivent
prendre une décision, on dirait que pour eux le bon choix est celui qui
fait le plus de mal aux autres. On les a élevés dans la croyance du
"manger ou être mangé". Ils croient s'élever en écrasant les autres.
Une autre situation, assez fréquente, est une personne qui fait le mal
pour essayer de se persuader qu'elle eu raison de faire le mal
auparavant. Elle croit qu'elle souffrira moins ainsi, plutôt que
d'admettre qu'elle a eu tort et changer de mode de vie.
Par définition, un imposteur veut faire le bien. Si vous semblez
réussir à démontrer qu'il allait faire quelque chose de mal, il vous
répondra en toute sincérité que ce n'est pas ce qu'il voulait faire. Il
est une girouette dirigée vers le bien absolu. Ce phénomène est
"admirable" quand il s'agit des adeptes d'une secte. Leur dogme est que
leur dieu ou leur gourou fait le bien. Si vous pouvez démontrer qu'une
chose est mal, alors par définition ce n'est pas ce que leur dieu ou
leur gourou a voulu dire ou faire... C'est un peu comme essayer de
prendre un insecte dans sa main. Où que vous placiez vos doigts, il se
contente de prendre la direction opposée.
Un imposteur adore exprimer que le mal est en toi. Chacun peut faire
des erreurs ou de mauvais choix mais d'après l'imposteur il y a
vraiment quelque chose de fondamentalement mauvais en toi. Il peut le
dire de façon directe ou de façon détournée. Ce truc est par exemple
utilisé par les parents maltraitants. J'ai vu des parents qui avaient
passé leur enfant à tabac plusieurs fois, qui ne lui donnaient pas à
manger deux jours par semaine, qui ne le laissaient dormir que quelques
heures par nuit avant d'aller à l'école, qui fouillaient et
commentaient tout ce qui le concernait... Cet enfant est devenu
asocial, disons même un peu détraqué. Le commentaire final de ses
parents : "on a vraiment tout essayé pour toi. Il n'y a rien à faire,
tu es comme ça, un incapable..." Ils ont ajouté : "nous t'avons donné
une éducation trop permissive... Nous aurions dû un peu plus te serrer
la vis..." Ils sont de bon parents et il est vraiment malheureux qu'un
enfant raté soit né dans leur famille... Parfois la victime comprend
que l'imposteur se raconte n'importe quoi pour faire joli et qu'il ne
faut pas trop y prêter attention. Si la victime croit le verdict de
l'imposteur, les dégâts peuvent être sérieux. Il peut être très
difficile pour des personnes extérieures de comprendre ce système. Les
parents, pour reprendre cet exemple, peuvent se montrer absolument
charmants en public. Ils peuvent tenir de longues conversations sur la
pédagogie, l'amour des enfants... Une amie m'a raconté que son père
l'appelait "pourriture" et qu'il faisait tout ce qui était possible
pour rendre la vie dure à la maison. Vers la fin de l'adolescence elle
a osé en parler au médecin de famille. Il a été choqué. Il lui a
répondu qu'il connaissait son père et que c'est un monsieur très bien.
Ce médecin était sincère. Il n'essayait pas de maquiller une chose
sordide, comme cela se fait parfois. Cette réponse a évidemment
augmenté la détresse de mon amie. Un jour, par chance, le père a pété
les plombs en présence du médecin. Il s'est mis à dire et à faire
toutes les horreurs qu'elle avait décrites. A partir de ce moment les
choses ont été mieux. Le médecin a pu faire des choses concrètes, la
plus importante étant sans doute de reconnaître auprès de mon amie que
son père avait un sérieux problème.
On peut se demander ce qui se passe dans la tête d'un escroc quand il
traîne en justice une pauvre mère de famille qu'il vient pourtant
d'escroquer. Il semble fier de lui-même pour l'astuce avec laquelle il
a organisé les choses. Il n'a pas conscience du désespoir de sa
victime. Il la diabolise, lui invente des torts horribles... Certains
escrocs se forgent une véritable philosophie qui leur permet de faire
ces choses. Le mal imprègne l'univers... C'est l'ordre des choses... Y
contrevenir serait faire insulte à Dieu...
Un psychiatre ou un autiste auront tendance à considérer un malfaiteur
comme une machine détraquée. Ils peuvent vous expliquer techniquement
pourquoi un bandit est ainsi ; l'erreur qu'il y a dans ses pensées ou
le dysfonctionnement de ses neurones. Une personne normale peut
ressentir le malfaiteur d'une façon radicalement différente. Pour elle
tout est affaire de sentiments, d'émotions. Elle se dit que pour faire
elle-même ce que le bandit à fait, il faudrait qu'elle ait la volonté
de faire le mal et passer à l'acte. Elle est persuadée que le bandit a
voulu faire le mal, elle peut presque sentir cette volonté de faire le
mal. Elle en conçoit de la haine pour lui. Elle se trompe mais il est
impossible de le lui faire comprendre sans lui donner des cours de
neurologie. Il faut lui faire comprendre comment fonctionne un esprit
handicapé, lui faire admettre que cet esprit n'est pas capable de faire
certaines choses élémentaires.
Pour les égyptiens, le dieux des enfers Seth régnait sur le désert. Le
désert est l'inconnu et la mort, il fait peur. Beaucoup de fables
égyptiennes se déroulent dans le désert, tout comme en Europe elles se
déroulent dans les forêts. Ces fables servent à apprivoiser les choses
inconnues et les peurs qu'elles nous inspirent ; autant ce qui est
horrible dans le monde que ce qui est horrible en nous. Nous pouvons
nous imaginer faire les pires choses dans le désert, même étrangler un
proche... parce que nous n'avons aucune intention d'aller dans le
désert. Il est loin de nous, il est étranger à nous. Nous ne ferions
aucun mal aux personnes avec lesquelles nous vivons. Elles sont notre
Paradis. Pour l'imposteur,
l'enfer est le monde entier à partir d'un centimètre autour de son
cerveau. Ses fables concernent donc le monde entier. Seuls ses rêves
sont le paradis.
17. Le professionnalisme
Les enfants découvrent des "techniques" pour obtenir ce qu'ils veulent.
Tout est bon pour qu'on les emmène au ciné ou qu'on leur offre un
nouveau jouet : gémir, flatter, tenir un propos raisonnable, être
sages... De même, un imposteur développe consciemment ou inconsciemment
des techniques pour "travailler" ses victimes.
Certains imposteurs n'ont qu'une seule technique et attendent que la
victime appropriée passe à leur portée. D'autres disposent d'un
répertoire de techniques auxquelles ils donnent des noms enchanteurs :
"la valise roumaine", "la double vente", "la trappe", "la carambole"...
Les grands maîtres n'ont pas de techniques. Ils sont ouverts au monde,
se renseignent... Ils inventent des techniques sur mesure, suivant les
circonstances et les victimes qui passent à leur portée.
Un bon imposteur est un combattant. Il sait faire usage des ressources
du système. Les lois et les procédures sont ses bouts de ficelles... Il
peut faire preuve d'une inventivité remarquable. Il sait aussi se
battre avec endurance. Pour triompher de lui, il faut jouer sur tout ce
qu'il ne sait pas faire : établir une stratégie à long terme, avoir de
vrais amis et respecter la loi.
On associe l'escroquerie à l'argent ou à la possession de biens. Un
certain type d'imposteur ne possède rien du tout. Il se contente
d'avoir une position de force, des relations ou d'être celui qui dit
aux autres qui ils sont. S'il a besoin de quelque chose, il le fait
savoir. Quelqu'un d'autre, qui a de l'argent, des biens ou de la
main-d'oeuvre, se chargera de le lui procurer avec célérité.
L'imposteur peut ainsi vivre une vie de milliardaire, sans avoir un sou
en poche ni aucun titre de propriété.
Un de mes amis est un vieux monsieur expérimenté, vif et très au fait
de l'âme humaine. Il tient un petit commerce florissant qui a trait aux
choses de l'art. Un jour un homme est entré dans son magasin. Il devait
avoir la trentaine passée, était bien habillé et semblait énervé
quoique poli. Il tenait des papiers de voiture en main. Il a expliqué
qu'il venait d'avoir un accrochage avec une autre voiture. Il devait
payer des frais mais qu'il n'avait qu'un billet de 100 € sur lui. Il
aurait voulu que mon ami lui en donne la monnaie. Homme du monde et
toujours prêt à rendre service à ses pareils, mon ami a aussitôt sortit
la monnaie de 100 € de sa caisse et la lui a tendue. L'homme a posé les
papiers de voiture sur le comptoir, a pris la monnaie et à ouvert sa
veste pour prendre son portefeuille... pour constater qu'il avait
oublié son portefeuille dans sa voiture. Il est donc sorti pour aller
chercher ce portefeuille, en laissant ses papiers de voiture sur la
table. Il avait toujours la monnaie en main... Le lendemain mon ami a
téléphoné au numéro de téléphone mentionné sur les papiers. La jeune
femme au bout du fil lui a expliqué qu'on lui avait volé ces papiers
quelques jours plus tôt...
Une technique d'hypnose utilisée par les imposteurs professionnels est
le "saupoudrage". Cela consiste à capter l'attention de l'auditeur par
des mots ou des concepts qui ont trait à une de ses préoccupations (sa
famille, son hobby, son métier, des problèmes personnels...). Il faut
les répéter sans cesse, les placer dès que possible dans les phrases.
Une fois l'attention de l'auditeur bien captée et focalisée sur ce seul
sujet, l'imposteur pourra faire glisser la conversation vers un autre
sujet et imposer son point de vue. Une technique simple consiste à
intercaler très régulièrement un "oui ?" mi-interrogateur,
mi-autoritaire. On peut aussi dire toutes les quelques phrases le nom
de l'interlocuteur. Une approche plus difficile mais qui donne de bons
résultats consiste à répéter sans cesse des mots différents et des
explications différentes, qui ont toujours trait à un même sujet.
Les imposteurs débutants sont un gibier de choix pour les imposteurs
professionnels. Les petits fauves sont mangés par les grands fauves...
Les petits rêveurs chauds sont manipulés par les grands rêveurs froids.
Une façon de vaincre un imposteur consiste à réussir à l'escroquer à
son tour. Il faut vous montrer plus malin que lui. Plus d'un scénario
de film ou de roman est basé sur ce thème. Prenez garde : si vous
adoptez un comportement d'escroc, même si c'est pour la bonne cause
vous risquez de vous déconsidérer auprès des forces de l'ordre. Vous
risquez de mettre le doigt dans des engrenages difficiles.
On imagine qu'un escroc est riche, le cigare aux lèvres. En réalité la
majorité des escrocs, même professionnels, vivent pauvrement. C'est
comme dans le golf, le jeu d'échecs, le football, la course automobile,
le cinéma ou la peinture. Il y a quelques stars richissimes mais les
autres vivent dans une chambre de bonne et mangent des pâtes blanches.
La majorité des escrocs ne sont pas assez doués pour vivre de leur art.
Leurs victimes potentielles leur rient au nez. On les refuse dans les
entretiens d'embauche. Ils peuvent réussir un beau coup à l'occasion
mais globalement ils dépendent de la charité publique.
Les imposteurs expérimentés connaissent au moins une partie de ce qui
est expliqué dans ce livre. Ils font donc en sorte de ne rien laisser
paraître. Il peut falloir beaucoup de temps pour que leur véritable
nature se révèle. Le Prophète (la Paix sur lui) expliquait que pour
prétendre connaître un homme il faut avoir mangé avec lui, avoir dormi
dans la même chambre et avoir voyagé ensemble.
Beaucoup de notaires sont honnêtes. Il peut leur arriver "d'arranger"
quelque chose mais ce n'est pas au détriment de quelqu'un. Il existe
aussi des notaires radicalement malhonnêtes, qui trouvent naturel de
voler la veuve et l'orphelin. L'escroquerie est leur métier, leur façon
de respirer la vie. Ils ont tous les trucs et savent rester dans une
apparence de légalité. Ils s'arrangent avec des collègues notaires pour
faire acheter des biens d'héritage aux prix les plus bas... Ils
persuadent leurs clients de tout et n'importe quoi... Ils mettent les
gens en situation de détresse, par exemple en retardant au maximum la
remise des déclarations à l'état. Quand le le fisc se fâche et menace
de saisir les biens, il faut vendre à toute vitesse donc au prix le
plus bas et au premier venu (un ami du notaire...).
La "pyramide" est un système d'escroquerie organisée. Chaque personne
dans la pyramide doit recruter de nouveaux adhérents et leur demander
de l'argent. Elle doit reverser une partie de cet argent à la personne
qui l'a recrutée elle-même. Plus on est ancien et élevé dans la
hiérarchie de la pyramide, plus on gagne d'argent. Les nouveaux
arrivants perdent l'argent qu'ils ont payé pour entrer dans le jeu et
en général ne le regagnent jamais. Toutes les sortes de pyramides sont
interdites dans les pays occidentaux, sauf une : le capitalisme
sauvage. On utilise des moyens militaires pour l'imposer aux pays qui
refusent d'adhérer.
Les personnes qui ont un dentiste normal considèrent que c'est une
profession normale. Il peut parfois y avoir des problèmes mais il
suffit d'en parler à son dentiste. Plusieurs amis et moi-même avons
aussi rencontré des escrocs. Un classique chez un tel "dentiste"
consiste à ne pas enlever toute la carie d'une dent. Il fraise la
majeure partie de la carie mais il laisse une petite zone infectée au
fond. Le trou de la carie est rebouché avec un plombage. La petite zone
infectée contient des bactéries, qui vont continuer à manger la dent
sous le plombage. Un peu plus tard il faudra refraiser la dent, faire
un trou plus grand et reboucher. La dent entière finira par être mangée
et il faudra passer à des techniques plus onéreuses : couronne,
reconstitution... Cela rapporte beaucoup d'argent au dentiste ou à son
successeur. Une deuxième méthode consiste à placer le plombage d'une
telle façon qu'il tombe au bout de quelques temps. Les dentistes savent
ce qu'il faut faire pour qu'un plombage tienne des dizaines d'années
mais ils ne le font pas toujours. Là aussi le patient doit passer et
repasser sous la fraise du dentiste et payer. De nombreuses méthodes
existent. Je n'ai pas pu vérifier l'authenticité de toutes : provoquer
des réactions électrolytiques dans la bouche du patient, dévitaliser
des dents saines, persuader le patient de se faire plomber les dents à
titre préventif (expérience personnelle)... Le but est de déclencher
une escalade des soins. Par exemple, une dent dévitalisée ne tient
qu'un certain nombre d'année. On finit par devoir l'enlever. A la place
il faut mettre un bridge ou un implant. Des premiers plombages
"préventifs" jusqu'à la pose des derniers implants, cela peut coûter au
patient le prix d'une voiture. Cela lui coûtera également un prix
considérable en douleur et en problèmes, tout au long de sa vie. Il
peut subir une perte de sensibilité définitive dans une partie de la
mâchoire ou des lèvres, être intoxiqué par le mercure... A la base il
n'avait aucun problème dentaire ou trois fois rien. Tout a été
construit par le dentiste. Pour les personnes qui ont beaucoup de dents
plombées, il existe une solution : les compomères. Ce sont des
"plombages" en substances synthétiques. Les premiers plombages
synthétiques, il y a quarante ans, étaient très fragiles. Un dentiste
m'a dit que les compomères récents sont aussi résistants que les
plombages métalliques traditionnels. Ils ne contiennent pas de métaux
lourds toxiques. En particulier ils ne causent pas de phénomènes
électrolytiques. Ils auraient tous les avantages mais une majorité de
dentistes refusent de les utiliser pour les dents à l'arrière de la
bouche. Les dentistes escrocs considèrent le reste de la population
comme un bétail. Ils discutent entre eux de leurs méthodes et trouvent
cela tout à fait naturel. D'après mes renseignements ils sont
conditionnés à travailler ainsi dès leurs études, par leurs
professeurs. Si un étudiant en dentisterie semble ne pas avoir la
"souplesse d'esprit" nécessaire pour comprendre ce qu'on attend de lui,
il sera écarté des études. Toutes les universités ne fonctionnent pas
ainsi mais cela existe. Un dentiste issu d'une université non-cariée
peut ensuite être "assoupli" par sa famille de dentistes... Un dentiste
m'a un jour tenu un discours pour justifier ce système. D'après lui,
l'état ne rembourse pas assez pour chaque intervention dentaire. Donc
un dentiste ne peut pas faire correctement son travail... Il est obligé
de bâcler et on ne peut pas lui en vouloir s'il faut recommencer le
travail. Ces interventions qu'il faut recommencer sans arrêt coûtent
une fortune à la sécurité sociale. En gros, l'état payerait au final
dix fois ce que devrait coûter une carie, simplement parce qu'il ne
veut pas payer deux fois plus lors du premier plombage... Il est
étrange que les dentistes n'aient jamais fait remarquer cela. J'ai
aussi vu des dentistes "pour les riches", qui facturent très cher leurs
prestations et ne comptent pas trop sur le remboursement de la sécurité
sociale. Ils utilisent pourtant eux aussi les méthodes... Répétons-le :
tous les dentistes ne sont pas des escrocs. Soyez conscients de vos
droits. Renseignez-vous. Plus vous en savez, moins un escroc prendra le
risque de vous mutiler. Essayez toujours d'abord de vous entendre avec
votre dentiste. C'est un être humain, il peut lui arriver de faire une
erreur. Il faut résoudre à l'amiable les simples malentendus. Si vous
sentez que votre dentiste essaye de vous manipuler, défendez-vous. Une
bonne pratique consiste à accumuler des documents et des preuves
matérielles au fil du temps. Beaucoup d'affaires ne donnent rien en
justice faute de preuves solides. Un problème particulier avec les
soins dentaires est qu'il peut être très difficile de prouver quelque
chose. Un autre problème est que la dentisterie est vitale pour la
santé. J'ai plusieurs fois eu le cas d'amis qui avaient été abusés par
un dentiste de façon manifeste mais qui refusaient de porter plainte.
Ils estimaient probable de remporter le procès mais il tremblaient à
l'idée qu'ils devraient ensuite retourner chez le dentiste, même un
autre dentiste. Ils étaient paniqués, comme un petit épicier à Palerme
auquel on suggère de porter plainte contre la mafia qui le rançonne.
"Ils se vengeront..." Sans compter le temps et l'argent que demandent
un procès. Les dentistes véreux savent cela et calculent leurs coups en
fonction. Ils gèrent leur business.
Un ami travaille dans une administration. Il me raconte comment un
escroc a été nommé à la tête de cette administration. C'est une sorte
de gros bébé charmeur. Sa méthode consiste à tout bouleverser. Il
remodèle l'administration de fond en comble. Il est l'homme qui va la
faire entrer dans le 21ème siècle ! Grâce à lui la gestion va devenir
plus efficace, plus rentable... Il a l'appui des politiques. Le service
informatique de cette administration fonctionnait plutôt bien. L'escroc
lance sa boule dans le jeu de quilles : il ordonne que les systèmes
informatiques soient revus. Un des nouveaux logiciels ainsi achetés
coûte plusieurs centaine de milliers d'euros. Ce système est
virtuellement inutilisable. Il est mal conçu et présente des problèmes
graves. Il va causer des pertes et des dommages irréparables. L'escroc
a-t-il touché un pourcentage sur l'achat de ce logiciel ? Pas du tout.
Au contraire : ce logiciel a été choisi par les fonctionnaires de
l'administration eux-mêmes. C'est très démocratique : le système a été
choisi par ceux qui l'utiliseront tous les jours... Le problème est que
ces utilisateurs n'ont jamais été formés à choisir un système logiciel.
On leur a fait des démonstrations de plusieurs produits. Ils ont choisi
celui dont la présentation était la plus colorée. L'escroc laisse
faire. Quel plaisir de rendre le pouvoir au peuple des fonctionnaires,
au détriment des directeurs du service informatique. Pendant que les
changements ont lieu il est inattaquable. Il est normal qu'il y ait des
problèmes et que de grosses sommes d'argent circulent... L'escroc en
profite pour se faire offrir des cadeaux de fonction par
l'administration, en sus de son plantureux salaire. Ces cadeaux sont
parfaitement légaux. Si les politiques étaient compétents ils verraient
tout de suite ce qui se passe. Quand ils sont de passage dans les
bureaux, l'escroc les reçoit avec faste et leur montre son beau visage
confiant. Mon ami m'explique que cet escroc a fait exactement la même
chose lors de son mandat précédent, dans une autre administration. A
son départ il y avait pour des dizaines de millions d'euros de déficit
dans les caisses. L'escroc quittera probablement cette
administration-ci un peu avant que les lézardes ne deviennent trop
visible. On lui fera une grande fête de départ. On louera son admirable
travail. Plus tard, aucune enquête de police ne pourra révéler la
moindre fraude, la moindre malversation. Il n'en a commise aucune. Il
s'est contenté d'instaurer un brouillard, d'occuper les gens, de
charmer les politiques et de toucher son salaire. Il aura détruit une
administration, ruiné des personnes et fait perdre des ressources à
l'état mais il ne lui arrivera rien. Comme le niveau d'éducation dans
le pays est relativement bas, très peu de fonctionnaires sont capables
de comprendre ce qui se passe. Parmi ceux qui comprennent, rares sont
ceux qui mesurent les pertes et les dommages qui vont arriver. Parmi
ces derniers, encore plus rares sont ceux qui pourraient expliquer la
situation à d'autres. Enfin, rarissimes sont ceux qui dénonceront ce
qui se passe. A vrai dire il n'y en a aucun. Chacun tient à son salaire
ou est sous le charme de l'escroc. Mon ami et moi avons réfléchi à
comment dénoncer la situation. Nous n'avons pas trouvé. Les rouages du
pays semblent conçus pour l'épanouissement de ce type d'imposteur.
Dans certaines villes les notables sont à moitié escrocs. Chacun d'eux
te rend service et en même temps t'escroque. Tu seras amené à passer
d'un notable à l'autre. Chacun résout ton problème puis te cause un
nouveau problème, qui te mène à consulter le notable suivant. Par
exemple le garagiste entretient ta voiture mais fait une erreur, ce qui
te fait faire un accident. Tu es blessé. Le médecin te soigne mais fait
une erreur médicale. La compagnie d'assurance refuse de payer pour
l'accident, tu dois donc prendre un avocat. Tu prends aussi un avocat
contre le médecin. Le juge fait durer les procès pendant des années, ce
qui rapporte beaucoup d'argent aux avocats. Tu finis ruiné et dépressif
et tu en meurs. Le notaire prend en charge ta succession mais il vend à
vil prix un de tes biens à un de ses amis. Et ainsi de suite... Aucun
notable en particulier ne t'a ruiné. Aucun en particulier ne t'a tué.
Tous ensemble forment une longue chaîne qui te suce, qui te suce...
Chaque notable que tu contactes se dresse comme un chevalier prêt à te
défendre. En réalité ils se connaissent tous entre eux, ils se
fréquentent de près ou de loin. Dans ces villes il y a beaucoup de
règlements et des tas de petites taxes. Et une pègre dont la police
semble ne jamais venir à bout. Les écoles font beaucoup travailler les
enfants mais ils n'apprennent rien. Quand ils sortent des études, ils
sont très faibles. Ils ne peuvent survivre qu'avec l'appui des
notables. Dans ces villes chacun est à la limite de la survie. On
consomme des quantités énormes d'énergie et de matières premières mais
tout le monde est au bord de la ruine. On est obligé de donner des
hormones aux vaches et des dopants aux cadres. D'autres sortes de
villes existent pourtant. Les notables s'y connaissent aussi mais quand
ils parlent entre eux, c'est pour trouver des solutions aux problèmes
des gens. On y consomme peu d'énergie et de matières premières,
pourtant tout le monde semble vivre comme un milliardaire...
Surveillez votre comptable. Au fil des années j'ai vu les entreprises
de trois amis faire faillite. Dans les trois cas le comptable volait
dans la caisse. Les deux premières faillites sont dues aux vols des
comptables. Dans le troisième cas les vols du comptable n'ont pas causé
la faillite mais ils l'ont rendue plus douloureuse. Ce ne sont pas
forcément des vols simples comme des versements sur un compte
personnel. Dans un des cas, le comptable revendait en sous-main des
factures à des clients. Ces clients ne devaient donc plus payer les
factures. Il n'y a pas de traces de vols dans la comptabilité puisque
la magouille consiste justement à effacer des pièces comptables (on
prétend que c'est impossible mais dans la pratique cela semble facile).
J'ai rencontré un de ces comptables longtemps avant que le problème
n'éclate. C'était un monsieur très propre sur lui. Il avait au moins
une des caractéristiques de l'escroc : le catastrophisme. Il a essayé
de me faire peur avec telle et telle loi, qui risquaient de me mettre
sur la paille, à moins qu'un bon comptable ne prenne l'affaire en main
bien sûr... Ces trois comptables ont fini en prison, ce qui montre que
leur système n'est pas très organisé. Il semblerait que c'est une sorte
de religion des comptables dans ma région. Dès leurs études ils
s'endoctrinent entre eux à procéder ainsi. Ce sont des faibles,
auxquels on donne une ossature néfaste. Ils sont très consciencieux
dans leur méthodes, très techniciens. Ils se limitent à ne voler que ce
qui peut passer inaperçu. Dans les trois cas le problème est apparu
quand l'entreprise a eu un coup dur. Le travail de sape du comptable a
fragilisé l'entreprise et elle ne résiste pas au choc. Dans les trois
cas la justice a fait son travail de façon correcte : avis d'experts et
condamnation du comptable à une peine lourde. Pourquoi ne dénonce-t-on
pas dans les média ce système culturel des comptables ?
Il existe des entreprises pour tout : les aliments, le nettoyage, aller
dans l'Espace, les soins médicaux... Il en existe aussi pour
l'escroquerie. Elles ont pignon sur rue. Leur travail consiste à
inventer des travaux publics. Par exemple : un petit village a un vieux
pont. Ce vieux pont tient toujours mais il est possible de faire croire
qu'il faut en construire un nouveau. L'entreprise démarche d'abord les
élus du village, pour voir s'ils sont "de bonne volonté". Si oui, on
trouve un entrepreneur capable de construire un pont, lui aussi "de
bonne volonté". L'entrepreneur paye une grosse somme d'argent à
l'entreprise, sous un motif quelconque. L'entreprise redistribue une
partie de cet argent aux élus du village et garde le reste pour elle.
Les élus votent la construction du pont et payent l'entrepreneur avec
l'argent du village. On peut voir cela sous un autre angle. Il y a un
magot dans le village : la trésorerie de la marie. Ni les élus, ni
l'entreprise, ni l'entrepreneur ne peuvent toucher à ce magot mais ils
aimeraient bien. Cet argent ne peut être utilisé que pour des choses
qui sont dans l'intérêt commun des habitants du village. Donc on
invente l'histoire du pont. Beaucoup d'argent ira dans la construction
du pont et les escrocs ne pourront s'en partager qu'une partie. La
politique d'un pays se caractérise un peu par la proportion d'argent
qui va dans des choses utiles, la proportion dans des choses inutiles
et la proportion dans la poche des escrocs. Dans certains pays la part
des escrocs est très faible, virtuellement inexistantes. Dans le commun
des démocraties cela va de quelques pourcents à quelques dizaines de
pourcents. Dans les pays sous dictature cela va de nombreuses dizaines
de pourcents à la quasi totalité. J'ai assez souvent entendu des
notables ou des fils de notables expliquer qu'il ne faut pas faire trop
attention à ces histoires de pourcents. Ils trouvent que 10% de pertes
sur les transactions est négligeable voire souhaitable. Je ne suis pas
de leur avis. Prenons comme analogie un moteur de motocyclette. Si vous
prélevez 10% de l'essence qui arrive au carburateur, il est exact que
la motocyclette ne roulera pas beaucoup moins vite ou ne consommera pas
beaucoup plus. Mais ce n'est pas ainsi que les escrocs travaillent.
Primo, ils prélèvent 10% de l'essence mais sans rien changer à
l'arrivée d'air. Donc le mélange air-essence qui arrive dans les
pistons n'est pas adéquat. Le moteur s'use plus vite. Secundo, ils ne
prélèvent pas que de l'essence. Ils prélèvent aussi de l'huile, de
l'électricité sur l'alternateur, ils rognent sur les câble des
freins... Même si les escrocs ne prélèvent que quelques pourcents de
chaque chose, la chute de rendement du moteur sera très supérieure à
10%. Le moteur va s'encrasser, brûler, s'user... en un mot cesser de
fonctionner. La plupart des économies occidentales vivent ainsi :
éternellement à la limite de la panne par strangulation. Dans certains
pays on a le droit de chiffrer la part que les escrocs prélèveront sur
un projet. Cela permet d'être réaliste dans les calculs et de réussir
le projet. Dans d'autres pays c'est un tabou. La conséquence est qu'un
peu tout dans ces pays est boiteux, grippé...
Certains imposteurs professionnels prennent la précaution de ne parler
que de choses invérifiables : des choses qui se passent dans un pays
lointain, sur une autre planète, lors de la vie après la mort... Ils
font rêver leurs victimes à ce qui est "loin".
Au début, l'action parasitaire d'un imposteur est indolore. Comme le
moustique, la puce domestique ou la chauve-souris vampire d'Amérique du
Sud, il injecte un produit sous la peau pour anesthésier les sensations
voire procurer un sentiment d'euphorie. L'imposteur ne s'introduit et
ne prend des choses que là où cela ne fait pas mal, là où il y avait
une porte ouverte. Cela fera d'autant plus mal quand les dégâts
apparaîtront. Tout a été fait pour que tout semble normal, légal. Il
faut parfois faire appel à un avocat ou un comptable très compétent
pour réussir à établir en quoi l'action de l'escroc est contraire à la
loi.
Certains escrocs ont le bon sens de considérer qu'une chose ne leur
appartient réellement que si personne ne vient la réclamer. Si un tel
escroc vous a pris quelque chose, il peut suffire de le lui demander
pour le récupérer. Il vous faut pour cela équilibrer adroitement votre
demande. D'une part il faut lui faire comprendre que vous avez les
moyens de lui causer au moins un peu d'ennuis s'il ne rend pas l'objet.
D'autre part vous ne devez en rien atteindre à son image. Il faut faire
semblant de le respecter, ne pas le blesser et surtout pas devant
témoins. Une bonne façon de réaliser cela est de vous habiller avec
goût, de ne montrer aucune peur et de le remercier pour le service
qu'il vous a rendu en gardant l'objet pour vous. Le plus difficile est
d'éviter l'ironie. Soyez sincère en apparence, tout comme lui. Si cela
se trouve, vous deviendrez même amis.
Beaucoup d'imposteurs sont sujets à la fièvre de l'or. C'est une des
pulsions qui les gouvernent. Devant une masse d'argent un imposteur a
les tripes qui se tordent d'envie. L'essence de l'argent l'imprègne et
le transporte. Il fera n'importe quoi pour que cet argent arrive dans
sa poche. Cela lui causera des problèmes et des d'angoisses plus tard
mais il n'en a cure. Quand les problèmes seront là, il se comportera
comme un petit animal qu'un fermier voudrait tuer d'un coup de bêche.
Il fuira dans des recoins ou essayera de montrer les dents et attaquer.
Pour un homme honnête, une masse d'argent est une chose distincte de
lui. Il peut décider de la prendre, mais seulement si cela ne nuit à
personne. Un travailleur qui touche un salaire a fait pour cela des
choses qui sont utiles à la communauté.
"Il ne faut pas faire affaire avec les primaires, il faut les
exploiter." Cette expression peu humaniste résume la pensée de beaucoup
d'imposteurs. Un primaire veut briller dans l'instant. L'imposteur lui
vend ce qu'il lui faut pour cela : des produits de consommation
inutiles et autres paillettes. En théorie, on est sensé vendre des
choses utiles et de qualité à ses clients. L'imposteur vent tout et
n'importe quoi pour pomper l'argent dont disposent les personnes
primaires. Avec une personne secondaire, par contre, il faut veiller à
faire un échange qui est profitable aux deux parties. Si A échange avec
B un produit X contre un produit Y, il faut que X soit plus profitable
à B qu'il ne l'était à A et il faut que Y soit plus profitable à A
qu'il ne l'était à B. Un imposteur intelligent exploite les primaires
et respecte les secondaires. Une personne honnête respecte les deux.
Certains bourgeois se croient malins en recourant au travail au noir.
Ils font refaire leur maison ou construire un immeuble de cette façon
et se réjouissent des économies et des bénéfices ainsi réalisés. Tous
ceux que je connais et qui ont fait cela l'ont ensuite regretté. Non
parce qu'ils ont été découverts et condamnés par la justice à payer une
amende mais à cause des conséquences indirectes. L'un d'eux a eu un
problème de santé et à perdu son emploi. Il a demandé une aide sociale.
On la lui a refusée parce qu'il possède une deuxième maison qu'il peut
louer. Il lui suffirait de signaler qu'il est toujours en train de
rembourser l'entrepreneur qui a rénové cette maison, que le loyer sert
à payer l'entrepreneur et que donc il n'en profite pas. Il ne peut pas
le faire parce que c'était du travail en noir. Il se retrouve donc
presque dans la misère, forcé de travailler malgré sa maladie
douloureuse. S'il avait déclaré les travaux de l'entrepreneur, la
rénovation de la deuxième maison aurait été moins belle parce qu'il
aurait disposé de moins d'argent. Mais il vivrait actuellement
confortablement. Un deuxième cas est celui d'un industriel qui a bâti
sa fortune dans la restauration. Il a toujours fait un maximum de
choses en noir. L'essentiel de ses activités ne sont pas déclarées. Son
argent n'existe donc pas officiellement. Son rêve est à présent
d'ouvrir un grand restaurant à un endroit privilégié. Les portes se
sont fermées devant son nez. Il a besoin de l'argent des banques pour
son projet, d'un gros emprunt. Les banques refusent, parce que ses
activités officielles sont trop faibles, trop petites par rapport au
projet. S'il avait déclaré ses activités depuis le début, aux yeux des
banques il serait un solide homme d'affaire en qui on peut investir. Il
aurait eu moins d'argent de côté mais tout le monde aurait marché avec
lui. Il est assit sur une fortune mais il ne peut rien en faire. Ses
projets sont irréalisables. Ces deux personnes sont "de petits escrocs
civiques". Ils prennent l'état pour un rabat-joie qui leur prend leur
argent. Ils ne se rendent pas compte que l'état leur rend des services
en échange et que ces services valent largement les sommes en question.
En particulier, l'état assure la valeur de l'argent qui leur reste. Ils
ne s'en rendent pas compte ; ils ne voient pas plus loin que le bout de
leur nez. Un cas cocasse est la famille d'une amie. Ce sont des
bourgeois pur jus. Ils font tout faire chez eux par du travail au noir.
Mon amie est la seule dans cette famille à ne pas avoir un métier
officiel. Elle travaille au noir dans la restauration. Elle se fait
régulièrement tancer par sa famille : "tu n'as pas un vrai métier !"
L'activité de certains imposteurs consiste à mettre leur victime dans
la situation d'être convaincue de devoir les payer. Par exemple ils
persuadent lentement leur victime que d'après certains textes de loi
elle leur doit de l'argent. Il faut enfermer la victime dans un noeud
d'angoisses, l'amener à avoir l'impression que la seule issue est de
payer. L'autre extrême consiste à dorloter la victime, lui faire sentir
combien elle est "merveilleuse". Pour continuer à se faire dorloter,
elle doit payer...
Le harcellement est une imposture couramment pratiquée dans certaines
entreprises. Les directeurs du service du personnel vont jusqu'à
engager des psychologues mercenaires pour "casser" certains employés.
En théorie, la fonction du service du personnel est de veiller au
bien-être des employés et à leur bonne coordination pour l'efficacité
du travail. Le harcellement consiste à faire l'inverse : pourrir la vie
d'un employé par une interminable suite de petites humiliations, de
vexations, d'isolement humain, de stress inutile... On le pousse ainsi
à accepter des conditions de travail dégradantes ou à quitter
l'entreprise sans indemnités. L'employé n'est plus qu'une chose dont on
joue. L'objectif est de le faire vivre dans une souffrance
destructrice. Les employés qui n'accordent pas beaucoup d'importance à
l'entreprise sont en général peu atteints par le harcellement, parce
qu'ils s'en fichent. Les cibles sont plutôt les employés dévoués ou
consciencieux dans leur travail. Le harcellement n'est pas forcément
organisé par la direction. Il peut aussi être le fait d'une équipe qui
prend une personne en grippe. En général la raison en est que cette
personne a des idées plus productives ou est très travailleuse. Elle
dérange les autres. Le harcelleur peut aussi être un pervers ou un
psychotique, que ses délires amènent à décider qu'il peut faire ce
qu'il veut d'une autre personne. Sentir cette autre personne craquer
lui procure une petite jouissance. Le harcellement sexuel est un cas
particulier. Il consiste à imposer à une femme un statut inférieur à
celui des hommes, par exemple en essayant de lui imposer l'idée que ses
attributs féminins sont à la libre disposition des hommes. Les victimes
sont souvent des femmes plus gentilles ou plus attentives que la
moyenne. Le harcellement existe aussi dans les familles. Certains
parents décident que leur enfant doit souffrir et organisent sa
souffrance au jour le jour. Ils inventent des prétextes pour le punir
et pour l'humilier. Si l'enfant essaye de faire plaisir à ses parents
et de se conformer à ce qu'ils semblent exiger, ils monteront
simplement la barre, pour maintenir un niveau constant de souffrance.
Les enfants sensibles seront plus facilement la cible de ces
traitements que les autres. Si le harcellement est un délit en soi et
doit toujours être puni, il est bon de signaler qu'il est souvent
déclenché par un système global. Dans un pays sain, on considère comme
normal qu'une entreprise licencie un employé dont elle n'a plus besoin.
On considère aussi comme normal qu'un employé quitte une entreprise si
son travail ne lui convient plus. Si un employé reste longtemps sans
travail, des assurances et des aides sociales seront là pour lui
permettre de continuer une vie honorable. Le pays est comme une grande
famille et la déchéance d'aucun de ses membres n'est admissible. Dans
les pays peu civilisés, on développe des superstitions et des solutions
de facilité. Par exemple on impose à un employé de garder son emploi.
On justifie cela par des considérations primaires telles que : "il a un
salaire, de quoi se plaint-il ?" S'il quitte cet emploi il n'aura droit
à aucune aide sociale. Il est pourtant évident qu'il a très
probablement une bonne raison de partir. Par exemple parce qu'il se
rend compte que son travail est inutile, qu'il n'apporte rien ni à
l'entreprise ni au pays. Dans le même esprit, on impose aux entreprises
qui veulent licencier un employé de lui payer des indemnités
pharaoniques. C'est une idée politique, digne de la bêtise d'une
dictature, pour d'empêcher les entreprises de licencier. Ces lois
enferment les entreprises et leurs employés dans des sortes de petites
cages virtuelles. Comme pour les rats enfermés dans une cage trop
petite, cela finit en bain de sang. Les cadavres sanguinolents que l'on
retrouve dans la sciure sont le plus souvent ceux des rats les plus
altruistes du groupe. Quand les autorités ne semblent pas pouvoir ou
vouloir intervenir contre une situation de harcellement, il reste
parfois possible de composer avec le harcelleur... En faisant usage de
diplomatie et de psychologie on peut obtenir de bons résultats. Il faut
trouver une parade adaptée à la personne. Parfois cela consiste à
l'écraser d'une façon qu'elle ne comprend pas, parfois cela consiste à
se placer dans une position où elle n'arrive plus à vous écraser...
Parfois, hélas, cela consiste à entrer dans son jeux. Plus rarement,
mais alors c'est un grand succès, il est possible de faire comprendre
la situation à la personne et obtenir une réaction humaine. Quand on
est victime d'un harcellement il ne faut surtout pas rester seul.
Isoler la proie est un fondement du harcellement. Je me souviens avoir
été appelé à l'aide par des amis qui étaient victimes d'un vieux
monsieur. Je me suis contenté de lui parler d'une voix ferme. En
principe je n'avais aucune autorité sur lui ni le moindre moyen de
pression. Mon regard dans le sien et quelques remarques bien placées,
l'affaire était réglée... Il n'a même pas été fâché.
Un ami m'a expliqué un secret de sa réussite. Il est le patron d'un
entreprise florissante. "Au début, j'ai tout fait moi-même dans
l'entreprise. Les achats, les ventes, les démarchages, les réparations
chez les clients, la facturation, même balayer les locaux. Au fil du
temps j'ai engagé des collaborateurs pour faire tout cela. Chacun d'eux
sait que je pourrais faire son travail à sa place. Sans doute ne le
ferais-je pas aussi bien qu'eux... mais je peux le faire. Ils me
respectent pour cela. Je peux les aider et je peux comprendre leurs
problèmes. S'il y avait un malhonnête parmi eux, il sait que je
pourrais comprendre rapidement ce qu'il tenterait." Un patron imposteur
est le contraire. Il ne comprend rien ou trop peu au fonctionnement de
l'entreprise. Il se contente de toujours gronder ou de parader, de tout
le temps caresser ou chercher des moyens de pression. Il ne peut que
perdre son prestige. L'entreprise se fissurera en même temps que lui.
18. Comment
détecter un imposteur ?
Prenez un enfant vraiment insupportable : un petit monstre excité qui
n'en fait qu'à sa tête. Tentez de le raisonner. Expliquez-lui "l'ordre
supérieur de la société". En général il vous écoutera, peut-être même
attentivement. L'instant d'après il recommence à détruire... Il peut
même sembler comme vivifié par votre exposé... Cette situation peut
dégénérer vers la violence. Il faut être compétent pour gérer un enfant
non socialisé. Par exemple il faut savoir que son cerveau n'a
strictement rien capté de ce que vous lui avez expliqué. Cela ne veut
pas dire qu'il est hypocrite. Quand il vous a écouté, il était sincère.
Vous écouter est un réflexe programmé dans son cerveau, tout comme le
réflexe de téter le sein chez un nourrisson. Il a apprécié le fait que
vous lui donnez de l'attention. Il ne fait pas exprès de ne pas
réfléchir à ce que vous lui avez dit. Il se contente de continuer à
vivre ses pulsions et ses idées folles. La première chose à faire est
d'étudier le cadre de vie de l'enfant. Beaucoup d'enfants ont besoin de
plusieurs heures de jeux sportifs par jour. S'ils n'ont pas pu se
défouler en jouant ils deviennent invivables. N'y a-t-il pas dans son
alimentation des éléments comme certains additifs industriels,
notoirement connus pour détraquer le système nerveux des enfants ?
Dispose-t-il tous les jours d'un adulte fiable pour lui parler,
s'occuper de lui ? Une fois ces éléments assurés, dites-vous qu'une
longue rééducation commence. Mettez-vous à sa place : supposons qu'on
vous explique une branche des Mathématiques en une heure puis qu'on
vous donne du papier, un crayon et des problèmes de Maths à résoudre. Y
arriverez-vous ? Non... Si on veut que vous appreniez ces Maths, il
faudra vous donner des cours pendant plusieurs jours, voire plusieurs
mois. Il faudra prendre le temps de vous laisser les découvrir, de
permettre aux mécanismes naturels de votre cerveau d'entrer en
résonance avec eux... Il en va de même avec un enfant à socialiser. Il
faut y aller par petites touches : faire les bonnes remarques aux bons
moments, prendre le temps de lui lire des histoires, lui donner envie
de vous faire plaisir... Un imposteur est un peu dans la même situation
que cet enfant non socialisé. Il ne perçoit pas grand-chose des règles
de la société mais il a des réflexes bien rodés pour paraître une
personne normale.
Si vous faites lire ce texte à un imposteur, il dira qu'il est
excellent. Il en apprécie sincèrement le contenu. En particulier ce
paragraphe-ci.
Les multinationales disposent d'équipes entières de savants pour
étudier les propositions qu'on leur fait. Malgré cela, elles se font
régulièrement gruger. Certaines entreprises recourent aux services
d'illusionnistes de métier pour repérer les escroqueries. D'autres ont
renoncé à découvrir les escroqueries et se basent sur l'expérience
acquises avec leurs partenaires : les faits leurs montrent qui est
fiable et qui ne l'est pas. Autant il peut être impossible de repérer
une escroquerie, autant il peut être aisé de sentir un escroc. Il ne
faut pas regarder ce qui vous est proposé mais la personne qui vous le
propose. Pour être capable de détecter un escroc, il faut d'abord tuer
l'escroc qui est en soi. Il faut travailler sur soi-même pour
comprendre et guérir le rêveur détraqué que l'on est. Quand on est
arrivé à un certain niveau, la présence de cette maladie chez une autre
personne vous saute aux yeux. Tout est dans le regard, les silences...
Certains chefs d'entreprise ont basé leur carrière sur cette aptitude à
distinguer les escrocs. Ils n'ont aucune connaissance en technologies
ou en économie, ni fortune de départ, ni relations... mais ils savent
faire la distinction entre un rêveur sérieux et un rêveur malhonnête.
Comment détecter que le cerveau d'une personne ne fait pas fonctionner
les mécanismes minimum pour être utile à la société ? Ce ne sont pas
des critères sûrs mais on peut parfois repérer un imposteur à des
comportements corollaires de sa mentalité. Prenons le cas d'un escroc
semi-professionnel. Dès qu'il pourrait lui-même être l'objet d'une
escroquerie, même minime, il sue à grandes eaux et demande des preuves
et des justifications à n'en plus finir. Il tremble de rage intérieure
à l'idée d'être lui-même victime d'une escroquerie. A l'inverse, dans
le cas d'un escroc débutant, il ne demande jamais aucune preuve et fait
confiance à tout le monde, aveuglément. Les extrêmes se touchent... Un
escroc professionnel, au contraire, sait afficher un comportement à
l'apparence normale. Il maîtrise son jeu. Sinon ce ne serait pas un
pro... Un autre exemple : le dégoût vis à vis des forces de l'ordre.
Les imposteurs vivent mal leur rapport à la police et à la justice. En
psychiatrie, on dit qu'ils ont un problème avec l'image du père.
Certains imposteurs ne tarissent pas d'injures contre la police et les
juges, les traitant de ripoux, d'idiots, d'empêcheurs de tourner en
rond... Réciproquement, une personne qui pousse le respect de l'ordre
public jusqu'à l'inutile n'est pas non plus fiable. Inconsciemment,
elle attend son heure... Une personne mature sait que la justice n'est
pas parfaite, qu'il existe des ripoux ou des juges d'instruction qui
font de l'excès de zèle... Elle essayera de participer à corriger ces
problèmes chaque fois que c'est possible. Elle sait aussi que la
justice est nécessaire et qu'en général les juges font simplement leur
travail...
Détecter les manoeuvres d'un imposteur sera encore plus difficile s'il
sait que vous êtes sur vos gardes. On peut avoir plus de chances en
observant ses lieutenants. C'est ainsi que je me suis rendu compte du
fait qu'un escroc était en train d'abuser d'une chose que je lui avais
confiée. J'ai rencontré un de ses intimes en rue. En discutant avec
lui, j'ai été étonné du regard amusé avec lequel il me toisait. Il
semblait très fier de lui et me considérait d'un air moqueur. Cela m'a
fait me poser des questions. J'ai vérifié ce que je pouvais vérifier...
et me suis rendu compte de l'arnaque. J'ai immédiatement sévi.
Plusieurs années après je lui ai confié à nouveau cette chose et je
n'ai eu aucun problème. Il était manifestement devenu plus mature.
Lorsqu'il m'a escroqué, il ne l'avait pas planifié. Il avait simplement
cédé à une pulsion trop forte. Si on vous confie une forte somme
d'argent et que vous passez par hasard devant la vitrine du magasin qui
contient ce dont vous rêvez... Si on vous confie une femme et qu'elle
se gonfle soudain d'une envie qui vous rend fou... Une personne mature
a appris à gérer ces pulsions titanesques. Elle n'en est plus victime.
Si la personne est jeune, déséquilibrée ou n'a jamais été confrontée à
ces situations, elle cédera... Quitte à se suicider ensuite. La
personne qui a confié l'argent ou la femme est au minimum coresponsable
de la tragédie. Dans les familles où on sait s'occuper des enfants, on
leur confie des sommes d'argent très tôt. Enfant, on fait sa crise en
explosant 10 € pour une babiole. Si on fait cette crise plus tard, le
nombre de zéros à ajouter à la somme sera en fonction. De même, une
personne qui a manqué de tout pendant l'enfance, voire qui a eu faim, a
de fortes chances d'exploser un jour.
L'imposteur attend un document. Il ne peut rien faire pour toi tant que
ce document n'arrive pas. Quand il sera là, tout va se débloquer... tu
auras plein de choses merveilleuses. Il y a six mois il t'a dit que ce
document arriverait dans deux semaines. Il va arriver, c'est sûr. Il
est en chemin.
L'imposteur fait attendre ses victimes, parfois des années. Tout
traîne, tout est interminable. Par contre s'il a besoin de quelque
chose, il le lui faut *tout de suite*. Il claque des doigts.
L'imposteur se raidit. Au début il se montrait coulant, souple, ouvert,
adaptable, jovial... Au fil du temps il devient plus autoritaire,
exigeant... Quand sa combine est découverte et révélée, il peut devenir
carrément raide. Il campe sur ses idées, il martèle avoir été trahi et
prend le masque de l'indignation. Même sa façon de marcher peut devenir
raide et exprimer la force de son jusqu'au-boutisme "pour obtenir
justice".
Un ami me donne le conseil suivant : il faut laisser parler
l'imposteur. Lors d'une conversation ou d'un interview, si vous
répondez coup pour coup à un imposteur, vous lui permettez de rester
dans les limites de ce qui est politiquement correct. Vous êtes la
barrière qui lui permet de sentir les limites à ne pas dépasser. Si
vous ne le contredites plus, si vous laissez son esprit partir où il
veut, il se mettra rapidement à dire des horreurs. Vous saurez ce que
son esprit considère comme des choses normales et jusqu'où il est prêt
à aller dans ses méthodes. Le journaliste américain Edward R. Murrow a
utilisé cette technique pour montrer à ses compatriotes qui était
réellement le Sénateur Mac Carthy.
Dans ses plans, l'imposteur ne prévoit pas les efforts, le temps et le
travail à investir. Il suffit parfois de faire attention à ce détail
pour détecter un escroc à l'oeuvre. Certains imposteurs acceptent de
travailler au moins un peu, par diplomatie. C'est une raison d'être de
l'économie de marché. Pour garder le tissu économique raisonnablement
sain, il faut obliger les imposteurs à faire un effort pour obtenir ce
qu'ils veulent ; il faut les obliger à payer une somme d'argent pour
chaque chose qu'ils désirent. Tous les gens ne sont pas des imposteurs
mais il y en a tellement qu'on est obligés d'instaurer ce système. Cela
ne dérange pas trop les gens honnêtes. Le niveau d'éducation actuel des
occidentaux étant ce qu'il est, la seule alternative à l'économie de
marché serait la dictature. L'économie de marché est une forme de
dictature, avec le marketing en guise de propagande.
Si un ami sait que la personne avec laquelle tu fais affaire est un
imposteur, il ne te dira rien. Il se sentira déçu que tu fréquentes de
telles personnes. Il te croyait honnête et constate qu'il s'est
trompé... Dans le meilleur des cas, il se dira qu'il vaut mieux que tu
apprennes par toi-même ce qu'est un imposteur. En aucun cas il ne te
mettra en garde.
En cas de procès, l'escroc demande des sommes astronomiques en
dédommagement. Il fait cela pour impressionner mais aussi parce qu'il
n'a pas réellement le sens de l'argent. Comme il n'est pas capable
d'estimer correctement la somme, pour éviter de demander une somme trop
faible il demande une somme trop élevée. Ces sommes démentielles sont
le reflet de ses rêves. Dans ses rêves il gagne de telles sommes. La
justice pourrait lui procurer de l'argent par les dédommagements, il
demande tout naturellement que le jackpot soit à la hauteur de ses
rêves.
Si une personne t'explique trop longuement ce qu'elle doit à une autre
personne, avec trop d'émotions dans la voix, les gestes ou le regard,
méfie-toi...
Certains imposteurs adorent avancer des chiffres. Servez-vous en... Si
par exemple quelqu'un vous affirme qu'un bateau de nourriture suffirait
à alimenter l'Afrique pendant un an, faites un rapide calcul. Supposons
qu'il faut 1 kg de nourriture par jour et par personne. Supposons qu'il
y a 1 milliard d'Africains. 1 kg x 1 milliard de personnes x 365 jours
= 365 millions de tonnes de nourriture. Supposons que cette nourriture
a la densité de l'eau. Elle tient dans un cube d'environ 700 x 700 x
700 mètres. Il est peu probable qu'il existe de bateaux de plus de 500
mètres de long et ils sont beaucoup plus étroits. L'assertion de la
personne est manifestement fausse... Certes les chiffres du calcul
ci-dessus sont faux également. Je les ai estimés "au pif". Je n'ai même
pas été voir sur Internet pour obtenir des données plus rigoureuses.
Mais ces chiffres sont "plausibles". Le résultat du calcul est
peut-être dix fois trop grand ou dix fois trop petit. Comme il est de
l'ordre de mille fois plus grand que ce que la personne affirme, il est
à craindre qu'elle raconte n'importe quoi...
Si une personne vous donne un conseil qui est sensé vous rapporter de
l'argent, si vous sentez qu'en vous donnant ce conseil la personne a
l'impression qu'elle vous donne elle-même cet argent et qu'incidemment
vous lui en êtes redevable, alors cette personne est un imposteur et le
conseil est probablement faux.
19. La toxicomanie
Le lien entre l'imposture et la toxicomanie est étroit. Les meilleures
drogues vous donnent l'illusion de sombrer tout chaud dans les bras
d'une merveilleuse maman. La drogue vous entraîne vers l'imposture
parce qu'elle fausse tout. Elle vous fait croire que tout va bien quand
vous êtes en danger. Réciproquement elle peut vous donner une affreuse
sensation de menace alors que personne ne vous veut du mal. Elle vous
oblige à mentir, à voler... Elle vous permet aussi de vivre votre
imposture : elle calme vos scrupules, elle rend vos rêves plus
délirants... Elle est la vitamine de l'imposture.
Les chamanes amérindiens ou certains artistes consomment des drogues
sans pour autant être des toxicomanes ou des imposteurs. Ils ne
consomment en général pas les mêmes drogues que celles affectionnées
par les imposteurs... Réciproquement, beaucoup d'imposteurs ne
consomment pas la moindre drogue. Cela ne les empêche pas d'avoir un
comportement toxicomane. Ils sécrètent leur propre drogue : leurs
rêves, leurs élans d'enthousiasme... Par exemple : une des plus
puissantes sources de bonheur est le fait de s'occuper d'autrui. Cela
demande un long apprentissage. Il faut s'ouvrir l'esprit, apprendre à
dialoguer, à comprendre et à sentir les besoins des autres... Dans
notre société moderne on n'apprend plus cela. On apprend seulement à
obéir à un chef. Mais l'instinct de s'occuper des autres est toujours
là, donc le besoin. Alors on rêve qu'on s'occupe d'autrui. On rêve
qu'on va épouser Fabienne et lui donner de merveilleux manteaux de
fourrure. On se pâme de délices en imaginant Fabienne toute heureuse en
fourrures. Si Fabienne répond qu'elle ne veut pas porter de peaux de
petits animaux assassinés... Essayez de priver un héroïnomane de sa
seringue, vous apprendrez ce que risque Fabienne.
Un imposteur, même s'il n'absorbe pas de substances, suit des cycles de
bien-être et de mal-être comme un toxicomane. Il faut savoir le
cueillir au moment où il tombe du rêve dans la réalité, quand il n'a
pas encore trouvé de nouvelles excuses pour remonter dans le rêve.
L'imposteur trifouille dans les noeuds de ficelle de façon énervée,
pour en sortir quelques pralines écrasées et jeter le reste à la
poubelle. Une personne éduquée prendra le temps de défaire les noeuds
un à un, ensuite de quoi elle pourra savourer toute la boîte de
pralines. L'imposteur se drogue et se donne du bien-être avant de
commencer le travail, tandis que la personne mature attend le bien-être
du travail lui-même. Dans sa précipitation l'imposteur fait parfois
preuve d'une vive intelligence, supérieure à ce qui suffit à une
personne éduquée. Le résultat n'en sera que plus lamentable. On le
remarque par exemple chez ces enfants surdoués qui ne travaillent pas
leurs cours et réussissent pourtant leurs examens. Cela fonctionne au
début, quand les cours sont simples. Plus tard ils ratent leurs études.
Les enfants moins doués mais qui ont appris à travailler un cours,
réussissent leurs études. Ces enfants surdoués ont souvent des
activités compulsives. Par exemple des jeux vidéo auxquels ils jouent
sans arrêt au lieu d'étudier. Ces jeux sont une drogue pour calmer
l'ennui et l'angoisse des mauvais points à venir. Les parents qui se
contentent d'interdire les jeux vidéo ou la télévision font une bêtise.
L'enfant se trouvera d'autres activités dilatoires, éventuellement plus
renfermées, moins visibles et plus dangereuses encore. Il faut d'abord
apprendre à l'étudiant à étudier. Il faut le prendre par la main et lui
montrer comment on fait. Il faut lui expliquer l'esprit des enseignants
et ce qu'ils attendent de lui. Il faut lui apprendre à communiquer avec
les enfants de sa classe à propos des leçons et des devoirs. Il faut
lui apprendre à lire un cours, à faire des exercices pour se confronter
à la réalité... Il faut lui prouver que ce travail d'étudier est
respecté, estimé et qu'il procure des satisfactions. Il faut lui
prouver qu'il est capable de le faire, qu'il faut juste apprendre à le
faire. Les recommandations qui précèdent concernent les enfants qui
n'ont pas de problèmes particuliers. Il convient de se demander si
l'enfant n'a pas un problème plus technique : un bureau répulsif, une
mauvaise ambiance dans la maison qui empêche la concentration...
L'imposteur adore se dire que c'est la dernière, qu'il ne le fera
qu'une fois. Il s'en sert pour obtenir ce qu'il veut : "c'est juste
pour essayer ! Après j'arrête !" Quel mal y a-t-il à faire une chose
une fois ? Les expériences forment la jeunesse... Il en a tellement
envie, il est tellement sincère... J'ai un jour commis l'erreur de
confier un système informatique à un petit escroc. Il m'a demandé de
lui montrer comment utiliser ce système pour télécharger des morceaux
de musique pirates. Devant mon refus il m'a servi cet argument : "rien
qu'une fois, juste un petit pour voir..." J'ai refusé. Je lui ai
répondu : "zéro fois ! On n'utilise pas mon système informatique pour
cela." Je lui ai aussi expliqué que ces téléchargements pirates
présentaient un risque technique sérieux pour mon installation et
surtout une responsabilité civile pour moi. C'est à moi que la justice
aurait fait des ennuis si la combine était découverte, pas à lui. Je
croyais qu'il avait compris. Je le laissais utiliser un système
informatique performant, gratuitement, presque 24/24 et 7/7, à la seule
condition qu'il respecte le droit élémentaire... Quelques jours plus
tard je me suis rendu compte qu'il y avait un passage effréné de
fichiers dans le système. Il avait déjà téléchargé des centaines de
morceaux de musique pirates. Il était en folie. Je sentais son état
d'esprit comme si j'étais dans sa tête. Chacun de ces morceaux
téléchargés était pour lui une victoire, le kick d'un gibier de plus.
Télécharger le morceau suivant était une question de survie, comme
trouver la poche d'air suivante à happer quand on est sous un lac gelé.
Je lui ai fermé l'accès. Quand je lui ai dit pourquoi, il m'a regardé
de ses grands yeux sincères : "mais c'était juste une fois comme ça,
pour essayer. Après j'arrêtais !" Il fait une vraie crise de manque,
heureusement sans violence.
Si tu as découvert ce qu'un escroc fait, tu t'es peut-être fâché contre
lui et tu l'as chassé de chez toi. Tu as été d'autant plus violent dans
tes reproches que tu le croyais ton ami. Ensuite, tu t'es peut-être mis
à réfléchir. Tu repenses à combien il semblait tenir à toi, combien il
s'intéressait à ce que tu disais. Détrompe-toi : il n'est pas le moins
du monde malheureux. Son petit mode de vie s'est instantanément
réarrangé, comme par magie. Tu n'en fais plus partie, comme si tu
n'avais jamais existé. La vie suit son cours, le vent continue à passer
entre les branches des arbres. L'escroc peut avoir des sentiments mais
pas ceux que tu imagines. Ce qu'il ressent, c'est que tu l'as trahi. Tu
as cassé son rêve... Tu l'as obligé à en recomposer un autre.
L'héroïne est fabuleuse pour les imposteurs : des prostituées qui vous
expliquent qu'elles sont infirmières, des cadavres qui veulent parler
d'égal à égal avec vous... Pour peu que vous ayez affaire à une
personne intelligente, vous serez bluffé à tous les coups. Elle évite
même de trop en faire, parce qu'elle est réellement convaincue d'être
ce qu'elle prétend. L'héroïne gomme toute forme de scrupules et de
remords. Quand je pense aux mois de travail abattus pour terminer ce
livre... aux moments de découragement, à ces douloureux instants de
conscience de mes limites... Une petite ligne d'héro et j'aurais
instantanément eu la sensation d'avoir le génie d'Ernest Hemingway... 5
€ la demi-heure d'Ernest Hemingway. Moins cher qu'une attraction
foraine... Remarquez, Ernest Hemingway était dépressif et s'est
suicidé. J'ai peut-être bien fait de rester moi-même...
Parmi les drogues il y a aussi des médicaments, qui soignent. De même,
des fables ou des rêves peuvent avoir un effet réparateur sur le
mental. On peut se sentir beaucoup mieux après avoir écouté une
histoire racontée avec amour. Elle vous remet des idées en place, elle
apaise... Les grandes civilisations sont riches de tels contes et
légendes. Dans une dictature on veille à ne raconter que des histoires
qui vont dans le sens voulu, pour forcer les guérisons vers une opinion
favorable au dictateur. D'une certaine façon, un imposteur fait de
l'automédication. Il invente ses propres rêves, ses propres histoires
de gloire...
L'escroc a peur. On prend souvent les escrocs pour des personnes
insensibles. Ils peuvent certes être insensibles aux autres êtres
humains mais cette méconnaissance des autres engendre une méfiance
permanente. Ils n'ont pas confiance. Ils vivent en permanence dans
l'angoisse. Certains résolvent ce problème en s'enfermant dans la
drogue que sont leurs rêves délirants. C'est un cercle vicieux de
l'angoisse. D'autres escrocs passent à l'autre extrême : tout le monde
est gentil, tout le monde est bienveillant, tout le monde leur veut du
bien... Ce rêve-là sera forcément déçu un jour ou l'autre et l'escroc
rebasculera dans le premier extrême. J'ai vu un escroc amateur haïr
puis bénir l'humanité à tour de rôle. Il changeait de point de vue tous
les quelques mois en moyenne, au gré des événements.
20. Les dégâts
On considère qu'un escroc est "celui qui réussit à emporter le magot".
La réalité est souvent plus complexe en ce sens que l'escroc n'emporte
qu'une fraction de la somme mise en jeu. Un escroc qui réussit à faire
construire un immeuble inutile n'emportera qu'une commission qui vaut
entre un dixième et un dix-millième de l'argent dépensé dans
l'immeuble. La communauté aura perdu des moyens qui auraient permis de
rénover une centaine d'écoles ou une dizaine d'hôpitaux. L'escroc n'y
aura gagné que le prix d'une villa ou d'un plein d'essence. On peut
mesurer le niveau de maturité d'une population aux arguments qui sont
développés pour parler de ces cas. Certaines personnes considèrent que
ces situations ne sont pas graves parce que l'argent pour construire
l'immeuble aura servi à payer des ouvriers. Cela fait vivre leurs
familles... C'est la civilisation du gaspillage. Ils ne sont pas
capables de voir que l'ont vient de détruire une partie des ressources
du pays, ressources qui auraient dû être investies pour demander aux
mêmes architectes et ouvriers de construire des écoles, des hôpitaux ou
des usines utiles. Les pays qui vivent sur ce mode sont obligés de
compenser en puisant des ressources ailleurs. Ils phagocytent par les
armes ou par les lois d'autres pays, réduisant les habitants de ces
pays à la misère. Ils phagocytent la Nature en détruisant les forêts,
en empoisonnant les cours d'eau...
Dans ce texte il est souvent expliqué que les enfants ont l'esprit d'un
imposteur. C'est parmi les gens âgés que l'on trouve les personnes les
plus sages. L'inverse existe aussi. Certaines personnes âgées ont une
façon malheureuse de devenir séniles (souvent un problème
d'alimentation). Elles ne sont plus capables de comprendre les choses.
Elles prennent peur. Elles perçoivent les idées et les jeunes comme des
menaces. Les jeunes croient que ces personnes comprennent leurs idées
mais les refusent pour nuire. Ils se trompent. Il suffit parfois d'un
seul "vieux" de cette nature dans le conseil d'administration d'une
entreprise pour qu'elle fasse faillite en quelques années. Il noyaute
les rouages, pousse vers le porte des personnes ou les décrédibilise...
Il a ses entrées partout, il a des relations et il en profite. Il se
croit en état de légitime défense et détruit tout.
Un imposteur est toujours fier de son butin. Il aurait pu avoir deux,
dix ou même mille fois plus que ce qu'il a pris s'il avait été honnête.
Il est incapable de voir cela. Si on le lui explique patiemment, il
hoche la tête et dit des choses qui semblent montrer qu'il a compris.
Il va quand même tout casser, faire son escroquerie et partir avec son
petit butin. Les explications lui étaient indifférentes, elles ne le
touchaient pas. Par contre le petit butin devant son nez, cela le
stimulait à fond. Il le voulait, il en rêvait, il en a été tordu
d'envie... S'il a dû détruire des choses pour atteindre son but, il
n'en profitera que d'avantage. Il a besoin de sentir qu'il s'est battu
pour son os à moelle. Il est un grand chasseur, un guerrier vainqueur !
Il exhibe son trophée gagné de haute lutte.
Certains escrocs n'escroquent qu'eux-mêmes. Leur vie durant ils font
des projets fantaisistes, se persuadent de leur bien-fondé et y
engloutissent leur temps et leur argent. D'un point de vue légal il n'y
a rien à leur reprocher. Ils sont coupable et victime en une personne.
Cela n'empêche qu'ils ont dilapidé des ressources qui auraient pu
servir à faire des choses utiles pour la société...
21. L'intelligence
Les jeunes animaux jouent et apprennent ainsi le monde. L'humain est
l'animal qui reste enfant le plus longtemps. Il ne deviendrait même
jamais vraiment adulte, ce qui expliquerait sa fabuleuse faculté
d'adaptation et son esprit jouette. Cette enfance prolongée a de gros
avantages, elle a aussi de gros inconvénients. Nous sommes handicapés
par notre immaturité. La culture et les lois sont là pour compenser,
pour apprendre à vivre notre immaturité et la contenir.
L'imposture joue un rôle vital dans l'intelligence. On ne peut pas
inventer sans "tricher". Pour penser à quelque chose de neuf, il y a
toujours au moins un lieu commun à contourner ou à "trahir". Quand
j'étais enfant, j'écrivais des petits programmes sur les ordinateurs
domestiques de l'époque. Leurs modes d'emploi étaient très bien faits.
Le fonctionnement de chaque commande de programmation était détaillé
soigneusement. En utilisant ces commandes on pouvait écrire des
programmes sages et fort utiles. Pour écrire des programmes vraiment
canons, il fallait tricher. Le génie consistait à penser à utiliser un
commande pour une chose pour laquelle elle n'avait pas été conçue.
J'étais l'hallucinogène de mon ordinateur. Je faisais de ses commandes
ce qu'un poète fait du langage. Un exemple bébête : les smileys. En
français courant, le caractère ":" sert à introduire une explication.
Le caractère "-" sert à mettre une portion de texte en emphase ou à
écrire une soustraction. Le caractère ")" sert à terminer un aparté.
Mettez-les ensemble, vous obtenez un smiley :-). Le smiley est une
sorte d'imposture à l'usage académique de ces caractères... D'une
certaine façon, un inventeur est un imposteur. Il détourne les objets
et les matières de leur usage premier pour construire un bricolage
nouveau. Il les pervertit. Si ensuite il fait preuve d'éducation et de
sérieux, son invention peut devenir un objet sage, profitable à
l'humanité. Ces "impostures en pensée" ne font de mal à personne. Le
fait demeure qu'elles procèdent du même mécanisme cérébral que les
impostures. Elles en partagent bien des aspects : procurer un kick à
leur auteur, scandaliser certaines personnes, causer des catastrophes...
Un escroc adore les règles, les lois, les institutions, la logique...
quand il peut les détourner à son avantage. Les lois et la
jurisprudence sont autant de bâtons dans les roues de ses concurrents
plus honnêtes ou plus responsables. Les subventions d'état sont sa
manne. La main sur le coeur il explique qu'il ne peut pas accorder la
fabrication de médicaments aux pays pauvres car cela violerait la loi
sur les brevets. Violer une loi, vous rendez-vous compte de ce que vous
lui demandez ?
Si un imposteur pouvait être lucide, s'il était capable de calculer la
stratégie qui lui rapporterait le plus d'avantages à long terme... il
se comporterait comme un homme honnête. Mais la vraie honnêteté n'est
pas un calcul. C'est une pulsion, un amour pur d'une certaine chose. On
a envie d'être honnête, on est fier d'avoir été honnête. Cette pulsion
de la probité existe en tous mais elle doit être développée, éduquée.
C'est une plante qu'il faut faire pousser en chaque enfant, une
ouverture d'esprit. L'honnêteté ne s'épanouit donc que dans les
sociétés culturellement évoluées, où on s'occupe correctement des
enfants. L'imposture est une béquille pour survivre dans les sociétés
qui ne peuvent développer l'honnêteté.
L'imposteur connaît les lois mais il leur invente de nouveaux usages.
Par exemple il est interdit de faire des copies des CD-ROM
d'installation des systèmes et logiciels informatiques. Mais il est
généralement autorisé d'en faire une copie "pour usage personnel". Cela
veut dire que vous avez le droit de mettre l'original dans un coffre
fort et d'utiliser une copie pour travailler. Cela ne change rien au
fait qu'il vous est interdit de vendre ou de donner une copie à autrui.
Vous êtes juste autorisé à protéger votre bien et à travailler de façon
plus sûre. J'ai entendu parler un petit escroc qui fait des copies à
tours de bras : "on a le droit de faire des copies pour usage
personnel. Toutes les personnes auxquelles je donne des copies en font
un usage personnel..." C'est pour ce type de raisons qu'existe la
méta-loi "nul n'est sensé ignorer la loi". Elle peut paraître injuste à
priori puisqu'on va condamner des personnes qui ignoraient réellement
une loi. Avec le nombre d'imposteurs qui courent le monde on ne peut
pas faire autrement... (Dans une société civilisée on fait beaucoup
d'efforts pour apprendre les lois à tous. Lors des procès on étudie
s'il est réellement possible qu'une personne ignorait une loi.)
On dit parfois que les gens intelligents sont forcément plus honnêtes.
Je ne partage pas cet avis. Le Christ n'est pas dans le quotient
intellectuel. J'ai vu des gens qui ont des QI exceptionnellement élevés
se comporter comme des prédateurs froids, sans le moindre souci de
faire du mal. Il y a un lien entre escroquerie et intelligence, en ce
sens que le niveau d'intelligence change la façon d'être escroc. Un
escroc peu intelligent sera plutôt un petit bandit ou un homme de main.
A l'opposé, les escrocs surdoués arrivent à ne jamais se faire prendre.
Tout le monde les appelle donc des gens honnêtes... Ils font pourtant
de belles et vraies escroqueries, volent des fortunes et nuisent à des
milliers ou des millions de personnes. Pour ne pas être un escroc, il
faut être capable de percevoir la douleur ou le plaisir d'autrui. Il
faut avoir l'émotion d'avoir envie de faire ce qui est bon pour autrui
(ce qui le plus souvent revient à ne rien faire, à laisser vivre les
autres). Cela, un teckel le fait très bien. Un teckel n'est jamais con.
Les gens sérieux et créatifs se permettent des rêves démentiels. Un
physicien peut très bien décider de démontrer mathématiquement que la
théorie de la relativité d'Albert Einstein est fausse. C'est un rêve
dément et il en a parfaitement conscience. Il sait que sa démonstration
n'aboutira pas. Il la fait quand même. En la faisant et en voyant
pourquoi elle échoue, il apprendra des choses essentielles. Tout le
monde y gagne : autant Albert Einstein que le physicien. Un inventeur
féru de conquête de l'espace peut passer des heures à essayer
d'inventer un nouveau système pour aller dans l'espace. Il sait qu'il
n'y arrivera pas, que d'autre plus malins que lui se sont déjà posés la
question. Il le fait quand même. Cela assouplit son esprit et il
devient un inventeur plus performant. Les rêves d'un véritable
imposteur sont bien moins ambitieux que cela, bien moins fantastiques.
Dans toutes les professions on doit parfois désobéir aux règles ou aux
lois. C'est par exemple le cas des policiers. Ils le font quand c'est
le seul moyen pour éviter une escroquerie beaucoup plus grave. Cela ne
fonctionne que si les policiers adhèrent à une solide déontologie. Le
sujet est délicat... Si on ne déroge jamais aux règles, on peut causer
des injustices très graves. Si on accepte le principe que l'on peut
déroger aux règles, c'est la porte ouverte aux abus. La seule solution
est d'acquérir un maximum de culture et d'expérience et de beaucoup
dialoguer quand le problème se pose.
J'ai plusieurs fois été considéré comme un imposteur quand je donnais
une solution à un problème. On me posait des questions comme : "qui
vous à appris cela ?" ou "dans quel livre avez-vous trouvé cela ?" Je
répondais que je venais d'imaginer la solution. Parfois mes
interlocuteurs ne comprenaient simplement pas ce que je voulais dire,
parfois ils étaient un peu fâché que je raconte de telles fadaises.
Tout le monde est toujours resté gentil. On n'allait pas me faire une
scène alors que je venais de donner une solution à un problème. Mais
tout de même... quel dommage que j'ai ce côté imposteur... Ces
personnes ne comprennent pas que les livres... il faut bien que
quelqu'un les ait écrit un jour. Bien sûr la quasi totalité des livres
du commerce ne font que répéter des choses qui se trouvent dans
d'autres livres. Mais il y a tout de même un livre, un article ou une
tablette sumérienne qui a porté l'idée pour la première fois. Ce livre
ou cet article, quelqu'un l'a écrit... Quel mal y a-t-il a être capable
d'écrire le premier article ?
Les gens intelligents et éduqués sont déconcertés par le fait que des
personnes bêtes et néfastes arrivent à prendre le contrôle de
démocraties telles que l'Allemagne, les USA ou l'Italie. Ces dictateurs
à peine voilés ne sont pas seuls ; il y a derrière eux une troupe qui
les soutient. Il n'y a pas de vrais sages dans cette troupe mais ils
sont tout de même capables de certaines prouesses. Ils arrivent à se
faire élire parce qu'il y a suffisamment de personnes encore plus bêtes
et moins instruites qu'eux. Cela apprendra aux intellectuels à snober
les gens du peuple... Une grave erreur que font les intellectuels est
de se couper de leurs émotions basiques. Ils pensent éviter les
angoisses en s'isolant dans une réalité virtuelle faite de raison et de
culture. Les gens "bêtes", eux, vivent leurs émotions. Ils ont
l'intelligence de leurs émotions. Cette intelligence des émotions
permet aux néfastes d'émouvoir leurs électeurs. Cela leur permet aussi
de menacer efficacement toute personne sur leur chemin. Quand ils font
du chantage à l'emploi ou carrément de la menace physique, ils savent
ce qu'ils font. Ils parlent à leurs victimes de tripes à tripes. Les
intellectuels sont très perturbés quand ils subissent ce type de
pressions. Ils découvrent qu'eux aussi ont des tripes et qu'une grosse
voix de politicien bête peut les liquéfier, carrément en prendre le
contrôle. Les infrastructures du pays ont en général été construites
par des personnes capables. Les dirigeants bêtes ne peuvent pas en
comprendre le fonctionnement. Ils se contentent d'en avoir des images
simplistes et de faire avec. Par exemple George W. Bush a nommé une
personne à la NASA qui a empêché les employés de la NASA de signaler
des problèmes techniques et des dangers. Certains ont dû démissionner.
L'intention de George Bush et de son séide n'était pas de saboter la
NASA ni de causer des accidents. Leur vision de la NASA est que c'est
une entreprise de grande efficacité mais qui coûte cher. Le séide n'a
fait que conformer la NASA à cette image : il a camouflé les problèmes
pouvant nuire à l'image d'efficacité et il a limité les dépenses
sensées résoudre ces problèmes. C'est complètement crétin. C'est ce
type d'attitude qui a tué 14 astronautes et fortement nui à l'image des
USA. Du point de vue du séide, il a fait son métier en toute bonne foi.
Mettre à la porte les personnes qui rouspètent était également dans
l'ordre des choses. Cela fait baisser la tête aux autres, cela les
prend pas les tripes... C'est pour ce type de méthodes que les
américains ont voté quand ils ont élu George Bush. On dit que
Berlusconi a des liens avec la mafia. Je serais plus nuancé. *Tous* les
chefs d'état ont des liens avec des mafias, au moins indirects. Je
dirais plutôt que le gouvernement de cette personne fonctionne sur un
schéma proche de celui de la mafia. Il s'entoure de quelques personnes
ayant quelques traits de génie difformes. Il n'accepte que quelques
personnes plus intelligentes que lui, à la condition d'avoir des moyens
de pression radicaux sur elles. Il place en-dessous de lui de
préférence des personnes vraiment bêtes, qui répondent aux problèmes
par un regard perdu et qui sont fidèles comme des chiens. On se
contente d'abêtir le reste de la population et de la contrôler par la
peur. Comme il utilise la même structure que les mafias, il est naturel
qu'il ait des contacts privilégiés avec certaines d'entre elles... Il
ne faut pas forcément y voir de la malice... Le problème de certains
gouvernements européens est que leurs ministres sont incapables de
comprendre les rouages du pays. Ce sont des personnes qui ont fait des
études, qui ont du dynamisme mais qui flottent dans une bulle de
travaux et de responsabilités qu'on leur a taillée sur mesure. Elles ne
risquent pas de déranger les mafias de fonctionnaires qui mangent les
ressources du pays. La prochaine fois que vous regardez un débat
télévisé avec des ministres, demandez-vous combien d'entre eux sont au
courant, par exemple simplement de ce que ce bête livre explique. Qui a
nommé ces ministres incompétents ? Quelles sont les éminences grises
derrière cela ? Je ne crois pas que ces éminences existent. Cette
situation convient à trop de personnes pour qu'on puisse parler d'un
complot. Les industriels croient tirer des profits de la bêtise
ambiante, les fonctionnaires corrompus sont contents tant qu'on les
laisse faire... Cet ordre des choses met d'accord un peu tous les
acteurs de la société. Cela permet d'éviter la guerre civile. C'est une
vertu de la démocratie. Si on voulait intervenir directement contre la
corruption, si on essayait de conscientiser et de responsabiliser les
ministres, cela pourrait dégénérer en guerre civile ou tout au moins en
partitionnement du pays. La guerre et le partitionnement sont
régulièrement brandis comme menaces par les corrompus, dès qu'on les
dérange. Pour préserver les rouages démocratiques et attaquer le
problème à la base, la seule solution est de conscientiser et
responsabiliser le peuple. Le reste suivra.
Ne vous rassurez pas en vous disant que l'imposteur ne va pas vous
escroquer parce que c'est contraire à ses intérêts. Vous perdez votre
temps.
22. L'identité
L'imposteur est un assassin qui n'en a pas à ta personne physique mais
à ton image. Il te détruit mentalement, te discrédite... La mort
physique peut être au bout du chemin mais ce n'est pas l'intention
première de l'imposteur. Dans les guerres, le viol est une arme de
destruction psychologique. Le rire est une arme très prisée. Tourner sa
victime en dérision est un moyen facile d'entacher son image. Le public
aime rire et tout peut être tourné en comique.
Certains escrocs ont conscience d'être des voleurs. Ils considèrent
cela comme un métier, s'inventent des excuses et se réunissent en
clubs. D'autres escrocs ne se considèrent pas du tout comme des voleurs
et trouvent même que voler c'est mal. Ils veulent être des gens biens,
aimés et respectés. C'est pour cette raison qu'ils prennent des choses
à autrui... Il leur faut de l'argent, des biens, de belles choses...
pour être respectables. Si on attrape un tel escroc et qu'on lui met
les preuves de son délit sous le nez, il niera. Il niera avec force,
avec la plus grande conviction, avec la plus grande sincérité. Il n'est
pas un voleur ! Il refuse cette image de tout son être. Ceux qui
l'accusent d'avoir commis un acte de vol ont raison. Mais quand
l'escroc leur répond qu'il rejette cette image de voleur et ne voudrait
à aucun pris être un voleur, il dit vrai aussi. Les accusateurs parlent
de la réalité, lui parle de son monde imaginaire. C'est un dialogue de
sourds. Seule une autorité supérieure peut le forcer à rendre ce qu'il
a volé.
Certains imposteurs aiment à jouer d'une sorte de "définition non
définie" du bon sens. Si vous faites quelque chose pour un tel escroc,
quand vous aurez terminé il vous expliquera avec indignation que vous
avez mal fait votre travail. Il reste poli mais avec fermeté et colère
retenue il vous fait comprendre que c'était à vous de vous en rendre
compte. Penaud et désolé, il ne vous reste qu'à faire un nouveau
travail pour lui, pour vous faire pardonner. Certaines personnes ont
ainsi travaillé gratuitement pour un escroc pendant des années, parfois
toute une vie. Cette culpabilité est un puissant moyen de manipulation.
Son symétrique aussi : l'espoir. On peut travailler des années pour un
escroc en espérant une récompense ou un simple merci. Les trafiquants
d'êtres humains négriers appliquent ces méthodes à l'échelle
industrielle. On n'a jamais fini de rembourser son voyage, son lit pour
dormir, ses vêtements de travail...
L'esprit d'un imposteur penche vers un extrême ou vers un autre. A un
extrême il considère sa victime comme son frère, comme lui-même, en une
fusion sans nuances. Il n'a pas conscience des véritables émotions de
sa victime mais il croit que si. A l'autre extrême il prend sa victime
pour un objet et se fiche de ses sentiments ou de sa douleur. Une
personne équilibrée considère toute autre personne comme un individu
distinct, séparé, tout en accordant une importance charnelle à ses
émotions, ses problèmes... Elle va à leur découverte. L'imposteur passe
au cours de sa carrière du premier extrême au deuxième, sans jamais
monter à la case de l'équilibre. Au départ il a une attitude de fusion
et de générosité. C'est une transposition du rapport fusionnel du jeune
enfant à ses parents. Cette attitude lui cause des ennuis. Il ressent
cruellement que "les gens ne sont pas gentils". Lui qui ne rêve que de
don et de communion... Il en conçoit une grande amertume. Cela débouche
sur un profond mépris. Pour lui, finalement, la seule chose adaptée aux
autres sera de les manipuler, d'en retirer un profit. "Bien fait pour
eux !" Ils n'avaient qu'à l'aimer... Les extrêmes se touchent :
beaucoup d'imposteurs oscillent en permanence entre les deux états,
voire les font se chevaucher. Ils se servent de l'un pour réaliser
l'autre.
L'imposteur ne connaît pas la remise en question. Il est comme un petit
enfant à qui sa mère répète qu'il est beau et merveilleux. Si on le
critique, soit il le vivra comme une attaque personnelle qui mérite des
représailles, soit il ne l'entendra tout simplement pas. Il est évident
pour lui que les problèmes ne peuvent venir que de ce qui l'entoure,
jamais de lui-même... Pour tenter d'éviter cette dégénérescence,
certains courants religieux appliquent à leurs membres un
endoctrinement. Ils leur expliquent que l'homme est intrinsèquement
mauvais, qu'il faut se mortifier et se punir, cultiver le remords... On
passe d'un extrême à l'autre, avec des conséquences pour la société
aussi graves sinon pires que les rêves des imposteurs. Il y a un point
commun entre ces extrêmes : que l'on soit imposteur débutant ou
mortifié, dans les deux cas on est facile à manipuler. Les personnes
culturellement évoluées, au contraire, essayent de faire la part des
choses. Elles essayent de comprendre, d'admettre et de remédier à ce
qu'elles font mal, quitte parfois à souffrir pour changer radicalement
certaines choses. Elles voient aussi les parts de responsabilité des
autres. Elles rêvent et font des projets, tout en essayant de ne mettre
en pratique que des choses sensées. Les gens qui ont ce niveau sont
beaucoup plus difficiles à manipuler.
L'imposteur t'explique que tout est de ta faute. Il avait tout fait
pour que tout se passe comme prévu et de façon idéale. Patatras, par
ton initiative, par tes propos, tu as tout fait rater...
L'imposteur s'auto-apitoie avec force et volupté, comme un violon qui
vibre de toutes ses fibres, qui communique sa mélopée à tout ce qui
l'entoure. Si un escroc est découvert, il expliquera avec amertume tout
le mal que les policiers lui ont fait. Ah il faisait confiance en
profitant des biens sociaux ! Il avait investit dans la combine ! Et
puis crac on lui tombe dessus, on l'arrête et on lui prend tout...
Pauvre de lui, maintenant si pitoyable, si floué par un système mille
fois haï. Il est une victime...
L'imposteur te dit de te méfier des imposteurs. Il est de bon conseil.
Certains disent que la caractéristique fondamentale des imposteurs est
que ce sont des gens primaires. C'est à dire des personnes qui vivent
dans l'instant présent et ne font pas attention à l'avenir. Mon avis
serait plus nuancé. La majorité des imposteurs que je connais ont au
contraire une vision très structurée de l'avenir. Ils se sont également
créé un passé, où ils tiennent le rôle d'un personnage de roman. Je
connais des personnes primaires qui sont très honnêtes. Elles se
tiennent à des règles de vie avec beaucoup d'amour. Elles ressentent
les émotions d'autrui au plus profond de leur chair. Le fait qu'elles
soient primaires leur pose des problèmes dans la vie, comme à la
cigale. Rien de cela ne ressort de l'imposture. Il existe bien sûr des
imposteurs qui de surcroît sont primaires. Ce ne sont pas les plus
dangereux. Ils dérangent au jour le jour mais ne font pas d'arnaques
très structurées.
L'imposteur est superman. Tu peux lui parler de n'importe quel travail,
défi, gageure ou objectif. Sa réponse est invariable : il peut le faire
!
Si tu te fais traiter d'imposteur, lis le présent livre. La personne
qui te traite d'imposteur est peut-être un imposteur qui a lu ce livre
et qui a senti qu'elle pourrait te dominer en te traitant d'imposteur.
L'imposteur adore parader. C'est sa drogue. Un bon marchand sait
repérer ce type de personnes. Il peut lui vendre un article à deux
voire dix fois le prix en lui expliquant qu'il aura l'air très chic,
très "in". Avant d'acheter l'article, l'imposteur se fait tout un
cinéma. Il s'imagine en public, sortant négligemment le bidule de sa
poche, le déployant d'un air désinvolte devant l'assistance qui n'ose
montrer son état de séduction. Quel ravissement ! L'imposteur est un
consommateur né. Il est le chouchou des industriels et du marketing. Il
suffit d'amplifier ses rêves... On lui fait croire qu'il peut devenir
comme ces scientifiques et ces agriculteurs capables de créer des
objets, que leur puissance peut devenir la sienne. Il suffit de payer...
Si tu dis oui à l'imposteur il croit que tu dis oui à l'entièreté de
ses rêves. Sommes toutes il *est* ses rêves. Tu te retrouves donc avec
sur le dos une charge immense. Si tu lui dis non il croit que tu dis
non à l'entièreté de ses rêves, à lui-même en entier. Il en conçoit une
profonde rancoeur. L'esprit d'un imposteur étant relativement tordu
mais pas idiot, il sait que tu vas dire non s'il te propose l'entièreté
de son plan. Donc il t'en propose une petite partie ou même quelque
chose qui n'a rien à voir. Dès que tu dis oui il te saute au cou de
joie. Tu viens d'accepter son plan !
Un imposteur peut avoir conscience du fait qu'il te doit quelque chose.
Cela lui pose un problème moral. Une technique pour évacuer le problème
consiste à te proposer quelque chose dont tu ne veux pas, dont tu n'as
pas l'usage. Tu déclineras l'offre. L'imposteur expliquera à tout le
monde et à lui-même qu'il a voulu te rembourser mais tu as refusé. Il a
été honnête... J'ai assisté à une version un peu violente de cette
méthode. Une personne misérable devait être relogée. Le logeur
disposait d'un vieux meuble élimé. On ne peut déontologiquement pas
fournir un meuble dans cet état à un locataire. Le locataire n'avait
pas refusé le meuble. Il attendait simplement de connaître son sort. Le
propriétaire commence alors un bel exposé sur le meuble tout neuf qu'il
va lui acheter. Ce meuble aurait été proprement grotesque et
inutilisable. Paniqué, le locataire bredouille que le vieux meuble
élimé fait très bien son affaire. Désormais le logeur n'était plus un
exploiteur de la misère humaine qui impose un meuble en ruine à une
personne désespérée. Il est un logeur avenant qui donne à son locataire
le meuble qu'il demande... Le logeur était visiblement très fier de
lui. Il savourait son pouvoir sur les êtres. Il s'est bien amusé.
L'affaire a un épilogue : longtemps plus tard des personnes se sont
émues de la situation du locataire. Le logeur a déclaré qu'il en avait
marre que tout le monde prenne le locataire ainsi en pitié. Quand on a
voulu donner des choses au locataire, le logeur a fait comprendre qu'il
faudrait lui donner des choses à lui aussi, de l'argent de préférence.
On aurait dit une de ces scènes entre deux frères dans une famille :
l'un ne supporte pas que l'autre soit choyé, même cinq minutes. Si l'un
reçoit un cadeau, l'autre exige quelque chose de même valeur. Ce logeur
semble avoir deux types de locataires. La première sorte fait de son
mieux pour lui plaire : essayer de s'adapter aux circonstances sans
déranger, payer chaque mois son loyer à temps... Il est d'une extrême
méchanceté avec eux. On dirait que la soumission de ces locataires est
comme l'odeur du sang pour un requin. Il en veut toujours plus, cela le
rend fou. Il agence leurs vies, il exige qu'ils travaillent
gratuitement pour lui... On entendrait presque les petits os fragiles
de ces locataires craquer entre ses doigts. L'autre type de locataires
se fiche assez bien de la situation. Ils ne payent pas leur loyer
régulièrement, ils n'obtempèrent pas quand on leur signale qu'il est
nécessaire de sortir les poubelles... Avec eux, il est timide, à la
limite de la soumission. On dirait qu'il y a en lui une sorte
d'instinct de chef de village. Il est fier de sentir qu'il a des
personnes "sous ses ordres". Il n'a aucune connaissance des obligations
d'un chef de village, ni la culture nécessaire pour rendre la vie du
village saine et agréable.
L'imposteur prend les choses pour acquises. Si tu lui rends quelque
fois un service, il considère que tu dois le lui rendre à vie. Cela
fait dorénavant partie de son image de lui-même, de ses rêves. Il sera
très fâché si tu refuses de continuer. Il peut devenir violent. En
particulier si tu lui avais rendu ce service gratuitement. Tout et
n'importe quoi peut être considéré comme acquit par l'imposteur : la
jeunesse, l'argent, les biens... Il ne fait pas d'économies pour
acheter une nouvelle voiture quand sa voiture actuelle sera usée. Il a
une voiture donc il a une voiture... Le jour où elle ne roulera plus il
dégoulinera de reproches contre les fabricants de voiture, les
garagistes et les banques.
L'imposteur débutant se caractérise à priori par son exaltation. Il
parle des choses extraordinaires qu'il va réaliser. Curieusement, si on
lui propose de faire une chose très simples, très utiles et qui prend
peu de temps, il déclare avec force que cela lui est impossible. Si on
insiste, si on lui propose de lui expliquer et de lui montrer comment
il faut faire, il refusera de plus belle. Chaque fibre de son corps est
persuadée qu'il ne peut pas le faire. Quelque chose en lui a décidé
qu'il ne peut pas le faire. Ce comportement est curieux. Il s'explique
peut-être par le fait que les choses simples détournent l'imposteur de
son rêve, de sa drogue. Il ne veut pas quitter la petite bulle
sécurisée à l'intérieur de son cerveau. Il ne veut pas s'intéresser à
la réalité et aux autres personnes. Cela l'a trop fait souffrir par le
passé... La peur de l'échec... Un imposteur professionnel n'a en
général pas ce problème. Il fait ce qu'il a à faire, en bon technicien.
S'il doit apprendre une nouvelle technique ou poser un acte comptable,
il le fait.
Le rire est lié à la relaxation des tensions dans les pensées. Il peut
être utilisé en bien, pour apprendre des choses ou accepter des
situations nouvelles. Il peut aussi être utilisé en mal, pour faire
accepter des choses inadmissibles. Les sociologues expliquent que les
nazis ont lentement déshumanisé des personnes, pour arriver par exemple
à leur faire exterminer des êtres humains dans les camps. Cette
explication vaut dans les grandes lignes mais elle ne rend pas compte
des histoires personnelles. Certains soldats, bureaucrates et officiers
ne supportaient pas ce qu'on leur faisait faire. Il y a eu des
suicides. A l'autre extrême, certains s'en sont très bien accommodés.
La situation les faisait rire. Ils étaient amusés par la situation, par
le pouvoir qu'ils avaient sur les victimes... Le problème du rire chez
le bourreau est qu'il le conforte dans sa position. La situation finit
par lui sembler parfaitement normale. Un ami m'a raconté qu'une de ses
relations de travail est un escroc notoire. Il se contente de petits
vols, arnaques et détournements au jour le jour. Si vous lui prêtez
votre voiture pour faire un trajet, il vous dira lui-même, avec
beaucoup de confiance dans la voix, qu'il ne l'utilisera pas pour autre
chose que le trajet. Un peu plus tard vous apprendrez qu'il a sillonné
le pays avec votre voiture, transporté des charges lourdes et un
tableau volé... Régulièrement mon ami le traite d'escroc en public. Sa
réaction est simplement de rire. Le rire résout tout, pour lui comme
pour les autres. Beaucoup de personnes ne lui font plus aucune
confiance. Il trouve toujours de nouvelles victimes à arnaquer, que son
bon rire bien gras met en confiance. Il collectionne les blagues et les
gags vidéo, qu'il envoie par e-mail à ses connaissances. Il est le rire.
Un de mes amis vient de tomber sous la coupe "d'escrocs verts". C'est
une "association" qui se veut écolo et énergies alternatives. Ils
bricolent des petites éoliennes dont ils ont trouvé les plans sur
Internet, ils font des bricolages en matériaux recyclés... C'est sympa,
à ceci près que c'est n'importe quoi. A les entendre, on peut alimenter
une maison en électricité avec une éolienne de quelques décimètres de
diamètre. Ils prétendent faire fonctionner une voiture électrique avec
un thermocouple. Cette technique permettrait à peine de faire avancer
une trottinette. Ils tirent leurs bénéfices des naïfs qui participent.
Ils leur projettent des films, leur vendent des CD pirates contenant
des documentaires écologistes, font des petits repas... Le principe est
: "on donne ce qu'on veut". Les gens donnent souvent le double ou le
triple de ce que cela vaut... (Les églises qui se plaignent du manque
d'enthousiasme des fidèles lors de la quête feraient bien de
s'intéresser à ces nouvelles méthodes et à ces nouvelles valeurs
spirituelles.) Ils ont un fort culte de la persécution. Il faut serrer
les rangs ! Tout le monde est à leur poursuite ! L'état, les
multinationales... Ils veulent sauver la Terre et on essaye de les en
empêcher ! Il me paraît probable que l'état leur en veut. Ils n'ont
sans doute pas payé leurs impôts, ou quelque chose comme ça. Par contre
pour les multinationales du pétrole ils sont du pain béni : ils
démontrent au jour le jour qu'on n'arrive à rien avec les énergies
vertes. Ils font vivre leurs adeptes dans un vibrant espoir et dans une
sensation de danger imminent. C'est un vrai pied, une formidable
ovation tribale. Chaque adepte est un "ambassadeur". Mon ami m'a dit
que j'étais "cordialement invité" à les rejoindre. Parce que bon, je ne
suis pas aussi intelligent que lui, mais mes compétences seront
certainement utiles... Il se sent beaucoup mieux depuis qu'il les
connaît. Il se sent important.
L'imposteur joue parfois sur un phénomène pernicieux. Il sait que
beaucoup de gens partent du l'idée que tous les industriels, hommes
d'affaires... sont des bandits. Si un conflit t'oppose à l'imposteur,
ces gens considèrent donc l'affaire comme un conflit entre deux
malfaiteurs. Si un de ces malfaiteurs prétend être honnête (toi, en
l'occurrence), il est manifestement particulièrement tordu et mérite le
plus d'être puni...
Si vous devez discuter avec un imposteur, demandez-vous s'il vaut mieux
le faire en présence ou en l'absence de ses lieutenants. Il a une image
à tenir face à eux. Si pour cela il doit refuser de façon obtuse ce que
vous proposez, il le fera. Si vous pouvez lui parler en privé, il
pourrait se montrer beaucoup plus humain et même gentiment organiser
avec vous ce que vous demandez. Réciproquement, si par défi vis à vis
de ses lieutenant il est forcé d'accepter ce que vous proposez...
Une discussion d'affaire entre deux imposteurs professionnels peut être
très intéressante à écouter. Chacun d'eux a ses objectifs et ses
besoins mais il présente à l'autre une façade qui n'a aucun rapport.
Cette façade est comme un pantin dont il tire les ficelles. La
difficulté consiste à construire un pantin qui justifie ce qu'on veut,
tout en empêchant l'interlocuteur de comprendre *pourquoi* on le veut.
Entre imposteurs "civilisés", ce jeu peut être tout à fait charmant,
chacun respectant et préservant le pantin de l'autre. Dans d'autres
cas, c'est une guerre. Le premier dont le pantin perd une patte se fait
traiter d'imposteur par l'autre. Il peut tout perdre. Le jeu peut aussi
être un mélange de ces deux extrêmes, avec des conventions pour ménager
certains aspects, ne pas dépasser certaines limites tout en pouvant
donner des coups de butoir...
23. L'éducation
Elever un enfant consiste à patiemment lui apprendre à ne plus être un
imposteur. Il faut l'ouvrir au monde, lui apprendre à communiquer et à
comprendre les autres, lui donner le bon exemple, lui expliquer les
choses, lui faire vivre les sentiments des pièces de théâtre et des
mythologies, lui proposer de construire des objets concrets, le laisser
apprendre de ses erreurs, lui montrer la méditation qui permet de
changer, le laisser imaginer ses activités, lui apprendre à
apprendre... Laisser vivre l'enfant veut aussi dire le laisser être un
imposteur. Il faut financer ses myriades de petites escroqueries, tout
en mettant le ho-là quand cela déborde, en lui expliquant gentiment que
l'on comprend très bien son jeu. Un enfant dont on s'occupe bien adore
qu'on l'arrête parfois dans ses impostures. C'est pour lui une preuve
d'amour et de sécurité. A la fin de son enfance, fort d'une longue et
riche expérience d'imposteur, il décidera de devenir un adulte. Il
veillera aux intérêts des autres avec tendresse et intelligence. Il
n'escroquera plus qu'en rêve, pour faire des inventions et des oeuvres
d'art. Faire usage de violence sur un enfant donne l'effet contraire.
Les enfants qui apprennent dans un environnement de contrainte
permanente n'apprennent pas grand-chose. Ils apprennent à faire
semblant d'être matures. Quand des intérêts seront en jeux, donc des
rêves et des pulsions, ils se transformeront en escrocs destructeurs.
Les imposteurs sont souvent des personnes qui n'ont pas eu de "père".
C'est à dire dont le ou les parents étaient violents ou indifférents.
Le rôle d'un bon "père" est de stimuler chez ses enfants le sens et le
goût de la rigueur et de l'honnêteté. Un imposteur ne sait pas ce
qu'est un père. Il peut devenir violent face à des choses qu'il sent
être comme un mauvais père. Par exemple une justice mal faite ou un
directeur d'école peu présent. Réciproquement il peut fondre et devenir
doux comme un agneaux devant une personne qui se comporte comme un bon
père : une personne qui comprend les choses, qui sait expliquer et
imposer sans blesser... Dans un pays, le rôle symbolique du roi ou de
la reine est d'être un bon père. Par sa seule présence le souverain
diminue les tendances à l'imposture.
Un enfant de 12 ans avait des résultats scolaires à peine
satisfaisants. Conscients du problème, ses parents lui faisaient la
morale : "l'école c'est important ! Si tu veux être quelqu'un plus
tard... ! Fais bien ce que tes professeurs te demandent !" Plus ses
résultats scolaires allaient mal plus ils lui faisaient la morale. La
morale le matin, la morale le midi et la morale le soir. Les résultats
sont passés dans le rouge et les parents ne savaient plus quoi faire.
Ils voulaient passer aux menaces et aux contraintes. Devant moi ils ont
commencé une fois de plus à lui faire la morale. Je les ai arrêtés
poliment et j'ai demandé à l'enfant de dire à leur place la leçon de
morale. Il a répété mot pour mot ce qu'il avait déjà entendu un millier
de fois. Les parents étaient tout étonnés. Comment se pouvait-il qu'il
sache aussi bien leur discours tout en ayant d'aussi mauvais résultats
scolaires ? Cet enfant était-il mauvais ? Je leur ai expliqué que leur
discours ne mettait rien en mouvement dans les tripes de l'enfant. Cet
enfant n'est pas idiot. D'un point de vue intellectuel il peut
parfaitement admettre que ses parents ont raison. Mais cela ne touche
rien dans ses tripes, cela ne fait rien vibrer en lui. Quand bien même
il serait prêt à donner du temps pour l'école, comment doit-il procéder
? Il veut bien s'asseoir devant ses cahiers mais pour faire quoi et
comment ? Cet enfant était étranger à la chose de l'école. D'une
certaine façon il était perpétuellement en vacances. Sa vie consistait
à se distraire devant sa console de jeu. Il est en vacances dans un
lieu désagréable : on lui fait perdre plusieurs heures par jour à lui
faire entendre des discours moralisateurs et à l'obliger à rester assis
sur un banc d'école... Pendant ces heures perdues, il sait qu'il doit
sourire et faire semblant de comprendre ce qu'on lui dit. J'ai
longuement parlé avec lui. Je lui ai posé des questions sur ce qu'il
voulait. Je lui ai fait remarquer que ce qu'il faisait actuellement ne
lui permettrait pas de réaliser ses rêves. J'ai été très critique avec
l'école : j'ai expliqué que certains professeurs enseignent mal, que
les techniques d'enseignement sont absurdes... mais je lui ai aussi
fait remarquer que certains professeurs sont intéressants, que beaucoup
de choses dont parle l'école sont réellement utiles... Je lui ai
expliqué qu'il ne vit pas dans un monde idéal mais qu'il y a tout de
même moyen d'y faire sa place. Les adultes en ont fait un jeu vidéo de
piètre qualité mais il y a moyen de jouer à ce jeu et gagner. Je lui ai
un peu appris à étudier. Je lui ai fait ouvrir ses stupides livres et
ses stupides cahiers devant moi et je lui ai montré ce qu'il y avait à
en tirer. Pour certaines choses je lui ai fait remarquer qu'elles
pouvaient lui être utiles. Pour d'autres, je lui ai dit qu'il lui
suffit de faire un peu attention à elles pour faire très plaisir à ses
professeurs. Enfin, je lui ai montré qu'il y avait moyen de ranger
toutes ces choses entre elles, qu'elles formaient un ensemble plus ou
moins ordonné, que ce n'est pas un désordre envahissant que son esprit
ne peut que rejeter. Devant ses parents, je lui ai dit qu'il ne devait
pas tenir compte de ce qu'ils disent à propos de l'école, qu'ils n'y
connaissent rien. Je lui ai dit qu'il devait s'intéresser à l'école
pour son propre compte. Maintenant, il a des motivations personnelles
pour travailler pour l'école. Il peut ouvrir ses cahiers parce qu'il le
sent. Il a cessé d'être un imposteur.
Le drame de l'enseignement actuel est qu'il vit dans un éternel
mimétisme. Les compétences de la majorité des enfants sont très
faibles. On continue pourtant à distribuer des diplômes. Peu d'élèves
ont de réelles compétences en Mathématiques, en Littérature, en
sciences... Leur niveau n'est pas suffisant pour comprendre ce qu'est
un imposture. Si on leur donne des faits et des chiffres précis pour
raconter un cas, cela n'allumera aucune lumière dans leur esprit. Ils
ne condamneront un imposteur que si tout le monde le condamne, par
effet troupeau. S'ils rencontrent un imposteur il emportera leurs
suffrages, parce qu'il est séducteur.
L'imposteur n'aime pas que l'on fasse pleurer un enfant. C'est un
phénomène assez curieux mais que j'ai remarqué plusieurs fois. Une
personne honnête ne cherche jamais à faire pleurer un enfant mais elle
sait que les pleurs d'un enfant sont inévitables. S'il faut lui
confisquer quelque chose et que cela le fait pleurer, c'est une chose
normale. Beaucoup de petits accidents de la vie, involontaires mais
inévitables, feront pleurer un enfant. Parfois il faut le laisser un
peu pleurer dans son coin et cuver sa hargne, parfois il faut le
consoler... Un bon éducateur arrive à plus ou moins sentir ce qu'il
doit faire. Il ne s'agit en général que de petits chagrins qui font
partie de la vie de l'enfant. Ce sont des occasions pour communiquer
avec lui. Pour un imposteur, ces chagrins sont inacceptables. Celui qui
les a déclenchés est un monstre ! Tout doit être investi pour rendre
l'enfant tout de suite heureux. Les enfants éduqués de la sorte
deviennent des monstres sans coup férir. Par définition, l'imposteur
cultive aussi l'autre extrême : infliger des douleurs atroces aux
enfant, mutilantes. Un imposteur déclenchera un bombardement au napalm
sur un village sans sourciller. Si vous lui dites que des enfants vont
mourir carbonisés, que d'autres seront handicapés à vie et beaucoup
d'autres encore orphelins, il hausse les épaules. J'ai vu cette
indifférence dans des familles. Cela se passe de façon plus discrète
que le napalm mais cela peut être aussi destructif.
L'imposture germe en tout endroit où l'éducation et le tissu social
présentent trop de défauts. L'escroquerie peut apparaître sans qu'aucun
propos ne soit échangé, sans qu'aucun plan n'ait été dressé. Par
exemple chez un comptable qui se met à détourner des sommes d'argent.
Cela se passe en silence. Si le comptable a l'esprit d'un escroc
débutant, il rêve avec conviction qu'il va rendre cet argent. S'il a
l'esprit d'un escroc professionnel, il camoufle les sommes détournées,
il se ménage une porte de sortie et il cherche des moyens de pression
sur ceux qui pourraient le découvrir. Une bonne éducation, un bon
enseignement, lui auraient appris à ne pas tomber dans le piège. Il ne
serait pas devenu escroc débutant et plus tard professionnel.
J'ai vu l'esprit de l'imposteur à l'oeuvre chez un enfant. Il a une
grande estime des pirates informatiques. La raison en est qu'il est
dans une école peu intellectualisée. Les seules occupations des enfants
y sont les jeux vidéos de poche et les jeux de cartes simplistes. Le
prestige d'un enfant provient du nombre et du coût des jeux ou des
cartes qu'il possède. Un enfant qui débarque avec la version "golden"
d'un jeux prisé sera un dieu. Si ses parents lui ont acheté des cartes
de jeu avec des personnages inédits, ses amis s'attrouperont autour de
lui à la récré. Une chose en particulier focalise l'attention des
enfants : les "codes". Pour occuper les enfants, les créateurs des jeux
distillent des petites codes que l'on peut taper sur les claviers des
jeux. Cela déclenche des aspects cachés des jeux : des vies
supplémentaires, de nouveaux personnages, détraquer le jeu... On trouve
ces codes dans les revues spécialisées, sur Internet... Un enfant qui
amène un nouveau code à l'école verra son prestige croître. Tout dépend
de ce que ce code permet d'obtenir exactement. Une vie tribale se
sculpte autour de ces codes-gibiers. Pour cet enfant que j'observe, un
pirate qui craque la protection contre les copies d'un jeu est une
personne qui possède des codes particulièrement puissants. C'est un
grand chasseur ! Il a des codes pour faire une chose que les créateurs
du jeu ne voulaient pas, il est donc plus fort que les créateurs de
jeux... Traitez cet enfant de pirate, c'est le plus beau compliment que
vous pouvez lui faire. Il en sera rouge de plaisir. Il n'apprend rien
dans son école. Plus tard il devra se contenter d'un métier très
simple. Il gagnera peu d'argent, à moins de le voler. Dans d'autres
écoles, on apprend aux enfants à faire des choses concrètes. On leur
apprend à créer et programmer des jeux eux-mêmes. On leur apprend les
règles de jeux complexes comme les échecs. Dans ces écoles le prestige
d'un enfant provient de ce qu'il arrive à créer, à inventer. Un enfant
qui viendrait à la récré avec un jeu d'échec en or massif n'éveillerait
guerre plus qu'un instant de curiosité. Le héros, c'est celui qui joue
bien aux échecs, qui apprend et qui invente des stratégies nouvelles...
Il faut des années à ces enfants pour apprendre à programmer
correctement des jeux, de même pour l'apprentissage des techniques
artistiques. Ils mesurent le prix et le poids de la compétence. Ils ont
de l'estime pour les grands programmeurs de jeux ; ils apprécient leur
travail. Ils ont du mépris pour ceux qui volent et détériorent ce
travail : les pirates. Les enfants de ces écoles savent qu'il faut
certes des compétences en informatique pour être capable de pirater.
Ils savent aussi qu'un pirate est beaucoup moins compétent qu'un
créateur de jeux, qu'il est un parasite juste capable de forer un trou
pour sucer la sève.
Mon avis est qu'il faut donner des cours d'imposture aux enfants dans
les écoles. Il faut leur apprendre les méthodes des escrocs, les façons
dont les imposteurs s'entendent entre eux dans les différentes
cultures, comment l'esprit de l'escroc fonctionne, les effets des
escroqueries sur le tissu économique... Il faut leur proposer de monter
des pièces de théâtre avec de brillantes impostures. Si un enfant a
compris tout cela et s'il a été aimé, il développe un profond dégoût de
l'imposture. L'être humain est génétiquement programmé pour devenir
honnête et sociable mais cela doit être construit. Il peut subsister un
petit nombre d'imposteurs irréductibles mais les autres les empêcheront
facilement de sévir. Ne pas enseigner l'imposture amène l'imposture,
par germination spontanée. Certains escrocs en ont une conscience
instinctive. Par réflexe ils veillent à ce que l'enseignement dans les
écoles ne dépasse pas un certain niveau. Ils protègent leur gagne-pain,
leur culture... Une question plus complexe est ce qui se passe dans la
tête d'un escroc adulte si on lui enseigne l'escroquerie. Dans certains
cas on obtient le même résultat que chez les enfants : une prise de
conscience et un rejet viscéral. Dans d'autres cas on intéresse
simplement la personne : elle devient un escroc plus performant, qui
comprend mieux son métier et qui aime cela. Il y a aussi des cas où les
explications glissent comme la pluie sur une toile cirée. Leur esprit
ne capte rien, cela ne les touche pas. Ils sont une petite mécanique
qui poursuit son chemin.
L'imposteur n'écoute pas les conseils. Soit il ne peut
intellectuellement pas les comprendre, soit ils ne sont pas compatibles
avec son rêve (ce qui revient souvent au même). Je me souviens du cas
d'une joyeuse bande de copains qui avaient fondé une entreprise
d'électronique. Ils avaient un contrat en or pour la mise au point d'un
appareil et ont bénéficié de larges subsides de l'état. Leur façon de
travailler était curieuse. Ils ont dessiné les plans de l'appareil puis
les ont tout de suite confiés à un sous-traitant pour une production en
petite série. Un ami leur a dit : "mais enfin, testez d'abord vos
plans. Prenez un fer à souder, des fil électriques et les composants
électroniques nécessaires. Fabriquez un prototype et faites-le
fonctionner". La réponse qu'ils lui ont donnée était formelle : "non
non, ce n'est pas nécessaire. Tu sais, les clients attendent. On n'a
pas le temps de jouer à ça !" Bien entendu l'appareil fournit par le
sous-traitant ne fonctionnait pas. Ils se sont demandés pourquoi, ont
bien réfléchi et on cru comprendre la source des problèmes. Ils ont
donc fait de nouveaux plans, plus compliqués. Ils ont confié ces
nouveaux plans au sous-traitant. L'ami leur a de nouveau reproché de ne
pas faire d'essais et ils lui ont donné la même réponse. Cela s'est
passé ainsi six de fois de suite, jusqu'à la faillite de leur
entreprise. La situation la plus burlesque à laquelle j'ai assistée est
le passage d'un de leurs amis, expert en électronique. Il a voulu les
aider et leur a demandé les plans. Ils ont refusé de les lui montrer,
prétextant un engagement moral envers l'état. Ils devaient garder leurs
précieux plans secrets ! La haute technologie, cela se protège ! Ils
ont tout de même accepté de lui décrire verbalement les problèmes
qu'ils rencontraient. Dévoué (j'en garde un souvenir ému), le gars a
passé plusieurs heures à leur donner des cours d'électronique sur
toutes les causes théoriquement possibles pour expliquer ces problèmes.
En particulier il leur a donné de nombreuses procédures de tests et a
expliqué les conclusions qu'il fallait en tirer. Il a terminé par une
procédure de test qui consistait à placer un "condensateur
électrolytique" à un endroit précis du circuit. S'il se passait une
certaine chose, cela indiquait qu'il y avait tel problème dans le
circuit... Quand il fut parti, l'informaticien de l'entreprise a pris
un condensateur, l'a placé à l'endroit indiqué, a allumé l'appareil et
a constaté que cela ne fonctionnait pas. Ils se sont regardés d'un air
désolé et ont soupiré : "ahlala, pauvre Jean-Charles, il a encore
raconté n'importe quoi". Non-seulement ils n'ont appliqué qu'une seule
des nombreuses choses qu'il a expliquées, de surcroît ils ont appliqué
une procédure de test en supposant que c'était le remède aux problèmes.
Comment voulez-vous que des personnes qui travaillent de cette façon
obtiennent jamais des résultats ? Pendant tout le temps qu'ont duré ces
simagrées ils se sont payés leurs salaires avec les subsides de l'état
et ont ainsi escroqué la Princesse d'une petite fortune. Parfois cette
allergie aux conseils peut être positive. Je me souviens d'une amie qui
avait des problèmes de santé. Je lui conseille un médicament en vente
libre. Elle achète un produit diététique qui n'a rigoureusement aucun
rapport avec ce médicament. Elle en est très contente et me remercie
chaleureusement pour mon conseil.
Certains enseignants sont des imposteurs débutants. Ils vivent un
enseignement qui ne touche pas les élèves. Ils se font un grand cinéma
de leurs méthodes. Ils déploient mille efforts pour que leurs cours
soient "grandioses" et "pédagogiquement profonds". Les enfants, eux, ne
voient qu'un guignol qui se démène sur l'estrade, qui les menace aussi
parfois, qui les force à faire semblant d'aimer ça et d'être
performants... Les enseignants peuvent aussi être des imposteurs
professionnels, par exemple quand ils prennent les enfants en otage.
Ils font peur aux parents, les plient à leur volonté en faisant des
sous-entendus sur l'avenir des enfants. La soumission des parents a une
odeur qui les excite.
Pour réussir les examens, comprendre la matière n'est pas toujours
nécessaire. La majorité des étudiants ne la comprennent même pas du
tout. Ils se contente d'appliquer la "méthode de travail" qu'on leur a
apprise, qui consiste à résumer le cours en se basant sur les mots
importants et les procédures. Ils ont l'impression d'avoir travaillé le
cours mais c'est du bluff. Ce qui compte réellement est de comprendre
ce que le professeur attend à l'examen. Chaque professeur a son rêve.
Un étudiant qui a compris cela sait ce qu'il doit faire entendre à
chaque professeur. Il aura automatiquement ses points. Un étudiant qui
a compris la matière et bien mémorisé les données, qui va à l'examen le
coeur léger, sûr que le professeur ne peut que remarquer sa bonne
compétence, peut se voir recalé. Certains professeurs ont la haine de
ce type d'étudiants.
L'imposteur ne travaille pas à apprendre. De toute façon, "il ne fait
jamais d'erreurs". S'il n'a pas pu résoudre une équation mathématique
c'est parce que les touches de la machine à calculer étaient trop
glissantes. Si des ouvriers d'une usine sont morts intoxiqués ce n'est
pas parce qu'il a fourni du cyanure à la place de sucre en poudre,
c'est parce que le contremaître aurait dû voir par lui-même que ce
n'était pas du sucre en poudre. Un bon imposteur sait tout de même des
choses. Il les a apprises par osmose, de façon légère, en s'imprégnant
au fil du temps de quelques renseignements superficiels.
Un imposteur est dangereux pour les enfants. Il est resté bloqué à un
stade précoce de l'enfance, il peut donc poser aux enfants les mêmes
problèmes et dangers que les enfants entre eux. Il le fait avec les
moyens et la force d'une grande personne. Certains escrocs adorent
frimer auprès des enfants, exactement comme les enfants entre eux. Il
le font avec de vraies boots en cuir ou de vraies moustaches et
remportent un grand succès. Mais ils sont indifférents aux problèmes
des enfants. Un exemple : ces policiers qui accueillaient des enfants
violés par un parent. Ils injuriaient l'enfant et faisaient venir le
parent violeur pour lui rendre l'enfant et tout lui raconter. D'autres
imposteurs sont radicalement indifférents aux enfants voire les
haïssent. Cela correspond toujours au comportement de certains enfants
face aux autres enfants. Pour aimer ou "sauver" les enfants, il faut
être mature. Certains enfants sont capable de cela très tôt mais pas un
imposteur, même à cinquante ans.
J'avais entreposé du fromage dans une cave. Un jour, en chemin vers la
cave, un enfant me demande ce que je vais faire. Je lui réponds : "je
vais demander du fromage au monstre qui habite dans la cave". Il est
intrigué et demande à venir avec moi. J'espérais que l'idée du monstre
le découragerait. Mais bon, je descends avec lui dans la cave. Arrivés
où se trouve le fromage, je lève les bras et dit "monstre de la cave !
monstre de la cave ! Donne-moi du fromage en échange de cet enfant !"
L'enfant dit un "ah non !" apeuré et court vers la sortie. Il s'arrête
à l'entrée de la cave et se baisse pour regarder ce qui va se passer.
Il ne peut pas me voir prendre le fromage, il entend juste les bruits.
Quand je remonte, il met en doute le fait qu'il y ait un monstre, sans
en être vraiment sûr. Il se pose des questions. Deux jours plus tard il
joue avec deux autres enfants, plus petits. Je passe par là et
l'histoire du monstre vient sur le tapis. Les deux petits enfants
demandent : "ah bon, il y a un monstre dans la cave ?!" L'enfant ne
résiste pas à l'envie de faire l'important et leur répond : "ah oui, il
y a un monstre. Je l'ai vu !" Il se tourne vers moi et demande mon
appui : "hein oui que je l'ai vu ?" Depuis, les enfants sont convaincus
qu'il y a un monstre dans la cave. L'enfant lui-même s'en convainc,
pour ne pas être en reste. Il est curieux tout de même. Il est descendu
une deuxième fois dans la cave, en me tenant par la main, bien décidé à
voir le monstre. J'ai à nouveau levé les bras et dit solennellement :
"monstre de la cave, monstre de la cave !" L'enfant n'a pas résisté à
la pression et est remonté en courant. La recette est simple : il faut
susciter une émotion puis jouer sur le jeu social entre les individus.
De cette façon on peut faire avaler n'importe quoi à un groupe.
L'enfant n'est toujours pas tout à fait sûr qu'il y a un monstre. Il en
a quand même peur et fait comme si le monstre existait vraiment auprès
des autres enfants. Des civilisations entières se sont construites
ainsi, autour d'un monstre, un dieu, un grand ancêtre... A l'origine je
n'avais pas l'intention de créer le mythe du monstre. Cela s'est fait
tout seul, en germant sur ma maladresse et ma mauvaise foi. Si un jour
cet enfant voulait casser mon autorité auprès des autres enfants, une
idée qu'il aurait peut-être est de leur affirmer que le monstre
n'existe pas. Il le leur affirmerait avec force et conviction. Pourtant
lui-même ne sera pas convaincu que le monstre n'existe pas. Il ne
pourrait pas descendre à la cave sans un pincement au coeur. En bon
humaniste j'ai décide de lui expliquer que c'est moi qui ai créé le
monstre et que le monstre c'est sa peur. Je lui ai expliqué que
j'utilise l'obscurité de la cave pour créer le monstre dans son coeur.
Donc il peut se battre contre ce monstre. Il a plus ou moins compris et
a demandé à descendre à la cave. Au début il me tenait par la main puis
il a accepté de la lâcher. J'ai une troisième fois levé les mains et
dit la phrase terrifiante : "monstre de la cave, monstre de la cave !"
Il a rigolé. Il n'avait plus peur. Il a vaincu sa peur. Enfin,
partiellement : il n'arrive pas encore à rester seul dans la cave. Il a
besoin que je vienne avec lui pour se sentir en sécurité. C'est une
chose qu'il va devoir explorer seul. Cela peut lui prendre des années.
Il descendra de plus en plus loin dans la cave... Un ami, qui assistait
à la "lutte" contre le monstre, a fait une remarque fort intéressante :
"on ne triomphe pas de sa peur, on apprend à vivre avec". C'est une
nuance importante. Si l'enfant avait appliqué à la lettre mes
recommandations, il aurait constaté que la peur ne disparaît jamais
tout à fait. Donc il aurait pu croire qu'il est un peureux, un lâche.
Ce qui n'est pas le cas. Il aurait appris à composer avec sa peur d'une
mauvaise façon. Maintenant qu'il sait qu'il a le droit d'avoir peur et
que cette peur est normale. La peur est utile quand elle vous amène à
vous protéger des dangers. Il va apprendre à écouter sa peur, à traiter
avec elle sans qu'elle ne le fasse paniquer et le mette en danger. Elle
sera une conseillère et non une ennemie. C'est essentiel pour des
situations qu'il affrontera plus tard, où le danger sera réel.
Un ami m'explique : "Un type intelligent avait été engagé dans la même
administration que moi. Il a été engagé au niveau 2, c'est à dire le
niveau des personnes qui ont été à l'école jusque 18 ans. Il a présenté
au bout d'environ 2 ans les examens pour passer 2+ (cela lui aurait
fait une augmentation de salaire importante). Il n'a pas réussi, à
cause d'une des questions "fondamentales" : "vous êtes le secrétaire du
PDG d'une grosse boîte. Des visiteurs japonais sont attendus à 10h
(note : pas de problème de langue, tout le monde comprend l'anglais). A
9h, le PDG vous téléphone, il a un gros empêchement et ne sera là qu'à
15h. Que faites vous ?" Sa réponse (qui aurait aussi été la mienne) :
"après leur avoir présenté des excuses pour l'empêchement du PDG, je
leur aurais demandé s'ils voulaient visiter la boîte, s'ils préféraient
que je leur montre pour commencer quelque chose dans la ville, si je
pouvais les inviter à manger... (note : le problème des dépenses n'a
pas d'importance), s'ils avaient d'autres souhaits..." Je pense que
beaucoup auraient dit la même chose. Examen raté ! J'en ai discuté
plusieurs fois avec lui - nous n'avons rien trouvé. Des mois plus tard,
je suis tombé sur une brochure expliquant la bonne réponse pour ce type
de questions : dès le coup de téléphone du PDG il devait contacter le
plus haut sous-PDG possible pour qu'il reçoive les japonais. Toute
autre initiative personnelle entraînait l'échec à l'examen ! Il s'est
enfui de l'administration. Heureusement pour lui, il était contractuel
et pas "nommé". Sinon il n'avait plus droit au chômage". Dans la vie
réelle, les deux réponses sont bonnes : celle donnée par l'ami de mon
ami comme celle attendue par l'administration. Disons que chaque
entreprise a sa philosophie interne pour ce type de situations. On ne
peut réussir ce type de questions à un examen que si on connaît à
l'avance la réponse attendue. On pourrait se dire que dans les
administrations les examens ne sont pas très sérieux. Il faut voir plus
loin : ce système permet de nommer des personnes pistonnées. Si un
groupe de pression dans une administration désire qu'une personne soit
nommée, on lui donnera le livret avec les réponses attendues aux
questions. Officiellement les postes sont attribués sur base d'examens
impartiaux. En réalité tout est arrangé et convenu à l'avance. Si ce
système fonctionne, c'est parce que les belges n'ont globalement pas le
niveau nécessaire pour comprendre la supercherie et s'en offusquer.
Essayez d'expliquer le problème à une secrétaire dans cette
administration, elle vous répondra avec de grands yeux étonnés : "ben
quoi, il n'a pas donné la bonne réponse, c'est normal qu'il soit
recalé. Ceux qui sont très intelligents savent donner la bonne
réponse". La responsabilité de cette situation revient à l'école. C'est
aux enseignants à expliquer et dénoncer aux enfants ce type de pièges
de la société. C'est ainsi que l'on fait progresser la société. Hélas,
l'enseignement lui-même est une administration et emploie ces méthodes.
A l'université, par exemple, la majorité des cours ont des "tuyaux" :
un genre de brochure avec les réponses attendues aux examens. Si on a
les tuyaux, on peut réussir beaucoup d'examens sans avoir la moindre
compréhension de la matière et avec peu de travail. Si vous êtes un
étudiant "baptisé" ou "bien intégré", vous obtiendrez facilement les
tuyaux. On vous les mettra en main sans même que vous les demandiez. Si
vous n'êtes pas "bien intégré", vous obtiendrez peut-être certains
tuyaux mais pas tous. Etre "baptisé", c'est avoir accepté de s'avilir
devant les aînés. Par le baptême étudiant vous vous intégrez à une
caste, vous en acceptez les règles. En retour la caste vous aidera à
obtenir votre diplôme. Si vous êtes un esprit indépendant, si vous avez
des idéaux, tant pis pour vous. La conséquence de cette mentalité est
que beaucoup d'universitaires (les trois quarts d'après mes amis
universitaires) sont radicalement incompétents. Cela représente un coût
et des pertes énormes pour la société. Dans le personnel universitaire
même, il y a quelques personnes vraiment compétentes, noyées dans une
masse de planqués qui s'entendent entre eux pour gravir les échelons et
toucher leurs salaires.
L'imposteur ignore les détails. Les détails, c'est ce qui fait un
adulte ou un professionnel. Les femmes fondent devant les hommes qui
savent s'occuper des détails. L'imposteur, lui, vit dans les grandes
approximations. Une opération chirurgicale consiste à ouvrir une
personne avec un couteau, découper l'organe malade et puis recoudre la
personne... L'imposteur est chirurgien... Un vrai chirurgien tient
compte de bien un millier de détails quand il opère une personne. Il
lui faut des années d'étude pour apprendre ces détails. Il lui faut une
grande concentration et une longue pratique. De cette nuée infernale de
détails dépend la réussite de l'opération et la survie du patient. La
science est bâtie sur de grandes idées mais elle n'existe que par les
détails. La relativité d'Einstein et la mécanique quantique ont été
découvertes parce que de stupides détails clochaient. Il a fallu des
dizaines d'années de travail et de sueur pour commencer à comprendre
ces détails. Qu'est-ce qu'un bon élève ? C'est un enfant qui ne
s'intéresse pas qu'aux idées générales des cours. Il se préoccupe des
détails. Il tient compte des petites choses dites par les profs : il
les étudie, parfois même il les collectionne précieusement. On voit
tout de suite la différence entre un travail fait par un bon élève et
par un élève négligeant qui ne voit pas les détails. L'orthographe
n'est qu'une question de détails. Se préoccuper des détails ne demande
pas tellement de temps. C'est un mode de vie, une attitude, un univers
de petites réalités auquel l'imposteur n'a pas accès.
Une personne analphabète ne peut pas lire un texte écrit. Mais si vous
lui lisez le texte à voix haute elle le comprendra parfaitement.
Certains analphabètes disent d'emblée qu'ils ne savent pas lire.
D'autres essayent de dissimuler, ils ont des trucs et des manigances
pour essayer de faire croire qu'ils savent lire. Un trait que j'ai
rencontré chez la plupart des imposteurs est qu'ils savent lire mais
ils ne comprennent pas ce qu'ils lisent. Ils ne sont pas analphabètes
mais si je leur écris un chose, même simple, ils ne comprennent pas. Si
j'ajoute une note d'humour, c'est la catastrophe. Leurs réactions
peuvent être diverses : ils laissent passer et ne répondent pas, ou ils
sont vexés, ou encore ils décident que je suis un idiot et ricanent de
moi... Le plus étrange est qu'ils n'ont pas conscience de ne pas avoir
compris ce que je leur ai écrit. Je ne sais pas exactement d'où vient
leur problème. Je connais même de tels escrocs dont le métier est en
rapport avec la publication de livres ou de journaux. Y a-t-il eu un
défaut dans leur éducation scolaire ? Est-ce qu'on ne leur a jamais
appris à raccrocher un texte à leurs émotions ? Adolphe Hitler avait
décidé que les polonais apprendraient juste les quatre opérations
mathématiques et à lire des mots simples. Ainsi ils seraient de bons
ouvriers pour le Reich. Ils devaient être juste capables de mesurer la
longueur des piquets qu'on leur dit de planter et de trouver leur
chemin en déchiffrant les noms des lieux sur les pancartes. Les colons
européens ont appliqué cette stratégie en Afrique. Ils voulaient être
une "race supérieure" régnant sur un océan d'ouvriers africains
obéissants. C'est à mon sens la raison des problèmes majeurs qui
ravagent beaucoup de pays d'Afrique à l'heure actuelle. Dans les écoles
européennes, on apprend aux enfants des mathématiques complexes. On
leur apprend plusieurs langues et on leur fait lire et écrire des
dizaines de milliers de pages de textes ardus. Mais il y a une limite.
On n'apprend par exemple pas à un enfant à communiquer avec les autres.
En particulier on ne lui apprend pas à communiquer avec lui-même, avec
son vécu et ses émotions. J'imagine un exercice que l'on pourrait faire
en classe : chaque enfant écrit un petit texte, dans lequel il explique
une chose qu'il voit ou qu'il imagine et qu'il voudrait qu'un autre
enfant fasse ou comprenne. Ensuite il est confronté à ce que cet autre
enfant a effectivement compris puis fait en lisant son texte. Les
enfants peuvent apprendre des montagnes de choses si ce genre
d'exercice est pratiqué régulièrement. Tout y passe : l'orthographe,
les émotions, le dessin, les matières des cours... Si le professeur est
là pour permettre à chaque enfant de s'améliorer, pour expliquer les
problèmes rencontrés et proposer des solutions, si la même approche est
appliquée aux écrits des grands auteurs, considérés comme des amis, on
obtient des êtres humains en quelques années.
Le comportement amoureux des jeunes qui n'ont pas d'éducation peut être
aberrant. Ils ne sont pas capables de contrôler leurs pulsions. Ils
vivent dans des tornades d'angoisses et de passions creuses,
s'aigrissent à la vie et collectionnent les maladies vénériennes... Le
manque d'éducation a aussi des conséquences sur des détails. Une amie
assistante sociale recevait un jeune couple en consultation. La fille
était enceinte. Pourtant ils utilisaient des préservatifs et d'une
bonne marque... C'était un petit couple discret et sympathique. Il n'y
avait pas de tornades ni de maladies à craindre d'eux. Mon amie essaye
de comprendre. Elle vérifie longuement s'ils savent bien comment il
faut mettre un préservatif. Ils la rassurent : "oui oui, on pince bien
le bout avec les doigts. Et puis on le coupe avec des ciseaux". Mon
amie a dû sortir précipitamment, pour s'écrouler de rire dès qu'elle
était assez loin d'eux pour qu'ils n'entendent pas. Elle est revenue
leur expliquer qu'il ne faut *pas* couper dans un préservatif et
surtout pas le réservoir. Ces jeunes manquaient du plus simple bon sens
technique. Ils ont certainement eu un professeur de géographie pour
leur faire apprendre des noms de rivières par coeur...
Quand on a un enfant doué et volontaire pour étudier, il est normal de
le mettre dans une école ambitieuse. Par contre si votre enfant se
fiche d'étudier et passe son temps d'un hypnotisme à l'autre (télé,
jeux vidéo répétitifs, téléchargements sur Internet, rires gras avec
les copains...), mettez-le dans une école pour têtes vides... On
l'occupera gentiment, on lui donnera des points et il réussira chaque
année sans efforts. On lui fera lentement réaliser qu'il est un minable
et on le préparera à végéter au bas de l'échelle sociale. Je n'adhère
pas à cette philosophie mais c'est ainsi que fonctionne notre société.
Certains parents ne comprennent pas cela et développent un comportement
aberrant. Ils ont un enfant intelligent mais décadent. Ils le mettent
dans une école pour l'élite. L'enfant réussit vaille que vaille les
premières années, grâce à son intelligence. Vers 15 ans, les choses
deviennent sérieuses. Il faut travailler pour réussir. Il faut
s'organiser, même si on est intelligent. Un "bon élève" travaille les
cours par lui-même. Au fil des années les professeurs cessent
graduellement d'être des maîtres à penser pour devenir de simples
éléments du jeu, voire des obstacles salutaires. L'élève décadent ne
faisant rien pour l'école par lui-même, ses notes sombrent. La seule
bonne attitude consiste à lui expliquer les règles du jeu, lui
apprendre à étudier et lui offrir un support affectif pour assumer.
Hélas les parents, qui ne comprennent rien à l'enseignement, se
focalisent sur deux attitudes: soit c'est la faute de l'enfant, soit
c'est la faute du professeur. Dans le premier cas de figure ils
commencent une escalade de reproches et de punitions contre l'enfant.
Dans le deuxième cas de figure ils vous expliquent que le prof est un
raté qui se défoule sur les élèves. Ces deux attitudes sont aussi
inutiles l'une que l'autre. Oui, l'enfant mérite des baffes. Oui, le
professeur est un frustré. Et alors ? Cela ne résout pas le vrai
problème, qui est que l'enfant n'a pas appris à étudier et n'a pas
compris les règles du jeu. Par la bêtise et la violence, on n'obtient
que deux choses : aliéner l'enfant à sa famille et/ou l'aliéner à la
société. J'ai déjà essayé d'expliquer cela à des parents. Je n'ai
obtenu que de la violence. Ils se raidissent. Leur décision est prise :
l'enfant *doit* se plier à leur volonté ou l'école *doit* se plier à
leur volonté. J'ai parfois eu peur de prendre des coups. On vous parle
de la violence dans certaines écoles, de ces élèves qui frappent des
enseignants. Dans certains cas ils ne font qu'exprimer la violence des
parents à l'égard de l'enseignement.
Un bébé joue à des choses qui semblent inutiles à un adulte. Par
exemple empiler des cubes. Ces jeux sont nécessaires pour développer la
motricité de l'enfant. S'il n'a pas "bêtement" empilé des cubes pendant
des mois, il ne sera pas capable de tenir un outil plus tard. C'est la
longue chaîne des apprentissages. Une telle chaîne existe aussi en
amour. Il faut du temps pour grandir un amour. Les femmes sentent en
général fort bien que les petites choses inutiles sont essentielles :
se faire des bisous, se dire des mots gentils...
Dans ses pensées et ses paroles, l'imposteur se permet les délires les
plus absolus. A l'entendre, on pourrait soulever un paquebot avec un
fil à coudre et la médecine ne soigne aucune maladie. Il le dit d'une
voix sobre et assurée. Tout le monde semble l'écouter avec respect et
intérêt. Si vous osez dire quelque chose qui contient la moindre
imprécision ou la plus légère discordance superficielle, il bondira
pour dénoncer votre ineptie. Si vous avez dit qu'un paquet de biscuits
coûte 60 ¢, il vous rappellera qu'il y a très exactement 475 jours vous
avez dit qu'un paquet de biscuits coûte 50 ¢. Il prendra l'assemblée
indignée à témoin. Votre folie est enfin dénoncée ! Un rôle fondamental
des écoles est de donner aux enfants un sens des proportions.
Pour lutter efficacement contre un imposteur, essayez de comprendre
d'où il vient, quelle a été son éducation. Renseignez-vous sur son
milieu social, sa religion, sa culture... Mieux vous comprendrez son
passé, mieux vous saurez vous débrouiller contre lui. Cela vous aidera
également pour obtenir de l'aide de personnes honnêtes de sa religion,
de sa culture, de son milieu social ou de son corps de métier. Si vous
avez des problèmes insolubles avec un médecin, l'ordre des médecins est
souvent le meilleur recours. De même pour les avocats, les
francs-maçons, les prêtres... Ils résistent rarement à la pression de
leurs pairs.
24. Les superstitions
L'imposteur croit au deus ex machina. Dans son esprit, une force
supérieure va intervenir et faire réussir ses projets. "Maman" ou
"papa" viendra l'aider... Il se sent protégé, porté par les ailes du
destin. La chute n'en sera que plus dure. Il reprendra son rêve peu
après. Plus dur il chute, plus il a besoin de son rêve.
Dans ses plans l'imposteur ne prévoit pas l'échec. Il ne sait pas ce
qu'est une compagnie d'assurance, une alarme incendie ou un plan de
secours. (Certains imposteurs expérimentés prévoient l'échec, parce que
c'est une obligation légale ou parce qu'ils savent que cela plaît.)
L'imposteur aime la facilité. Si pour scier une branche d'un arbre il
lui est plus facile de s'asseoir sur cette branche, il le fera. Si tu
essayes de lui expliquer que la branche va tomber et lui avec et qu'il
va se faire très mal, il te rira au nez. Tu es un sot ou un jaloux. Ne
vois-tu pas qu'il est beaucoup plus facile de scier la branche dans
cette position ? Le lendemain, quand tu iras le voir à l'hôpital, il
t'expliquera combien il hait cet arbre. Il a l'intention de le brûler.
La facilité ou le confort sont des choses importantes. Les grandes
entreprises payent des fortunes à des experts en ergonomie pour
améliorer la facilité de travail et le confort de leurs employés. Cela
augmente le bien-être du personnel ainsi que le rendement industriel de
l'entreprise. Chez l'imposteur la facilité n'est pas une science :
c'est une maladie.
L'imposteur exige le retour du Messie. Si tu lui expliques une chose
que tu fais ou que tu projettes de faire, il te regardera d'un air
dépité. Il te dira : "mais enfin, cela ne résout pas tous les
problèmes". Si une chose n'est pas parfaite, totale et absolue, elle ne
doit pas être faite... Dans ses rêves, ses projets ont la vertu de la
perfection.
L'imposteur pratique "la condition extatique". D'après lui, tout son
projet dépend d'une seule chose. Il te l'explique longuement, avec
passion : "il faut que... !" Chez les gens sérieux, un projet dépend en
général d'un grand nombre de choses. Il faut régler chaque problème
individuellement, patiemment. Cela représente du travail. Une fois que
tout est en place le projet peut fonctionner.
L'imposteur n'est pas un travailleur. Il ignore la quantité de travail
que représente chaque chose. Il peut se montrer négligeant et moqueur
pour une chose qui a demandé des centaines d'heures de travail et de
réflexion. Dans sa tête, réaliser cette chose n'est qu'une formalité.
Inversement il peut être tétanisé par une chose simple, parce que dans
sa tête cette chose est merveilleuse et doit demander un travail
insensé voire doit être volée à des extraterrestres disposant d'une
technologie plus avancée. Certaines entreprises jouent là-dessus pour
se faire beaucoup d'argent. Elles vendent aux "bourgeois" des choses
qui ne demandent pas plus d'une journée de travail. Elles les font
attendre six mois et les leur apportent dans un écrin en bois précieux.
L'imposteur dilapide son argent. C'est une manne céleste qui coule à
flots et qui alimente ses rêves. Il a peur d'arrêter de dépenser son
argent ; il croit que réfréner le flot de billets ferait se tarir la
source. Une fois ses comptes en banque vides et ses maisons vendues, il
éprouve une profonde détresse. Alors commence chez certains imposteurs
la démarche inverse : ils thésaurisent le moindre sous et se privent
des choses les plus essentielles. Ils privent même leurs enfants
malades et leurs expliquent que voilà, on est pauvre et il faut faire
des sacrifices. Il y a de l'argent et il serait possible de mener une
vie raisonnablement normale, mais non... L'imposteur dilapide quand il
a beaucoup d'argent et se prive de ce qui permettrait de garder la
santé quand il a eu le contrecoup. Il a une conscience de l'argent
démente, irréelle. J'ai même entendu parler d'une personne
multi-millionnaire qui s'est suicidée par peur de manquer d'argent.
Notez que parfois l'imposteur a raison. L'argent appelle l'argent.
Certains banquiers peu compétents prêteront plus facilement de l'argent
à une personne qui mène un grand train de vie qu'à un père de famille
économe. Le père de famille n'a pas l'odeur de l'argent.
Les superstitions sont des pensées simples, faciles. Les imposteurs ont
donc tendance à être superstitieux. On combat ce mode de pensée dans
les écoles par exemple en apprenant aux enfants que les objets n'ont
pas de volonté. Il faut se méfier de cette approche. Elle peut empêcher
les enfants de réfléchir. Penser que les objets ont des volontés est
une façon de faire des inventions. Newton aurait-il pu concevoir la
gravitation universelle s'il n'avait pas pu imaginer qu'une main
invisible issue de la Terre attire la pomme et la Lune ? Un littéraire
ou un psychologue peuvent-ils s'intéresser intelligemment aux symboles
s'ils ne peuvent pas considérer l'espace d'un instant que ces symboles
ont une vie propre ? Ces symboles représentent des émotions. Il faut
bien ressentir ces émotions pour manier correctement ces symboles et
comprendre ceux qui les utilisent. Il faut être capable d'imaginer une
vie propre des objets, tout en sachant qu'il sont inanimés. La
frontière est parfois ténue. Un bon boomerang semble vivant.
L'imposteur te demande tout et son contraire. C'est par définition
inconciliable mais dans son esprit c'est naturel. Pour lui il n'y a
aucune contradiction. Il n'y a que des évidences. Il a des opinions
très arrêtées sur comment fonctionnent les ordinateurs, les machines,
les gens, la société... Ces opinions sont fausses ou trop partielles
mais il n'en a cure puisqu'il ne se confronte jamais à la réalité. Il
tire des conclusions de ces opinions en forme de gruyère et les impose
avec force. Certaines victimes fuiront l'imposteur rapidement, d'autres
essayeront de s'accrocher et cesseront de réfléchir pour devenir une
phalange plastique.
L'imposteur a un problème avec la science. Le principe de la démarche
scientifique est de ne se baser que sur ce qui est vérifiable. C'est
contraire à la démarche de l'imposteur. On retrouve donc souvent chez
les imposteurs de vibrants exposés comme quoi la science ou des
scientifiques racontent n'importe quoi. Les nazis ont condamné la
théorie de la relativité d'Albert Einstein, à une époque où elle était
déjà abondamment vérifiée. Les soviétiques ont failli faire de même
mais se sont arrêtés au dernier moment parce qu'ils voulaient la bombe
atomique. Les calculs pour la construire donnaient des résultats faux
si on ne tenait pas compte de la relativité. D'autres imposteurs
essayent plutôt de composer avec la science, de s'en servir. Par
exemple pour hypnotiser leurs victimes avec des théories scientifiques
(tronquées ou fausses), des sons et lumières... ou simplement en
utilisant de façon malhonnêtes de vrais résultats scientifiques.
Certains imposteurs poussent le mimétisme jusqu'à obtenir
d'authentiques diplômes scientifiques. Réciproquement, certains
imposteurs rejettent tout ce qui n'est pas *immédiatement* vérifiable.
Ils rejettent les hypothèses et les théories. Ils ne comprennent pas
non plus qu'une théorie fausse ou détachée de la réalité peut malgré
tout un jour mener à quelque chose d'utile.
L'imposteur négocie avec Dieu. Supposons que vous êtes journaliste
scientifique. Vous écrivez un article sur des résultats statistiques
qui démontrent que manger de la viande grillée augmente le risque de
cancer. Si l'imposteur aime bien la viande grillée, il viendra vous
parler et vous suggérera de modifier l'article. Il n'est pas content du
tout que la viande grillée donne le cancer. Il veut que vous changiez
cela. Certains dictateurs ordonnent de changer les textes scientifiques
afin de manipuler le peuple. Cela fait partie de la propagande d'état.
Le dictateur lui-même ne met pas en doute le contenu des textes. Dans
ces cas-là une copie originale des textes est donnée à un nombre
restreint de scientifiques et de techniciens (ceux qui fabriquent les
armes, par exemple). Il existe aussi des dictateurs qui refusent des
observations scientifiques quand elles ne leur plaisent pas à titre
personnel. Ils pensent sculpter le monde en sculptant les publications
scientifiques.
Les êtres humains sont capables de planifier des choses à long terme.
Ils font des réserves de nourriture, gèrent les pâturages de leurs
troupeaux... Pour être capable de faire ces planifications il faut de
l'éducation, de la culture, une organisation sociale... Certaines
tribus ou certains individus vivent encore dans l'instantané. Ce sont
des cueilleurs. Ils sont faits pour vivre dans une savane où poussent
toute l'année des plantes comestibles. Quand ils ont faim ils sortent
de chez eux et trouvent quelque chose à manger. La savane est pour eux
un être magique. L'imposteur a souvent une mentalité de cueilleur. Il
ne comprend pas grand-chose aux rouages de la société. Il sait juste
qu'il peut cueillir de la nourriture au supermarché en échange
d'argent. Le supermarché n'est pas la savane, parce qu'elle n'est pas
magique. Elle ne lui donne rien gratuitement. L'être magique de
l'escroc, c'est toi, sa victime. Tu lui procures de l'argent. L'escroc
se comporte avec toi comme le cueilleur avec sa savane. Il te fait des
petites cérémonies magiques : des courbettes et des politesses. Cela ne
lui coûte rien mais c'est sensé te garder de bonne humeur. Il trouve
que tout ce que tu lui donnes est absolument normal. Il serait bien
incapable de juger par lui-même de la valeur de ton travail ou des
effort consentis puisque lui-même ne sait pas ce que travailler veut
dire. Si tu arrêtes de travailler ou de payer pour lui, il peut entrer
dans une colère noire, tout comme le cueilleur peut maudire la savane
qui ne lui donne plus rien.
25. L'égocentrisme
Si tu dis "non" à une personne normale, elle se préoccupera de toi.
Elle essayera de comprendre le mal que sa proposition aurait pu te
causer. Elle essayera de te consoler de la détresse que sa proposition
t'a peut-être déjà causée... Si tu dis "non" à un imposteur, il se
préoccupera du mal et de la détresse que ton refus lui cause. Un bon
imposteur tentera de négocier. Tu pourrais interpréter cela comme de
l'intérêt pour toi. Ce n'en est pas. Il essaye d'obtenir ce qu'il veut.
Dire "non" à tout le monde afin de détecter les escrocs n'est pas
malin. J'ai connu un imposteur qui appliquait cette méthode. Il disait
non à tout, pour que ses interlocuteurs se fatiguent à lui exposer
leurs idées avec plus de détails. Pour juger de leur niveau de
motivation, aussi, je crois. En faisant cela il n'avait aucun respect
pour ses interlocuteurs, il ne se préoccupait pas d'eux. Les très
jeunes enfants aussi ont une période "non". C'est une étape essentielle
pour leur permettre de tester et de comprendre leur entourage.
Ce ne sont pas forcément ses objectifs qui font d'un imposteur un
criminel. Vouloir être riche, avoir des amis, faire de grandes
choses... ne sont pas des choses mauvaises en soi. Le problème, ce sont
les moyens que l'escroc est prêt à utiliser pour arriver à ses fins. Si
de son point de vue il est naturel de faire des choses comme de la
tromperie ou de l'exploitation, alors c'est un criminel. (Il est fort
probable qu'il ne connaît même pas ces mots...)
Quand un imposteur fait son show en public, il adore répondre aux
questions. Il ne peut peut-être pas fournir des réponses intelligentes
mais il fera de l'humour, il se rendra sympathique. Si vous lui posez
une question en privé, il fera comme s'il n'avait rien entendu. Pour
lui, ce qu'il veut est évident. Son rêve est précis. Votre question est
par définition absurde. Il n'y a pas de questions à poser. Il y a son
rêve à réaliser.
J'ai vu un escroc débutant fonctionner. Contrairement à beaucoup
d'escrocs c'est quelqu'un de travailleur. Presque un forçat. C'est un
escroc parce qu'il considère que tout et tout le monde doit servir ses
rêves. Il a des projets très précis. Peu lui importe que ces projets
soient réalisables ou non. Sa religion est qu'une personne doit aller
au bout de ses rêves. S'il voit que quelqu'un a un outil, de l'argent,
du temps... il sera offusqué qu'il ne les lui donne pas. Il est en
perpétuel caprice. Chez un enfant un caprice n'est qu'une petite crise
que les parents doivent gérer. Chez cet escroc c'est un mode de vie.
"Tu es fou !" Si tu ne fais pas ce que l'escroc veut, son impression
est que tu es fou. Tu es malsain dans ta tête. Il est normal que deux
personnes aient des vues différentes. Chez les personnes adultes, on
essaiera de se comprendre ou au moins de se séparer à l'amiable.
L'escroc, lui, ne se remet pas en question. Tout écart par rapport à
ses vues sera considéré comme de la démence. Au mieux il essaiera de te
cajoler, de te caresser pour te remettre dans le droit chemin. Au pire
il te tuera. Un enfant qui maltraite un animal considère que cet animal
est fou. S'il tend un boulette de nourriture à l'animal pour qu'il
vienne et que l'animal ne vient pas, l'enfant se vexe. Il trouve que
l'animal est fou et doit être remis dans le droit chemin, par la force
s'il le faut.
L'imposteur dit oui-oui. J'ai observé le fait chez un ado. Les 90% du
cerveau de cet ado servent à s'amuser avec des rencontres sur Internet.
Il échange des messages idiots avec eux, il fait le guignol devant sa
webcam pour leur plaire, il joue à des jeux d'aventure en ligne
complètement creux... sa vie et ses pensées sont dévolues à cela. Il
est bien obligé de faire des incursions dans le monde réel pour manger,
dormir... il limite cela au plus bref possible. Sa vie, ses amours,
c'est sur Internet. Depuis quelques temps il est en difficulté
scolaire. J'ai essayé de lui faire comprendre qu'il devait travailler
au moins un peu pour l'école, histoire de ne pas avoir de gros
problèmes bientôt. J'ai essayé de lui expliquer comment travailler de
façon sérieuse pour l'école en prenant un minimum de temps. J'ai essayé
de lui faire comprendre que ses rencontres sur Internet ne lui
apprennent pas grand chose, qu'elles ne donneraient pas un euro pour
lui s'il tombait malade... Au début j'ai cru qu'il m'écoutait, qu'il
tiendrait compte de mes explications. Et bien pas du tout. Le lendemain
il n'a aucun souvenir de ce que je lui ai expliqué la veille. 1% de son
cerveau servent à m'écouter quand je lui parle et à me répondre. Il
fait très bien semblant d'écouter : il approuve, il donne des réponses
qui ont l'air intelligentes... tout en continuant à tapoter le clavier
de son ordinateur. Tout ce que je dis glisse sur lui comme la pluie sur
une grenouille. Dans son cerveau il n'y a aucune connexion entre le
bloc des 90% qui s'occupe d'Internet et les 1% qui s'occupent de me
faire la conversation. Si on lui disait qu'un nuage toxique vient
d'être lâché par une usine en feu et qu'il faut descendre à la cave
pour avoir une chance de survivre, il répondrait avec beaucoup
d'émotion dans la voix que ce qui arrive là est très grave. Ensuite il
irait tranquillement s'asseoir devant son ordinateur. Il utilise ces
mêmes 1% pour l'école, d'où ses difficultés. Il fait semblant d'aller à
l'école. Sa mère continue à prétendre que c'est un enfant très gentil,
très attentionné. Elle ne voit pas qu'elle n'a plus affaire qu'à un
droïde, qu'elle ne représente plus rien pour lui. Les émotions de cet
ado sont pour Internet. Dans la vie réelle, cela ne le dérange par
exemple pas d'empêcher quelqu'un de dormir en faisant le clown la nuit
devant sa webcam. Les personnes du monde réel ne sont qu'une lointaine
nuisance. Le monde réel est un désert d'ennui, où il est obligé de
manipuler quelques personnes en vitesse pour pouvoir continuer sa
"vraie" vie dans sa petite bulle. J'ai essayé de faire comprendre à sa
mère qu'il fallait un peu plus s'occuper de lui : aller promener avec
lui, parler un peu... Elle m'a fait une longue réponse autoritaire,
m'expliquant qu'elle a beaucoup de travail, qu'elle ne fait pas ce
qu'elle veut... Elle n'a pas une heure pour son enfant, même pas une
heure par mois. J'ai compris que la connexion Internet de cet ado ne
serait jamais coupée. Sa mère sait qu'il reste à la maison parce que
son ordinateur et son modem sont à la maison. Elle le tient de cette
façon. Sa cage est électronique. Dernièrement cet ado avait formulé une
demande très intéressante : il voulait être inscrit dans un club
sportif. Il attend toujours...
Si tu aides quelqu'un de "normal", il peut ressentir pour toi un grand
nombre de sentiments différents. Il peut avoir des sentiments positifs
comme de la gratitude ou de l'estime. Il peut avoir des sentiments
négatifs comme de la gène ou de la jalousie. Chez l'imposteur les
sentiments ne sont pas les mêmes que chez un individu normal. Si tu
l'aides, il sent que tu as envie ou besoin de l'aider. Instinctivement,
il se dit qu'il peut mettre cela à profit. Il va jouer sur tes bons
instincts pour obtenir d'avantage ou pour obtenir ce qui l'intéresse
réellement. Il te manipulera, il peut même te faire du chantage ou des
menaces.
26. La survie
La frontière entre survie et imposture est parfois floue. Je discutais
avec un ami de ce qu'un médecin est parfois obligé de faire pour avoir
une clientèle. Par exemple un jeune médecin d'origine chinoise. S'il
vit dans une contrée évoluée ce ne sera pas un problème. S'il vit chez
des gens peu éduqués, il ne sera jamais considéré comme un médecin,
même s'il est meilleur que tous les médecins des environs. S'il veut
survivre, il devra par exemple assumer ses origines et proposer de la
médecine chinoise à sa patientelle. Il devra s'habiller en médecin
chinois et mettre des posters chinois dans son cabinet, même s'il ne
parle pas un mot de chinois. Alors les gens viendront, parce qu'ils
sont fanas de médecine chinoise. D'autres trucs que des médecins
utilisent pour se faire une clientèle sont moins reluisants. Un
classique est le patient célèbre. Vous allez à la pèche mais vous dites
à votre secrétaire de répondre au téléphone que vous êtes parti en jet
privé pour aller soigner le neveu de David Copperfield. Succès garanti.
Les gens ne peuvent tout simplement pas imaginer qu'un médecin leur
ment. Ce sont les patients eux-mêmes qui fabriquent ces monstres. Un
jeune médecin honnête et compétent ne survivrait pas dans cette jungle
de la bêtise.
Tu peux espérer vaincre l'imposteur, le dénoncer publiquement. Mais tu
ne seras pas dédommagé. Car l'imposteur ne possède rien. Il dilapide
ses gains au fur et à mesure. Il n'a pas la conscience de l'argent et
il doit rétribuer ses complices. S'il a peu de sentiments pour sa
famille ou ses amis, il peut s'exiler dans un autre pays et échapper
aux poursuites. Quand un dictateur est renversé on trouve souvent de
l'argent et de objets précieux dans ses coffres. Cela ne représente
qu'une infime partie des masses d'argent détournées. Tous les flux
monétaires du pays convergeaient vers le dictateur mais il n'en reste
rien. Le dictateur devait sans cesse redistribuer cet argent pour
rester au pouvoir. Une compétence essentielle pour une dictateur est de
savoir à qui il faut donner de l'argent et en quelle quantité.
Une de mes connaissances est une sorte d'escroc "très performant mais
qui ne dérange personne". Il fait et il réussit des petites affaires
très diverses, souvent à la frange de la loi. Il n'a pas de formation
scolaire. Il y a beaucoup de choses qu'il ne comprend pas dans le monde
mais il a de l'instinct. Il sent ce dont les gens ont besoin et ce dont
ils ont peur. Il rassure et il fait plaisir. Il parle avec tout le
monde : financiers, banquiers, soldats, policiers, clients, bagagistes,
employés... Il est sympathique et n'a aucun engagement politique. Il
est très riche mais s'habille comme monsieur tout le monde. Il est
capable d'aller voir un prisonnier politique assigné à résidence dans
une dictature. Tout le monde évite ce prisonnier, qui représente un
danger. Lui ne risque rien : la police sait qu'il ne va pas voir ce
prisonnier pour des raisons politiques. Il peut même emmener ce
prisonnier avec lui pour une soirée entre hommes. Les policiers
laissent faire. Ils savent qu'il va le ramener. Il est leur ami aussi,
ils lui font confiance.
Cela a l'aspect d'une escroquerie, l'odeur d'une escroquerie, la
couleur d'une escroquerie. C'est silencieux comme une escroquerie. Mais
ce n'est pas une escroquerie. Un ami m'a expliqué qu'un bon garçon de
café vole 10% de la caisse et que c'est normal. Les tenanciers de café
professionnels savent cela et laissent faire. Un garçon de café qui ne
vole pas est un débutant ou un amateur. Avec un amateur, le nombre de
clients baissera automatiquement, ce qui fera perdre bien plus que les
10%. Quand un tenancier débutant découvre que son garçon professionnel
pique dans la caisse, il s'ensuit des drames et des pleurs, des scènes
de théâtre shakespearien... Si ce tenancier amateur embauche un garçon
amateur, il pourra mettre la clé sous la porte quelques mois plus tard.
Certains tenanciers ont essayé de conformer cette situation aux lois du
pays en proposant un arrangement au garçon : un beaucoup plus gros
salaire et plus de pique. Cela ne fonctionne pas bien, parce que les
impôts sont exorbitants. Ce n'est pas une situation viable. Et puis
aussi : un garçon professionnel adapte la pique aux circonstances.
Quand les affaires marchent moins bien, il lève la pédale. Une première
leçon à tirer de ceci est que les lois du pays ne sont simplement pas
adaptées aux habitants du pays. Le professionnalisme n'est pas
légalement reconnu. Une deuxième leçon est que voler est facile. Pour
un garçon professionnel, habile et qui connaît les trucs, voler est une
technologie. Il peut piquer au nez et à la barbe d'un tenancier
débutant même en sa présence.
Si un candidat imposteur travaille pour vous, maintenez-le dans la
pauvreté. Si l'argent devenait facile cela le rendrait fou, comme un
requin qui a flairé le sang. Il faut l'empêcher de réaliser ses rêves.
Il faut qu'ils restent confinés dans sa petite tête.
27. L'engagement
Ta rencontre avec l'imposteur est une lune de miel qui finit en
histoire sordide. Au début on dirait que pour lui il n'y a que toi qui
compte. Tu as tous les mérites, toutes les grâces. Il est fou de toi. A
la fin de votre histoire il appert que tu es la plus immonde créature
que la Terre ait jamais portée. L'imposteur est maintenant en guerre
contre toi. Chez les gens matures les relations sont beaucoup plus
stables : chacun s'occupe à la fois de ses propres intérêts et des
intérêts des autres. On se fait des reproches amicaux et des
compliments sincères en permanence... On peut se rapprocher ou
s'éloigner un peu suivant les circonstances. On se retrouve changés
mais toujours pareils... globalement les relations restent relativement
constantes. Le problème de l'imposteur est que son cerveau se trouve
dans le schéma de la relation d'un très jeune enfant à ses parents.
Quand tu le rencontres, il t'offre ce qu'une mère offre à un nourrisson
: un enthousiasme et un dévouement inconditionnel. Tu est le plus bel
enfant de la Terre, tu deviendras champion olympique et prix Nobel.
Ensuite, après quelques jours ou quelques années, le cerveau de
l'imposteur inverse le schéma : il devient l'enfant. Il te demande un
engagement et un dévouement sans faille. Si tu ne suis pas, il fera ce
que fait un jeune enfant frustré : piquer une colère noire et souhaiter
la mort de tout. Chez l'enfant ces colères ne durent en général pas
plus de quelques minutes ou dizaines de minutes. Ensuite il accepte la
situation et retrouve tout son enthousiasme pour ses parents. Chez
l'imposteur aussi cela peut durer peu de temps, comme cela peut être
définitif.
L'imposteur te prend sous sa protection ! Tout le monde a besoin de
protection. L'imposteur en fait son blason. Quand on crée un mouvement
politique ou religieux, une bonne méthode pour s'installer est
d'organiser des choses pour les pauvres et les malades. Ils deviendront
des inconditionnels de votre organisation. Les riches regarderont cela
d'une façon en général bienveillante. Une fois que le mouvement a pris
forme, ces nécessiteux deviennent une troupe, une masse dont on peut se
servir. L'imposteur devient négrier. Il vend le travail ou les voix
électorales de ses ouailles, il menace de les faire se soulever...
L'imposteur devient un puissant, que l'on doit courtiser. Il doit
apporter quelque chose à son bétail mais il ne faut pas non plus lui
apporter trop... sinon il cesse d'être un bétail. Il pourrait changer
de groupe, pour aller dans celui des riches par exemple. C'est une des
raisons pour lesquelles les imposteurs aiment contrôler l'enseignement
dans un pays.
On se demande parfois comment un imposteur fait pour recruter des
lieutenants. Des familles se demandent par quelles manipulations
perverses ou diaboliques un escroc a réussi à mobiliser un de leurs
enfants. Le présent livre parle de ces méthodes. J'ai vu un cas où la
situation est inverse : l'escroc recrute en se montrant plus humain que
les familles. Il s'agit d'une jeune homme sur lequel sa famille
exerçait beaucoup de pressions. Ses parents lui reprochaient de ne pas
assez travailler, de ne pas être assez poli et obéissant... ils l'ont
envoyé aux études avec peu d'argent et chargé de menaces en cas
d'insuccès. Il a rencontré un escroc professionnel dans la ville où il
faisait ses études. L'escroc a tout de suite perçu que le jeune homme
avait un potentiel. Il a financé ses études et l'a invité dîner chez
lui à la maison régulièrement. L'escroc ne jugeait pas le jeune homme,
il n'exerçait aucune pression morale sur lui. Il le laissait vivre.
Quand il a raté une année d'étude, l'escroc lui a donné une deuxième
chance sans sourciller. Durant les nombreuses discussions qu'ils
avaient, l'escroc lui donnait son avis sur les choses. Il désapprouvait
parfois le jeune homme mais en lui expliquant pourquoi et en n'exerçant
pas de pressions sur lui. Il le laissait aller au bout de ses erreurs.
Le jeune homme a ainsi appris beaucoup de choses. L'escroc refusait
parfois de financer des initiatives du jeune homme. Ce dernier n'en
concevait pas de rancune contre l'escroc ; il voyait bien qu'il
refusait non pour le discipliner ou le contraindre mais parce qu'il
croyait sincèrement que le projet était mauvais ou trop coûteux.
Actuellement le jeune homme est un cadre de premier plan dans
l'organisation de l'escroc, un rouage clé. Dans sa jeunesse ce jeune
homme était féru de héros romanesques qui combattent les méchants. Il
les cultivait sous toutes leurs formes : romans, BD, films, posters,
pièces de théâtre... Il sait parfaitement ce que fait l'escroc : trafic
d'armes, luttes d'influences... mais il éprouve pour lui un sentiment
de fidélité absolue. Il sait parfaitement quels dégâts causent les
activités de l'escroc. Il serait le premier à tirer son portefeuille
pour une collecte de fonds pour soulager les victimes d'un nettoyage
ethnique. Mais sa fidélité à l'escroc passe avant tout. Il n'a aucun
problème avec cela, c'est absolument clair pour lui. Dans certaines
dictatures ce phénomène de fidélité est mis à profit à grande échelle.
L'état recueille et soigne des enfants abandonnés. Ils deviennent un
pivot du système. Parfois-même on tue des parents dans le but de
recueillir leurs enfants, tout comme certains chasseurs tuent une
femelle pour attraper son petit.
La mafia inflige les impostures les plus horribles à ses victimes.
Entre membres de la mafia par contre il se doit de régner une honnêteté
à toute épreuve. Mentir ou cacher une information à ses pairs est
cruellement puni.
28. La douleur
L'argent et la douleur ont ceci en commun que ce sont des éléments
fédérateurs. Les membres du personnel d'une entreprise peuvent ne rien
avoir en commun, ils travailleront pourtant ensemble parce qu'ils
touchent un même salaire. Deux hommes d'affaire peuvent s'exécrer mais
faire affaire parce qu'il y a un gain pour les deux. De même, des
soldats qui ont connu la douleur ensemble sont "frères à jamais". Quand
des immigrés de religions et de cultures différentes se rencontrent,
ils se comprennent parce qu'ils ont vécu les mêmes arrachements et les
mêmes humiliations. La douleur est un pivot du christianisme ou du
bouddhisme. L'argent est un pivot du capitalisme et de l'économie de
marché. La guerre synthétise les deux. L'imposteur ne peut que se
servir de l'argent et de la douleur. La façon de se servir de l'argent
consiste à corrompre, acheter, menacer de dommages et intérêts... On se
sert de la douleur en torturant, en menaçant... Dans les deux cas le
but est de créer un lien entre l'imposteur et sa victime.
On pense qu'une sale de torture sert à infliger des douleurs telles à
une personne qu'elle préfère parler. Ce schéma simpliste est peut-être
vrai quand un percepteur des impôts veut amener un bourgeois à payer
son dû. Deux tours de vis sur les pouces et le bourgeois découvre en
lui la volonté irrépressible de payer... Cela, n'importe quel
tortionnaire amateur peut le faire. Cela fonctionnera beaucoup moins
bien par exemple si on veut faire parler un résistant, lui faire dire
où se trouvent ses amis. Un processus de torture plus subtil consiste à
mettre la personne en état de dépression nerveuse. Il faut l'isoler,
occuper toutes ses pensées, la faire frémir à la pensée de la séance de
torture du lendemain... Il faut que le cerveau de la personne s'épuise
à chercher une solution pour éviter la torture, comme un papillon à
l'intérieur d'un globe. Il faut infliger à la personne des choses
dégradantes, qui diminuent son estime d'elle-même. Il faut la priver de
nourriture reconstituante. Une fois le cerveau à genoux, vidé de ses
neurotransmetteurs, incapable de continuer à gérer le réel, incapable
de rêves réparateurs, la personne sombre dans la dépression. Elle n'est
plus qu'une affreuse plaie psychologique. Alors elle peut se mettre à
dire et à faire n'importe quoi. Dès qu'elle a commencé à parler, on
peut la réalimenter correctement et cesser la torture. Ce n'est plus la
même personne. Dans ce processus, le tortionnaire joue le rôle d'une
sorte de parent. Il mène sa victime vers une seconde naissance, une
nouvelle vie où elle parle, où elle a renoncé à protéger les personnes
qu'elle aimait.
Un gourou aura plus de crédit s'il est connu qu'il a souffert. Par
exemple j'ai souvent entendu raconter le fait qu'Adolf Hitler a été
gazé dans les tranchées de 14-18. Cela apporte du poids au personnage.
J'ai un jour assisté à une scène étrange : un petit gourou qui essayait
d'imposer ses idées. Si quelqu'un faisait une objection, il le
reprenait vertement, en ajoutant : "j'ai souffert dans la vie, moi
monsieur, j'ai souffert !" Il a raison parce qu'il a souffert...
S'il vous arrive un gros problème vous pourrez constater qu'il y a
trois sortes d'amis. Il y a ceux qui vont vous mettre la pression pour
vous forcer à adopter les solutions qu'ils préconisent. Ils s'ajoutent
au problème. Il y a ceux qui ne se rendent pas compte que vous allez
mal ou qui ne se sentent pas à la hauteur et qui ne font rien. Et puis
il y a ceux qui vous proposent de l'aide et discutent avec vous pour
trouver des solutions.
Si tu empruntes de l'argent à un parrain de la mafia et que tu ne le
lui rends pas avec les intérêts plantureux exigés, des hommes à lui
viendront te trouver. En sortant les battes de baseball ils diront d'un
air affligé : "tu as fait beaucoup de peine au parrain en n'honorant
pas tes dettes..." Dans une dictature on fait souffrir les gens en
fonction de la souffrance qu'ils sont supposés avoir infligée au
dictateur. Cela a des côtés positifs : dans certaines dictatures on
jouit d'une grande liberté tant qu'on ne se mêle pas des fantasmes du
dictateur, parfois une liberté bien plus grande que dans certaines
démocraties.
L'imposteur ne joue pas tant sur la douleur que sur la peur de la
douleur. C'est pour cette raison qu'un tortionnaire amateur n'obtient
souvent rien. Sa victime se rend compte que la douleur est bien moins
grave qu'elle ne le craignait. Pour qu'une mafia puisse prendre le
contrôle d'une ville, elle doit laisser courir des bruits sur la
cruauté de ses représailles. Peu importe que ces bruits soient vrais ou
faux, ce qui compte est que les gens y croient, voire qu'ils aient
envie d'y croire. La vue d'une salle de torture peut être beaucoup plus
efficace que son usage.
L'escroc n'a pas de vraies douleurs. Certes il se plaint à l'occasion.
Mais ce sont des douleurs en rêve. Comme il prend ses rêves très au
sérieux il fait grand cas de ses douleurs. C'est de la souffrance de
théâtre. Réciproquement, l'escroc n'a pas de vraies joies.
Une confrontation avec un imposteur est un duel d'angoisses. C'est à
celui qui fera le plus angoisser l'autre. Le premier qui craque a
perdu. Il peut craquer de différentes façons : fuir, s'énerver,
attaquer... Les guerres d'usure sont très prisées. Elles se terminent
par des dépressions, des suicides, des faillites... Chez les gens
matures, les "affrontements" sont plutôt à qui réussira à faire le plus
de bien à l'autre. Parfois, une personne mature peut remporter une
victoire éclatante contre un imposteur en lui faisant du bien.
Si vous vous rendez compte que votre sort dépend d'un imposteur cela
peut être extrêmement douloureux. Avoir la conscience de ce petit
esprit malade en train de décider de ce qu'il va advenir de vous...
c'est horrible. Les soldats commandés par des officiers incompétents
vivent cela, de même que les enfants de parents immatures. Par contre
une personne à laquelle il arrive une chose très grave, même être en
train de mourir, peut souffrir relativement peu si elle est entourée de
personnes matures.
Les exploiteurs, négriers et autres esclavagistes payent le moins
possible de salaires à leur main-d'oeuvre ou pas de salaires du tout.
Si vous êtes victime de harcellement, si on vous fait des choses très
dures, demandez-vous toujours si la motivation n'est pas l'argent. Les
rouages imaginés par certains escrocs peuvent être d'une extrême
complexité. Là où on vous montre de la logique et des bons sentiments,
creusez pour trouver les véritables motivations. La majorité des chefs
de rébellion dans les pays du Tiers Monde sont capables de tenir des
discours idéologiques. Cherchez plutôt quelle ressource agricole ou
minérale est disponible sur le territoire qu'ils contrôlent. Parfois
ces ressources sont directement exploitées par une multinationale,
parfois l'exploitation est artisanale et les profiteurs de guerre sont
plus loin en aval. Réciproquement, si on vous demande de l'argent de
façon explicite, parfois ce n'est pas du tout la véritable motivation.
Par exemple une personne peut faire un procès à sa famille pour obtenir
des dommages et intérêt, en réalité c'est un appel. Elle voudrait être
reconnue par sa famille et obtenir de l'affection. Elle laissera tomber
ses revendications pécuniaires après le premier dialogue sincère.
29. Sortir de l'escroquerie
Le contraire d'un "imposteur" est une personne "authentique". Cela veut
dire une personne qui vit ses émotions véritables, qui ne fait pas
semblant. C'est une personne qui a la culture et l'introspection
nécessaires pour se comprendre et s'accepter, chez qui les émotions et
les pulsions sont fluides.
Considérons deux couples. Dans le premier les partenaires sont bien
élevés. Ils se parlent gentiment, s'entraident, se font un bisou le
matin avant de partir au travail... Dans le deuxième, l'homme est borné
et imposant. La femme vit dans l'angoisse. Elle fait de son mieux pour
le ménage et les repas. Elle craint les reproches, qui ne manquent pas.
Tous les quelques jours, l'homme devient un peu plus doux. Il la prend
dans ses bras et la caresse. Elle sent alors un bonheur total
l'envahir. Toutes ses angoisses se dissolvent. Elle n'est plus qu'une
fleur de chaleur. Le temps n'existe plus. Elle ne vit que dans
l'attente de cet instant. Lequel de ces deux couples et le plus un
imposteur ? Le premier répond aux canons de notre société. Mais il ne
résisterait pas à un événement grave. Il se disloquera à la première
montée d'angoisses, un événement difficile à gérer... Il est
superficiel. Le deuxième couple est un peu minable. On voit pourtant de
tels couples résister à des guerres et à des famines... Pour cesser
d'être un imposteur il faut reconnaître sa nature animale. Il faut
prendre conscience de nos pulsions et de nos émotions. La culture
permet d'aller à leur découverte et de les développer. Elle nous donne
des conseils, elle nous permet de prendre du recul et de résoudre les
paradoxes. Elle ouvre le dialogue à notre animalité. Un moine qui tombe
à genoux devant une statue de la Vierge Marie, le coeur empli d'extase,
est un homme qui vit. Par ses études théologiques il a appris au fond
de son être ce que la Vierge Marie représente. Il a découvert qu'elle
est un sentiment fort. Certes cet homme est manipulé par une église.
Mais son émotion est authentique. Un auteur qui se contenterait de
décrire l'extase de ce moine ne serait qu'un imposteur : il ne ressent
rien, sinon un faible sentiment de curiosité et un vague goût du lucre
à l'idée d'en faire un livre.
Qu'est-ce qui nous permet d'aller à la rencontre de notre être ? Les
écrits, les paroles, les images et la musique de Victor Hugo, Carlos
Castaneda, Krishnamurti, Salvadore Dali, Mozart... Les petits et les
grands événements de la vie... Les rencontres, les voyages et les
transes hypnotiques... Surtout nous-mêmes, d'où ces émotions
jaillissent, qui nous donnent envie, nous préviennent, nous soutiennent
et sont la source des bonheurs.
L'argent est devenu le fondement de notre société. Certains paradoxes
montrent pourtant qu'il existe des choses plus fondamentales que
l'argent. On demandait à Gary Grant pourquoi il payait des prostituées
alors qu'il pouvait séduire n'importe quelle femme. Il répondit : "je
paye la prostituée pour qu'elle parte. Une femme s'accrocherait". En
Chine on payait son médecin quand on était en bonne santé. On arrêtait
de le payer quand on tombait malade. On dit que l'argent ne fait pas le
bonheur mais qu'il y contribue. Certaines personnes sont pourtant
devenues beaucoup plus heureuses en renonçant à de l'argent : en
quittant un mari fortuné mais absent, en renonçant à des
responsabilités écrasantes... Cela montre que les sentiments priment
sur l'argent. Seuls les sentiments procurent du bonheur. Les imposteurs
du capitalisme sauvage auront beau étaler des couches de plâtre, les
sentiments brilleront toujours au travers des fissures. Quand les
occidentaux auront compris cela, il redeviendront heureux. L'argent
cessera d'être l'outil par lequel les imposteurs détruisent la planète.
Les occidentaux utiliseront toujours l'argent mais plutôt pour faire
des comptabilités et se protéger des imposteurs. Ils arrêteront de
persécuter les pays précaires. Ils iront massivement aider les trop
rares
missionnaires et les ONG qui collaborent déjà sur place avec les
habitants.
Une oeuvre artistique aura du succès si elle engendre des émotions chez
ses auditeurs, spectateurs ou lecteurs. Les "intellectuels" ne
comprennent souvent pas les émotions qu'il y a dans les oeuvres
populaires. Ils prétendent qu'elles se vendent à millions à cause du
marketing. C'est faux. Les auteurs de ces oeuvres à succès ont
simplement la générosité de comprendre et d'exprimer les émotions
simples. Le marketing peut seulement amplifier le mouvement ou faire
primer une oeuvre sur une autre oeuvre équivalente.
Les sectes vous proposent de développer votre être. Au travers de leurs
symboles et de leurs activités vous découvrirez des choses en vous. Ces
émotions sont tellement fortes, tellement précieuses, que nombre en
conçoivent une fidélité à vie pour la secte. L'arnaque est que la secte
ne développe chez ses adeptes que les pulsions et les sentiments qui
lui sont utiles. L'adepte doit rester incapable de survivre par
lui-même en dehors de la secte.
Les imposteurs sont souvent des lâches. Cette lâcheté explique certains
de leurs actes mais il faut voir plus loin. Il y a un cercle vicieux
entre la peur et l'apprentissage des choses. Il m'est arrivé de vouloir
expliquer quelque chose de simple à un enfant et que cet enfant
s'effondre virtuellement sur le sol, persuadé de ne pas être à la
hauteur, presque terrorisé. Si on réagit de la sorte chaque fois qu'il
y a quelque chose à apprendre, on n'apprendra rien et on deviendra un
imposteur. Si un enfant naît dans une famille où on parle d'un grand
nombre de choses, où on lui apprend de tout par petites touches, en
douceur, en le soutenant chaque fois qu'il y a une effort à faire...
Cet enfant a-t-il du mérite à ne pas être un imposteur ? Le savoir lui
a été donné de façon continue et confortable...
Jadis, l'école était un lieu d'émotions : la curiosité, la peur de
décevoir, l'ennui, la passion des jeux intellectuels, le sens du
devoir, le sens de la camaraderie, le besoin de se dépasser... Les
enseignants en étaient les grands prêtres, maîtres des émotions. Ils
avaient un grand prestige social et étaient bien payés. Pour asservir
le peuple, il faut éteindre ces émotions. Il faut détruire le rôle des
enseignants. On en a fait une profession pour idéalistes creux et pour
planqués incapables de survivre par eux-mêmes. Les quelques résistants
sont assommés d'obligations pseudo-pédagogiques, impérieuses et sans
cesse mouvantes. On casse l'instinct de l'enseignant, ce maudit moteur
à faire des hommes libres. En plus d'être misérables, les salaires sont
payés en retard, avec diverses petites humiliations... Les parents qui
mettent leurs enfants dans des écoles élitistes croient échapper à
cela. Ils se trompent. Certes leurs enfants y apprennent plus de
choses. Mais les mécanismes de castration sont toujours là. Les enfants
de riches peuvent même être plus cruellement victimes que ceux des
pauvres, parce qu'on organise mieux les choses autour d'eux. J'ai
quelques amis qui ont vécu dans des dictatures. Ils me racontent tous
la même chose : ces interminables séances obligatoires où il faut
assister en groupe à des films de propagande ou écouter les discours
des dirigeants. Cela hypnotise la majorité et corrode la volonté des
quelques fortes têtes. Sous prétexte d'enseignement, on inflige les
mêmes méthodes aux enfants dans les démocraties modernes. On y met plus
d'hypocrisie que dans les dictatures, plus de tact et de langue de bois.
Quand les émotions "nobles" s'étiolent, il reste quelques émotions
plates : la peur, suivre la masse, le chacun pour soi, la jalousie, la
folie des grandeurs... Ces émotions basiques ne sont pas mauvaises en
elles-mêmes. Elles posent problème quand elles deviennent dominantes,
quand elles ne sont pas raisonnées par les autres émotions.
Il faut apprendre à faire la différence entre ses pulsions et ce qu'on
fait. Ce n'est pas parce qu'on a envie de tuer quelqu'un qu'il faut le
faire. En avoir parfois envie est normal. Rêver de le faire peut même
être une bonne chose, pour se défouler. Mais on ne peut pas passer à
l'acte. On ne rend pas justice soi-même. Si on a un problème grave avec
une personne, il faut en parler à d'autres personnes, déléguer le
problème à un avocat ou un médecin, déposer plainte à un bureau de
police... Réciproquement, on n'a aucun mérite à avoir envie de faire du
bien à une autre personne. Cette envie est très importante, parce
qu'elle fait réfléchir à ce qu'on pourrait faire de bien et cela
pourrait mener à réellement faire quelque chose. Mais on n'aura de
mérite que pour la qualité de ce qu'on aura effectivement fait. Rêver
de faire du bien ne fait du bien qu'à soi-même.
L'imposteur s'amuse des pulsions de ses victimes tout comme un enfant
s'amuse des réflexes de survie de l'animal qu'il martyrise. Un enfant
bien élevé s'amusera plutôt des instincts de tendresse de l'animal. Il
le respecte. Il ne caressera pas l'animal avant de lui avoir demandé
son avis. "S'amuser" n'est pas le terme adéquat. Il faudrait plutôt
dire "fabriquer du bonheur". Le bonheur de l'animal est comme une
petite braise. Par des caresses ajustées, entre les oreilles, dans le
cou, sous le menton, à la base de la queue... on peut souffler sur
cette braise et rendre l'animal fou de délices. Ensuite il faut se
reposer avec lui, en respirant calmement pour partager sa méditation.
30. Une conclusion
A partir du 15ème siècle, l'Europe a envahi presque tous les autres
pays de la planète. Elle a pompé massivement leurs ressources minières
et
agricoles, exterminant les habitants ou les réduisant à
des degrés plus ou moins prononcés d'esclavage. Ces ressources ont
ensuite été en grande partie gaspillées, par exemple dans deux guerres
mondiales (une guerre n'est mondiale que si elle se déroule en Europe).
Je pense que les européens auraient mieux fait d'aller à la découverte
d'une ressource bien plus essentielle, qui leur aurait donné de
véritables satisfactions : leurs propres émotions. Les autres peuples
leur auraient été d'une grande aide pour cela. Actuellement l'Europe
est sous tutelle d'une de ses anciennes colonies : les USA. Cela a
amené un mieux, on ne peut pas pour autant dire que la situation soit
rose. Les USA ne sont guère plus émotionnellement avancés que l'Europe.
L'Europe dispose de ses propres missionnaires pour la civiliser : le
"quatrième pouvoir". Cela veut dire les média, l'enseignement, les
églises et les auteurs de livres. Ceux en lesquels je crois le plus
sont les enseignants. Ils sont au noeud du problème : là où germent les
esprits des enfants. Aussi maltraités qu'ils soient, quel que soit leur
degré de découragement, je voudrais que les enseignants comprennent
l'importance de leur mission. Cela vaut la peine de se battre contre la
dictature. La résistance peut l'emporter. Quand j'avais 8 ans,
l'instituteur nous racontait des histoires en classe. Des contes et
légendes, des histoires vraies... Je ne me souviens pas qu'il ait
jamais dû faire usage d'autorité dans sa classe. Nous écoutions
naturellement ses cours. Nous avions confiance en lui. Nous savions
instinctivement que la matière qu'il enseignait était bonne pour nous.
Quand il nous apprenait une formule de mathématique, il n'avait pas
besoin de nous dire qu'elle nous était utile d'une certaine façon.
C'était évident, parce qu'il savait manifestement qui nous étions et
qu'il avait compris son métier. Un jour, alors qu'il racontait une
histoire, une fille s'est levée, comme exaspérée, et a demandé "mais
enfin Monsieur, quand allons-nous avoir cours ?" Conscient de ce qu'il
risquait, il a arrêté son histoire, a donné raison à la fille et a
commencé un cours. Je connaissais le père de cette fille. Je l'ai eu
plus tard, vers 14 ans, comme professeur de science. Je devais lui dire
comment s'y prendre pour les labos... Cet instituteur conteur nous a
donné des cours parfaits. Toute la matière prévue nous a été donnée. Ce
professeur de science, par contre, ne comprenait pas lui-même la
matière qu'il enseignait... Des histoires comme celle de cette petite
fille qui s'est levée, j'en ai entendu d'autres. Chaque fois
l'enseignant a dû baisser la tête. C'est une situation de dictature.
Sous Staline, le père baissait le regard devant son fils de 7 ans si
celui-ci le surprenait à manquer de conformité aux idées du parti.
Pourquoi l'Europe est-elle ainsi ? J'ai l'impression qu'au fil des
guerres, depuis la fin de l'Empire Romain, la culture a été disloquée,
malmenée... Il ne s'est jamais reconstitué en Europe un véritable
bagage culturel. Prenons comme analogie les vitamines dans le corps. On
dit que telle vitamine est bonne contre le rhume, que telle autre
vitamine est bonne pour la peau ou pour les yeux... En réalité, quand
vous étudiez l'action des vitamines, vous vous rendez compte qu'elles
sont toutes nécessaires entre elles. Chaque vitamine a besoin de la
présence de plusieurs autres vitamines pour agir. Supposons une
personne en carence de vitamines. Si vous lui donnez une seule
vitamine, elle va se sentir mieux, tout en continuant à être malade.
Elle vous demandera des doses de plus en plus fortes de cette vitamine.
Elle expliquera à tout le monde que cette vitamine est la clé de la
santé. Elle peut se mettre à consommer des doses telles qu'elle finira
à l'hôpital. C'est ainsi que vit l'Europe. Tout semble basé sur des
déséquilibres et sur la négligence de choses essentielles. Des heures
de télévision hypnotique pour les uns, une pluie d'argent pour quelques
autres, du travail assommant pour beaucoup d'autres, de la vie de
famille pour personne... On ne semble pas comprendre qu'il faut donner
des doses normales de toutes les vitamines et de toutes les émotions à
tout le monde. Je me demande si d'une certaine façon les terroristes
n'utilisent pas la même méthode. Comment obtenir qu'une personne se
sacrifie dans un attentat à la bombe ? Coupez-là d'une vie normale.
Enlevez-lui les mille et une choses qui composent une existence
équilibrée. Focalisez son attention sur une seule émotion : le paradis,
l'injustice faite à son peuple, la camaraderie de la lutte armée... au
choix. Après un certain temps, la personne acceptera de vivre cette
émotion à mort.
Les populations européennes feraient bien de se méfier. On dit que la
colonisation a apporté des richesses en Europe et que ces richesse ont
permis un essor social. Par là on fait croire que les richesses sont
nécessaires au bonheur et que la domination de pays étrangers est une
chose naturelle. Je vois les choses d'une autre façon. Avant les
colonisations, une minorité d'européens exploitaient la masse du
peuple. Quand les colonies ont été conquises, le territoire virtuel de
l'Europe s'est agrandit de façon démesurée. Cela a entraîné un partage
géographique : les "européens" exploités étaient les indigènes des
colonies. Les européens d'Europe sont devenus des exploiteurs, donc
mieux nantis. Le mieux-être en Europe était factice, en ce sens qu'il
n'était pas lié à une amélioration des mentalités. Maintenant que
l'hégémonie européenne sur ses ex-colonies achève de se rompre, les
peuples européens feraient bien de se préoccuper des conséquences du
resserrement du "territoire européen" à la seule Europe... Ils vont
redevenir des esclaves. Ce n'est pas avec des loi et des méthodes
modernes qu'ils éviteront d'être abusés. Au Moyen-Age un sheriff de
Nothingham pressurait les gens pour assurer son train de vie. La chaîne
de notables décrite au chapitre 17 en est une variante moderne, plus
insidieuse. Le bouleversement d'une administration par un escroc,
décrit au même chapitre, est une méthode de management enseignée très
officiellement en Europe : "le management par le changement".
Je voudrais remercier pour leur soutien et leurs conseils Luis de
Miranda, Hoa et Toan Dang Vu, Jean-Marie Decheneux et Frédéric Cloth.