Les impostures






1. Introduction
2. La dictature
3. Les extrêmes et leurs tourbillons
4. L'insensibilité
5. La séduction
6. Le jeu social
7. Le mimétisme
8. Les réalités virtuelles
9. L'assurance
10. L'interposition, la canalisation
11. La relativité de l'imposture
12. L'absurde
13. L'innocence
14. La camaraderie
15. Construire le paradis
16. Le mal pour le mal
17. Le professionnalisme
18. Comment détecter un imposteur ?
19. La toxicomanie
20. Les dégâts
21. L'intelligence
22. L'identité
23. L'éducation
24. Les superstitions
25. L'égocentrisme
26. La survie
27. L'engagement
28. La douleur
29. Sortir de l'escroquerie
30. Une conclusion





1. Introduction


Pourquoi il y a-t-il autant de malheurs dans le monde ? Certains répondent que nous vivons sur une planète difficile. Cela se discute... On peut constater que des peuplades qui vivent dans des contrées hostiles se portent très bien. Tandis que des familles qui vivent dans des pays "civilisés" s'entre-déchirent. Ces pays "civilisés" se déclarent des guerres sanglantes. J'adhère à l'idée bouddhiste que les malheurs naissent de l'infantilisme. Il y aurait moins de problèmes si nous étions plus adultes.

Le propos n'est pas de condamner l'enfance. Le rêve, l'irresponsabilité, le jeu... sont nécessaires pour que la personnalité d'un enfant se construise. On ne peut pas devenir adulte si on n'a pas eu d'enfance. Pour construire sa maturité, un adulte doit régulièrement retourner en enfance. Pour progresser dans la vie, il faut savoir reprendre les choses à zéro. Il faut continuer à rêver et à jouer. Il n'y a pas de rapports amoureux sans retours en enfance. La maturité n'est pas le fait d'arrêter de rêver. C'est le fait de faire la distinction entre le rêve et la réalité. Pour cela il faut avoir appris des choses, avoir vécu... et continuer à grandir dans la vie.

Un canon du bonheur est un bébé cajolé par sa mère. Il n'a aucune responsabilité. Sa mère comprend tous ses besoins et lui donne tout ce qu'il lui faut. Elle fournit un travail immense pour permettre ce petit miracle. Une fois adulte, cet enfant pourra continue à goûter au bonheur... à condition d'être devenu capable des mêmes prouesses que sa mère. C'est donnant-donnant. Pour trouver un conjoint chaleureux et des collègues de travail positifs, il faut être soi-même capable de comprendre les autres. Dans un pays dont le peuple est plus adulte, on élira des dirigeants plus responsables.



2. La dictature


La dictature est le degré zéro de l'imposture. Par ses menaces et sa séduction le dictateur fait tourner le pays autour de lui, exactement comme un nouveau-né structure la maisonnée par ses hurlements et ses risettes. Chaque habitant d'une dictature accroche des portraits du dictateur chez lui, tout comme des parents garnissent leurs murs et leurs meubles de photos de bébé. On chante des louanges au dictateur comme on parle en bien de bébé. Se plaindre d'avoir un bébé peut vous mettre au banc de votre milieu social.

Vous me direz que cette comparaison est amusante mais qu'il y a tout de même une différence entre un petit bébé et un gros bébé. Le premier est désiré, le deuxième est subi. Je sais faire la différence entre des parents fous de bonheur et un opposant politique terrorisé... Gardez-vous pourtant de croire cette polarité assurée. Une dictature a souvent été désirée par certaines personnes et elles s'en félicitent encore longtemps après. Une gamine à laquelle on refuse des moyens de contraception peut subir une terreur qui la détruit.

Les victimes d'un dictateur peuvent devenir ses plus ardents défenseurs. Plus meurtrières sont les blessures infligées par le dictateur, plus on le défendra. On ne peut pas admettre qu'on a perdu la moitié de sa famille en vain, pour de simples lubies d'un imposteur. Cela devait en valoir la peine... On rencontre ce phénomène aussi dans les démocraties. Je n'ai jamais entendu de propos aussi enthousiastes à propos de politiciens que dans des villes où ils se comportent en prédateurs. Ils pompent l'argent, monopolisent les logements sociaux, empêchent la création d'entreprises... Quand vous écoutez des gens du peuple parler d'eux, on dirait que leur politicien favori est leur enfant chéri, leur ami intime tout chou... Ces gens éprouvent-ils de la reconnaissance pour le dictateur parce qu'il ne les a pas encore attaqués ? Lui font-ils risette pour éviter qu'il n'attaque ou en espérant qu'il leur jette quelque chose à manger ? Est-ce un réflexe naturel envers le chef tribal, un réflexe de survie hérité des âges lointains ? La propagande leur propose des mots, des anecdotes... autant de raisons de s'enticher du dictateur. Je parlais naguère d'un de ces politiciens à un ami. Il me répondit : "oui mais tu sais, il a créé le Centre de Social de..." Même la propagande pour Hitler fonctionne toujours, 60 ans après : "oui mais tu sais, il a relancé l'économie allemande..." Essayez de faire comprendre que cette économie se redressait d'elle-même... Et quand bien même, cela ne justifie pas la mort violente de 40 millions de personnes ! Hou qu'il est gentil le dictateur ! Guili guili !

Quand Hitler s'adressait à la foule, il semblait à chacun qu'il s'adressait à lui personnellement. Staline était "le petit père du peuple". Dans ces dictatures les gens croient sincèrement dans le dictateur. Il y avait une expression en Allemagne : "ah si le führer apprenait cela !" On partait du principe que les problèmes dûs à la dictature étaient le fait de quelques fonctionnaires idiots ou malveillants. Si le dictateur l'apprenait, il réglerait ces problèmes tout de suite... Ah, s'il pouvait obtenir un meilleur contrôle de chaque aspect de la vie... Tout irait mieux... Il a tant d'amour pour nous... On sait maintenant que Staline a signé de sa main les ordres d'exécution des opposants politiques supposés. Ressentait-il contre eux la rage du nourrisson contre l'absence de sein maternel ? Il aurait dit, à la mort de sa femme, qu'avec elle partait ce qu'il lui restait d'humanité...

Tous les groupes religieux ou ethniques ont un "ancêtre fondateur". C'est un être à apparence humaine mais doté de pouvoirs surnaturels. Chaque groupe tribal a un nom pour le grand ancêtre. Les chrétiens ont le Christ, les bouddhistes ont le Bouddha, les égyptiens avaient Osiris... On élève les enfants en leur racontant les légendes de ces héros. Dans une dictature on cherche à imposer le dictateur comme ancêtre fondateur. On raconte son histoire à l'école, à la télévision... Il est le fondateur de la nation... Il a accompli de grandes choses... Le dictateur impose une vision du monde à son bétail ; une façon de penser toutes choses. Beaucoup s'y habituent, y trouvent leurs marques, un équilibre... Mettre le dictateur en doute serait mettre l'équilibre du monde en balance...

Tel le vampire qui peut vous transformer en vampires, le dictateur vous transforme en imposteurs. Par exemple dans certains pays les pauvres ont un lieu d'habitation officiel. Ils n'ont pas le droit de s'en éloigner. Il n'y a pas de travail et ils meurent sur place, à petit feu. Ils partent et vont habiter à un endroit où il y a du travail. Ils font une demande de changement d'adresse. Leur dossier sera refusé ou traînera indéfiniment. Ils sont donc dans l'illégalité. Personne ne leur en fera le reproche, tant qu'ils se tiennent tranquilles. Les policiers adorent avoir affaire à ces gens dans l'illégalité. Ils sont tellement coopératifs, craintifs, dociles... Au moindre signe d'insoumission, il suffit de faire allusion à leurs papiers, au lieu de domiciliation... Cela les fait trembler, suer... Ils pensent à leur famille, au petit dernier dont il faut payer les soins médicaux... Ils font tout ce que vous voulez. Vous pouvez remplacer la dictature par une famille malveillante, le policier par un mauvais grand frère et la résidence illégale par une revue érotique trouvée sous le lit. Cela fonctionne de la même façon.

L'imposture institutionnalisée est un formidable ciment pour un pays. Les gens importants font des impostures de grande ampleur : le ministre des armées décide des achats de matériel en fonction des pots-de-vin et l'échevin au logement installe ses amis dans les logements sociaux. En-dessous d'eux, les subalternes font des escroqueries de moindre envergure. Ils partagent toujours les bénéfices avec leurs supérieurs. Cela forme une pyramide de rackets dont les flux de finances et d'influences montent et se concentrent vers le sommet de l'état. Pour que le système fonctionne il faut que les gens aient peur. Il faut donc régulièrement sacrifier des pions. On attrape quelques personnes qui ne jouent pas le jeu, par exemple des fonctionnaires qui ne partagent pas assez avec leurs chefs ou qui se font remarquer. Une excellente cible sont les gens honnêtes. Ils se défendent si mal au procès, c'en est un plaisir... et ils constituent un danger objectif pour le système. On fait des procès monstres et on les condamne à des peines exemplaires. On en fusille quelques uns en place publique.

Un dictateur est un escroc qui a réussi à monter tout en haut de la hiérarchie du pays. Il n'a plus à craindre la police puisqu'il la contrôle. Il peut imposer ses rêves par la force. L'argent et les moyens du pays sont à sa disposition. Si cela ne lui suffit pas, il lancera l'armée à l'assaut des pays voisins. On se dit parfois qu'un tel escroc n'est qu'un rebut de la société et qu'on peut lui adresser la parole comme un gardien de prison à un détenu. C'est ce que croyait un collègue d'un ami. Ils étaient cadres supérieurs dans une multinationale du pétrole. Le collègue était chargé de rencontrer le Maréchal Mobutu, Président Dictateur Général et Escroc en Chef du Zaïre. La raison de cette entrevue était que l'armée zaïroise n'avait plus payé ses livraisons d'essence depuis des mois. Donc le robinet avait été fermé. Avant de partir, le collègue faisait le fanfaron : "je vais le remettre à sa place le dictateur d'opérette. Il va payer ses dettes vite fait !" A son retour il était beaucoup plus calme : "il va payer les dettes de l'armée zaïroise et on va recommencer les livraisons d'essence. Mais je ne l'ai pas remis à sa place. Ce type est impressionnant. Je suis resté le cul serré pendant toute l'entrevue. J'ai juste pu dire oui Monsieur le Président, bien Monsieur le Président."



3. Les extrêmes et leurs tourbillons


Les paragraphes suivants découlent l'un de l'autre :

1. Un enfant est extrémiste. Il est fou de joie pour un petit rien. Il est dans une détresse inimaginable pour un petit rien aussi. Quand il regarde un film, il y a le camp des "bons" et le camp des "méchants". Essayez de lui expliquer que les deux camps ont peut-être raison chacun de leur point de vue, qu'ils devraient faire usage de diplomatie plutôt que de faire couler le sang... Les imposteurs adorent les extrêmes. Cela rend les situations si simples...

2. Une personne mature essaye donc de faire la part des choses, de comprendre le point de vue de chacun... Un imposteur intelligent comprend cela. Il vous expliquera qu'on n'est sûr de rien, qu'on ne peut pas juger les gens... Cela s'applique à lui, bien sûr. C'est lui que vous ne devez pas juger, que vous devez laisser faire... Il peut passer des heures à vous expliquer cette théorie de son monde. Il vous dira aussi l'autre extrême : "personne n'est innocent !" (sous-entendez que ses victimes ont forcément des choses à se reprocher).

3. Ayant compris cette démarche de l'escroc, une personne mature est donc à la recherche de la vérité. Elle essaye de comprendre s'il faut aller à un extrême ou s'il faut rester équilibré. Faut-il juger ou ne faut-il pas juger ? Elle soupèse chaque situation, dans le but de poser des actes constructifs. Un imposteur cultivé vous dira donc que lui aussi est à la recherche de la vérité. Il en profitera pour vous expliquer quelle est cette vérité. Une vérité qui lui est profitable...

4. Une personne mature (elle est toujours là ?) sait que chacun a sa vérité, suivant son vécu et sa position. Il faut imposer certaines "vérités" aux enfants, tout en leur donnant les moyens de plus tard décider par eux-mêmes. Un imposteur vous expliquera donc que vous devez trouver votre vérité par vous-mêmes. Il se contentera humblement de vous donner des conseils, de vous aider...

5. Une personne mature (vous !) comprend donc maintenant qu'il n'y a pas de fin à la complexité de la recherche des vérités. C'est pour cette raison que les imposteurs professionnels se contentent de vous écraser sous des tonnes de considérations sur le bien, le mal, les équilibres, les vérités... Ils en font des livres et ils vous les vendent pour se faire de l'argent. Cela leur procure un plaisir inouï. Quand ils vous expliquent la combine, vous pouffez de rire et vous trouvez que c'est excellent...

Retour au 1. Pour s'en sortir, il faut donc se limiter à des choses simples, bien tranchées. Il faut faire la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal.

La boucle est bouclée...

Elle engendre une deuxième boucle :

1. L'imposteur et la personne mature sont perpétuellement à la poursuite l'un de l'autre. Ils sont dans le tourbillon du yin et du yang. La différence entre les deux est que l'imposteur se contente de ce qu'il y a dans sa tête. Il n'emprunte des bribes de mots et d'images au monde réel que pour mieux gonfler son tourbillon intérieur. L'homme mature, lui, passe son temps à confronter ses pensées à la réalité. S'il pense qu'une personne est fâchée contre lui, il lui pose la question. S'il croit avoir compris comment on fabrique un boomerang, il achète une planche de bois, une scie et du papier de verre pour vérifier. Si la théorie de l'évolution le tracasse, il s'inscrit à un club de paléontologie et va sur le terrain avec un petit marteau et un pic.

2. Certains centres de recherche, parfois des pays entiers, n'ont plus rien inventé ni découvert depuis des dizaines d'années parce qu'ils appliquent à la lettre la recommandation du paragraphe précédent. Tout doit être vérifié ! Un chercheur dans ces centres ne peut obtenir un budget que s'il remet un document détaillant de A à Z la procédure de sa recherche. De surcroît cette procédure doit être conforme aux standards du centre. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé, par exemple d'attraper une souris. Vous aurez peut-être remarqué que cela ne se passe jamais comme prévu. Il faut réfléchir, s'adapter... Après vos premiers échecs, avez-vous remarqué qu'il n'y a rien de plus énervant qu'un ami qui vous explique comment il faut faire ? Moins il a attrapé lui-même de souris, plus il est insistant pour vous imposer sa méthode. C'est énervant, mais énervant... Et bien dans ces centres de recherche, vous êtes le chercheur et l'ami est votre chef. Amusant, non ? Attraper des souris, l'homo sapiens le fait depuis l'aube des temps. Ce n'est pas trop difficile si on s'y met sérieusement. Que penser des chercheurs qui mettent au point de nouveaux moteurs fusée ? Ils sont au milieu de l'arène avec une nuée "d'amis" sur les gradins. Je vous dis pas l'ambiance... Par définition, si vous cherchez quelque chose, c'est que vous ne l'avez pas encore trouvé... Si vous cherchez par des méthodes décidées à l'avance, vous risquez fort de passer à côté. En travaillant ainsi, des pays mettent 20 à 50 ans pour maîtriser la technologie des moteurs fusée. Ils dépensent des milliards. Les progrès ne viennent que par tout petits bonds, presque négligeables. Un progrès n'est acceptable que si les administratifs ne le voient pas passer. S'ils laissaient faire une petite équipe de gens compétents, ce serait fait en quelques années et pour quelques millions. Il faut de l'imagination, du rêve, de la fantaisie... (un peu comme dans la tête de l'imposteur). Il faut faire du coq à l'âne entre des ébauches de résultats, des vérifications incomplètes et des tables rases avec nouveaux départs... En procédant ainsi, vous pouvez obtenir des résultat extraordinaires. C'est ce que font les chercheurs compétents, en général derrière le dos des administratifs qui les contrôlent. Une fois le travail au point, on pond un joli dossier sur mesure, pour faire semblant d'avoir suivi la procédure.

3. Les administratifs cultivés lisent des textes sur ces questions et en tirent des conclusions. Ils rassemblent des jeunes gens visiblement surdoués et leur laissent la bride sur le cou. Ces jeunes ont des idées, c'est certain. Mais ils ne sont pas capables de les ordonner. Ils se battent entre eux. Ils produisent des bricolages géniaux mais inutilisables... Pour gérer ces bouillonnements chaotiques, il faut qu'une personne un peu mature supervise le tout.

4. Donc, donc, donc... il faut un super-patron pour superviser ! Qu'à cela ne tienne, on en trouve un. Une personne que l'on vous recommande chaudement... Un homme qui a du charisme... Il est la clé de voûte. Comme tout dépend de lui, il est justifié de le payer grassement. Dans les conseils d'administration de multinationales, ces surhommes se payent des millions. Souvent pour aboutir à la conclusion qu'il se sont contentés de poser, de faire de l'esbroufe. Rien n'a fonctionné. Les pertes sont effroyables...

Retour au 1. Si on ne peut avoir confiance ni dans les équipes, ni dans les patrons, que faire ? Il n'y a plus qu'une solution : établir des règles précises. Il faut cesser de jouer et de perdre son temps. Prenons quelques exemples de recherches qui ont réussi et faisons-en une procédure standard et rigoureuse. Plus de place aux errements !

Une nouvelle fois, la boucle est bouclée. Ces cercles vicieux n'ont pas de porte, pas de solution interne. On n'en sort que par le haut, en augmentant le niveau de maturité de l'ensemble des intervenants. Il faut apprendre aux administratifs à raisonner comme des chercheurs. Il faut apprendre aux chercheurs à s'organiser comme des administratifs. Il faut recruter des patrons humbles, au service des autres membres de l'équipe.

Je vous résume le troisième tourbillon d'impostures (on ne va pas y passer l'après-midi non plus) :

1.  Les imposteurs se mettent à enseigner tout à tout le monde et vous imposent de devenir le plus humble possible. A force d'étudier, d'être humble et de ne plus rien faire d'autre, on ne fait plus rien du tout. On reste assis et on attend venir la mort...

Retour au 1. La réaction consiste à passer à l'action coûte que coûte. Mieux vaut faire des bêtises que ne rien faire... Alors on détruit, on massacre... Cela crée tant de malheurs qu'un jour on s'arrête de massacrer et on s'assied pour réfléchir. On étudie humblement la question...

Il n'y a pas de recette pour être mature. Il n'y en aura jamais. Tout ce qu'on peut faire est d'éviter de s'arrêter à un point des tourbillons. Il faut rester en mouvement. Il faut voler avec les tourbillons et essayer de planer dans les directions de plus de maturité et de meilleurs résultats. Il faut être vivant.

Un moyen de lutte contre l'imposture peut être une imposture en soi. Prenons par exemple le programme spatial européen et la réalisation des fusées Ariane. Les techniciens et scientifiques impliqués ont fait du bon travail. Mais les technologies utilisées sont souvent des classiques empruntés à la conquête de l'espace américaine des années 1960. La véritable technologie se trouve dans le tissu administratif qui a été mis en place. Les fusées Ariane ont été enfantées par une monstrueuse machine bureaucratique. Ce que les européens ont mis au point sont des procédures administratives : de certification, d'examen, de contrats, de sous-traitance, d'assurance, de contre-vérification, d'harmonisation, de planification, d'embauche, de coopération... Ce colosse de papiers est totalement paranoïaque. C'est une raison pour laquelle les technologies utilisées dans les fusées sont si vétustes. C'est aussi la raison pour laquelle les fusées Ariane sont chères. La myriade de personnes à la tête de ce tissu administratif constitue une noblesse jalouse de ses prérogatives. Si on laissait faire des entreprises compétentes, choisies sur base de leur sérieux et de leur dévouement, l'Europe pourrait disposer de lanceurs plus avancés, fiables et moins chers.



4. L'insensibilité


Quoi de plus horrible qu'un enfant qui arrache les pattes d'un insecte ? Il n'est pas méchant. Triturer un insecte ou un petit moteur électrique, pour lui c'est la même chose. C'est amusant. Il n'a pas conscience de la douleur de l'insecte. Le travail des parents consiste à lui faire prendre conscience...

Pour qu'un enfant puisse prendre conscience de la douleur d'autrui, il faut commencer par lui ouvrir les yeux sur sa propre douleur. Il y a là deux écoles :
Vous aurez compris que je considère la première option comme l'essence de la beauté humaine et la deuxième comme une déchéance. Certes, dans le deuxième cas de figure il est bon de faire remarquer à l'enfant que des personnes autour de lui sont tristes, donc qu'il doit s'abstenir de pousser des cris de joie...

Tout cela n'est pas évident pour tout le monde. Pour une personne qui a un niveau de maturité élevé, initier un enfant à ses propres émotions est fabuleux. C'est une floraison d'émotions, d'aventures, d'amour... Il faut de la compétence, aussi, pour savoir quelles émotions correspondent à quelles tranches d'âge. Il ne faut pas trop se tromper. Il faut savoir garder ses distances, préserver l'intimité de l'enfant tout en vivant avec lui... Pour les personnes qui n'ont pas le niveau, c'est tout de suite la catastrophe. Je me souviens d'une grand-mère qui disait à un gamin de quatre ans : "elle te plaît la fille du voisin, hein mon gaillard ?!" Le gamin était juste curieux, il observait ladite fille du voisin. Si vous sortez ce genre de réflexions à un gars de seize ans sûr de lui, il peut vous répondre d'un grand sourire entendu. Mais un gamin de quatre ans...

Les personnes immatures ont peur de la première méthode. Elles craignent ces émotions de l'enfant, que l'on a masquées chez elles. C'est trop fort, ingérable. Elles pensent que si elles prennent les émotions de l'enfant en compte, elles vont mettre le doigt dans un engrenage. Cela leur semble un cauchemar. La réalité est inverse : si vous prenez les émotions d'un enfant en compte et si vous lui faites comprendre celles de vos émotions qu'il peut assumer, vivre avec cet enfant devient d'une exquise facilité. Tandis que si vous vous isolez de lui, il faudra procéder à une escalade de moyens de répression pour le tenir en cage. La panoplie est riche : enfants privés de nourriture pendant une semaine, gamines attachées sur une chaise et brûlées avec des cigarettes, passage à tabac, lavage de cerveau... Ce n'est pas là le carnet d'horreurs d'un romancier du 19ème siècle. C'est d'actualité.

Revenons à l'enfant et l'insecte. Un deuxième volet de la prise de conscience consiste -dans une certaine mesure- à accorder aux insectes le statut de membres de la famille. Ce n'est pas tout d'avoir conscience de ses propres émotions, encore faut-il les reconnaître à autrui. Dans certaines tribus, les membres sont très attentifs les uns aux autres, presque amoureux les uns des autres. Mais ils sont totalement indifférentes à la douleur de membres d'autres tribus. Les autres tribus sont des "animaux bipèdes". Arracher les doigts d'un animal bipède ou les pattes d'un animal quadrupède ou sexipède, les laisse également indifférents. Le neveu d'une amie en a fait les frais. Il était en vacance chez des cousins. Un jeu des cousins a consisté à découper des chatons avec des ciseaux. De retour de vacances, le neveu a été bon pour quelques séances chez un psy. Il était traumatisé. Pour lui, les chats sont des membres de la famille : affectueux, câlins... Pour les cousins, ce n'étaient que des peluches gratuites qui contiennent des liquides gluants de couleurs et d'odeurs diverses...

Un imposteur peut être insensible à la douleur de ses victimes. Il ne peut pas culpabiliser pour la douleur qu'il a causée par sa tromperie puisqu'il n'en pas conscience. Il est psychopathe. Un voleur ne se préoccupe pas du chagrin de ses victimes. Sa seule émotion est celle du chasseur victorieux. Son butin lui procure un "kick", presque un orgasme.

Plus subtil est le cas de l'imposteur qui a une conscience "technicienne" de la douleur de ses victimes. Il sait qu'elles souffrent mais cela ne le dérange pas. Il est "sociopathe". Pis : il s'en sert. Il menace, il élabore des stratégies qui tiennent compte des réactions de douleur. Il sait qu'un animal en cage fuit l'aiguille qu'on avance vers lui. Un kidnappeur sait que les parents du kidnappé souffrent. Sinon ils ne payeraient pas.

L'insensibilité peut être organisée par la société. Pour que les allemands acceptent la persécution des juifs, il a fallu leur expliquer que ce ne sont pas vraiment des êtres humains. La propagande le leur a répété longuement, sur tous les tons. Dans le même registre, demandez à un israélien de droite ce qu'il pense des palestiniens. Un ami pas très malin a un jour acheté une revue pédophile. Je m'attendais à ce qu'elle contiennent des photos pédophiles... Et bien non. La majeure partie de cette revue était faite "d'articles" ou de photos truquées pour se moquer des enfants. Le but était clairement de montrer que les enfants sont des petites choses comiques dont on peut faire ce qu'on veut.

Dans certaines tribus, l'univers entier est présenté comme faisant partie de la famille. Les arbres sont des oncles, les animaux sont des frères... En expliquant les origines communes de tous les êtres vivants, les enseignants modernes ne font rien d'autre à l'école.

Par définition, un enfant peut tomber dans l'autre extrême : il affiche une sensibilité exagérée. Il déclare une situation inacceptable, pleure... il s'emplit de compassion pour des bêtises... Tout est construit de toutes pièces dans sa tête. Il ne faut pas s'en formaliser. Cela fait partie des déséquilibres de l'enfance. C'est avec le temps, la culture, les expériences... que cela se stabilisera en véritable compassion.

Un cas particulier est celui des pseudo-intellectuels qui torturent leurs enfants "pour leur bien". Relisez attentivement les paragraphes ci-dessus. Je dis explicitement que la tristesse fait partie de l'éducation d'un enfant... CQFD. Vous trouverez dans leur bibliothèque les livres des plus éminents pédagogues... et dans un coin leur enfant en train de respirer des sachets de colle. La colle ne donne pas vraiment de plaisir. Ca soulage un peu...

Les handicapés sont des cibles privilégiées de l'insensibilité. Un handicapé du langage par exemple, peut être instinctivement perçu comme "étrange" et donc "non humain". On se mettra spontanément à rire de lui, voire à abuser de lui. Il est un gros insecte qui frétille.

Les imposteurs sont insensibles à la douleur de leurs victimes, cela ne veut pas pour autant dire qu'ils aiment voir des tripes à l'air. Peu de hauts responsables nazis sont allés constater la réalité des camps d'extermination. Ils déléguaient...

En Afrique Equatoriale de l'Ouest les tribus ont une expression pour l'insensibilité des imposteurs : "ceux qui marchent sur les cadavres". Ils l'appliquent aux enfants et au colonisateur blanc.



5. La séduction


Qu'est-ce que la séduction ? C'est donner aux autres l'envie de vous incorporer. Ils vous voient et l'idée que vous fassiez partie de leur groupe leur donne du plaisir. Un enfant est séduisant par essence. Une femme voit un enfant, hop elle a envie de s'en occuper. Même et surtout s'il a le nez qui dégouline de morve. "Les femmes sont amoureuses des enfants" me dit parfois un grand ami. Quand vous grandissez, la séduction devient plus difficile à obtenir. Il faut prouver que vous êtes intéressant.

D'une point de vue superficiel les critères de séduction sont nombreux :
L'imposteur a conscience de cela et s'empresse de jouer au caméléon. Il se déguise et joue la comédie pour être séduisant.

Mais fondamentalement il n'y a qu'un seul critère de séduction : la capacité à être heureux. Il faut que votre visage exprime le bien-être. On peut tomber fou d'amour d'une personne physiquement moche, si son regard exprime un doux accord avec l'univers. Un bon gourou de secte s'habille de façon vaporeuse, immatérielle. Au dessus de ce nuage d'étoffes, il place une tête souriante, le regard déjà au loin, en communion avec la délicieuse harmonie du très haut (ou avec celle des extraterrestres). C'est la clé des plus grandes impostures.

J'entends parfois des intellectuels s'étonner de la bêtise des propos des politiciens sur les plateaux télévisés. Le but de ces politiciens n'est pas de dire des choses intelligentes... Ils sont là pour se montrer plus heureux que leurs opposants. En Occident, une personne qui montrerait sur un plateau de télévision qu'elle souffre, par exemple à cause de ce que l'on fait aux animaux où à des humains, n'a aucune chance d'emporter des élections.

Souriez, cela vous ouvrira les portes... Encore faut-il avoir des raisons de sourire. Regardez une statue du Bouddha, son sourire. Vous comprendrez que son enseignement y mène. La force de l'imposteur est qu'il n'a nul besoin d'enseignement ni de travail. Il se contente de ses rêves pour sourire. A cette fin il peut être convaincu d'un peu n'importe quoi :

- Qu'il a la baraka.

- Que tout le monde l'aime.

- Qu'il suffit d'écrire un livre pour résoudre les problèmes de l'humanité.

Cela lui donne un bien-être totalement idiot mais qui suffit à emporter les suffrages.

Il y a une source de bonheur en chacun de nous. C'est un souffle. Pour enfler ce souffle, pour ressentir le bonheur, il faut en faire une musique. Un bon amant vous accorde et fait de vous un merveilleux instrument de musique. Le bonheur, cela s'apprend. On ne devient pas un stradivarius en restant vautré devant sa télévision. Il y a du travail et des efforts, des conquêtes à faire et des choses à construire. Il faut digérer le désordre qui est en nous pour en faire un souffle fluide. Une civilisation est un environnement sensé permettre de faire cela.

A priori, on considère un imposteur comme une personne qui part à l'attaque d'une victime. Il existe aussi des imposteurs qui laissent la victime venir à eux, comme le poisson abyssal qui balance sa petite lumière devant sa gueule. Une de mes connaissances réussit à rendre des personnes folles d'envie de lui vendre des objets, parfois même à perte. C'est tout un art. Il montre à ses victimes qu'il comprend l'intérêt de l'objet, qu'il en apprécie la beauté ou la fonctionnalité. Il leur fait sentir qu'il perçoit le bonheur contenu dans l'objet... En même temps il refuse l'objet... Cela lui joue aussi des tours : il y a des choses dont il a besoin mais qui lui manquent depuis des années, parce que personne n'est venu les lui proposer.

L'imposteur prend entre ses mains la petite flamme de bonheur qui est en sa victime. Il la flatte, il la fait gonfler. Les maquereaux fonctionnent souvent de cette façon pour contrôler les prostituées. Ils écoutent les filles, s'intéressent à leurs problèmes, se montrent tendres et fragiles, font des rêves d'avenir avec elles... Ils les rendent folles de passion. Ils font rugir la flamme en elles. Ensuite ils les convainquent qu'il est nécessaire de coucher avec des clients pour que le rêve continue.

Le bonheur de la victime est son salaire. Certains imposteurs sont très fiers de leur métier. La victime est si heureuse en l'écoutant parler... Voilà qu'elle se plaint que les promesses ne correspondent pas à la réalité, que l'atterrissage est douloureux... Pourquoi ne continue-t-elle pas tout simplement à rêver ? Est-elle bête...

On entend parfois dire que l'amour est une imposture. C'est un peu vrai en ce sens qu'en amour on perçoit les rêves et les attentes de l'autre. On est pris d'envie de les réaliser, de les faire gonfler. C'est une imposture mutuelle dans la mesure où il y a beaucoup d'erreurs et d'illusions dans cette perception. L'amour prend fin quand la motivation disparaît. Alors on devient indifférent aux rêves de l'autre, voir on les trouve bêtes ou même on en est dégoûté. Le véritable amour est de réussir à entendre la vraie musique de l'autre, aussi petite et difforme soit-elle. Cet amour-là ne meurt jamais, même quand on ne vit plus ensemble. Si l'un des deux meurt, l'autre garde sa musique en mémoire et peut encore l'entendre. Plus les rêves de chacun des partenaires sont égocentriques et irréalistes, plus vite l'amour partira. A l'inverse, si on rencontre quelqu'un qui a des rêves généreux et proches des réalités, on peut rester accro à vie.



6. Le jeu social


Dans ses relations avec autrui un enfant peut être théâtral. Il mime les situations et les sentiments, il joue comme un jeune chat avec une pelote de laine, quitte à s'emberlificoter.

Un bon imposteur prétend connaître des gens importants et célèbres. Cela témoigne de sa propre importance. Il est peut-être le passeur qui peut vous emmener vers ce paradis... Dans la réalité, il a juste serré la main de quelques célébrités. Les grands imposteurs ont réellement des relations haut placées. Parfois ces relations connaissent sa qualité d'imposteur, parfois pas...

Souvent il y a une interpénétration entre l'imposteur et plusieurs de ses victimes. L'imposteur se sert d'une victime pour en escroquer une autre. Ces victimes sont donc en partie aussi des imposteurs. Dans leurs relations à l'imposteur, elles peuvent même un peu l'escroquer lui-même. C'est ici, à l'intérieur de ce monde conçu par l'imposteur, que l'expression "personne n'est innocent" prend son sens. Un imposteur professionnel sait cela et en joue. Son ambition est de rester le maître du jeu et d'être le gagnant au final. Il peut se créer une pyramide. L'imposteur au sommet de la hiérarchie récolte le magot. Ses lieutenants touchent un bon salaire. Une partie des victimes seront un peu gagnantes en apparence, parce qu'elles sont nécessaires comme vitrine ou comme tampon. La masse des autres victimes, en bas de l'édifice, seront sucées, vidées de leur substance. Certains imposteurs n'ont aucune idée qu'il existe d'autres façons de vivre. S'ils n'arrivent pas à comprendre votre façon d'être malhonnête, ils en déduiront que vous êtes un imposteur plus doué qu'eux, donc plus dangereux. Certains petits commerçants en font l'expérience douloureuse. Ils n'ont pas de comptabilité en noir. S'ils osent prétendre cela à leur contrôleur fiscal, celui-ci peut le prendre mal. Le contraire existe aussi : un ami a expliqué son honnêteté à un contrôleur fiscal. Le coeur sur la main, ce dernier lui a expliqué les trucs et astuces pour tricher un peu...

Les outils de l'imposteur sont classiquement les caresses, le mensonge, la suggestion... Pour résoudre un problème ponctuel un imposteur peut aussi recourir à la violence ou à l'intimidation, jusqu'à la menace de mort. Si un perturbateur semble pouvoir faire s'écrouler le château de cartes, l'imposteur demandera à quelques battes de baseball de colmater la brèche. Dans les administrations, si un jeune fonctionnaire s'étonne naïvement des indices de détournements ou de corruption qu'il vient de trouver, son supérieur hiérarchique lui remettra le porte-manteaux dans la colonne vertébrale et les oeillères sur le visage, en l'invectivant sèchement. Une phrase préférée des escrocs : "je vais être obligé de vous faire un procès !" Cela réduit en flaque d'eau la majorité des gêneurs.

Les imposteurs ont des trucs pour empêcher une victime de parler. La meilleure approche consiste à préparer la victime lorsque l'imposture a lieu. Par exemple il faut faire à la victime des choses qu'elle aura honte de raconter. Ou lui faire des choses qui sortent de l'entendement : trop fantasques ou exagérément cruelles. Personne ne croira la victime si elle essaye de raconter ce qui s'est passé. La meilleure protection de l'escroc, c'est l'incroyable. Le chantage à l'amitié, au lien affectif, fonctionne bien dans certains cas. L'imposteur explique à sa victime que si elle parle, elle fera de la peine à sa famille, elle risque de causer des ennuis... Un imposteur peut obtenir l'obéissance de sa victime en expliquant qu'il risque lui-même d'avoir des ennuis. Il se prend en otage. Il faut que la victime ait beaucoup de culture et de personnalité pour réussir à contourner ces pièges. Ou, au moins, que les personnes qui essaient de l'aider en aient. C'est une des raisons pour lesquelles en justice la prescription pour les affaire de pédophilie ne commence à courir qu'après la majorité de la victime. Il faut être adulte pour se dépêtrer des fers mentaux construits par l'imposteur. Si on donnait de vrais cours de stratégie aux enfants dans les écoles, par exemple pour jouer au jeu d'echecs, ils auraient une compréhension naturelle de ces choses. Ils comprendraient instinctivement comment l'escroc tisse sa toile. Ils pourraient en parler entre eux de façon efficace. Cela rendrait leur sens de la justice plus solide. Je vous mets au défi de trouver la moindre notion de stratégie avancée, dans les programmes scolaires comme dans les jeux vidéo.

Quand on comprend les méthodes de manipulation utilisées par un imposteur, on est empli de fureur. Il est pourtant nécessaire de comprendre qu'en général un imposteur ne planifie pas ces choses de façon froide. Ce ne sont que des solutions bricolées instinctivement, pour parer à un danger immédiat. Quand un violeur assassine sa victime pour qu'elle ne parle pas, c'est en général à cause d'une réaction de peur horrible chez lui. Il n'a pas prémédité ce meurtre. Il en va de même pour un pédophile qui manipule sa victime pour qu'elle ne parle pas. Le mensonge s'étoffera de nouvelles idées au fil du temps. Cela peut devenir un système, une sorte de professionnalisme démoniaque, que l'imposteur utilisera pour ses victimes suivantes. Une bonne éducation est la meilleure prévention pour éviter ces dérives. Je crois aussi que dans beaucoup de cas, une personne qui s'est rendue coupable de tels abus essayera plutôt d'en sortir : en manipulant la victime pour qu'elle oublie, pardonne ou qu'elle interprète ce qui s'est passé d'une façon moins dangereuse. Certains se livrent à la police. A priori la seule bonne approche est de confier le problème par des professionnels, tant pour aider la victime que le bourreau. Dans certains pays on ne poursuit pas un mari qui harcèle sa femme s'il accepte de se faire soigner, à plus forte raison s'il vient spontanément demander de l'aide.

Supposons que vous rencontrez une personne dont vous connaissez la qualité d'imposteur. On vous a expliqué quelles sales affaires elle a déjà faites, on vous a présenté quelques unes de ses victimes... En entrant chez elle vous serez plein de défiance et de colère. Quelle ne sera pas votre surprise de voir au contraire une personne très aimable. Elle dit des choses qui sont ma foi bien vraies... intéressantes... Vous sentez qu'avec elle des choses vont bouger. Vous sortirez de chez elle absolument charmé, tout revigoré et prêt à affronter le monde ! Si vous voulez éviter de tomber sous le charme de l'imposteur, la première chose à faire est de ne pas le haïr. Il faut le voir comme il est : une simple personne à qui il manque des connexions dans le cerveau. C'est une sorte de malade victorieux, qu'il faudrait écarter des circuits de l'argent et des influences.

Vous avez découvert la combine de l'imposteur et vous vous êtes fâché. Mais son rêve continue... Il sait qu'on obtient beaucoup de choses en étant affable. Il vient vous trouver, vous flatte et vous rassure. Qu'avez-vous à craindre de lui, qui n'est qu'une si petite chose ? Soyez bon prince... Personnellement, je ne cède jamais. Il faut casser le rêve de l'imposteur. Il faut lui montrer que des choses peuvent mourir, que c'est avant qu'il fallait penser à les préserver. Casser le rêve de l'escroc est un des rôles de la prison. Je me souviens d'un film où le héros n'obtient sa libération conditionnelle qu'après avoir montré au juge qu'il ne rêvait plus, qu'il acceptait la réalité. Il était résigné à rester en prison. Il avait trouvé le bonheur au fond de lui-même, sans plus recourir à des rêves idiots de richesse facile et d'évasion. Alors il a été libéré... Avec les enfants, c'est plus délicat. Il ne faut pas casser leurs rêves. Il faut plutôt "les faire atterrir". Il faut à la fois offrir aux enfants le luxe des rêves les plus démentiels, les plus fantastiques, tout en plaçant des fils menant aux réalités.

L'imposteur se fabrique une respectabilité. Supposons que lui et vous construisiez une machine. Ou plutôt c'est vous qui construisez une machine et l'imposteur vous caresse. Il se rend compte que vous commencez à comprendre ses méthodes. Vous devenez une menace pour lui. Aussitôt il va trouver un reproche à vous faire. Un reproche très grave et très indigné. Par exemple que votre machine n'a pas de protection pour les enfants. En réalité la machine n'a pas besoin de telles protections ou elle les contient déjà... Peu importe. Ce qui compte est que tout le monde se préoccupe de la santé des enfants. L'imposteur passera de salon en salon et racontera aux assemblées émues combien il est choqué, offusqué, que votre machine n'a pas de protections pour les enfants. Il se gagnera l'estime de toute la ville. Vous et votre machine êtes finis, quoi que vous puissiez raconter ou démontrer. Vous ne comprendrez même pas pourquoi les portes se ferment systématiquement devant votre nez. Plusieurs raisons mènent l'escroc à vous critiquer pour une chose pour laquelle vous aviez pourtant pris le plus grand soin :
L'escroc adore montrer qu'il domine. De façon polie et "sympathique", il utilise en public des remarques et des mots qui impliquent que d'autres sont ses employés ou ses débiteurs. Sans le dire vraiment il persuade tout le monde que c'est à lui qu'il faut s'adresser, que tout dépend de lui. Une connaissance me téléphone régulièrement. Je sais tout de suite s'il est seul ou non. S'il est seul, il me parle poliment, pose ses question de façon directe et écoute les réponses. S'il est en compagnie, il fait son show : il lance de grande tirades et me donne des instructions. Si je lui pose une question à laquelle il est obligé de répondre et si cette réponse démontre son incompétence, il répondra par un seul mot ou par une phrase détournée, qui répond à la question mais est incompréhensible pour la personne à côté de lui. Avant, il faisait son show même quand il était seul. En étant très ferme, à la limite du méchant, j'ai réussi à casser ce réflexe. Il n'apparaît maintenant plus que quand il est accompagné. Je suis alors passé à une autre méthode : les explications. Je lui fait remarquer qu'il se comporte ainsi et je lui explique pourquoi. Je lui explique qu'il est un singe dominant qui essaye de monter dans la hiérarchie de la troupe. Cela demande du temps mais les résultats sont à la hauteur. Une personne qui sent la possibilité de cesser d'être un imposteur saisira toujours cette chance.

Si une personne vous présente à ces connaissances en ne tarissant pas d'éloges à votre sujet, méfiez-vous.

On croit que les adeptes des sectes sont des naïfs qui se font gruger. C'est souvent vrai, quand il s'agit de gens simples, jeunes ou dans une grande détresse. Il existe aussi des sectes qui ne recrutent que des personnes ayant un bon niveau d'éducation et une vie stable. Dans ces sectes, les gourous disent les choses. Ils peuvent même expliquer à leurs membres leurs méthodes, démystifier les symboles... Faut-il appeler cela du cynisme ou de la franchise ? C'est un peu comme aller au cinéma. Vous êtes emporté par l'histoire, par la musique du film, par les effets spéciaux... pourtant vous savez parfaitement que l'histoire est inventée, que les effets spéciaux sont des bricolages et que la musique est ajoutée. Pourquoi payez-vous votre place de cinéma ? Parce que vous avez besoin de rêve, de spectacle, d'être avec d'autres dans une grande salle... Est-ce que vous arrêteriez de manger du pain si on vous expliquait comment on fait le pain ?

Une personne mature dit ses émotions. Si un ami lui téléphone et lui demande comment elle va, elle ne répondra pas "bien" de façon systématique. Si elle ne va pas bien, elle le dira et elle expliquera pourquoi. Sa façon d'expliquer sera concise et impliquera une recherche de solution aux problèmes éventuels. Evitez cependant, dans la mesure du possible, de dire vos émotions à un imposteur. Il y trouverait autant de faiblesses potentielles, de moyens de vous atteindre. Il ne pense pas vraiment à mal. C'est un peu comme quand on essaye d'ouvrir la feuille de plastique qui emballe un CD neuf. On passe des minutes à essayer d'introduire un ongle, trouver une aspérité... Quand on trouve enfin une faille dans le plastique, on ne pense pas à lui faire du mal. On a simplement le réflexe de l'ouvrir pour atteindre le CD convoité. Il faut un niveau de maturité élevé pour pouvoir dire ses émotions à un imposteur sans se mettre en danger.

Symboliquement, le rôle de la "mère" est de consoler un enfant qui a été grondé par son "père". Elle doit aussi expliquer les propos du "père" à l'enfant. Il peut arriver qu'elle doive admettre que le père s'est trompé. Le rôle de vos amis est d'être parfois un peu un "père" pour vous, parfois une "mère". Une "mère" peu mature tendra à se cantonner dans un seul des rôles de la mère : uniquement vous consoler, toujours donner raison au "père" ou toujours prétendre que le "père" s'est trompé. Elle n'essaye pas de comprendre le "père". Ces "mauvaises mères" sont soit très angoissantes, soit une sorte de drogue addictive. Si vous êtes victime d'un escroc et qu'un de vos amis essaye de vous démontrer par tous les moyens que l'escroc à raison, vous allez vous sentir très mal. Inversement, un ami a eu une mère qui le consolait systématiquement quand il se faisait gronder par son père. Il s'était mis à rechercher les conflits avec son père, uniquement pour pouvoir être consolé par sa mère. Soixante ans plus tard il continuait à chercher des conflits avec n'importe qui, pour se faire consoler ensuite par également n'importe qui. C'est sa toxicomanie...

Le jeu social est une des raisons des bugs informatiques. Dans les grandes entreprises informatiques il y a en général quelques informaticiens capables. Si on les laissait faire, les logiciels produits par l'entreprise seraient beaucoup plus performants et bien plus fiables. Mais on ne peut pas les laisser faire, parce que la grande masse des autres informaticiens et directeurs de l'entreprise veulent pouvoir justifier leurs statuts et monter en grade. Ils veulent intervenir dans la réalisation des logiciels et pouvoir le revendiquer.



7. Le mimétisme


Le déguisement, le théâtre, les jeux de rôles... sont vitaux pour le développement d'une enfant. Cela lui permet de s'identifier à des personnes ou à des corps de métier. Personne n'est dupe en voyant une petite fille avec un foulard d'infirmière sur la tête. Par contre un bon imposteur en costume de médecin, qui vous parle en utilisant les termes adéquats... Le jeu de l'enfance est toujours là. L'imposteur aime se déguiser. Il a besoin de l'admiration que tout le monde semble avoir pour les médecins, donc pour lui. En tirer profit n'est que joindre l'utile à l'agréable. Une profession, c'est être payé pour quelque chose que l'on aime faire...

Des bactéries et des virus entrent dans notre organisme et peuvent nous rendre malades. Notre système immunitaire est capable de les détecter et de les détruire. La "peau" de ces bactéries et virus n'a pas la même "odeur" que les cellules normales de notre corps. Une fois qu'ils sont identifiés, ils sont traqués et éliminés. Certains microbes, pourtant, peuvent survivre très longtemps dans notre sang. Pour cela ils utilisent diverses techniques. Le microbe de la malaria se cache à l'intérieur des globules rouges. Un autre microbe se couvre de déchets de nos cellules. Cela le camoufle. Un imposteur fait un peu la même chose. Ce qu'il raconte comporte toujours une part de vrai. Si on essaye de vérifier ce qu'il dit, on constatera que beaucoup de choses sont invérifiables, certaines semblent fausses mais d'autres sont manifestement vraies. Ce qu'il dit a "une odeur acceptable". On lui accordera le bénéfice du doute (surtout si on a très envie de le faire).

La bienveillance est un des masques préférés des imposteurs. Ils adorent y croire eux-mêmes quand ils prononcent des discours bienveillants. L'effet sur les assemblées est magique. Sentir l'auditoire ému et attentif leur procure un sentiment de force et de pouvoir. Les imposteurs se racontent leurs discours entre eux et se tapent sur les cuisses de rire. Il faut beaucoup de temps et de travail pour réussir à faire comprendre aux gens qu'une personne bienveillante n'est peut-être en fin de compte qu'une simple petite crapule douée.

L'imposteur plagie. Un jeune adolescent de mes amis m'a un jour envoyé un article sur le système Linux. Il l'avait écrit pour la revue de son école. Je lis l'article et me rend compte de deux choses : les données dans cet article datent de plusieurs années et le style est bien trop bon pour être celui de cet adolescent. Je prends une phrase de l'article au hasard et je la donne à manger à un moteur de recherche. Bingo ! Je tombe sur l'article original, avec le nom de son véritable auteur. J'explique à l'adolescent ce qu'est le plagiat, le vol, un copyright, etc... C'est surprenant mais cet adolescent se considère véritablement comme l'auteur de l'article, parce qu'il l'a trouvé sur Internet et qu'il l'a copié-collé. C'est le complexe du chasseur : j'ai trouvé le gibier, je l'ai attrapé, donc il m'appartient et j'en fait ce que je veux ! Cela se tient quand il s'agit d'une véritable chasse. Ici, le chasseur a chassé une brebis dans l'enclos d'un berger. La brebis appartient au berger... Si le chasseur ne sait pas ce qu'est un berger, il considère sincèrement que la brebis lui appartient. Telle est la naïveté enfantine de l'imposteur... J'ai retrouvé un comportement analogue chez deux professeurs d'université. Le premier est professeur de Physique. Son syllabus est composé de plusieurs tomes. Il y en a bien pour 2 décimètres d'épaisseur de papier. Chaque année les étudiants doivent s'acquitter d'une somme rondelette pour acheter ce millefeuille. En sus, le professeur recommande d'acheter en librairie un gros livre de physique américain. Des étudiants ont un problème avec le syllabus, qui est assez difficile à lire. Je leur dis que le livre américain, par contre, explique bien les choses. Ils ne savent pas lire l'anglais... Ils me demandent de leur traduire un des chapitres du livre. Je m'acquitte, de mauvaise grâce. Pour me faciliter la tâche j'ouvre à la fois le livre américain et le syllabus du professeur. Après quelques lignes je me rend compte que le syllabus est une copie du livre, une traduction mot pour mot. En gros, une phrase sur deux a été traduite et le reste est passé à la trappe. C'est pour cette raison que le syllabus est incompréhensible. Prenez n'importe quel texte et enlevez une phrase sur deux, il devient tout de suite beaucoup plus difficile à comprendre... Le deuxième professeur "enseigne" la Mécanique Rationnelle. Son syllabus est beaucoup plus mince et a bien été écrit dans sa faculté. Mais pas par lui, par un de ses assistants. Pourtant le syllabus ne contient que le nom du professeur... Il tient beaucoup à ce que chaque étudiant achète "son" syllabus. Pour en être sûr, il l'a fait imprimer sur un papier spécial. L'examen est à livre ouvert mais on ne peut venir qu'avec le syllabus "officiel". Pendant l'examen le professeur passe entre les tables et tâte les feuilles des syllabus avec ses doigts... Je suis raisonnablement sûr qu'il ne comprend pas le contenu de ce syllabus, parce que les questions d'examen sont des exercices pompés dans le syllabus de son collègue qui enseigne la même matière dans l'année suivante. Il est impossible de résoudre ces exercices si on se contente de la matière contenue dans le syllabus. (C'est là que l'entraide estudiantine entre en jeux : ceux qui ont montré leur soumission aux aînés sont prévenus qu'il faut étudier les exercices de l'année suivante et non les exercices de l'année en cours.)

Les gens honnêtes savent que c'est en étant honnête qu'on va le plus loin dans la vie. L'imposteur, lui, sait que c'est en expliquant que c'est en étant honnête qu'on va le plus loin dans la vie, qu'il arrivera le mieux à escroquer.

Un acteur est à un imposteur ce qu'un illusionniste est à un magicien.

Une anecdote envoyée par un ami :

Une dame s'apprête à sortir de chez elle vers 10h15, comme tous les jours. Vers 10h05, elle reçoit un coup de téléphone d'un monsieur qui se présente comme plombier et qui est envoyé par la gérance de l'immeuble pour enlever le calcaire des chauffe-eau. Il se trouve au 4 ème étage de l'immeuble. la dame lui dit qu'elle voulait sortir mais qu'il peut passer. Il se dirige vers la cuisine, où se trouve le chauffe-eau. Il ouvre le robinet et demande a la dame de rester devant le robinet. Il lui explique qu'il va dans la salle de bain pour injecte un produit toxique dans les tuyaux, pour enlever le calcaire. Il a mis un masque et il dit à la dame de surtout ne pas s'approcher de la salle de bain. Pendant que la dame admire l'écoulement de l'eau dans la cuisine, le "plombier" cherche dans les chambres. 5 minutes plus tard, quelqu'un sonne : "bonjour madame, c'est la police, voulez bien ouvrir". En entrant, le policier se croise avec le plombier. Le policier se présente et dit a la dame "voila madame, on vient d'arrêter un voleur avec ce coffret de bijoux et on aimerait savoir s'il est à vous. La dame, toute surprise, dit oui et le policier continue : "maintenant on doit vérifier s'il n'a pas volé autre chose". La dame, toute naïve, commence à lui montrer où elle cache ses objets de valeur. Le plombier passe après eux dans les pièces et ramasse tout. Magot total du vol : ± 25000 €, deux lingots d'or et quelques pièces d'or.




8. Les réalités virtuelles


Les enfants se déguisent, ils déguisent aussi leur environnement. Le jardin devient un terrain de bataille, leur chambre un vaisseau spatial... Un enfant a parfois des difficultés à persuader ses camarades de sa réalité virtuelle. Il insiste : "mais regarde ! On voit des monstres par la fenêtre !" Si la magie prend, tous savent maintenant qu'il y a des monstres à la fenêtre. Le grand art de l'imposteur est d'obtenir la même chose des personnes adultes dont il convoite l'argent, le pouvoir... C'est plus difficile qu'avec des enfants mais on obtient de très bons résultats.

L'imposteur n'a pas forcément besoin d'ordinateurs ou de drogues pour créer une réalité virtuelle. Voici une anecdote merveilleuse. Un jeune inspecteur a été envoyé pour vérifier la construction d'un petit barrage hydraulique en Afrique. Des subsides gouvernementaux importants ont été alloués pour ce barrage et il faut contrôler comment l'argent du contribuable est utilisé. Le projet de ce barrage avait certainement été imaginé par des gens honnêtes mais il a été repris par des escrocs. Le barrage n'a pas été construit, ou à peine quelques fondations. L'inspecteur est accueilli en Afrique par les escrocs. Ils l'emmènent promener un peu partout, sauf à l'endroit où le barrage aurait dû être construit. Ils lui font visiter toute la région. Il lui font la conversation, pendant les trajets en voiture, pendant les repas au restaurant... Ils lui parlent longuement du barrage, le lui décrivent en détail... Ils lui présentent des personnes qui ont soi-disant vu le barrage, qui ont soi-disant participé à sa construction... A la fin de son séjour, l'inspecteur a un souvenir plus précis du barrage que s'il l'avait vu de ses yeux. Il l'a vu. Il écrira un rapport détaillé et circonstancié sur le bon degré d'avancement de la construction...

Les activités de l'imposteur sont une grande casserole en ébullition. La soupe est opaque, mais qu'est-ce qu'elle fume bien, ô combien ses bulles sont fascinantes. L'imposteur organise de grandes et impressionnantes réunions de travail. Il annonce des nouvelles merveilleuses et d'autres effrayantes. Le stress monte... La fatigue émousse l'esprit critique... Cela n'a qu'un but : rassembler le plus grand nombre de personnes possible. Plus un imposteur fait bouger de zombies autour de lui, plus il pèse lourd dans ses jeux avec les autres imposteurs. A la Renaissance, quand une personne offrait ses services à un seigneur en guerre, la première question était : "combien d'hommes alignez-vous ?" Que ces hommes soient de bons combattants ou non était secondaire. Pour récompenser un officier méritant, on lui donnait plus d'hommes à commander. C'est la même chose de nos jours dans les administrations, qu'elles soient publiques ou privées. Un ami travaille dans un service d'une administration belge. Cela consiste essentiellement à ne rien faire de la journée et à assister à des réunions de travail une ou deux fois par semaine. Dans ces réunions on se prend très au sérieux, on parle à voix graves... De fortes sommes d'argent sont en jeu. On prend des décisions pour acheter du matériel. Une partie de ce matériel ira pourrir dans les couloirs. Ce service où travaille mon ami n'est pas totalement inutile. Mais trop souvent les décisions et les dépenses servent à assurer le prestige des directeurs. Quelques collègues de mon ami sont hypnotisés par ces imposteurs. Ils prennent tout très au sérieux. Les autres, comme mon ami, pleurent leur dignité perdue et n'osent pas démissionner d'un emploi stable. Un autre ami travaille dans le privé. Les gaspillages sont moins délirants mais pas moins humiliants. Le jeu des directeurs consiste à passer des contrats de prestige avec des sous-traitants réputés. Certains de ces sous-traitants ne font rien, ou mal. Ce sont mon ami et ses collègues qui doivent faire le travail à leur place ou rattraper les dégâts en heures supplémentaires. Ces sous-traitants présentent ensuite des factures pharaoniques, que les directeurs payent rubis sur l'ongle. Mon ami s'est plaint. La situation est injuste, risible... Du point de vue des directeurs tout cela est très cohérent. Les dépenses assurent leur prestige. Les sous-traitants investissent leurs bénéfices dans des publicités de haute classe et dans des costumes-cravates hors de prix. Un peu de cette magnificence rejaillit sur les directeurs... Quant aux employés comme mon ami... plus on les abrutit de travail, plus on les humilie, mieux ils restent à leur place sans broncher. C'est un système qui fonctionne, pourquoi en changer ? En Europe, une bonne partie des systèmes économiques servent à alimenter les jeux de position de ces directeurs et hauts cadres. Le coût social et politique est hallucinant.

Si un imposteur ne peut pas tenir ses zombies par l'argent, il peut utiliser l'espoir : la promesse de bonheur. Il explique qu'il a des contacts enthousiasmants avec de grandes organisations ou des personnes importantes. Cela va permettre de lancer des affaires mirobolantes. Ces contacts sont toujours sur le point d'aboutir. Dans l'industrie, ces contacts de rêve sont des grands patrons, des ministres, des vedettes du cinéma... Dans les sectes, les contacts sont des anges, les extraterrestres ou Dieu lui-même. Tel le phoenix, la réalité virtuelle de l'imposteur renaît sans cesse de ses cendres. Au stade où les contacts devraient se concrétiser, ils s'estompent et font place à de nouveaux espoirs pour maintenir les zombies en haleine. Toutes les opérations se déroulent suivant le même schéma. Les noms changent, tout au plus.

Il est saisissant de voir une personne soutenir les thèses de l'imposteur alors qu'elle a vu de ses propres yeux qu'il est néfaste. Cette personne peut même avoir une solide formation scientifique ou littéraire. Un truc utilisé par l'imposteur pour obtenir ce petit miracle est de re-raconter les choses régulièrement à la personne mais chaque fois avec une petite différence. Les différences se cumulent, l'histoire change pas à pas. Les différences étant chaque fois très faibles la victime ne prend pas la peine de les relever et les accepte. Si elle remarque une incohérence, l'escroc la fera accepter par des commentaires lénifiants : "oui mais c'est tout comme...", "c'est ce que je voulais dire...", "enfin je voulais dire que c'était..." Au final l'histoire n'a plus aucun rapport avec ce qui s'est passé mais tout le monde en est très convaincu. J'ai vu cela utilisé dans des familles pour faire accepter la maltraitance des enfants. Le parent maltraitant peut même être fêté comme un grand défenseur des enfants. On raconte à tout le monde combien les enfants l'adorent... Certains escrocs font cela de façon consciente et planifiée. C'est un travail de propagande. Le plus souvent l'escroc ne le fait pas exprès : il ne fait qu'exprimer le travail qui s'opère naturellement dans son esprit. Il y convie l'esprit de sa victime et ajuste son pas en fonction. Dans certaines dictatures ce travail est fait sans vraiment être planifié. Au fil du temps, l'entourage du dictateur adapte l'histoire de la façon qui flatte le mieux le dictateur. Ils sont récompensés pour cela. Le dictateur lui-même n'accepterait pas des modifications trop rapides, trop flagrantes. Elles risqueraient de le tourner en ridicule. Dans d'autres dictatures ce travail est planifié de la façon la plus froide, avec comme justification que cela doit rendre le peuple fier et heureux.

Une réalité virtuelle très prisée des imposteurs est "la grande conspiration". Un escroc adore expliquer à ses victimes que "on" leur en veut, que "on" est à leur recherche, que "on" les surveille... Il demande donc le plus grand secret sur les affaires qu'il propose. Les espions sont partout... La concurrence n'hésiterait pas à envoyer ses tueurs... Le gouvernement et la justice, composés comme chacun sait de minables sournois, veulent votre perte et se sont voués à la décadence de la nation. Voici une preuve de la conspiration : par le passé l'imposteur vous a présenté de nombreux documents officiels, provenant de grandes organisations. Ils témoignent de son importance. Supposons qu'un procès ait lieu contre vous. Ces documents feront parties des pièces à conviction. Les expert démontrent que ce sont des faux. L'imposteur les a fabriqués, exactement comme un enfant se fabrique une épée avec deux bouts de bois et de la ficelle. Il vous explique que c'est la preuve d'une conspiration contre lui. Ces experts du tribunal sont des vendus, des minables... L'imposteur se montre rassurant aussi. Ses relations vont vous aider. Dès que tout marchera bien, dès que vous serez inattaquables, le secret pourra être levé. Il usera de ses relations pour faire connaître ce que vous avez fait. Vous allez devenir riches et célèbres (ou construire un empire qui durera 1000 ans, ou monter au paradis accueilli par les anges en fête, c'est comme vous voulez...).

Si l'imposteur a envie de quelque chose, il te fera croire que tu en as besoin.

Vous avez une dette envers l'imposteur. Tout au moins c'est ce qu'il aime à penser. Il en est très convaincu. Cela le remplit d'aise. Certains imposteurs le pensent tellement fort qu'ils en imbibent leur victime. Elle se met elle aussi à penser qu'elle a une dette envers lui. La réalité virtuelle devient réalité, par la force de l'esprit.

Un axe de l'imposture est : "c'est normal !" Si vous débarquez à un endroit où se commettent des escroqueries, la première chose qu'on vous dira est que vous vous étonnez pour rien. Tout est normal, tout est dans l'ordre des choses... Même les personnes qui n'ont pas de rapports avec les escroqueries en cours vous l'expliquent. Ces personnes ont été "travaillées" par les escrocs depuis des années. C'est un long et lourd travail pour réussir à faire comprendre au gens que ce qui se passe sont des énormités, que cela entraîne des conséquences graves pour eux. Parfois c'est sans espoir. La "normalité" définie par les imposteurs est trop profondément ancrée. Les gens continueront à se faire exploiter. Ce travail de dénonciation est par exemple ce qu'ont fait les syndicalistes auprès des ouvriers, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème.

"Allons, est-ce que ce que je t'ai fait est si grave ? Es-tu si fragile ? Une homme ne doit-il pas surmonter les épreuves au lieu de se plaindre sans arrêt ? Prends un peu sur toi-même, que diable... Ne crois-tu pas que d'autres personnes ont à se plaindre aussi ? Crois-tu être le seul à avoir eu ce problème ?" Il y a une part de sincérité chez l'imposteur quand il vous dit ces choses. Il ne perçoit pas le mal et la douleur qu'il cause. La société se doit de compenser cela en saisissant et en condamnant lourdement l'imposteur. Elle doit affirmer, à lui et à sa victime, que ce qui a été fait est grave et doit avoir des suites.

Un imposteur est souvent bon dans "l'amorçage de siphon". S'il a besoin de vous faire venir pour une série de choses, il ne vous parlera que de la moins difficile. Une fois que vous êtes là, il vous infligera l'un après l'autre tous les travaux. Dans son esprit cloisonné, il est naturel de procéder ainsi. Si vous aviez su, vous ne seriez pas venu... De même, certains marchands escrocs vous vendent une voiture à un prix intéressant puis vous expliquent qu'il faut payer aussi pour les roues de la voiture, les fauteuils de la voiture, l'autoradio... De grandes chaînes industrielles font cela en vendant un appareil bon-marché et ses accessoires très chers.

Le Romantisme nous ont montré que chacun est maître de ses rêves, de ses aspirations. C'est bien l'opinion de l'imposteur ! Et nous faisons partie de ses rêves et de ses aspirations...

Dans nombre de cas un bon imposteur réussit à ne subir aucune poursuite. Soit parce que ses victimes sont détruites, soit parce que les victimes s'accusent elles-mêmes des problèmes, soit encore parce que personne ne s'est aperçu de rien. Il faut beaucoup de présence d'esprit pour réaliser la situation et comprendre qu'il s'agit d'un simple acte malhonnête qui doit être dénoncé. Parfois la société entière se ligue pour vous en empêcher. Il sera difficile de faire comprendre que vous devez vous défendre contre un tort qui vous a été fait et qu'indirectement toute la communauté en est victime. Cela dépendra du niveau d'instruction des policiers et des juges...



9. L'assurance


Il faut du bonheur pour séduire mais il faut de l'assurance pour s'imposer. Un bon imposteur est confiant, sûr de lui. Quand il parle, on sent qu'il maîtrise le sujet. L'inverse est vrai aussi : certains imposteurs peuvent être des personnes très discrètes, effacées... C'est tout autant une façon de refuser le dialogue...

Je me souviens d'un ami qui avait un problème dentaire mais n'osait pas aller chez le dentiste. Je l'ai pris par la main pour un rendez-vous. Dans la salle d'attente, il y avait lui, moi et une jolie fille : une jeune beauté simple, sans fard, au visage lisse et doux. Mon ami a été grisé par sa présence. Il s'est mis à me débiter ses grandes théorie sur un meilleur ordre pour l'humanité. Des fadaises dignes d'un enfant de six ans... Avec lui j'ai appris comment naissent les théories des Pol Pot et autres génocidaires. Néanmoins je fais preuve de camaraderie et me contente de lui donner des réponses techniciennes et objectivées, comme si nous étions deux gentilshommes de bonne éducation. Il étale ses théories avec aplomb, ouvertement narquois devant mon scepticisme. Je lui répond comme on parle à un membre révéré de l'Académie, en faisant usage de ma culture et de mon esprit de raison. J'étais sûr que la jeune fille allait apprécier ma tempérance et mon calme, ma voix docte et respectueuse. Au bout d'un certain temps j'ai tourné la tête pour la regarder. Ce fut une des plus belles frustrations de ma vie... Elle était pendue aux lèvres de mon ami. Elle le regardait avec une sorte d'émotion hypnotique dans les yeux. Il s'en rendait parfaitement compte. Cela le gonflait d'orgueil. Il était complètement parti dans son trip. Il ne faisait même plus attention à ce que ses arguments aient au moins l'air cohérents. Seul comptait le fait que la fille vibrait sur la conviction de ses petits gestes d'orateur... Il ne les a pas exposés ce jour-là mais certains éléments de son "programme" concernant les femmes sont très sympathisants de la sharia. Je me suis posé cette question : si au lieu de cette jeune fille nous avions eu la ville entière comme auditoire, lequel de nous deux aurait remporté les élections ?

L'imposteur apprend à avoir de l'assurance. Hitler a suivi des cours d'art dramatique dans le but de mieux parler en public. Il y a tout un jeu dans sa tête. L'imposteur se raconte ses mérites, combien merveilleuses sont ses idées et ses intentions... Il récompense les personnes qui lui parlent dans ce sens. Au nom de sa perfection et de ses grandes idées, il apprend à donner des ordres et des conseils. Peu importe que ces ordres et ces conseils soient bons. Ce qui compte est qu'ils impressionnent le public quand ils sont donnés. A force de conseils ou d'ordres débiles, une catastrophe finira par arriver. Alors l'imposteur plonge dans un abîme d'angoisse. Il en a le souffle coupé, le regard terrorisé. Demandez à visiter les cellules d'un poste de police, vous pourrez voir quelques uns de ces regards. C'est une vie en dents de scie : de lentes montées vers une assurance flamboyante suivies de chutes brusques. L'autre extrême existe aussi : des imposteurs d'une parfaite constance d'humeur. Rien ne les perturbe, rien ne les touche. Ils continuent à débiter leurs conseils et à expliquer que le reste du monde est bête et dans l'erreur. Les accusations les plus précises et les mieux étayées les laissent de marbre ou les font sourire. Elles ne peuvent être que fausses... Il faut avoir été au moins une fois au bout d'une escroquerie pour se rendre compte de combien l'aplomb d'un escroc est du vent et combien fort est son pouvoir de séduction.

Même en situation de détresse un imposteur continue à manipuler son monde. Il attire à lui la solidarité, le soutien...

Un imposteur fait comprendre à ses victimes qu'il s'occupe de choses très importantes. Inconsciemment, ses victimes se disent qu'il n'a donc aucun intérêt à leur jouer des tours. Est-ce qu'un patron d'industrie ferait une combine pour vous piquer votre sandwich ? Il peut s'offrir un dîner de milliardaire dans le restaurant le plus huppé de la ville... Comment oserait-on demander des preuves de bonne foi à un homme aussi important ? C'est un privilège de traiter avec lui... Les personnes matures, au contraire, se font instinctivement un plaisir de donner des preuves et garanties, quelle que soit leur position. Ce sont elles qui vous proposeront un contrat honnête. (Si ce sont des requins, mais adultes, ce contrat ne vous sera pas très favorable mais vous n'y perdrez pas non plus. Une personne capable de veiller à ses intérêts à longs termes évite de causer la faillite de ses partenaires.)

Comme les gens honnêtes utilisent des contrats, certains imposteurs se spécialisent dans les contrats. Il y a du génie dans un contrat d'escroc. Un simple mot peut changer toute la signification du texte, voire une majuscule à la place d'une minuscule. Vous croyez avoir signé blanc et vous apprenez que c'est noir. Certains tribunaux ont l'intelligence de comprendre ces situations et d'aider les victimes mais ce sera toujours une perte de temps et d'argent.

Tous des jaloux ! C'est une des excuses favorites des imposteurs. Ce que vous construisez ensemble est tellement chouette, cela ne peut faire que des jaloux... Dans les dictatures communistes on explique combien les ouvriers victimes des capitalistes sont malades d'envie de devenir communistes. Et réciproquement.

Dix ans après avoir commencé l'écriture de ce qui devait aboutir à ce livre, je me suis fait avoir par un escroc. Je n'ai rien perdu, mais il a quand même réussi à me faire onduler sur sa musique pendant deux jours. C'est un vieux monsieur respectable, un peu rondouillard, le frère d'un ami très cher. Il est dans l'immobilier. Il m'a expliqué avec beaucoup d'aplomb qu'il n'avait jamais de problèmes avec les petites gens. Il leur dit honnêtement le prix et les charges des appartements, il leur dit de bien réfléchir. Comme il est honnête avec eux, ils le sont avec lui ! Avec les "bourgeois", par contre, c'est beaucoup plus difficile. Ce sont des tricheurs... Ils "oublient" de payer. Il m'a raconté la façon dont un avocat avait essayé de lui faire payer beaucoup d'argent. Puis il m'a dit qu'avec toute l'expérience que nous avions de la malhonnêteté, nous pourrions écrire un petit livre explicatif, un peu technique, pour mettre en garde les générations montantes. Nous nous sommes fixés rendez-vous pour quelques jours plus tard. Je suis arrivé au rendez-vous en ayant préparé plusieurs choses et assez enthousiaste. Il n'y était pas et je n'ai plus eu de nouvelles. Son but n'était pas de m'extorquer de l'argent. Il a juste voulu tester son pouvoir de séduction et il y est arrivé.

Un imposteur a une explication pour tout. Par exemple un imposteur débutant est souvent une personne qui arrive systématiquement en retard aux rendez-vous. Le temps qui passe est un concept abstrait pour lui. Cela fait partie de son délire interne. Il a un imaginaire débordant, capable de tordre toutes choses plus sûrement qu'un athlète tord une barre d'acier. Le temps est élastique, de même que les raccourcis pour construire une excuse. Il pourra chaque fois vous proposer une explication pour son retard. Il lui semblera parfaitement naturel d'être en retard. Si vous lui faites remarquer qu'il est systématiquement en retard et que cela commence à bien faire, il ne comprendra pas où est votre problème. Il vous a donné chaque fois une explication "valable" à son retard... Il n'a aucune perception du fait qu'il y a un défaut de prévoyance de sa part. Il ne connaît pas la responsabilité.

Certains imposteurs chevronnés exercent leur art de l'explication dans des sphères élevées. Ils affirment par exemple avoir l'explication de la création du monde. Ce serait l'oeuvre d'une conscience supra-naturelle. Cette conscience a édicté des lois que les humains doivent suivre. L'imposteur vous explique que son rôle est d'en surveiller l'application (excusez du peu). Une autre forme d'imposteur ira à l'autre extrême : elle affirme que cette Conscience n'existe pas, donc que tout est permis. Les gens honnêtes se contentent en général de dire qu'ils ne savent pas. Ils se contentent humblement d'aller à la découverte de leurs sentiments, des lois naturelles... Cela demande beaucoup plus de travail. Ils essayent de comprendre comment la Nature a forgé l'être humain. Ils en tirent des idées pour construire des nids douillets et solides, à l'échelle des familles comme à l'échelle des pays.

Pour un imposteur, tout est "évident et parfaitement logique". Les complots contre lui, les raisons pour lesquelles ses projets vont réussir...

"C'est fait exprès !" Quand l'escroc fait une bêtise, quand un de ses choix tourne mal, il explique que c'est voulu, qu'il y a une raison à cela. Il lui est impossible d'admettre que les choses ne se conforment pas à ses rêves, qu'il n'a pas le contrôle ou qu'il ne serait pas infaillible.

Un escroc considère qu'il a droit à certaines choses. Si par exemple il a réussi à faire en sorte que votre voiture devienne la sienne, il se comportera comme si c'était réellement la sienne et que tout est bien. Il se doit d'avoir une voiture, comme tout le monde. Le fait que maintenant il en a une est conforme à l'ordre naturel des choses. Vous n'avez pas l'intention d'aller à l'encontre de l'ordre naturel des choses ?!



10. L'interposition, la canalisation


Un jeune enfant peut tendre à s'interposer entre son père et sa mère. Il ne cherche pas à les séparer mais plutôt à devenir un intermédiaire indispensable. Il fait la navette de l'un à l'autre. Il essaye d'en tirer des avantages. Il ne faut pas y voir un comportement machiavélique. C'est plutôt une démarche instinctive, le début de son jeu social. Dans les familles équilibrées on joue le jeu de l'enfant, tout en lui montrant que le dernier mot reste au dialogue direct entre les parents.

La secte du capitalisme sauvage place des multinationales entre les peuples et les ressources naturelles. Si la civilisation est évoluée, les multinationales jouent leur rôle : elles sont des outils au service des peuples. Elles protègent les ressources naturelles. Si la civilisation est précaire, il y a imposture : les ressources sont détruites, les produits livrés à la population sont de piètre qualité et la pollution est dramatique.

Il en va de même en politique. Dans un pays évolué les politiciens sont des fonctionnaires qui remplissent leur part du travail commun. Dans un pays culturellement arriéré, les politiciens bloquent les rouages du pays. Ils gardent tout entre leurs petites mains. Ils ne redistribuent qu'au compte-goutte, quand cela présente un intérêt direct pour leur carrière. C'est la raison pour laquelle la peur et la pauvreté existent dans des pays qui ont pourtant les ressources et les capacités scientifiques pour nourrir et loger deux fois voire quatre fois leur population. Dans ces pays, on peut avoir un sentiment de précarité même en étant riche. Des personnes très riches volent et corrompent, parce qu'elles ont le sentiment de ne jamais être assez à l'abri. Il leur faut toujours plus d'argent et de pouvoir.

Un classique de l'interposition est la faune qui se groupe autour des grands hommes. Un ami m'expliquait que beaucoup de professeurs d'université sont des personnes brillantes, qui ne voient aucun obstacle à partager leur savoir. Le problème vient de la tribu d'assistants et de secrétaires qui les entourent. J'ai fait les frais de cela dans le monde des logiciels libres. Certains logiciels libres sont étranges : ils semblent avoir tout pour être bien, pourtant ils plantent à la première tentative d'utilisation sérieuse. Vous en venez à vous poser des questions sur leurs auteurs : "mais enfin, ils n'ont jamais utilisé le logiciel eux-mêmes ?" Vous essayez d'en discuter avec eux. Vous vous faites immédiatement rentrer dans le lard, non pas par les auteurs, mais par un fan de longue date. Il vous dit en substance : "les auteurs sont des génies, leur travail confine à la fragile extase, ne les dérangez pas !" Vous essayez de lui expliquer que vous voulez juste rendre service, faire des suggestions toutes simples pour éviter les horreurs à l'avenir. Peine perdue. Dans certains cas, les auteurs comprennent relativement bien ce jeu et les fans ne dominent pas. Ils ont juste le droit de se rendre utile et de manifester leur enthousiasme. Dans d'autre cas, les auteurs sont complètement verrouillés derrière la haie de fans. Ils se font dorloter pendant que leur logiciel s'écroule. C'est une symbiose négative : les fans acquièrent une identité grâce à leur demi-dieux et lesdits demi-dieux se prélassent dans un petit olympe. Vous retrouvez cela aussi dans les administrations. Un bon chef de service fait faire le travail nécessaire à ses subordonnés. Quand le chef de service manque de personnalité, il se fait lentement supplanter. Le service devient une sorte de terrasse où on papote à longueur de journées, en disant beaucoup de bien du chef. Il vous est décrit comme une personne exceptionnelle, qu'il ne faut surtout pas déranger. Pas à pas, tout s'effondre : on ne vide plus les corbeilles, on ne répond plus au courrier, on ne décroche plus le téléphone... Cela commence par une myriade de petits manquement pour finir par les grosses catastrophes. (Dans la Chine Antique, un gong se trouvait à l'entrée de la demeure de certains mandarins. Si le gong sonnait, le mandarin en personne devait accourir et écouter la personne, fût-elle le plus humble citoyen.)

Un escroc adore vendre à une personne quelque chose qui lui appartenait déjà. Par exemple si vous avez droit à quelque chose moyennant une simple formalité administrative, l'escroc vous entraînera dans une ruelle sombre pour vous murmurer à l'oreille que grâce à lui vous pourriez peut-être l'obtenir. Cela prendra beaucoup de temps... Cela présentera bien des difficultés... Il y aura des frais... Mais il est possible que vous finissiez par l'avoir. Vous lui en serez très reconnaissant. Dans le même esprit, certains imposteurs-gourous se font un métier de vous faire découvrir des choses qui sont en vous. Ils y mettent beaucoup de formes et d'emphase. Ils font en sorte que leur nom, les symboles qu'ils utilisent, y soient étroitement associés. Les victimes en pleurent de joie, leur vouent une reconnaissance éternelle et transmettent cet héritage à leurs enfants.

Un enfant peut être un arrangeur : une sorte de diplomate qui essaye de mettre tout le monde d'accord, sans vraiment comprendre personne. Il déforme, il ment, il dit des choses différentes à des personnes différentes... Il ne cherche pas forcément son intérêt personnel. C'est l'âge politicien. Les adultes essayent aussi d'arranger les choses mais ils le font en essayant de comprendre chacun et en mettant tout le monde au courant de chaque aspect. Ils veillent à la transparence (glasnost).

Dans une société civilisée on alloue des crédits à des choses qui ne sont pas immédiatement rentables. On constitue des réserves de nourriture, on finance le travail des artistes, on fait de la recherche scientifique, on crée des écoles pour les enfants, on fabrique plus de médicaments que strictement nécessaire... Dans ces sociétés, la culture et l'éducation servent aussi à rendre les gens capables de juger des crédits qu'il faut allouer à ce qui n'est pas immédiatement rentable. Certains imposteurs se spécialisent dans le fait de faire croire que ce qu'il proposent mérite des ressources. Suivant le niveau de la société, plus ou moins d'imposteurs y arriveront, pour des sommes d'argent plus ou moins grandes. Quand le niveau d'une société baisse, les imposteurs peuvent réussir à monopoliser une part très importante des ressources et ainsi dégrader fortement le niveau de vie. Une réaction de la société consiste parfois à ne plus allouer de crédits aux choses qui ne sont pas immédiatement rentables. Alors la société meurt lentement, parce que ces choses n'étaient peut-être pas immédiatement rentables mais elles étaient vitales à long terme. Par exemple parce qu'elles permettent de lutter contre les imposteurs... Apprendre l'Histoire de l'Art semble ne servir à rien pour un cadre d'entreprise... Essayez de travailler quelques heures avec un cadre d'entreprise qui n'a pas une formation artistique et quelques heures avec un qui en a une... vous verrez la différence.



11. La relativité de l'imposture


Un imposteur "débutant" ne réfléchit pas comme un imposteur "professionnel". Un imposteur débutant croit réellement tout ce qu'il dit. Il se raconte des histoires et veut en faire profiter tout le monde. Quand il essaye d'emprunter de l'argent à un banquier, il a d'abord passé des jours à rêver qu'il allait rendre trois fois la somme empruntée et qu'il ferait une grande fête pour remercier son banquier. Il est sûr de ne pas être un imposteur (c'est une caractéristique médicale de l'imposture, tout comme un fou ne se demande pas s'il est fou). Un imposteur professionnel, au contraire, sait parfaitement ce qu'il fait. Il sait ce qu'il faut dire à un banquier pour qu'il octroie un prêt. Il sait qu'il ne remboursera pas l'argent. Un très jeune enfant est un imposteur débutant forcené. C'est très mignon.

Pour un "vieux", un "jeune" peut être une sorte d'escroc. Le jeune a plein de bonnes idées. Certaines de ces idées sont intéressantes ou intelligentes. Mais le jeune ne voit pas plus loin que le bout de son nez, il est ignorant des conséquences possibles de ses idées. Le vieux connaît les liens entre les choses. Il sait que si on fait ceci on risque de déranger cela. Il a de l'expérience. Pour le vieux, le jeune est un inconscient, un danger public. L'idéal est d'associer l'inventivité des jeunes à l'expérience des vieux.

Tout est relatif. Prenons une personne irradiée de bien-être. Pour une personne moins instruite qu'elle, elle sera un dieu. Pour une personne plus instruites, ses raisons d'être heureuse peuvent au contraire paraître minables. Certaines personnes avaient le coeur enflé d'extase lors des discours d'Hitler, pendant que d'autres avaient le dégoût en bouche. Il en va de même pour la séduction. Une prostituée sans déontologie peut rendre un jeune homme fou d'amour, tandis qu'un père de famille voit en elle une comédie, une absence de sentiments et des MST grouillantes.



12. L'absurde


Dans ses jeux et ses rêves, un enfant est délirant. Il atteindrait la Lune en chevauchant un bout de bois. Le métier d'un imposteur est de continuer à délirer de la sorte et de convaincre d'autres personnes. Supposons qu'un escroc vous invite à démarrer une activité juteuse avec lui. Imposture oblige, il s'est présenté comme un riche héritier ou une star quelconque. Il semble disposer d'importants moyens financiers. Pourtant il vous demande une contribution de départ... Sur Internet on trouve beaucoup d'entreprises qui agissent de la sorte. Elles vous proposent un travail très simple et très bien payé. Leur site vous montre les témoignages de personnes reconnaissantes, vous parcourez de longs textes d'explications et d'encouragements... Pour terminer sur une invitation à leur verser 57 $... Ce sont des soi-disant "frais de dossier" ou "une vérification que vous êtes un candidat sérieux". La première fois que j'ai parcouru un tel site je venais de commencer la rédaction du présent livre. Je me suis demandé un instant si je n'allais pas arrêter d'écrire et adopter le travail juteux qu'il semblait me proposer. Les auteurs de ces sites réussissent très bien à vous faire rêver, à vous rendre enthousiaste, à vous convaincre de la facilité et de la rentabilité de leur proposition. Le coup de grâce est la petite phrase "il ne reste plus que quelques places de libres". Cela déclenche un pic d'adrénaline qui vous pousse à saisir votre carte VISA pour payer. J'avais compris la combine dès le début, malgré tout j'étais sous le charme. Si j'avais eu une carte VISA et un peu moins de dignité j'aurais peut-être payé... à tout hasard... parce que le plaisir de ce rêve valait bien 57 $... Combien de temps aurais-je plané en me croyant riche, dans l'attente de leur réponse ? Quelques jours... J'aurais pu rendre quelques amis jaloux en leur racontant ma bonne fortune...

L'imposture est l'art de la disproportion. Si vous comparez ce que représente en argent tout ce que vous donnez à l'imposteur et ce qu'il vous donne en retour, vous constaterez que vous êtes largement perdant. C'est comme au loto : statistiquement vous ne pouvez que perdre votre argent au fil du temps. Mais vous ne ferez pas ce calcul. Un imposteur débutant ne fait pas non plus de calculs. Soit il vous a donné un petit quelque chose, soit il a intensément rêvé de vous donner un grand quelque chose. Dans les deux cas il en éprouve une fierté infinie. Fort de ce mérite ineffable, c'est bien la moindre des choses s'il se sert en retour...

Un imposteur rêve de défendre la veuve et l'orphelin. Il l'affirme avec beaucoup d'enthousiasme et d'exaltation. Au final il se vengera de la veuve et de l'orphelin. Il leur cassera les reins. Ils n'ont pas voulu jouer à son jeu comme il le rêvait... "Ah les sales gens ! Attendez vous allez voir !" Pour l'imposteur dépité, les gens ne *veulent* pas être aidés. Il le sait, il a essayé. Regardez comment on l'a traité en retour ! Ils méritent d'être punis, volés et exploités ! Les gens honnêtes partent du principe que la veuve et l'orphelin ont leurs propres rêves sur la façon de vivre leur vie. Ils leur demanderont s'ils ont besoin d'être défendus, d'aide ou d'autres chose. Ils leur demanderont de quoi ils ont besoin pour réaliser leurs rêves. Eventuellement ils liront des livres pour avoir des idées originales sur ce qu'on peut proposer à une veuve et un orphelin. L'imposteur est par définition incapable de tenir compte des émotions et des besoins de ses victimes. Le même phénomène se passe chez un enfant qui martyrise un animal. En général au départ l'enfant voulait que l'animal joue avec lui ou fasse des câlins. L'animal n'en avait pas forcément envie à ce moment-là. Alors l'enfant essaye de "corriger" l'animal, le forcer à faire ce dont il rêve. Il le fera d'autant plus que lui-même est maltraité par ses parents de cette façon. Cela donne encore moins envie à l'animal de jouer ou de faire des câlins... Cela finit par de la violence pure. Pour certains enfants la violence est la seule façon d'interagir avec un animal, la seule façon de communiquer. Quand il lance des cailloux à l'animal ou le torture, l'animal réagit...

Tu te laisseras attraper par l'imposteur malgré le fait que tu as lu ce livre.



13. L'innocence


Un jeune enfant joue sans se soucier de gaspiller, sans se préoccuper de savoir si ce qu'il fait sert à quelque chose ou nuit à quelqu'un. Il prend ce qu'il a envie de prendre, il va où il a envie d'aller. Il est naturel. Il joue avec les objets autant qu'avec les êtres vivants, en toute innocence. C'est en procédant ainsi, de façon désordonnée, qu'il apprend le monde.

Un enfant de sept ans pris la main dans le sac est innocent. De toutes ses forces. C'est la magie de l'enfance, donc celle de l'imposteur. Quoi qu'il ait fait, il est innocent. C'est bien connu : les prisons sont remplies d'innocents. Une bonne part du travail des psychothérapeutes qui s'occupent des prisonniers est de leur faire admettre que ce qu'ils ont fait est inadmissible. Une première étape peut être de faire se rencontrer la victime et son agresseur. Chez certains agresseurs, rencontrer leur victime ou sa famille cause un choc auquel ils ne s'attendaient pas. Ils découvrent une émotion qu'ils ne connaissaient pas, gênante, oppressante : la culpabilité. On n'en guérit jamais mais on peut apprendre à vivre avec. On apprend à sentir qu'elle va se réveiller, plus douloureuse que jamais, si on recommence. Dans les dictatures on joue sur l'absurde de l'innocence pour emprisonner une grande quantité de gens réellement innocents. Non-seulement la population sera aisément convaincue de leur culpabilité mais en plus les innocents eux-mêmes finissent par ressentir une profonde culpabilité. C'est un jeu très amusant.

La culpabilité étant un sentiment puissant, certains imposteurs se font un métier de le mettre à profit. Ils ont inventé le péché originel ou l'éternelle culpabilité. Ce sont de très bons outils de manipulation. Cela présente un avantage exquis : comme vos victimes vivent dans la culpabilité, vous pouvez leur faire faire les choses les plus immondes. Par exemple les envoyer coloniser un autre pays. Elle ne font plus la différence entre les vraies raisons de culpabiliser et celles que vous leur avez inventées... Vous les contrôlez en vous contentant d'augmenter ou de baisser leur sentiment de culpabilité par des discours, des punitions, des promesses, des compliments...

L'innocence est l'atout d'un voleur. Un vrai voleur considère que les choses sont là pour qu'il les prenne. Il est un homme libre dans la forêt et il cueille les fruits des arbres. Il accepte qu'il puisse y avoir des difficultés. Il est normal qu'un fruit se trouve sur une branche un peu inaccessible... Quand il aura trouvé comment atteindre le fruit il en éprouvera une grande joie et une fierté personnelle. S'il faut éviter de secouer un nid de guêpes dans l'arbre, le jeu n'en sera que plus créatif, le puzzle plus amusant. Un voleur qui a réussi à voler un objet considère que cet objet lui appartient de droit. Il est conquit de haute lutte. Si les difficultés sont vicieuses, il peut se fâcher. C'est pour cette raison que certains cambrioleurs détruisent le contenu des maisons qui ont été trop difficiles à pénétrer (une autre raison est que certains propriétaires dissimulent des objets de valeur n'importe-où et qu'il faut donc casser toutes les cachettes possibles). Imaginez un arbre ensorcelé dont les fruits retournent se percher sur les branches une fois cueillis... ce n'est plus du jeu, c'est de la vexation. Dans le même ordre d'idées la police et la justice sont perçus par le voleur comme des infections qui méritent les pires invectives. Ceci n'est pas toujours vrai. J'ai rencontré des voleurs qui témoignent d'un véritable respect pour les policiers et les juges, même quand ils parlent entre eux (tout en continuant à voler bien sûr). C'est assez curieux de les entendre parler. On entend des choses comme : "le juge m'a dit que si mon arme avait été chargée la peine de prison était doublée. Alors tu vois, je ne charge plus mon arme."

Une amie était une voleuse professionnelle. Elle s'est servie dans les magasins pendant des années, sans jamais se faire prendre. Elle savait comment déjouer les systèmes de sécurité électroniques. Son regard sincère, son allure de grande dame, lui ont permis de ne jamais être suspectée. Vers la quarantaine elle a commencé à réfléchir et à comprendre que c'est mal de voler, que cela nuit à la société. Elle a culpabilisé. Elle a continué à voler, parce qu'elle avait un train de vie à assurer. Mais elle avait perdu son innocence. Elle s'est faite prendre plusieurs fois. Elle a été obligée d'arrêter définitivement.

Ne t'escroque pas toi-même en te servant d'un escroc à cette fin. Une situation classique consiste à prendre un escroc en pitié. On a mal de le voir si pauvre, si privé de tout. On se dit que ce serait bien de partager un peu avec lui, de lui offrir un peu de chaleur et des vivres. On se fait un plaisir tout chaud en lui ouvrant la porte, pour se retrouver deux jours plus tard dans un commissariat de police ou avec un compte en banque fusillé... Faire quelque chose pour un escroc, c'est comme essayer de libérer un animal sauvage pris dans un piège. Il va mordre. C'est son instinct, il est comme ça. Vous pouvez passer des heures à expliquer et démontrer à l'escroc tout ce qu'il a à gagner à simplement prendre ce que vous lui donnez. Vous pouvez lui expliquer tout ce qu'il a à perdre à vous faire un enfant dans le dos. Non seulement il vous mordra mais il risque de le faire en se servant des choses que vous lui avez expliquées. On n'ose plus aider personne... Il faut un niveau spirituel élevé, beaucoup de psychologie, pour être capable de continuer à aider son prochain.



14. La camaraderie


Vous êtes le grand copain de l'imposteur ! Il vous l'affirme à grands gestes et grandes envolées de voix. N'est-ce pas délicieux de revivre l'esprit de camaraderie de votre enfance ? L'attitude inverse peut tout autant être le chef d'un imposteur : une personne très froide et distante. Les personnes adultes ne tombent en général dans aucun de ces deux extrêmes. Elles se contentent d'essayer de comprendre comment vous allez, ce qui vous serait profitable...

Dans le cadre de votre franche camaraderie, l'imposteur vous raconte sa vie ou des passages de celle-ci. Il a confiance en vous ! Ses nombreuses "relations" y jouent un rôle important. Soit son enfance a été tragique, soit elle était dorée. Rarement entre les deux ou alors exactement entre les deux.

Au fil des conversations, l'imposteur se découvre des tas de points communs avec vous. Régulièrement il vous demande de lui expliquer vos idées en détail. Elles semblent le passionner. Ce qu'il pourrait entreprendre avec vous est exactement le genre de choses que vous rêviez de faire ! Il y a une condition : il faudra utiliser ses méthodes... Si vous réfléchissez, vous vous rendrez compte que ce qu'il propose et impose n'a en réalité aucun rapport avec vos goûts ou vos préoccupations.

L'imposteur vous rend de petits services et vous en demande de temps à autre. C'est chose normale entre amis... En réfléchissant un peu, vous vous rendrez compte qu'il orchestre cet échange avec une étrange rigueur.

Il vous a bien spécifié : "entre nous deux, pas de cachotteries !"

Qui dit camaraderie, dit compromission. De vrais camarades sont solidaires ! Pour forcer ce lien "d'amitié" un imposteur a des trucs. Il vous initie à des petites illégalités : documents antidatés, manipulations bizarres de comptes en banque, signatures de documents, travail au noir... Ces méthodes sont très prisées par les "protecteurs" des prostituées. Dès qu'une prostituée s'est mise hors la loi pour une broutille, elle n'ose plus dénoncer son "protecteur" à la police... C'est la raison pour laquelle dans certains pays une prostituée qui dénonce un maquereau peut être pardonnée de délits mineurs. Dans le même esprit, quand l'imposteur et vous divorcerez, il détiendra de nombreux documents signés par vous, attestant de ce que vous lui devez. Vous, n'aurez probablement aucun document de lui...

Quand deux enfants sont interpellés par un adulte, ils sont rarement solidaires. Par peur de déplaire, un enfant préfère accuser son frère ou son ami. L'un des deux pointera l'autre du doigt. Ce dernier dressera son doigt une fraction de seconde plus tard. Si vous accusez un imposteur, il contre-attaquera en vous collant un procès sur le dos. Il vous accusera de ce que précisément vous lui reprochez. On retrouve ce comportement même entre des multinationales (a l'inverse, quand elles s'entendent entre elles, ce n'est pas toujours au bénéfice de l'humanité...) L'imposteur est par définition un mauvais camarade. Il n'ira pas en prison. Vous irez à sa place. Dans la mafia la chose est connue et organisée. Les parrains en bas de la hiérarchie savent qu'en cas de problème ils iront en prison pour protéger leurs supérieurs. S'ils font leur peine de prison sans broncher, ils seront protégés et récompensés. S'ils parlent, ils seront exécutés.

L'imposteur vous parle des "bonnes blagues" qu'il fait aux autres. Cela peut vous donner l'impression que vous ne faites pas partie des "autres", que vous êtes à l'abri. Il n'en est rien. Il est en train de vous "assouplir". Il vous fait entrer dans sa sphère. Il occupe le centre de la sphère et vous la périphérie. S'il le juge nécessaire, il vous appliquera les "bonnes blagues" sans sourciller. Après tout, il vous avait prévenu... Il s'est simplement montré plus rapide ou plus efficace que vous... Si vous êtes plus intelligent et plus cultivé que lui, vous comprendrez que sa sphère est contenue dans une sphère plus vaste. Vous pourrez réussir à occuper le centre de cette sphère et la petite sphère de l'imposteur sera maintenant dans votre périphérie. (La sphère la plus grande est l'honnêteté.)

"Que celui qui n'a jamais péché me jette la première pierre !" L'imposteur use et abuse de cette expression. Un adolescent de mes connaissances échange fréquemment des DVD pirates. J'ai essayé de lui expliquer que c'est mal. Il me rit au nez. Je l'amuse beaucoup. En particulier parce que je possède moi-même un DVD pirate. Un seul. Il me fait donc chaque fois remarquer que moi aussi je fais du piratage. Je lui explique que ce n'est pas comparable. Je ne possède même pas ce DVD pour le regarder mais parce qu'il présente un intérêt technique. J'ai une fois dans ma vie souscrit au piratage, tandis que lui le fait deux ou trois fois par semaine. Il ne voit pas la différence. Il ne comprend aucune de mes explications, il en est intellectuellement incapable. Ni ses parents, ni l'école ne l'ont préparé à l'honnêteté. Le seul événement qui semble l'avoir touché est le jour où avec un clin d'oeil il m'a tendu un DVD pirate. Ce DVD contenait un film que j'avais très envie de voir. De façon spontanée j'ai manifesté mon dégoût pour cet objet. Il semble alors avoir "senti" qu'il y a quelque chose au-delà des considérations de sa petite vie, qu'il existe des émotions auxquelles il n'a pas encore accès.

Quand les conflits avec l'imposteur commencent, il mettra le moindre de tes torts en exergue. Il y a toujours bien des broutilles à reprocher à quelqu'un... Il les martèlera de la voix et "démontrera" qu'elles sont au moins aussi graves que ce qu'on lui reproche. Il sera particulièrement sadique en ce qui concerne les broutilles que tu as faites par amitié pour lui.

La confiance est un élément fondamental des escroqueries. Il existe un mécanisme chimique dans le cerveau, qui nous pousse à faire confiance aux personnes qui nous font confiance. C'est ainsi que ce forment les groupes, les associations... Un imposteur commencera donc par nous donner l'impression qu'il nous fait confiance. Il nous fera confiance pour une petite somme d'argent, il fera semblant de nous faire confiance pour une grande somme d'argent... Quand un directeur requin s'adresse à ses investisseurs, il leur dit qu'il a confaince en eux, en leurs idées, en leurs aspirations... Les mails d'ammorce de trafic d'argent disent nous faire confiance pour des sommes de plusieurs millions d'euros...

"Je ne te ferai jamais du mal ! Mais il faut que tu fasses ce que je dis..." Ce contresens fonctionne très bien sur les esprits faibles. L'escroc se présente comme l'ami ultime tout en exigeant la servilité. Dans certaines religions, Dieu est présenté de cette façon ; il est bon, compréhensif, généreux... Mais... il y a intérêt à lui obéir, rigoureusement... sinon... n'essaye même pas d'imaginer ce qui va t'arriver, c'est pire que le plus horrible que tu pourrais jamais concevoir. Une partie de ces religions poussent le vice jusqu'à présenter ce Dieu comme un ami intime, qui vous suit pas à pas.



15. Construire le paradis


Un petit enfant n'a en général pas conscience du fait que sa mère construit un paradis autour de lui. Elle veille sur lui, elle lui donne chaleur et attentions... Il n'a pas conscience du temps qui passe. Un peu plus âgé, cet enfant peut éprouver le désir très fort d'offrir le paradis à sa maman. Il la rêve immortelle, il pourfendra ceux qui lui veulent du mal... Beaucoup d'imposteurs en font un délire magnifique. Ils veulent offrir le paradis, à vous ou à l'humanité entière.

La vie est difficile. Pour avoir à manger, se loger, avoir des amis, construire des choses... il faut faire des efforts. Il faut travailler, il faut avoir de l'expérience et de l'éducation, il faut savoir se tenir à des règles... L'imposteur vous fait croire qu'il est possible de contourner ces obligations. Il détient la clé pour retourner au paradis perdu. Là, tout est gratuit, à portée de main, sans plus devoir se brimer de considérations morales. Cette "vision" de l'imposteur vous fascine, elle vous attire. Il vous propose ce que vous désirez le plus intensément. L'imposteur, lui, est déjà au paradis : grâce à l'argent qu'il vous prend ou simplement parce que vous le suivez. Il n'est plus seul.

Tout être humain a la capacité de repérer les bonnes combines, de s'emballer pour les avantages d'une nouvelle idée. C'est un fondement de l'humanité, un moteur essentiel de la survie. Le travail de l'imposteur est de stimuler ce réflexe chez ses victimes : faire croire qu'il propose une aubaine. Par réaction, certains apprennent à refuser toute nouveauté. Cela les protège des imposteurs... et fait d'eux des imposteurs quand ils refusent de bonnes idées.

L'escroc propose des bénéfices mirobolants. Sur une discrète feuille de papier ou à grands gestes il démontre que votre mise de départ vous sera rendue multipliée par cent. Bientôt vous serez riches ! Vous voyagerez en jet privé et vous dînerez avec les stars. Une variante : le temps que vous avez investi vous sera rendu par la vie éternelle au côté des extraterrestres. Chez les gens sérieux, les bénéfices sont en général assez faibles. Il s'agit de 10%, maximum 100% de la mise de départ... Le monde moderne n'a réussi qu'à doubler l'espérance de vie des hommes... Pourtant, des propositions mirobolantes mais réalistes, cela existe. On n'ose pas s'investir dans ces propositions justement parce qu'elles sont mirobolantes. Elles font craindre que ce sont des escroqueries. En informatique, par exemple : le niveau de performance actuel des ordinateurs domestiques était déjà disponible il y a dix ans. Ce, pour un même prix, une meilleure fiabilité et un usage beaucoup plus agréable (les ordinateurs Acorn Archimedes). Presque personne n'a osé adopter ces nouvelles technologies, par peur. Les fabricants ont été obligés d'implémenter les progrès lentement, pas à pas, en déployant des trésors de diplomatie. Ils ont été obligés de faire payer aux clients deux à dix fois le prix en leur vendant régulièrement un nouvel ordinateur. Les gens disent que les fabricants d'ordinateurs sont des escrocs, qu'ils les obligent à acheter tout le temps de nouvelles machines et que ces machines sont bancales. On peut peut-être dire que ce sont les plus escrocs des fabricants qui ont survécu. Les responsables de cette escroquerie sont les clients. On leur avait servi de bons ordinateurs sur un plateau ; ils n'en ont pas voulu.

Un escroc débutant s'attaquera surtout aux personnes pour lesquelles il a de la sympathie, parce qu'il les inclut dans ses rêves. Il veut leur