Les impostures






1. Introduction
2. La dictature
3. Les extrêmes et leurs tourbillons
4. L'insensibilité
5. La séduction
6. Le jeu social
7. Le mimétisme
8. Les réalités virtuelles
9. L'assurance
10. L'interposition, la canalisation
11. La relativité de l'imposture
12. L'absurde
13. L'innocence
14. La camaraderie
15. Construire le paradis
16. Le mal pour le mal
17. Le professionnalisme
18. Comment détecter un imposteur ?
19. La toxicomanie
20. Les dégâts
21. L'intelligence
22. L'identité
23. L'éducation
24. Les superstitions
25. L'égocentrisme
26. La survie
27. L'engagement
28. La douleur
29. Sortir de l'escroquerie
30. Une conclusion





1. Introduction


Pourquoi il y a-t-il autant de malheurs dans le monde ? Certains répondent que nous vivons sur une planète difficile. Cela se discute... On peut constater que des peuplades qui vivent dans des contrées hostiles se portent très bien. Tandis que des familles qui vivent dans des pays "civilisés" s'entre-déchirent. Ces pays "civilisés" se déclarent des guerres sanglantes. J'adhère à l'idée bouddhiste que les malheurs naissent de l'infantilisme. Il y aurait moins de problèmes si nous étions plus adultes.

Le propos n'est pas de condamner l'enfance. Le rêve, l'irresponsabilité, le jeu... sont nécessaires pour que la personnalité d'un enfant se construise. On ne peut pas devenir adulte si on n'a pas eu d'enfance. Pour construire sa maturité, un adulte doit régulièrement retourner en enfance. Pour progresser dans la vie, il faut savoir reprendre les choses à zéro. Il faut continuer à rêver et à jouer. Il n'y a pas de rapports amoureux sans retours en enfance. La maturité n'est pas le fait d'arrêter de rêver. C'est le fait de faire la distinction entre le rêve et la réalité. Pour cela il faut avoir appris des choses, avoir vécu... et continuer à grandir dans la vie.

Un canon du bonheur est un bébé cajolé par sa mère. Il n'a aucune responsabilité. Sa mère comprend tous ses besoins et lui donne tout ce qu'il lui faut. Elle fournit un travail immense pour permettre ce petit miracle. Une fois adulte, cet enfant pourra continue à goûter au bonheur... à condition d'être devenu capable des mêmes prouesses que sa mère. C'est donnant-donnant. Pour trouver un conjoint chaleureux et des collègues de travail positifs, il faut être soi-même capable de comprendre les autres. Dans un pays dont le peuple est plus adulte, on élira des dirigeants plus responsables.



2. La dictature


La dictature est le degré zéro de l'imposture. Par ses menaces et sa séduction le dictateur fait tourner le pays autour de lui, exactement comme un nouveau-né structure la maisonnée par ses hurlements et ses risettes. Chaque habitant d'une dictature accroche des portraits du dictateur chez lui, tout comme des parents garnissent leurs murs et leurs meubles de photos de bébé. On chante des louanges au dictateur comme on parle en bien de bébé. Se plaindre d'avoir un bébé peut vous mettre au banc de votre milieu social.

Vous me direz que cette comparaison est amusante mais qu'il y a tout de même une différence entre un petit bébé et un gros bébé. Le premier est désiré, le deuxième est subi. Je sais faire la différence entre des parents fous de bonheur et un opposant politique terrorisé... Gardez-vous pourtant de croire cette polarité assurée. Une dictature a souvent été désirée par certaines personnes et elles s'en félicitent encore longtemps après. Une gamine à laquelle on refuse des moyens de contraception peut subir une terreur qui la détruit.

Les victimes d'un dictateur peuvent devenir ses plus ardents défenseurs. Plus meurtrières sont les blessures infligées par le dictateur, plus on le défendra. On ne peut pas admettre qu'on a perdu la moitié de sa famille en vain, pour de simples lubies d'un imposteur. Cela devait en valoir la peine... On rencontre ce phénomène aussi dans les démocraties. Je n'ai jamais entendu de propos aussi enthousiastes à propos de politiciens que dans des villes où ils se comportent en prédateurs. Ils pompent l'argent, monopolisent les logements sociaux, empêchent la création d'entreprises... Quand vous écoutez des gens du peuple parler d'eux, on dirait que leur politicien favori est leur enfant chéri, leur ami intime tout chou... Ces gens éprouvent-ils de la reconnaissance pour le dictateur parce qu'il ne les a pas encore attaqués ? Lui font-ils risette pour éviter qu'il n'attaque ou en espérant qu'il leur jette quelque chose à manger ? Est-ce un réflexe naturel envers le chef tribal, un réflexe de survie hérité des âges lointains ? La propagande leur propose des mots, des anecdotes... autant de raisons de s'enticher du dictateur. Je parlais naguère d'un de ces politiciens à un ami. Il me répondit : "oui mais tu sais, il a créé le Centre de Social de..." Même la propagande pour Hitler fonctionne toujours, 60 ans après : "oui mais tu sais, il a relancé l'économie allemande..." Essayez de faire comprendre que cette économie se redressait d'elle-même... Et quand bien même, cela ne justifie pas la mort violente de 40 millions de personnes ! Hou qu'il est gentil le dictateur ! Guili guili !

Quand Hitler s'adressait à la foule, il semblait à chacun qu'il s'adressait à lui personnellement. Staline était "le petit père du peuple". Dans ces dictatures les gens croient sincèrement dans le dictateur. Il y avait une expression en Allemagne : "ah si le führer apprenait cela !" On partait du principe que les problèmes dûs à la dictature étaient le fait de quelques fonctionnaires idiots ou malveillants. Si le dictateur l'apprenait, il réglerait ces problèmes tout de suite... Ah, s'il pouvait obtenir un meilleur contrôle de chaque aspect de la vie... Tout irait mieux... Il a tant d'amour pour nous... On sait maintenant que Staline a signé de sa main les ordres d'exécution des opposants politiques supposés. Ressentait-il contre eux la rage du nourrisson contre l'absence de sein maternel ? Il aurait dit, à la mort de sa femme, qu'avec elle partait ce qu'il lui restait d'humanité...

Tous les groupes religieux ou ethniques ont un "ancêtre fondateur". C'est un être à apparence humaine mais doté de pouvoirs surnaturels. Chaque groupe tribal a un nom pour le grand ancêtre. Les chrétiens ont le Christ, les bouddhistes ont le Bouddha, les égyptiens avaient Osiris... On élève les enfants en leur racontant les légendes de ces héros. Dans une dictature on cherche à imposer le dictateur comme ancêtre fondateur. On raconte son histoire à l'école, à la télévision... Il est le fondateur de la nation... Il a accompli de grandes choses... Le dictateur impose une vision du monde à son bétail ; une façon de penser toutes choses. Beaucoup s'y habituent, y trouvent leurs marques, un équilibre... Mettre le dictateur en doute serait mettre l'équilibre du monde en balance...

Tel le vampire qui peut vous transformer en vampires, le dictateur vous transforme en imposteurs. Par exemple dans certains pays les pauvres ont un lieu d'habitation officiel. Ils n'ont pas le droit de s'en éloigner. Il n'y a pas de travail et ils meurent sur place, à petit feu. Ils partent et vont habiter à un endroit où il y a du travail. Ils font une demande de changement d'adresse. Leur dossier sera refusé ou traînera indéfiniment. Ils sont donc dans l'illégalité. Personne ne leur en fera le reproche, tant qu'ils se tiennent tranquilles. Les policiers adorent avoir affaire à ces gens dans l'illégalité. Ils sont tellement coopératifs, craintifs, dociles... Au moindre signe d'insoumission, il suffit de faire allusion à leurs papiers, au lieu de domiciliation... Cela les fait trembler, suer... Ils pensent à leur famille, au petit dernier dont il faut payer les soins médicaux... Ils font tout ce que vous voulez. Vous pouvez remplacer la dictature par une famille malveillante, le policier par un mauvais grand frère et la résidence illégale par une revue érotique trouvée sous le lit. Cela fonctionne de la même façon.

L'imposture institutionnalisée est un formidable ciment pour un pays. Les gens importants font des impostures de grande ampleur : le ministre des armées décide des achats de matériel en fonction des pots-de-vin et l'échevin au logement installe ses amis dans les logements sociaux. En-dessous d'eux, les subalternes font des escroqueries de moindre envergure. Ils partagent toujours les bénéfices avec leurs supérieurs. Cela forme une pyramide de rackets dont les flux de finances et d'influences montent et se concentrent vers le sommet de l'état. Pour que le système fonctionne il faut que les gens aient peur. Il faut donc régulièrement sacrifier des pions. On attrape quelques personnes qui ne jouent pas le jeu, par exemple des fonctionnaires qui ne partagent pas assez avec leurs chefs ou qui se font remarquer. Une excellente cible sont les gens honnêtes. Ils se défendent si mal au procès, c'en est un plaisir... et ils constituent un danger objectif pour le système. On fait des procès monstres et on les condamne à des peines exemplaires. On en fusille quelques uns en place publique.

Un dictateur est un escroc qui a réussi à monter tout en haut de la hiérarchie du pays. Il n'a plus à craindre la police puisqu'il la contrôle. Il peut imposer ses rêves par la force. L'argent et les moyens du pays sont à sa disposition. Si cela ne lui suffit pas, il lancera l'armée à l'assaut des pays voisins. On se dit parfois qu'un tel escroc n'est qu'un rebut de la société et qu'on peut lui adresser la parole comme un gardien de prison à un détenu. C'est ce que croyait un collègue d'un ami. Ils étaient cadres supérieurs dans une multinationale du pétrole. Le collègue était chargé de rencontrer le Maréchal Mobutu, Président Dictateur Général et Escroc en Chef du Zaïre. La raison de cette entrevue était que l'armée zaïroise n'avait plus payé ses livraisons d'essence depuis des mois. Donc le robinet avait été fermé. Avant de partir, le collègue faisait le fanfaron : "je vais le remettre à sa place le dictateur d'opérette. Il va payer ses dettes vite fait !" A son retour il était beaucoup plus calme : "il va payer les dettes de l'armée zaïroise et on va recommencer les livraisons d'essence. Mais je ne l'ai pas remis à sa place. Ce type est impressionnant. Je suis resté le cul serré pendant toute l'entrevue. J'ai juste pu dire oui Monsieur le Président, bien Monsieur le Président."



3. Les extrêmes et leurs tourbillons


Les paragraphes suivants découlent l'un de l'autre :

1. Un enfant est extrémiste. Il est fou de joie pour un petit rien. Il est dans une détresse inimaginable pour un petit rien aussi. Quand il regarde un film, il y a le camp des "bons" et le camp des "méchants". Essayez de lui expliquer que les deux camps ont peut-être raison chacun de leur point de vue, qu'ils devraient faire usage de diplomatie plutôt que de faire couler le sang... Les imposteurs adorent les extrêmes. Cela rend les situations si simples...

2. Une personne mature essaye donc de faire la part des choses, de comprendre le point de vue de chacun... Un imposteur intelligent comprend cela. Il vous expliquera qu'on n'est sûr de rien, qu'on ne peut pas juger les gens... Cela s'applique à lui, bien sûr. C'est lui que vous ne devez pas juger, que vous devez laisser faire... Il peut passer des heures à vous expliquer cette théorie de son monde. Il vous dira aussi l'autre extrême : "personne n'est innocent !" (sous-entendez que ses victimes ont forcément des choses à se reprocher).

3. Ayant compris cette démarche de l'escroc, une personne mature est donc à la recherche de la vérité. Elle essaye de comprendre s'il faut aller à un extrême ou s'il faut rester équilibré. Faut-il juger ou ne faut-il pas juger ? Elle soupèse chaque situation, dans le but de poser des actes constructifs. Un imposteur cultivé vous dira donc que lui aussi est à la recherche de la vérité. Il en profitera pour vous expliquer quelle est cette vérité. Une vérité qui lui est profitable...

4. Une personne mature (elle est toujours là ?) sait que chacun a sa vérité, suivant son vécu et sa position. Il faut imposer certaines "vérités" aux enfants, tout en leur donnant les moyens de plus tard décider par eux-mêmes. Un imposteur vous expliquera donc que vous devez trouver votre vérité par vous-mêmes. Il se contentera humblement de vous donner des conseils, de vous aider...

5. Une personne mature (vous !) comprend donc maintenant qu'il n'y a pas de fin à la complexité de la recherche des vérités. C'est pour cette raison que les imposteurs professionnels se contentent de vous écraser sous des tonnes de considérations sur le bien, le mal, les équilibres, les vérités... Ils en font des livres et ils vous les vendent pour se faire de l'argent. Cela leur procure un plaisir inouï. Quand ils vous expliquent la combine, vous pouffez de rire et vous trouvez que c'est excellent...

Retour au 1. Pour s'en sortir, il faut donc se limiter à des choses simples, bien tranchées. Il faut faire la distinction entre ce qui est bien et ce qui est mal.

La boucle est bouclée...

Elle engendre une deuxième boucle :

1. L'imposteur et la personne mature sont perpétuellement à la poursuite l'un de l'autre. Ils sont dans le tourbillon du yin et du yang. La différence entre les deux est que l'imposteur se contente de ce qu'il y a dans sa tête. Il n'emprunte des bribes de mots et d'images au monde réel que pour mieux gonfler son tourbillon intérieur. L'homme mature, lui, passe son temps à confronter ses pensées à la réalité. S'il pense qu'une personne est fâchée contre lui, il lui pose la question. S'il croit avoir compris comment on fabrique un boomerang, il achète une planche de bois, une scie et du papier de verre pour vérifier. Si la théorie de l'évolution le tracasse, il s'inscrit à un club de paléontologie et va sur le terrain avec un petit marteau et un pic.

2. Certains centres de recherche, parfois des pays entiers, n'ont plus rien inventé ni découvert depuis des dizaines d'années parce qu'ils appliquent à la lettre la recommandation du paragraphe précédent. Tout doit être vérifié ! Un chercheur dans ces centres ne peut obtenir un budget que s'il remet un document détaillant de A à Z la procédure de sa recherche. De surcroît cette procédure doit être conforme aux standards du centre. Je ne sais pas si vous avez déjà essayé, par exemple d'attraper une souris. Vous aurez peut-être remarqué que cela ne se passe jamais comme prévu. Il faut réfléchir, s'adapter... Après vos premiers échecs, avez-vous remarqué qu'il n'y a rien de plus énervant qu'un ami qui vous explique comment il faut faire ? Moins il a attrapé lui-même de souris, plus il est insistant pour vous imposer sa méthode. C'est énervant, mais énervant... Et bien dans ces centres de recherche, vous êtes le chercheur et l'ami est votre chef. Amusant, non ? Attraper des souris, l'homo sapiens le fait depuis l'aube des temps. Ce n'est pas trop difficile si on s'y met sérieusement. Que penser des chercheurs qui mettent au point de nouveaux moteurs fusée ? Ils sont au milieu de l'arène avec une nuée "d'amis" sur les gradins. Je vous dis pas l'ambiance... Par définition, si vous cherchez quelque chose, c'est que vous ne l'avez pas encore trouvé... Si vous cherchez par des méthodes décidées à l'avance, vous risquez fort de passer à côté. En travaillant ainsi, des pays mettent 20 à 50 ans pour maîtriser la technologie des moteurs fusée. Ils dépensent des milliards. Les progrès ne viennent que par tout petits bonds, presque négligeables. Un progrès n'est acceptable que si les administratifs ne le voient pas passer. S'ils laissaient faire une petite équipe de gens compétents, ce serait fait en quelques années et pour quelques millions. Il faut de l'imagination, du rêve, de la fantaisie... (un peu comme dans la tête de l'imposteur). Il faut faire du coq à l'âne entre des ébauches de résultats, des vérifications incomplètes et des tables rases avec nouveaux départs... En procédant ainsi, vous pouvez obtenir des résultat extraordinaires. C'est ce que font les chercheurs compétents, en général derrière le dos des administratifs qui les contrôlent. Une fois le travail au point, on pond un joli dossier sur mesure, pour faire semblant d'avoir suivi la procédure.

3. Les administratifs cultivés lisent des textes sur ces questions et en tirent des conclusions. Ils rassemblent des jeunes gens visiblement surdoués et leur laissent la bride sur le cou. Ces jeunes ont des idées, c'est certain. Mais ils ne sont pas capables de les ordonner. Ils se battent entre eux. Ils produisent des bricolages géniaux mais inutilisables... Pour gérer ces bouillonnements chaotiques, il faut qu'une personne un peu mature supervise le tout.

4. Donc, donc, donc... il faut un super-patron pour superviser ! Qu'à cela ne tienne, on en trouve un. Une personne que l'on vous recommande chaudement... Un homme qui a du charisme... Il est la clé de voûte. Comme tout dépend de lui, il est justifié de le payer grassement. Dans les conseils d'administration de multinationales, ces surhommes se payent des millions. Souvent pour aboutir à la conclusion qu'il se sont contentés de poser, de faire de l'esbroufe. Rien n'a fonctionné. Les pertes sont effroyables...

Retour au 1. Si on ne peut avoir confiance ni dans les équipes, ni dans les patrons, que faire ? Il n'y a plus qu'une solution : établir des règles précises. Il faut cesser de jouer et de perdre son temps. Prenons quelques exemples de recherches qui ont réussi et faisons-en une procédure standard et rigoureuse. Plus de place aux errements !

Une nouvelle fois, la boucle est bouclée. Ces cercles vicieux n'ont pas de porte, pas de solution interne. On n'en sort que par le haut, en augmentant le niveau de maturité de l'ensemble des intervenants. Il faut apprendre aux administratifs à raisonner comme des chercheurs. Il faut apprendre aux chercheurs à s'organiser comme des administratifs. Il faut recruter des patrons humbles, au service des autres membres de l'équipe.

Je vous résume le troisième tourbillon d'impostures (on ne va pas y passer l'après-midi non plus) :

1.  Les imposteurs se mettent à enseigner tout à tout le monde et vous imposent de devenir le plus humble possible. A force d'étudier, d'être humble et de ne plus rien faire d'autre, on ne fait plus rien du tout. On reste assis et on attend venir la mort...

Retour au 1. La réaction consiste à passer à l'action coûte que coûte. Mieux vaut faire des bêtises que ne rien faire... Alors on détruit, on massacre... Cela crée tant de malheurs qu'un jour on s'arrête de massacrer et on s'assied pour réfléchir. On étudie humblement la question...

Il n'y a pas de recette pour être mature. Il n'y en aura jamais. Tout ce qu'on peut faire est d'éviter de s'arrêter à un point des tourbillons. Il faut rester en mouvement. Il faut voler avec les tourbillons et essayer de planer dans les directions de plus de maturité et de meilleurs résultats. Il faut être vivant.

Un moyen de lutte contre l'imposture peut être une imposture en soi. Prenons par exemple le programme spatial européen et la réalisation des fusées Ariane. Les techniciens et scientifiques impliqués ont fait du bon travail. Mais les technologies utilisées sont souvent des classiques empruntés à la conquête de l'espace américaine des années 1960. La véritable technologie se trouve dans le tissu administratif qui a été mis en place. Les fusées Ariane ont été enfantées par une monstrueuse machine bureaucratique. Ce que les européens ont mis au point sont des procédures administratives : de certification, d'examen, de contrats, de sous-traitance, d'assurance, de contre-vérification, d'harmonisation, de planification, d'embauche, de coopération... Ce colosse de papiers est totalement paranoïaque. C'est une raison pour laquelle les technologies utilisées dans les fusées sont si vétustes. C'est aussi la raison pour laquelle les fusées Ariane sont chères. La myriade de personnes à la tête de ce tissu administratif constitue une noblesse jalouse de ses prérogatives. Si on laissait faire des entreprises compétentes, choisies sur base de leur sérieux et de leur dévouement, l'Europe pourrait disposer de lanceurs plus avancés, fiables et moins chers.



4. L'insensibilité


Quoi de plus horrible qu'un enfant qui arrache les pattes d'un insecte ? Il n'est pas méchant. Triturer un insecte ou un petit moteur électrique, pour lui c'est la même chose. C'est amusant. Il n'a pas conscience de la douleur de l'insecte. Le travail des parents consiste à lui faire prendre conscience...

Pour qu'un enfant puisse prendre conscience de la douleur d'autrui, il faut commencer par lui ouvrir les yeux sur sa propre douleur. Il y a là deux écoles :
Vous aurez compris que je considère la première option comme l'essence de la beauté humaine et la deuxième comme une déchéance. Certes, dans le deuxième cas de figure il est bon de faire remarquer à l'enfant que des personnes autour de lui sont tristes, donc qu'il doit s'abstenir de pousser des cris de joie...

Tout cela n'est pas évident pour tout le monde. Pour une personne qui a un niveau de maturité élevé, initier un enfant à ses propres émotions est fabuleux. C'est une floraison d'émotions, d'aventures, d'amour... Il faut de la compétence, aussi, pour savoir quelles émotions correspondent à quelles tranches d'âge. Il ne faut pas trop se tromper. Il faut savoir garder ses distances, préserver l'intimité de l'enfant tout en vivant avec lui... Pour les personnes qui n'ont pas le niveau, c'est tout de suite la catastrophe. Je me souviens d'une grand-mère qui disait à un gamin de quatre ans : "elle te plaît la fille du voisin, hein mon gaillard ?!" Le gamin était juste curieux, il observait ladite fille du voisin. Si vous sortez ce genre de réflexions à un gars de seize ans sûr de lui, il peut vous répondre d'un grand sourire entendu. Mais un gamin de quatre ans...

Les personnes immatures ont peur de la première méthode. Elles craignent ces émotions de l'enfant, que l'on a masquées chez elles. C'est trop fort, ingérable. Elles pensent que si elles prennent les émotions de l'enfant en compte, elles vont mettre le doigt dans un engrenage. Cela leur semble un cauchemar. La réalité est inverse : si vous prenez les émotions d'un enfant en compte et si vous lui faites comprendre celles de vos émotions qu'il peut assumer, vivre avec cet enfant devient d'une exquise facilité. Tandis que si vous vous isolez de lui, il faudra procéder à une escalade de moyens de répression pour le tenir en cage. La panoplie est riche : enfants privés de nourriture pendant une semaine, gamines attachées sur une chaise et brûlées avec des cigarettes, passage à tabac, lavage de cerveau... Ce n'est pas là le carnet d'horreurs d'un romancier du 19ème siècle. C'est d'actualité.

Revenons à l'enfant et l'insecte. Un deuxième volet de la prise de conscience consiste -dans une certaine mesure- à accorder aux insectes le statut de membres de la famille. Ce n'est pas tout d'avoir conscience de ses propres émotions, encore faut-il les reconnaître à autrui. Dans certaines tribus, les membres sont très attentifs les uns aux autres, presque amoureux les uns des autres. Mais ils sont totalement indifférentes à la douleur de membres d'autres tribus. Les autres tribus sont des "animaux bipèdes". Arracher les doigts d'un animal bipède ou les pattes d'un animal quadrupède ou sexipède, les laisse également indifférents. Le neveu d'une amie en a fait les frais. Il était en vacance chez des cousins. Un jeu des cousins a consisté à découper des chatons avec des ciseaux. De retour de vacances, le neveu a été bon pour quelques séances chez un psy. Il était traumatisé. Pour lui, les chats sont des membres de la famille : affectueux, câlins... Pour les cousins, ce n'étaient que des peluches gratuites qui contiennent des liquides gluants de couleurs et d'odeurs diverses...

Un imposteur peut être insensible à la douleur de ses victimes. Il ne peut pas culpabiliser pour la douleur qu'il a causée par sa tromperie puisqu'il n'en pas conscience. Il est psychopathe. Un voleur ne se préoccupe pas du chagrin de ses victimes. Sa seule émotion est celle du chasseur victorieux. Son butin lui procure un "kick", presque un orgasme.

Plus subtil est le cas de l'imposteur qui a une conscience "technicienne" de la douleur de ses victimes. Il sait qu'elles souffrent mais cela ne le dérange pas. Il est "sociopathe". Pis : il s'en sert. Il menace, il élabore des stratégies qui tiennent compte des réactions de douleur. Il sait qu'un animal en cage fuit l'aiguille qu'on avance vers lui. Un kidnappeur sait que les parents du kidnappé souffrent. Sinon ils ne payeraient pas.

L'insensibilité peut être organisée par la société. Pour que les allemands acceptent la persécution des juifs, il a fallu leur expliquer que ce ne sont pas vraiment des êtres humains. La propagande le leur a répété longuement, sur tous les tons. Dans le même registre, demandez à un israélien de droite ce qu'il pense des palestiniens. Un ami pas très malin a un jour acheté une revue pédophile. Je m'attendais à ce qu'elle contiennent des photos pédophiles... Et bien non. La majeure partie de cette revue était faite "d'articles" ou de photos truquées pour se moquer des enfants. Le but était clairement de montrer que les enfants sont des petites choses comiques dont on peut faire ce qu'on veut.

Dans certaines tribus, l'univers entier est présenté comme faisant partie de la famille. Les arbres sont des oncles, les animaux sont des frères... En expliquant les origines communes de tous les êtres vivants, les enseignants modernes ne font rien d'autre à l'école.

Par définition, un enfant peut tomber dans l'autre extrême : il affiche une sensibilité exagérée. Il déclare une situation inacceptable, pleure... il s'emplit de compassion pour des bêtises... Tout est construit de toutes pièces dans sa tête. Il ne faut pas s'en formaliser. Cela fait partie des déséquilibres de l'enfance. C'est avec le temps, la culture, les expériences... que cela se stabilisera en véritable compassion.

Un cas particulier est celui des pseudo-intellectuels qui torturent leurs enfants "pour leur bien". Relisez attentivement les paragraphes ci-dessus. Je dis explicitement que la tristesse fait partie de l'éducation d'un enfant... CQFD. Vous trouverez dans leur bibliothèque les livres des plus éminents pédagogues... et dans un coin leur enfant en train de respirer des sachets de colle. La colle ne donne pas vraiment de plaisir. Ca soulage un peu...

Les handicapés sont des cibles privilégiées de l'insensibilité. Un handicapé du langage par exemple, peut être instinctivement perçu comme "étrange" et donc "non humain". On se mettra spontanément à rire de lui, voire à abuser de lui. Il est un gros insecte qui frétille.

Les imposteurs sont insensibles à la douleur de leurs victimes, cela ne veut pas pour autant dire qu'ils aiment voir des tripes à l'air. Peu de hauts responsables nazis sont allés constater la réalité des camps d'extermination. Ils déléguaient...

En Afrique Equatoriale de l'Ouest les tribus ont une expression pour l'insensibilité des imposteurs : "ceux qui marchent sur les cadavres". Ils l'appliquent aux enfants et au colonisateur blanc.



5. La séduction


Qu'est-ce que la séduction ? C'est donner aux autres l'envie de vous incorporer. Ils vous voient et l'idée que vous fassiez partie de leur groupe leur donne du plaisir. Un enfant est séduisant par essence. Une femme voit un enfant, hop elle a envie de s'en occuper. Même et surtout s'il a le nez qui dégouline de morve. "Les femmes sont amoureuses des enfants" me dit parfois un grand ami. Quand vous grandissez, la séduction devient plus difficile à obtenir. Il faut prouver que vous êtes intéressant.

D'une point de vue superficiel les critères de séduction sont nombreux :
L'imposteur a conscience de cela et s'empresse de jouer au caméléon. Il se déguise et joue la comédie pour être séduisant.

Mais fondamentalement il n'y a qu'un seul critère de séduction : la capacité à être heureux. Il faut que votre visage exprime le bien-être. On peut tomber fou d'amour d'une personne physiquement moche, si son regard exprime un doux accord avec l'univers. Un bon gourou de secte s'habille de façon vaporeuse, immatérielle. Au dessus de ce nuage d'étoffes, il place une tête souriante, le regard déjà au loin, en communion avec la délicieuse harmonie du très haut (ou avec celle des extraterrestres). C'est la clé des plus grandes impostures.

J'entends parfois des intellectuels s'étonner de la bêtise des propos des politiciens sur les plateaux télévisés. Le but de ces politiciens n'est pas de dire des choses intelligentes... Ils sont là pour se montrer plus heureux que leurs opposants. En Occident, une personne qui montrerait sur un plateau de télévision qu'elle souffre, par exemple à cause de ce que l'on fait aux animaux où à des humains, n'a aucune chance d'emporter des élections.

Souriez, cela vous ouvrira les portes... Encore faut-il avoir des raisons de sourire. Regardez une statue du Bouddha, son sourire. Vous comprendrez que son enseignement y mène. La force de l'imposteur est qu'il n'a nul besoin d'enseignement ni de travail. Il se contente de ses rêves pour sourire. A cette fin il peut être convaincu d'un peu n'importe quoi :

- Qu'il a la baraka.

- Que tout le monde l'aime.

- Qu'il suffit d'écrire un livre pour résoudre les problèmes de l'humanité.

Cela lui donne un bien-être totalement idiot mais qui suffit à emporter les suffrages.

Il y a une source de bonheur en chacun de nous. C'est un souffle. Pour enfler ce souffle, pour ressentir le bonheur, il faut en faire une musique. Un bon amant vous accorde et fait de vous un merveilleux instrument de musique. Le bonheur, cela s'apprend. On ne devient pas un stradivarius en restant vautré devant sa télévision. Il y a du travail et des efforts, des conquêtes à faire et des choses à construire. Il faut digérer le désordre qui est en nous pour en faire un souffle fluide. Une civilisation est un environnement sensé permettre de faire cela.

A priori, on considère un imposteur comme une personne qui part à l'attaque d'une victime. Il existe aussi des imposteurs qui laissent la victime venir à eux, comme le poisson abyssal qui balance sa petite lumière devant sa gueule. Une de mes connaissances réussit à rendre des personnes folles d'envie de lui vendre des objets, parfois même à perte. C'est tout un art. Il montre à ses victimes qu'il comprend l'intérêt de l'objet, qu'il en apprécie la beauté ou la fonctionnalité. Il leur fait sentir qu'il perçoit le bonheur contenu dans l'objet... En même temps il refuse l'objet... Cela lui joue aussi des tours : il y a des choses dont il a besoin mais qui lui manquent depuis des années, parce que personne n'est venu les lui proposer.

L'imposteur prend entre ses mains la petite flamme de bonheur qui est en sa victime. Il la flatte, il la fait gonfler. Les maquereaux fonctionnent souvent de cette façon pour contrôler les prostituées. Ils écoutent les filles, s'intéressent à leurs problèmes, se montrent tendres et fragiles, font des rêves d'avenir avec elles... Ils les rendent folles de passion. Ils font rugir la flamme en elles. Ensuite ils les convainquent qu'il est nécessaire de coucher avec des clients pour que le rêve continue.

Le bonheur de la victime est son salaire. Certains imposteurs sont très fiers de leur métier. La victime est si heureuse en l'écoutant parler... Voilà qu'elle se plaint que les promesses ne correspondent pas à la réalité, que l'atterrissage est douloureux... Pourquoi ne continue-t-elle pas tout simplement à rêver ? Est-elle bête...

On entend parfois dire que l'amour est une imposture. C'est un peu vrai en ce sens qu'en amour on perçoit les rêves et les attentes de l'autre. On est pris d'envie de les réaliser, de les faire gonfler. C'est une imposture mutuelle dans la mesure où il y a beaucoup d'erreurs et d'illusions dans cette perception. L'amour prend fin quand la motivation disparaît. Alors on devient indifférent aux rêves de l'autre, voir on les trouve bêtes ou même on en est dégoûté. Le véritable amour est de réussir à entendre la vraie musique de l'autre, aussi petite et difforme soit-elle. Cet amour-là ne meurt jamais, même quand on ne vit plus ensemble. Si l'un des deux meurt, l'autre garde sa musique en mémoire et peut encore l'entendre. Plus les rêves de chacun des partenaires sont égocentriques et irréalistes, plus vite l'amour partira. A l'inverse, si on rencontre quelqu'un qui a des rêves généreux et proches des réalités, on peut rester accro à vie.



6. Le jeu social


Dans ses relations avec autrui un enfant peut être théâtral. Il mime les situations et les sentiments, il joue comme un jeune chat avec une pelote de laine, quitte à s'emberlificoter.

Un bon imposteur prétend connaître des gens importants et célèbres. Cela témoigne de sa propre importance. Il est peut-être le passeur qui peut vous emmener vers ce paradis... Dans la réalité, il a juste serré la main de quelques célébrités. Les grands imposteurs ont réellement des relations haut placées. Parfois ces relations connaissent sa qualité d'imposteur, parfois pas...

Souvent il y a une interpénétration entre l'imposteur et plusieurs de ses victimes. L'imposteur se sert d'une victime pour en escroquer une autre. Ces victimes sont donc en partie aussi des imposteurs. Dans leurs relations à l'imposteur, elles peuvent même un peu l'escroquer lui-même. C'est ici, à l'intérieur de ce monde conçu par l'imposteur, que l'expression "personne n'est innocent" prend son sens. Un imposteur professionnel sait cela et en joue. Son ambition est de rester le maître du jeu et d'être le gagnant au final. Il peut se créer une pyramide. L'imposteur au sommet de la hiérarchie récolte le magot. Ses lieutenants touchent un bon salaire. Une partie des victimes seront un peu gagnantes en apparence, parce qu'elles sont nécessaires comme vitrine ou comme tampon. La masse des autres victimes, en bas de l'édifice, seront sucées, vidées de leur substance. Certains imposteurs n'ont aucune idée qu'il existe d'autres façons de vivre. S'ils n'arrivent pas à comprendre votre façon d'être malhonnête, ils en déduiront que vous êtes un imposteur plus doué qu'eux, donc plus dangereux. Certains petits commerçants en font l'expérience douloureuse. Ils n'ont pas de comptabilité en noir. S'ils osent prétendre cela à leur contrôleur fiscal, celui-ci peut le prendre mal. Le contraire existe aussi : un ami a expliqué son honnêteté à un contrôleur fiscal. Le coeur sur la main, ce dernier lui a expliqué les trucs et astuces pour tricher un peu...

Les outils de l'imposteur sont classiquement les caresses, le mensonge, la suggestion... Pour résoudre un problème ponctuel un imposteur peut aussi recourir à la violence ou à l'intimidation, jusqu'à la menace de mort. Si un perturbateur semble pouvoir faire s'écrouler le château de cartes, l'imposteur demandera à quelques battes de baseball de colmater la brèche. Dans les administrations, si un jeune fonctionnaire s'étonne naïvement des indices de détournements ou de corruption qu'il vient de trouver, son supérieur hiérarchique lui remettra le porte-manteaux dans la colonne vertébrale et les oeillères sur le visage, en l'invectivant sèchement. Une phrase préférée des escrocs : "je vais être obligé de vous faire un procès !" Cela réduit en flaque d'eau la majorité des gêneurs.

Les imposteurs ont des trucs pour empêcher une victime de parler. La meilleure approche consiste à préparer la victime lorsque l'imposture a lieu. Par exemple il faut faire à la victime des choses qu'elle aura honte de raconter. Ou lui faire des choses qui sortent de l'entendement : trop fantasques ou exagérément cruelles. Personne ne croira la victime si elle essaye de raconter ce qui s'est passé. La meilleure protection de l'escroc, c'est l'incroyable. Le chantage à l'amitié, au lien affectif, fonctionne bien dans certains cas. L'imposteur explique à sa victime que si elle parle, elle fera de la peine à sa famille, elle risque de causer des ennuis... Un imposteur peut obtenir l'obéissance de sa victime en expliquant qu'il risque lui-même d'avoir des ennuis. Il se prend en otage. Il faut que la victime ait beaucoup de culture et de personnalité pour réussir à contourner ces pièges. Ou, au moins, que les personnes qui essaient de l'aider en aient. C'est une des raisons pour lesquelles en justice la prescription pour les affaire de pédophilie ne commence à courir qu'après la majorité de la victime. Il faut être adulte pour se dépêtrer des fers mentaux construits par l'imposteur. Si on donnait de vrais cours de stratégie aux enfants dans les écoles, par exemple pour jouer au jeu d'echecs, ils auraient une compréhension naturelle de ces choses. Ils comprendraient instinctivement comment l'escroc tisse sa toile. Ils pourraient en parler entre eux de façon efficace. Cela rendrait leur sens de la justice plus solide. Je vous mets au défi de trouver la moindre notion de stratégie avancée, dans les programmes scolaires comme dans les jeux vidéo.

Quand on comprend les méthodes de manipulation utilisées par un imposteur, on est empli de fureur. Il est pourtant nécessaire de comprendre qu'en général un imposteur ne planifie pas ces choses de façon froide. Ce ne sont que des solutions bricolées instinctivement, pour parer à un danger immédiat. Quand un violeur assassine sa victime pour qu'elle ne parle pas, c'est en général à cause d'une réaction de peur horrible chez lui. Il n'a pas prémédité ce meurtre. Il en va de même pour un pédophile qui manipule sa victime pour qu'elle ne parle pas. Le mensonge s'étoffera de nouvelles idées au fil du temps. Cela peut devenir un système, une sorte de professionnalisme démoniaque, que l'imposteur utilisera pour ses victimes suivantes. Une bonne éducation est la meilleure prévention pour éviter ces dérives. Je crois aussi que dans beaucoup de cas, une personne qui s'est rendue coupable de tels abus essayera plutôt d'en sortir : en manipulant la victime pour qu'elle oublie, pardonne ou qu'elle interprète ce qui s'est passé d'une façon moins dangereuse. Certains se livrent à la police. A priori la seule bonne approche est de confier le problème par des professionnels, tant pour aider la victime que le bourreau. Dans certains pays on ne poursuit pas un mari qui harcèle sa femme s'il accepte de se faire soigner, à plus forte raison s'il vient spontanément demander de l'aide.

Supposons que vous rencontrez une personne dont vous connaissez la qualité d'imposteur. On vous a expliqué quelles sales affaires elle a déjà faites, on vous a présenté quelques unes de ses victimes... En entrant chez elle vous serez plein de défiance et de colère. Quelle ne sera pas votre surprise de voir au contraire une personne très aimable. Elle dit des choses qui sont ma foi bien vraies... intéressantes... Vous sentez qu'avec elle des choses vont bouger. Vous sortirez de chez elle absolument charmé, tout revigoré et prêt à affronter le monde ! Si vous voulez éviter de tomber sous le charme de l'imposteur, la première chose à faire est de ne pas le haïr. Il faut le voir comme il est : une simple personne à qui il manque des connexions dans le cerveau. C'est une sorte de malade victorieux, qu'il faudrait écarter des circuits de l'argent et des influences.

Vous avez découvert la combine de l'imposteur et vous vous êtes fâché. Mais son rêve continue... Il sait qu'on obtient beaucoup de choses en étant affable. Il vient vous trouver, vous flatte et vous rassure. Qu'avez-vous à craindre de lui, qui n'est qu'une si petite chose ? Soyez bon prince... Personnellement, je ne cède jamais. Il faut casser le rêve de l'imposteur. Il faut lui montrer que des choses peuvent mourir, que c'est avant qu'il fallait penser à les préserver. Casser le rêve de l'escroc est un des rôles de la prison. Je me souviens d'un film où le héros n'obtient sa libération conditionnelle qu'après avoir montré au juge qu'il ne rêvait plus, qu'il acceptait la réalité. Il était résigné à rester en prison. Il avait trouvé le bonheur au fond de lui-même, sans plus recourir à des rêves idiots de richesse facile et d'évasion. Alors il a été libéré... Avec les enfants, c'est plus délicat. Il ne faut pas casser leurs rêves. Il faut plutôt "les faire atterrir". Il faut à la fois offrir aux enfants le luxe des rêves les plus démentiels, les plus fantastiques, tout en plaçant des fils menant aux réalités.

L'imposteur se fabrique une respectabilité. Supposons que lui et vous construisiez une machine. Ou plutôt c'est vous qui construisez une machine et l'imposteur vous caresse. Il se rend compte que vous commencez à comprendre ses méthodes. Vous devenez une menace pour lui. Aussitôt il va trouver un reproche à vous faire. Un reproche très grave et très indigné. Par exemple que votre machine n'a pas de protection pour les enfants. En réalité la machine n'a pas besoin de telles protections ou elle les contient déjà... Peu importe. Ce qui compte est que tout le monde se préoccupe de la santé des enfants. L'imposteur passera de salon en salon et racontera aux assemblées émues combien il est choqué, offusqué, que votre machine n'a pas de protections pour les enfants. Il se gagnera l'estime de toute la ville. Vous et votre machine êtes finis, quoi que vous puissiez raconter ou démontrer. Vous ne comprendrez même pas pourquoi les portes se ferment systématiquement devant votre nez. Plusieurs raisons mènent l'escroc à vous critiquer pour une chose pour laquelle vous aviez pourtant pris le plus grand soin :
L'escroc adore montrer qu'il domine. De façon polie et "sympathique", il utilise en public des remarques et des mots qui impliquent que d'autres sont ses employés ou ses débiteurs. Sans le dire vraiment il persuade tout le monde que c'est à lui qu'il faut s'adresser, que tout dépend de lui. Une connaissance me téléphone régulièrement. Je sais tout de suite s'il est seul ou non. S'il est seul, il me parle poliment, pose ses question de façon directe et écoute les réponses. S'il est en compagnie, il fait son show : il lance de grande tirades et me donne des instructions. Si je lui pose une question à laquelle il est obligé de répondre et si cette réponse démontre son incompétence, il répondra par un seul mot ou par une phrase détournée, qui répond à la question mais est incompréhensible pour la personne à côté de lui. Avant, il faisait son show même quand il était seul. En étant très ferme, à la limite du méchant, j'ai réussi à casser ce réflexe. Il n'apparaît maintenant plus que quand il est accompagné. Je suis alors passé à une autre méthode : les explications. Je lui fait remarquer qu'il se comporte ainsi et je lui explique pourquoi. Je lui explique qu'il est un singe dominant qui essaye de monter dans la hiérarchie de la troupe. Cela demande du temps mais les résultats sont à la hauteur. Une personne qui sent la possibilité de cesser d'être un imposteur saisira toujours cette chance.

Si une personne vous présente à ces connaissances en ne tarissant pas d'éloges à votre sujet, méfiez-vous.

On croit que les adeptes des sectes sont des naïfs qui se font gruger. C'est souvent vrai, quand il s'agit de gens simples, jeunes ou dans une grande détresse. Il existe aussi des sectes qui ne recrutent que des personnes ayant un bon niveau d'éducation et une vie stable. Dans ces sectes, les gourous disent les choses. Ils peuvent même expliquer à leurs membres leurs méthodes, démystifier les symboles... Faut-il appeler cela du cynisme ou de la franchise ? C'est un peu comme aller au cinéma. Vous êtes emporté par l'histoire, par la musique du film, par les effets spéciaux... pourtant vous savez parfaitement que l'histoire est inventée, que les effets spéciaux sont des bricolages et que la musique est ajoutée. Pourquoi payez-vous votre place de cinéma ? Parce que vous avez besoin de rêve, de spectacle, d'être avec d'autres dans une grande salle... Est-ce que vous arrêteriez de manger du pain si on vous expliquait comment on fait le pain ?

Une personne mature dit ses émotions. Si un ami lui téléphone et lui demande comment elle va, elle ne répondra pas "bien" de façon systématique. Si elle ne va pas bien, elle le dira et elle expliquera pourquoi. Sa façon d'expliquer sera concise et impliquera une recherche de solution aux problèmes éventuels. Evitez cependant, dans la mesure du possible, de dire vos émotions à un imposteur. Il y trouverait autant de faiblesses potentielles, de moyens de vous atteindre. Il ne pense pas vraiment à mal. C'est un peu comme quand on essaye d'ouvrir la feuille de plastique qui emballe un CD neuf. On passe des minutes à essayer d'introduire un ongle, trouver une aspérité... Quand on trouve enfin une faille dans le plastique, on ne pense pas à lui faire du mal. On a simplement le réflexe de l'ouvrir pour atteindre le CD convoité. Il faut un niveau de maturité élevé pour pouvoir dire ses émotions à un imposteur sans se mettre en danger.

Symboliquement, le rôle de la "mère" est de consoler un enfant qui a été grondé par son "père". Elle doit aussi expliquer les propos du "père" à l'enfant. Il peut arriver qu'elle doive admettre que le père s'est trompé. Le rôle de vos amis est d'être parfois un peu un "père" pour vous, parfois une "mère". Une "mère" peu mature tendra à se cantonner dans un seul des rôles de la mère : uniquement vous consoler, toujours donner raison au "père" ou toujours prétendre que le "père" s'est trompé. Elle n'essaye pas de comprendre le "père". Ces "mauvaises mères" sont soit très angoissantes, soit une sorte de drogue addictive. Si vous êtes victime d'un escroc et qu'un de vos amis essaye de vous démontrer par tous les moyens que l'escroc à raison, vous allez vous sentir très mal. Inversement, un ami a eu une mère qui le consolait systématiquement quand il se faisait gronder par son père. Il s'était mis à rechercher les conflits avec son père, uniquement pour pouvoir être consolé par sa mère. Soixante ans plus tard il continuait à chercher des conflits avec n'importe qui, pour se faire consoler ensuite par également n'importe qui. C'est sa toxicomanie...

Le jeu social est une des raisons des bugs informatiques. Dans les grandes entreprises informatiques il y a en général quelques informaticiens capables. Si on les laissait faire, les logiciels produits par l'entreprise seraient beaucoup plus performants et bien plus fiables. Mais on ne peut pas les laisser faire, parce que la grande masse des autres informaticiens et directeurs de l'entreprise veulent pouvoir justifier leurs statuts et monter en grade. Ils veulent intervenir dans la réalisation des logiciels et pouvoir le revendiquer.



7. Le mimétisme


Le déguisement, le théâtre, les jeux de rôles... sont vitaux pour le développement d'une enfant. Cela lui permet de s'identifier à des personnes ou à des corps de métier. Personne n'est dupe en voyant une petite fille avec un foulard d'infirmière sur la tête. Par contre un bon imposteur en costume de médecin, qui vous parle en utilisant les termes adéquats... Le jeu de l'enfance est toujours là. L'imposteur aime se déguiser. Il a besoin de l'admiration que tout le monde semble avoir pour les médecins, donc pour lui. En tirer profit n'est que joindre l'utile à l'agréable. Une profession, c'est être payé pour quelque chose que l'on aime faire...

Des bactéries et des virus entrent dans notre organisme et peuvent nous rendre malades. Notre système immunitaire est capable de les détecter et de les détruire. La "peau" de ces bactéries et virus n'a pas la même "odeur" que les cellules normales de notre corps. Une fois qu'ils sont identifiés, ils sont traqués et éliminés. Certains microbes, pourtant, peuvent survivre très longtemps dans notre sang. Pour cela ils utilisent diverses techniques. Le microbe de la malaria se cache à l'intérieur des globules rouges. Un autre microbe se couvre de déchets de nos cellules. Cela le camoufle. Un imposteur fait un peu la même chose. Ce qu'il raconte comporte toujours une part de vrai. Si on essaye de vérifier ce qu'il dit, on constatera que beaucoup de choses sont invérifiables, certaines semblent fausses mais d'autres sont manifestement vraies. Ce qu'il dit a "une odeur acceptable". On lui accordera le bénéfice du doute (surtout si on a très envie de le faire).

La bienveillance est un des masques préférés des imposteurs. Ils adorent y croire eux-mêmes quand ils prononcent des discours bienveillants. L'effet sur les assemblées est magique. Sentir l'auditoire ému et attentif leur procure un sentiment de force et de pouvoir. Les imposteurs se racontent leurs discours entre eux et se tapent sur les cuisses de rire. Il faut beaucoup de temps et de travail pour réussir à faire comprendre aux gens qu'une personne bienveillante n'est peut-être en fin de compte qu'une simple petite crapule douée.

L'imposteur plagie. Un jeune adolescent de mes amis m'a un jour envoyé un article sur le système Linux. Il l'avait écrit pour la revue de son école. Je lis l'article et me rend compte de deux choses : les données dans cet article datent de plusieurs années et le style est bien trop bon pour être celui de cet adolescent. Je prends une phrase de l'article au hasard et je la donne à manger à un moteur de recherche. Bingo ! Je tombe sur l'article original, avec le nom de son véritable auteur. J'explique à l'adolescent ce qu'est le plagiat, le vol, un copyright, etc... C'est surprenant mais cet adolescent se considère véritablement comme l'auteur de l'article, parce qu'il l'a trouvé sur Internet et qu'il l'a copié-collé. C'est le complexe du chasseur : j'ai trouvé le gibier, je l'ai attrapé, donc il m'appartient et j'en fait ce que je veux ! Cela se tient quand il s'agit d'une véritable chasse. Ici, le chasseur a chassé une brebis dans l'enclos d'un berger. La brebis appartient au berger... Si le chasseur ne sait pas ce qu'est un berger, il considère sincèrement que la brebis lui appartient. Telle est la naïveté enfantine de l'imposteur... J'ai retrouvé un comportement analogue chez deux professeurs d'université. Le premier est professeur de Physique. Son syllabus est composé de plusieurs tomes. Il y en a bien pour 2 décimètres d'épaisseur de papier. Chaque année les étudiants doivent s'acquitter d'une somme rondelette pour acheter ce millefeuille. En sus, le professeur recommande d'acheter en librairie un gros livre de physique américain. Des étudiants ont un problème avec le syllabus, qui est assez difficile à lire. Je leur dis que le livre américain, par contre, explique bien les choses. Ils ne savent pas lire l'anglais... Ils me demandent de leur traduire un des chapitres du livre. Je m'acquitte, de mauvaise grâce. Pour me faciliter la tâche j'ouvre à la fois le livre américain et le syllabus du professeur. Après quelques lignes je me rend compte que le syllabus est une copie du livre, une traduction mot pour mot. En gros, une phrase sur deux a été traduite et le reste est passé à la trappe. C'est pour cette raison que le syllabus est incompréhensible. Prenez n'importe quel texte et enlevez une phrase sur deux, il devient tout de suite beaucoup plus difficile à comprendre... Le deuxième professeur "enseigne" la Mécanique Rationnelle. Son syllabus est beaucoup plus mince et a bien été écrit dans sa faculté. Mais pas par lui, par un de ses assistants. Pourtant le syllabus ne contient que le nom du professeur... Il tient beaucoup à ce que chaque étudiant achète "son" syllabus. Pour en être sûr, il l'a fait imprimer sur un papier spécial. L'examen est à livre ouvert mais on ne peut venir qu'avec le syllabus "officiel". Pendant l'examen le professeur passe entre les tables et tâte les feuilles des syllabus avec ses doigts... Je suis raisonnablement sûr qu'il ne comprend pas le contenu de ce syllabus, parce que les questions d'examen sont des exercices pompés dans le syllabus de son collègue qui enseigne la même matière dans l'année suivante. Il est impossible de résoudre ces exercices si on se contente de la matière contenue dans le syllabus. (C'est là que l'entraide estudiantine entre en jeux : ceux qui ont montré leur soumission aux aînés sont prévenus qu'il faut étudier les exercices de l'année suivante et non les exercices de l'année en cours.)

Les gens honnêtes savent que c'est en étant honnête qu'on va le plus loin dans la vie. L'imposteur, lui, sait que c'est en expliquant que c'est en étant honnête qu'on va le plus loin dans la vie, qu'il arrivera le mieux à escroquer.

Un acteur est à un imposteur ce qu'un illusionniste est à un magicien.

Une anecdote envoyée par un ami :

Une dame s'apprête à sortir de chez elle vers 10h15, comme tous les jours. Vers 10h05, elle reçoit un coup de téléphone d'un monsieur qui se présente comme plombier et qui est envoyé par la gérance de l'immeuble pour enlever le calcaire des chauffe-eau. Il se trouve au 4 ème étage de l'immeuble. la dame lui dit qu'elle voulait sortir mais qu'il peut passer. Il se dirige vers la cuisine, où se trouve le chauffe-eau. Il ouvre le robinet et demande a la dame de rester devant le robinet. Il lui explique qu'il va dans la salle de bain pour injecte un produit toxique dans les tuyaux, pour enlever le calcaire. Il a mis un masque et il dit à la dame de surtout ne pas s'approcher de la salle de bain. Pendant que la dame admire l'écoulement de l'eau dans la cuisine, le "plombier" cherche dans les chambres. 5 minutes plus tard, quelqu'un sonne : "bonjour madame, c'est la police, voulez bien ouvrir". En entrant, le policier se croise avec le plombier. Le policier se présente et dit a la dame "voila madame, on vient d'arrêter un voleur avec ce coffret de bijoux et on aimerait savoir s'il est à vous. La dame, toute surprise, dit oui et le policier continue : "maintenant on doit vérifier s'il n'a pas volé autre chose". La dame, toute naïve, commence à lui montrer où elle cache ses objets de valeur. Le plombier passe après eux dans les pièces et ramasse tout. Magot total du vol : ± 25000 €, deux lingots d'or et quelques pièces d'or.




8. Les réalités virtuelles


Les enfants se déguisent, ils déguisent aussi leur environnement. Le jardin devient un terrain de bataille, leur chambre un vaisseau spatial... Un enfant a parfois des difficultés à persuader ses camarades de sa réalité virtuelle. Il insiste : "mais regarde ! On voit des monstres par la fenêtre !" Si la magie prend, tous savent maintenant qu'il y a des monstres à la fenêtre. Le grand art de l'imposteur est d'obtenir la même chose des personnes adultes dont il convoite l'argent, le pouvoir... C'est plus difficile qu'avec des enfants mais on obtient de très bons résultats.

L'imposteur n'a pas forcément besoin d'ordinateurs ou de drogues pour créer une réalité virtuelle. Voici une anecdote merveilleuse. Un jeune inspecteur a été envoyé pour vérifier la construction d'un petit barrage hydraulique en Afrique. Des subsides gouvernementaux importants ont été alloués pour ce barrage et il faut contrôler comment l'argent du contribuable est utilisé. Le projet de ce barrage avait certainement été imaginé par des gens honnêtes mais il a été repris par des escrocs. Le barrage n'a pas été construit, ou à peine quelques fondations. L'inspecteur est accueilli en Afrique par les escrocs. Ils l'emmènent promener un peu partout, sauf à l'endroit où le barrage aurait dû être construit. Ils lui font visiter toute la région. Il lui font la conversation, pendant les trajets en voiture, pendant les repas au restaurant... Ils lui parlent longuement du barrage, le lui décrivent en détail... Ils lui présentent des personnes qui ont soi-disant vu le barrage, qui ont soi-disant participé à sa construction... A la fin de son séjour, l'inspecteur a un souvenir plus précis du barrage que s'il l'avait vu de ses yeux. Il l'a vu. Il écrira un rapport détaillé et circonstancié sur le bon degré d'avancement de la construction...

Les activités de l'imposteur sont une grande casserole en ébullition. La soupe est opaque, mais qu'est-ce qu'elle fume bien, ô combien ses bulles sont fascinantes. L'imposteur organise de grandes et impressionnantes réunions de travail. Il annonce des nouvelles merveilleuses et d'autres effrayantes. Le stress monte... La fatigue émousse l'esprit critique... Cela n'a qu'un but : rassembler le plus grand nombre de personnes possible. Plus un imposteur fait bouger de zombies autour de lui, plus il pèse lourd dans ses jeux avec les autres imposteurs. A la Renaissance, quand une personne offrait ses services à un seigneur en guerre, la première question était : "combien d'hommes alignez-vous ?" Que ces hommes soient de bons combattants ou non était secondaire. Pour récompenser un officier méritant, on lui donnait plus d'hommes à commander. C'est la même chose de nos jours dans les administrations, qu'elles soient publiques ou privées. Un ami travaille dans un service d'une administration belge. Cela consiste essentiellement à ne rien faire de la journée et à assister à des réunions de travail une ou deux fois par semaine. Dans ces réunions on se prend très au sérieux, on parle à voix graves... De fortes sommes d'argent sont en jeu. On prend des décisions pour acheter du matériel. Une partie de ce matériel ira pourrir dans les couloirs. Ce service où travaille mon ami n'est pas totalement inutile. Mais trop souvent les décisions et les dépenses servent à assurer le prestige des directeurs. Quelques collègues de mon ami sont hypnotisés par ces imposteurs. Ils prennent tout très au sérieux. Les autres, comme mon ami, pleurent leur dignité perdue et n'osent pas démissionner d'un emploi stable. Un autre ami travaille dans le privé. Les gaspillages sont moins délirants mais pas moins humiliants. Le jeu des directeurs consiste à passer des contrats de prestige avec des sous-traitants réputés. Certains de ces sous-traitants ne font rien, ou mal. Ce sont mon ami et ses collègues qui doivent faire le travail à leur place ou rattraper les dégâts en heures supplémentaires. Ces sous-traitants présentent ensuite des factures pharaoniques, que les directeurs payent rubis sur l'ongle. Mon ami s'est plaint. La situation est injuste, risible... Du point de vue des directeurs tout cela est très cohérent. Les dépenses assurent leur prestige. Les sous-traitants investissent leurs bénéfices dans des publicités de haute classe et dans des costumes-cravates hors de prix. Un peu de cette magnificence rejaillit sur les directeurs... Quant aux employés comme mon ami... plus on les abrutit de travail, plus on les humilie, mieux ils restent à leur place sans broncher. C'est un système qui fonctionne, pourquoi en changer ? En Europe, une bonne partie des systèmes économiques servent à alimenter les jeux de position de ces directeurs et hauts cadres. Le coût social et politique est hallucinant.

Si un imposteur ne peut pas tenir ses zombies par l'argent, il peut utiliser l'espoir : la promesse de bonheur. Il explique qu'il a des contacts enthousiasmants avec de grandes organisations ou des personnes importantes. Cela va permettre de lancer des affaires mirobolantes. Ces contacts sont toujours sur le point d'aboutir. Dans l'industrie, ces contacts de rêve sont des grands patrons, des ministres, des vedettes du cinéma... Dans les sectes, les contacts sont des anges, les extraterrestres ou Dieu lui-même. Tel le phoenix, la réalité virtuelle de l'imposteur renaît sans cesse de ses cendres. Au stade où les contacts devraient se concrétiser, ils s'estompent et font place à de nouveaux espoirs pour maintenir les zombies en haleine. Toutes les opérations se déroulent suivant le même schéma. Les noms changent, tout au plus.

Il est saisissant de voir une personne soutenir les thèses de l'imposteur alors qu'elle a vu de ses propres yeux qu'il est néfaste. Cette personne peut même avoir une solide formation scientifique ou littéraire. Un truc utilisé par l'imposteur pour obtenir ce petit miracle est de re-raconter les choses régulièrement à la personne mais chaque fois avec une petite différence. Les différences se cumulent, l'histoire change pas à pas. Les différences étant chaque fois très faibles la victime ne prend pas la peine de les relever et les accepte. Si elle remarque une incohérence, l'escroc la fera accepter par des commentaires lénifiants : "oui mais c'est tout comme...", "c'est ce que je voulais dire...", "enfin je voulais dire que c'était..." Au final l'histoire n'a plus aucun rapport avec ce qui s'est passé mais tout le monde en est très convaincu. J'ai vu cela utilisé dans des familles pour faire accepter la maltraitance des enfants. Le parent maltraitant peut même être fêté comme un grand défenseur des enfants. On raconte à tout le monde combien les enfants l'adorent... Certains escrocs font cela de façon consciente et planifiée. C'est un travail de propagande. Le plus souvent l'escroc ne le fait pas exprès : il ne fait qu'exprimer le travail qui s'opère naturellement dans son esprit. Il y convie l'esprit de sa victime et ajuste son pas en fonction. Dans certaines dictatures ce travail est fait sans vraiment être planifié. Au fil du temps, l'entourage du dictateur adapte l'histoire de la façon qui flatte le mieux le dictateur. Ils sont récompensés pour cela. Le dictateur lui-même n'accepterait pas des modifications trop rapides, trop flagrantes. Elles risqueraient de le tourner en ridicule. Dans d'autres dictatures ce travail est planifié de la façon la plus froide, avec comme justification que cela doit rendre le peuple fier et heureux.

Une réalité virtuelle très prisée des imposteurs est "la grande conspiration". Un escroc adore expliquer à ses victimes que "on" leur en veut, que "on" est à leur recherche, que "on" les surveille... Il demande donc le plus grand secret sur les affaires qu'il propose. Les espions sont partout... La concurrence n'hésiterait pas à envoyer ses tueurs... Le gouvernement et la justice, composés comme chacun sait de minables sournois, veulent votre perte et se sont voués à la décadence de la nation. Voici une preuve de la conspiration : par le passé l'imposteur vous a présenté de nombreux documents officiels, provenant de grandes organisations. Ils témoignent de son importance. Supposons qu'un procès ait lieu contre vous. Ces documents feront parties des pièces à conviction. Les expert démontrent que ce sont des faux. L'imposteur les a fabriqués, exactement comme un enfant se fabrique une épée avec deux bouts de bois et de la ficelle. Il vous explique que c'est la preuve d'une conspiration contre lui. Ces experts du tribunal sont des vendus, des minables... L'imposteur se montre rassurant aussi. Ses relations vont vous aider. Dès que tout marchera bien, dès que vous serez inattaquables, le secret pourra être levé. Il usera de ses relations pour faire connaître ce que vous avez fait. Vous allez devenir riches et célèbres (ou construire un empire qui durera 1000 ans, ou monter au paradis accueilli par les anges en fête, c'est comme vous voulez...).

Si l'imposteur a envie de quelque chose, il te fera croire que tu en as besoin.

Vous avez une dette envers l'imposteur. Tout au moins c'est ce qu'il aime à penser. Il en est très convaincu. Cela le remplit d'aise. Certains imposteurs le pensent tellement fort qu'ils en imbibent leur victime. Elle se met elle aussi à penser qu'elle a une dette envers lui. La réalité virtuelle devient réalité, par la force de l'esprit.

Un axe de l'imposture est : "c'est normal !" Si vous débarquez à un endroit où se commettent des escroqueries, la première chose qu'on vous dira est que vous vous étonnez pour rien. Tout est normal, tout est dans l'ordre des choses... Même les personnes qui n'ont pas de rapports avec les escroqueries en cours vous l'expliquent. Ces personnes ont été "travaillées" par les escrocs depuis des années. C'est un long et lourd travail pour réussir à faire comprendre au gens que ce qui se passe sont des énormités, que cela entraîne des conséquences graves pour eux. Parfois c'est sans espoir. La "normalité" définie par les imposteurs est trop profondément ancrée. Les gens continueront à se faire exploiter. Ce travail de dénonciation est par exemple ce qu'ont fait les syndicalistes auprès des ouvriers, à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème.

"Allons, est-ce que ce que je t'ai fait est si grave ? Es-tu si fragile ? Une homme ne doit-il pas surmonter les épreuves au lieu de se plaindre sans arrêt ? Prends un peu sur toi-même, que diable... Ne crois-tu pas que d'autres personnes ont à se plaindre aussi ? Crois-tu être le seul à avoir eu ce problème ?" Il y a une part de sincérité chez l'imposteur quand il vous dit ces choses. Il ne perçoit pas le mal et la douleur qu'il cause. La société se doit de compenser cela en saisissant et en condamnant lourdement l'imposteur. Elle doit affirmer, à lui et à sa victime, que ce qui a été fait est grave et doit avoir des suites.

Un imposteur est souvent bon dans "l'amorçage de siphon". S'il a besoin de vous faire venir pour une série de choses, il ne vous parlera que de la moins difficile. Une fois que vous êtes là, il vous infligera l'un après l'autre tous les travaux. Dans son esprit cloisonné, il est naturel de procéder ainsi. Si vous aviez su, vous ne seriez pas venu... De même, certains marchands escrocs vous vendent une voiture à un prix intéressant puis vous expliquent qu'il faut payer aussi pour les roues de la voiture, les fauteuils de la voiture, l'autoradio... De grandes chaînes industrielles font cela en vendant un appareil bon-marché et ses accessoires très chers.

Le Romantisme nous ont montré que chacun est maître de ses rêves, de ses aspirations. C'est bien l'opinion de l'imposteur ! Et nous faisons partie de ses rêves et de ses aspirations...

Dans nombre de cas un bon imposteur réussit à ne subir aucune poursuite. Soit parce que ses victimes sont détruites, soit parce que les victimes s'accusent elles-mêmes des problèmes, soit encore parce que personne ne s'est aperçu de rien. Il faut beaucoup de présence d'esprit pour réaliser la situation et comprendre qu'il s'agit d'un simple acte malhonnête qui doit être dénoncé. Parfois la société entière se ligue pour vous en empêcher. Il sera difficile de faire comprendre que vous devez vous défendre contre un tort qui vous a été fait et qu'indirectement toute la communauté en est victime. Cela dépendra du niveau d'instruction des policiers et des juges...



9. L'assurance


Il faut du bonheur pour séduire mais il faut de l'assurance pour s'imposer. Un bon imposteur est confiant, sûr de lui. Quand il parle, on sent qu'il maîtrise le sujet. L'inverse est vrai aussi : certains imposteurs peuvent être des personnes très discrètes, effacées... C'est tout autant une façon de refuser le dialogue...

Je me souviens d'un ami qui avait un problème dentaire mais n'osait pas aller chez le dentiste. Je l'ai pris par la main pour un rendez-vous. Dans la salle d'attente, il y avait lui, moi et une jolie fille : une jeune beauté simple, sans fard, au visage lisse et doux. Mon ami a été grisé par sa présence. Il s'est mis à me débiter ses grandes théorie sur un meilleur ordre pour l'humanité. Des fadaises dignes d'un enfant de six ans... Avec lui j'ai appris comment naissent les théories des Pol Pot et autres génocidaires. Néanmoins je fais preuve de camaraderie et me contente de lui donner des réponses techniciennes et objectivées, comme si nous étions deux gentilshommes de bonne éducation. Il étale ses théories avec aplomb, ouvertement narquois devant mon scepticisme. Je lui répond comme on parle à un membre révéré de l'Académie, en faisant usage de ma culture et de mon esprit de raison. J'étais sûr que la jeune fille allait apprécier ma tempérance et mon calme, ma voix docte et respectueuse. Au bout d'un certain temps j'ai tourné la tête pour la regarder. Ce fut une des plus belles frustrations de ma vie... Elle était pendue aux lèvres de mon ami. Elle le regardait avec une sorte d'émotion hypnotique dans les yeux. Il s'en rendait parfaitement compte. Cela le gonflait d'orgueil. Il était complètement parti dans son trip. Il ne faisait même plus attention à ce que ses arguments aient au moins l'air cohérents. Seul comptait le fait que la fille vibrait sur la conviction de ses petits gestes d'orateur... Il ne les a pas exposés ce jour-là mais certains éléments de son "programme" concernant les femmes sont très sympathisants de la sharia. Je me suis posé cette question : si au lieu de cette jeune fille nous avions eu la ville entière comme auditoire, lequel de nous deux aurait remporté les élections ?

L'imposteur apprend à avoir de l'assurance. Hitler a suivi des cours d'art dramatique dans le but de mieux parler en public. Il y a tout un jeu dans sa tête. L'imposteur se raconte ses mérites, combien merveilleuses sont ses idées et ses intentions... Il récompense les personnes qui lui parlent dans ce sens. Au nom de sa perfection et de ses grandes idées, il apprend à donner des ordres et des conseils. Peu importe que ces ordres et ces conseils soient bons. Ce qui compte est qu'ils impressionnent le public quand ils sont donnés. A force de conseils ou d'ordres débiles, une catastrophe finira par arriver. Alors l'imposteur plonge dans un abîme d'angoisse. Il en a le souffle coupé, le regard terrorisé. Demandez à visiter les cellules d'un poste de police, vous pourrez voir quelques uns de ces regards. C'est une vie en dents de scie : de lentes montées vers une assurance flamboyante suivies de chutes brusques. L'autre extrême existe aussi : des imposteurs d'une parfaite constance d'humeur. Rien ne les perturbe, rien ne les touche. Ils continuent à débiter leurs conseils et à expliquer que le reste du monde est bête et dans l'erreur. Les accusations les plus précises et les mieux étayées les laissent de marbre ou les font sourire. Elles ne peuvent être que fausses... Il faut avoir été au moins une fois au bout d'une escroquerie pour se rendre compte de combien l'aplomb d'un escroc est du vent et combien fort est son pouvoir de séduction.

Même en situation de détresse un imposteur continue à manipuler son monde. Il attire à lui la solidarité, le soutien...

Un imposteur fait comprendre à ses victimes qu'il s'occupe de choses très importantes. Inconsciemment, ses victimes se disent qu'il n'a donc aucun intérêt à leur jouer des tours. Est-ce qu'un patron d'industrie ferait une combine pour vous piquer votre sandwich ? Il peut s'offrir un dîner de milliardaire dans le restaurant le plus huppé de la ville... Comment oserait-on demander des preuves de bonne foi à un homme aussi important ? C'est un privilège de traiter avec lui... Les personnes matures, au contraire, se font instinctivement un plaisir de donner des preuves et garanties, quelle que soit leur position. Ce sont elles qui vous proposeront un contrat honnête. (Si ce sont des requins, mais adultes, ce contrat ne vous sera pas très favorable mais vous n'y perdrez pas non plus. Une personne capable de veiller à ses intérêts à longs termes évite de causer la faillite de ses partenaires.)

Comme les gens honnêtes utilisent des contrats, certains imposteurs se spécialisent dans les contrats. Il y a du génie dans un contrat d'escroc. Un simple mot peut changer toute la signification du texte, voire une majuscule à la place d'une minuscule. Vous croyez avoir signé blanc et vous apprenez que c'est noir. Certains tribunaux ont l'intelligence de comprendre ces situations et d'aider les victimes mais ce sera toujours une perte de temps et d'argent.

Tous des jaloux ! C'est une des excuses favorites des imposteurs. Ce que vous construisez ensemble est tellement chouette, cela ne peut faire que des jaloux... Dans les dictatures communistes on explique combien les ouvriers victimes des capitalistes sont malades d'envie de devenir communistes. Et réciproquement.

Dix ans après avoir commencé l'écriture de ce qui devait aboutir à ce livre, je me suis fait avoir par un escroc. Je n'ai rien perdu, mais il a quand même réussi à me faire onduler sur sa musique pendant deux jours. C'est un vieux monsieur respectable, un peu rondouillard, le frère d'un ami très cher. Il est dans l'immobilier. Il m'a expliqué avec beaucoup d'aplomb qu'il n'avait jamais de problèmes avec les petites gens. Il leur dit honnêtement le prix et les charges des appartements, il leur dit de bien réfléchir. Comme il est honnête avec eux, ils le sont avec lui ! Avec les "bourgeois", par contre, c'est beaucoup plus difficile. Ce sont des tricheurs... Ils "oublient" de payer. Il m'a raconté la façon dont un avocat avait essayé de lui faire payer beaucoup d'argent. Puis il m'a dit qu'avec toute l'expérience que nous avions de la malhonnêteté, nous pourrions écrire un petit livre explicatif, un peu technique, pour mettre en garde les générations montantes. Nous nous sommes fixés rendez-vous pour quelques jours plus tard. Je suis arrivé au rendez-vous en ayant préparé plusieurs choses et assez enthousiaste. Il n'y était pas et je n'ai plus eu de nouvelles. Son but n'était pas de m'extorquer de l'argent. Il a juste voulu tester son pouvoir de séduction et il y est arrivé.

Un imposteur a une explication pour tout. Par exemple un imposteur débutant est souvent une personne qui arrive systématiquement en retard aux rendez-vous. Le temps qui passe est un concept abstrait pour lui. Cela fait partie de son délire interne. Il a un imaginaire débordant, capable de tordre toutes choses plus sûrement qu'un athlète tord une barre d'acier. Le temps est élastique, de même que les raccourcis pour construire une excuse. Il pourra chaque fois vous proposer une explication pour son retard. Il lui semblera parfaitement naturel d'être en retard. Si vous lui faites remarquer qu'il est systématiquement en retard et que cela commence à bien faire, il ne comprendra pas où est votre problème. Il vous a donné chaque fois une explication "valable" à son retard... Il n'a aucune perception du fait qu'il y a un défaut de prévoyance de sa part. Il ne connaît pas la responsabilité.

Certains imposteurs chevronnés exercent leur art de l'explication dans des sphères élevées. Ils affirment par exemple avoir l'explication de la création du monde. Ce serait l'oeuvre d'une conscience supra-naturelle. Cette conscience a édicté des lois que les humains doivent suivre. L'imposteur vous explique que son rôle est d'en surveiller l'application (excusez du peu). Une autre forme d'imposteur ira à l'autre extrême : elle affirme que cette Conscience n'existe pas, donc que tout est permis. Les gens honnêtes se contentent en général de dire qu'ils ne savent pas. Ils se contentent humblement d'aller à la découverte de leurs sentiments, des lois naturelles... Cela demande beaucoup plus de travail. Ils essayent de comprendre comment la Nature a forgé l'être humain. Ils en tirent des idées pour construire des nids douillets et solides, à l'échelle des familles comme à l'échelle des pays.

Pour un imposteur, tout est "évident et parfaitement logique". Les complots contre lui, les raisons pour lesquelles ses projets vont réussir...

"C'est fait exprès !" Quand l'escroc fait une bêtise, quand un de ses choix tourne mal, il explique que c'est voulu, qu'il y a une raison à cela. Il lui est impossible d'admettre que les choses ne se conforment pas à ses rêves, qu'il n'a pas le contrôle ou qu'il ne serait pas infaillible.

Un escroc considère qu'il a droit à certaines choses. Si par exemple il a réussi à faire en sorte que votre voiture devienne la sienne, il se comportera comme si c'était réellement la sienne et que tout est bien. Il se doit d'avoir une voiture, comme tout le monde. Le fait que maintenant il en a une est conforme à l'ordre naturel des choses. Vous n'avez pas l'intention d'aller à l'encontre de l'ordre naturel des choses ?!



10. L'interposition, la canalisation


Un jeune enfant peut tendre à s'interposer entre son père et sa mère. Il ne cherche pas à les séparer mais plutôt à devenir un intermédiaire indispensable. Il fait la navette de l'un à l'autre. Il essaye d'en tirer des avantages. Il ne faut pas y voir un comportement machiavélique. C'est plutôt une démarche instinctive, le début de son jeu social. Dans les familles équilibrées on joue le jeu de l'enfant, tout en lui montrant que le dernier mot reste au dialogue direct entre les parents.

La secte du capitalisme sauvage place des multinationales entre les peuples et les ressources naturelles. Si la civilisation est évoluée, les multinationales jouent leur rôle : elles sont des outils au service des peuples. Elles protègent les ressources naturelles. Si la civilisation est précaire, il y a imposture : les ressources sont détruites, les produits livrés à la population sont de piètre qualité et la pollution est dramatique.

Il en va de même en politique. Dans un pays évolué les politiciens sont des fonctionnaires qui remplissent leur part du travail commun. Dans un pays culturellement arriéré, les politiciens bloquent les rouages du pays. Ils gardent tout entre leurs petites mains. Ils ne redistribuent qu'au compte-goutte, quand cela présente un intérêt direct pour leur carrière. C'est la raison pour laquelle la peur et la pauvreté existent dans des pays qui ont pourtant les ressources et les capacités scientifiques pour nourrir et loger deux fois voire quatre fois leur population. Dans ces pays, on peut avoir un sentiment de précarité même en étant riche. Des personnes très riches volent et corrompent, parce qu'elles ont le sentiment de ne jamais être assez à l'abri. Il leur faut toujours plus d'argent et de pouvoir.

Un classique de l'interposition est la faune qui se groupe autour des grands hommes. Un ami m'expliquait que beaucoup de professeurs d'université sont des personnes brillantes, qui ne voient aucun obstacle à partager leur savoir. Le problème vient de la tribu d'assistants et de secrétaires qui les entourent. J'ai fait les frais de cela dans le monde des logiciels libres. Certains logiciels libres sont étranges : ils semblent avoir tout pour être bien, pourtant ils plantent à la première tentative d'utilisation sérieuse. Vous en venez à vous poser des questions sur leurs auteurs : "mais enfin, ils n'ont jamais utilisé le logiciel eux-mêmes ?" Vous essayez d'en discuter avec eux. Vous vous faites immédiatement rentrer dans le lard, non pas par les auteurs, mais par un fan de longue date. Il vous dit en substance : "les auteurs sont des génies, leur travail confine à la fragile extase, ne les dérangez pas !" Vous essayez de lui expliquer que vous voulez juste rendre service, faire des suggestions toutes simples pour éviter les horreurs à l'avenir. Peine perdue. Dans certains cas, les auteurs comprennent relativement bien ce jeu et les fans ne dominent pas. Ils ont juste le droit de se rendre utile et de manifester leur enthousiasme. Dans d'autre cas, les auteurs sont complètement verrouillés derrière la haie de fans. Ils se font dorloter pendant que leur logiciel s'écroule. C'est une symbiose négative : les fans acquièrent une identité grâce à leur demi-dieux et lesdits demi-dieux se prélassent dans un petit olympe. Vous retrouvez cela aussi dans les administrations. Un bon chef de service fait faire le travail nécessaire à ses subordonnés. Quand le chef de service manque de personnalité, il se fait lentement supplanter. Le service devient une sorte de terrasse où on papote à longueur de journées, en disant beaucoup de bien du chef. Il vous est décrit comme une personne exceptionnelle, qu'il ne faut surtout pas déranger. Pas à pas, tout s'effondre : on ne vide plus les corbeilles, on ne répond plus au courrier, on ne décroche plus le téléphone... Cela commence par une myriade de petits manquement pour finir par les grosses catastrophes. (Dans la Chine Antique, un gong se trouvait à l'entrée de la demeure de certains mandarins. Si le gong sonnait, le mandarin en personne devait accourir et écouter la personne, fût-elle le plus humble citoyen.)

Un escroc adore vendre à une personne quelque chose qui lui appartenait déjà. Par exemple si vous avez droit à quelque chose moyennant une simple formalité administrative, l'escroc vous entraînera dans une ruelle sombre pour vous murmurer à l'oreille que grâce à lui vous pourriez peut-être l'obtenir. Cela prendra beaucoup de temps... Cela présentera bien des difficultés... Il y aura des frais... Mais il est possible que vous finissiez par l'avoir. Vous lui en serez très reconnaissant. Dans le même esprit, certains imposteurs-gourous se font un métier de vous faire découvrir des choses qui sont en vous. Ils y mettent beaucoup de formes et d'emphase. Ils font en sorte que leur nom, les symboles qu'ils utilisent, y soient étroitement associés. Les victimes en pleurent de joie, leur vouent une reconnaissance éternelle et transmettent cet héritage à leurs enfants.

Un enfant peut être un arrangeur : une sorte de diplomate qui essaye de mettre tout le monde d'accord, sans vraiment comprendre personne. Il déforme, il ment, il dit des choses différentes à des personnes différentes... Il ne cherche pas forcément son intérêt personnel. C'est l'âge politicien. Les adultes essayent aussi d'arranger les choses mais ils le font en essayant de comprendre chacun et en mettant tout le monde au courant de chaque aspect. Ils veillent à la transparence (glasnost).

Dans une société civilisée on alloue des crédits à des choses qui ne sont pas immédiatement rentables. On constitue des réserves de nourriture, on finance le travail des artistes, on fait de la recherche scientifique, on crée des écoles pour les enfants, on fabrique plus de médicaments que strictement nécessaire... Dans ces sociétés, la culture et l'éducation servent aussi à rendre les gens capables de juger des crédits qu'il faut allouer à ce qui n'est pas immédiatement rentable. Certains imposteurs se spécialisent dans le fait de faire croire que ce qu'il proposent mérite des ressources. Suivant le niveau de la société, plus ou moins d'imposteurs y arriveront, pour des sommes d'argent plus ou moins grandes. Quand le niveau d'une société baisse, les imposteurs peuvent réussir à monopoliser une part très importante des ressources et ainsi dégrader fortement le niveau de vie. Une réaction de la société consiste parfois à ne plus allouer de crédits aux choses qui ne sont pas immédiatement rentables. Alors la société meurt lentement, parce que ces choses n'étaient peut-être pas immédiatement rentables mais elles étaient vitales à long terme. Par exemple parce qu'elles permettent de lutter contre les imposteurs... Apprendre l'Histoire de l'Art semble ne servir à rien pour un cadre d'entreprise... Essayez de travailler quelques heures avec un cadre d'entreprise qui n'a pas une formation artistique et quelques heures avec un qui en a une... vous verrez la différence.



11. La relativité de l'imposture


Un imposteur "débutant" ne réfléchit pas comme un imposteur "professionnel". Un imposteur débutant croit réellement tout ce qu'il dit. Il se raconte des histoires et veut en faire profiter tout le monde. Quand il essaye d'emprunter de l'argent à un banquier, il a d'abord passé des jours à rêver qu'il allait rendre trois fois la somme empruntée et qu'il ferait une grande fête pour remercier son banquier. Il est sûr de ne pas être un imposteur (c'est une caractéristique médicale de l'imposture, tout comme un fou ne se demande pas s'il est fou). Un imposteur professionnel, au contraire, sait parfaitement ce qu'il fait. Il sait ce qu'il faut dire à un banquier pour qu'il octroie un prêt. Il sait qu'il ne remboursera pas l'argent. Un très jeune enfant est un imposteur débutant forcené. C'est très mignon.

Pour un "vieux", un "jeune" peut être une sorte d'escroc. Le jeune a plein de bonnes idées. Certaines de ces idées sont intéressantes ou intelligentes. Mais le jeune ne voit pas plus loin que le bout de son nez, il est ignorant des conséquences possibles de ses idées. Le vieux connaît les liens entre les choses. Il sait que si on fait ceci on risque de déranger cela. Il a de l'expérience. Pour le vieux, le jeune est un inconscient, un danger public. L'idéal est d'associer l'inventivité des jeunes à l'expérience des vieux.

Tout est relatif. Prenons une personne irradiée de bien-être. Pour une personne moins instruite qu'elle, elle sera un dieu. Pour une personne plus instruites, ses raisons d'être heureuse peuvent au contraire paraître minables. Certaines personnes avaient le coeur enflé d'extase lors des discours d'Hitler, pendant que d'autres avaient le dégoût en bouche. Il en va de même pour la séduction. Une prostituée sans déontologie peut rendre un jeune homme fou d'amour, tandis qu'un père de famille voit en elle une comédie, une absence de sentiments et des MST grouillantes.



12. L'absurde


Dans ses jeux et ses rêves, un enfant est délirant. Il atteindrait la Lune en chevauchant un bout de bois. Le métier d'un imposteur est de continuer à délirer de la sorte et de convaincre d'autres personnes. Supposons qu'un escroc vous invite à démarrer une activité juteuse avec lui. Imposture oblige, il s'est présenté comme un riche héritier ou une star quelconque. Il semble disposer d'importants moyens financiers. Pourtant il vous demande une contribution de départ... Sur Internet on trouve beaucoup d'entreprises qui agissent de la sorte. Elles vous proposent un travail très simple et très bien payé. Leur site vous montre les témoignages de personnes reconnaissantes, vous parcourez de longs textes d'explications et d'encouragements... Pour terminer sur une invitation à leur verser 57 $... Ce sont des soi-disant "frais de dossier" ou "une vérification que vous êtes un candidat sérieux". La première fois que j'ai parcouru un tel site je venais de commencer la rédaction du présent livre. Je me suis demandé un instant si je n'allais pas arrêter d'écrire et adopter le travail juteux qu'il semblait me proposer. Les auteurs de ces sites réussissent très bien à vous faire rêver, à vous rendre enthousiaste, à vous convaincre de la facilité et de la rentabilité de leur proposition. Le coup de grâce est la petite phrase "il ne reste plus que quelques places de libres". Cela déclenche un pic d'adrénaline qui vous pousse à saisir votre carte VISA pour payer. J'avais compris la combine dès le début, malgré tout j'étais sous le charme. Si j'avais eu une carte VISA et un peu moins de dignité j'aurais peut-être payé... à tout hasard... parce que le plaisir de ce rêve valait bien 57 $... Combien de temps aurais-je plané en me croyant riche, dans l'attente de leur réponse ? Quelques jours... J'aurais pu rendre quelques amis jaloux en leur racontant ma bonne fortune...

L'imposture est l'art de la disproportion. Si vous comparez ce que représente en argent tout ce que vous donnez à l'imposteur et ce qu'il vous donne en retour, vous constaterez que vous êtes largement perdant. C'est comme au loto : statistiquement vous ne pouvez que perdre votre argent au fil du temps. Mais vous ne ferez pas ce calcul. Un imposteur débutant ne fait pas non plus de calculs. Soit il vous a donné un petit quelque chose, soit il a intensément rêvé de vous donner un grand quelque chose. Dans les deux cas il en éprouve une fierté infinie. Fort de ce mérite ineffable, c'est bien la moindre des choses s'il se sert en retour...

Un imposteur rêve de défendre la veuve et l'orphelin. Il l'affirme avec beaucoup d'enthousiasme et d'exaltation. Au final il se vengera de la veuve et de l'orphelin. Il leur cassera les reins. Ils n'ont pas voulu jouer à son jeu comme il le rêvait... "Ah les sales gens ! Attendez vous allez voir !" Pour l'imposteur dépité, les gens ne *veulent* pas être aidés. Il le sait, il a essayé. Regardez comment on l'a traité en retour ! Ils méritent d'être punis, volés et exploités ! Les gens honnêtes partent du principe que la veuve et l'orphelin ont leurs propres rêves sur la façon de vivre leur vie. Ils leur demanderont s'ils ont besoin d'être défendus, d'aide ou d'autres chose. Ils leur demanderont de quoi ils ont besoin pour réaliser leurs rêves. Eventuellement ils liront des livres pour avoir des idées originales sur ce qu'on peut proposer à une veuve et un orphelin. L'imposteur est par définition incapable de tenir compte des émotions et des besoins de ses victimes. Le même phénomène se passe chez un enfant qui martyrise un animal. En général au départ l'enfant voulait que l'animal joue avec lui ou fasse des câlins. L'animal n'en avait pas forcément envie à ce moment-là. Alors l'enfant essaye de "corriger" l'animal, le forcer à faire ce dont il rêve. Il le fera d'autant plus que lui-même est maltraité par ses parents de cette façon. Cela donne encore moins envie à l'animal de jouer ou de faire des câlins... Cela finit par de la violence pure. Pour certains enfants la violence est la seule façon d'interagir avec un animal, la seule façon de communiquer. Quand il lance des cailloux à l'animal ou le torture, l'animal réagit...

Tu te laisseras attraper par l'imposteur malgré le fait que tu as lu ce livre.



13. L'innocence


Un jeune enfant joue sans se soucier de gaspiller, sans se préoccuper de savoir si ce qu'il fait sert à quelque chose ou nuit à quelqu'un. Il prend ce qu'il a envie de prendre, il va où il a envie d'aller. Il est naturel. Il joue avec les objets autant qu'avec les êtres vivants, en toute innocence. C'est en procédant ainsi, de façon désordonnée, qu'il apprend le monde.

Un enfant de sept ans pris la main dans le sac est innocent. De toutes ses forces. C'est la magie de l'enfance, donc celle de l'imposteur. Quoi qu'il ait fait, il est innocent. C'est bien connu : les prisons sont remplies d'innocents. Une bonne part du travail des psychothérapeutes qui s'occupent des prisonniers est de leur faire admettre que ce qu'ils ont fait est inadmissible. Une première étape peut être de faire se rencontrer la victime et son agresseur. Chez certains agresseurs, rencontrer leur victime ou sa famille cause un choc auquel ils ne s'attendaient pas. Ils découvrent une émotion qu'ils ne connaissaient pas, gênante, oppressante : la culpabilité. On n'en guérit jamais mais on peut apprendre à vivre avec. On apprend à sentir qu'elle va se réveiller, plus douloureuse que jamais, si on recommence. Dans les dictatures on joue sur l'absurde de l'innocence pour emprisonner une grande quantité de gens réellement innocents. Non-seulement la population sera aisément convaincue de leur culpabilité mais en plus les innocents eux-mêmes finissent par ressentir une profonde culpabilité. C'est un jeu très amusant.

La culpabilité étant un sentiment puissant, certains imposteurs se font un métier de le mettre à profit. Ils ont inventé le péché originel ou l'éternelle culpabilité. Ce sont de très bons outils de manipulation. Cela présente un avantage exquis : comme vos victimes vivent dans la culpabilité, vous pouvez leur faire faire les choses les plus immondes. Par exemple les envoyer coloniser un autre pays. Elle ne font plus la différence entre les vraies raisons de culpabiliser et celles que vous leur avez inventées... Vous les contrôlez en vous contentant d'augmenter ou de baisser leur sentiment de culpabilité par des discours, des punitions, des promesses, des compliments...

L'innocence est l'atout d'un voleur. Un vrai voleur considère que les choses sont là pour qu'il les prenne. Il est un homme libre dans la forêt et il cueille les fruits des arbres. Il accepte qu'il puisse y avoir des difficultés. Il est normal qu'un fruit se trouve sur une branche un peu inaccessible... Quand il aura trouvé comment atteindre le fruit il en éprouvera une grande joie et une fierté personnelle. S'il faut éviter de secouer un nid de guêpes dans l'arbre, le jeu n'en sera que plus créatif, le puzzle plus amusant. Un voleur qui a réussi à voler un objet considère que cet objet lui appartient de droit. Il est conquit de haute lutte. Si les difficultés sont vicieuses, il peut se fâcher. C'est pour cette raison que certains cambrioleurs détruisent le contenu des maisons qui ont été trop difficiles à pénétrer (une autre raison est que certains propriétaires dissimulent des objets de valeur n'importe-où et qu'il faut donc casser toutes les cachettes possibles). Imaginez un arbre ensorcelé dont les fruits retournent se percher sur les branches une fois cueillis... ce n'est plus du jeu, c'est de la vexation. Dans le même ordre d'idées la police et la justice sont perçus par le voleur comme des infections qui méritent les pires invectives. Ceci n'est pas toujours vrai. J'ai rencontré des voleurs qui témoignent d'un véritable respect pour les policiers et les juges, même quand ils parlent entre eux (tout en continuant à voler bien sûr). C'est assez curieux de les entendre parler. On entend des choses comme : "le juge m'a dit que si mon arme avait été chargée la peine de prison était doublée. Alors tu vois, je ne charge plus mon arme."

Une amie était une voleuse professionnelle. Elle s'est servie dans les magasins pendant des années, sans jamais se faire prendre. Elle savait comment déjouer les systèmes de sécurité électroniques. Son regard sincère, son allure de grande dame, lui ont permis de ne jamais être suspectée. Vers la quarantaine elle a commencé à réfléchir et à comprendre que c'est mal de voler, que cela nuit à la société. Elle a culpabilisé. Elle a continué à voler, parce qu'elle avait un train de vie à assurer. Mais elle avait perdu son innocence. Elle s'est faite prendre plusieurs fois. Elle a été obligée d'arrêter définitivement.

Ne t'escroque pas toi-même en te servant d'un escroc à cette fin. Une situation classique consiste à prendre un escroc en pitié. On a mal de le voir si pauvre, si privé de tout. On se dit que ce serait bien de partager un peu avec lui, de lui offrir un peu de chaleur et des vivres. On se fait un plaisir tout chaud en lui ouvrant la porte, pour se retrouver deux jours plus tard dans un commissariat de police ou avec un compte en banque fusillé... Faire quelque chose pour un escroc, c'est comme essayer de libérer un animal sauvage pris dans un piège. Il va mordre. C'est son instinct, il est comme ça. Vous pouvez passer des heures à expliquer et démontrer à l'escroc tout ce qu'il a à gagner à simplement prendre ce que vous lui donnez. Vous pouvez lui expliquer tout ce qu'il a à perdre à vous faire un enfant dans le dos. Non seulement il vous mordra mais il risque de le faire en se servant des choses que vous lui avez expliquées. On n'ose plus aider personne... Il faut un niveau spirituel élevé, beaucoup de psychologie, pour être capable de continuer à aider son prochain.



14. La camaraderie


Vous êtes le grand copain de l'imposteur ! Il vous l'affirme à grands gestes et grandes envolées de voix. N'est-ce pas délicieux de revivre l'esprit de camaraderie de votre enfance ? L'attitude inverse peut tout autant être le chef d'un imposteur : une personne très froide et distante. Les personnes adultes ne tombent en général dans aucun de ces deux extrêmes. Elles se contentent d'essayer de comprendre comment vous allez, ce qui vous serait profitable...

Dans le cadre de votre franche camaraderie, l'imposteur vous raconte sa vie ou des passages de celle-ci. Il a confiance en vous ! Ses nombreuses "relations" y jouent un rôle important. Soit son enfance a été tragique, soit elle était dorée. Rarement entre les deux ou alors exactement entre les deux.

Au fil des conversations, l'imposteur se découvre des tas de points communs avec vous. Régulièrement il vous demande de lui expliquer vos idées en détail. Elles semblent le passionner. Ce qu'il pourrait entreprendre avec vous est exactement le genre de choses que vous rêviez de faire ! Il y a une condition : il faudra utiliser ses méthodes... Si vous réfléchissez, vous vous rendrez compte que ce qu'il propose et impose n'a en réalité aucun rapport avec vos goûts ou vos préoccupations.

L'imposteur vous rend de petits services et vous en demande de temps à autre. C'est chose normale entre amis... En réfléchissant un peu, vous vous rendrez compte qu'il orchestre cet échange avec une étrange rigueur.

Il vous a bien spécifié : "entre nous deux, pas de cachotteries !"

Qui dit camaraderie, dit compromission. De vrais camarades sont solidaires ! Pour forcer ce lien "d'amitié" un imposteur a des trucs. Il vous initie à des petites illégalités : documents antidatés, manipulations bizarres de comptes en banque, signatures de documents, travail au noir... Ces méthodes sont très prisées par les "protecteurs" des prostituées. Dès qu'une prostituée s'est mise hors la loi pour une broutille, elle n'ose plus dénoncer son "protecteur" à la police... C'est la raison pour laquelle dans certains pays une prostituée qui dénonce un maquereau peut être pardonnée de délits mineurs. Dans le même esprit, quand l'imposteur et vous divorcerez, il détiendra de nombreux documents signés par vous, attestant de ce que vous lui devez. Vous, n'aurez probablement aucun document de lui...

Quand deux enfants sont interpellés par un adulte, ils sont rarement solidaires. Par peur de déplaire, un enfant préfère accuser son frère ou son ami. L'un des deux pointera l'autre du doigt. Ce dernier dressera son doigt une fraction de seconde plus tard. Si vous accusez un imposteur, il contre-attaquera en vous collant un procès sur le dos. Il vous accusera de ce que précisément vous lui reprochez. On retrouve ce comportement même entre des multinationales (a l'inverse, quand elles s'entendent entre elles, ce n'est pas toujours au bénéfice de l'humanité...) L'imposteur est par définition un mauvais camarade. Il n'ira pas en prison. Vous irez à sa place. Dans la mafia la chose est connue et organisée. Les parrains en bas de la hiérarchie savent qu'en cas de problème ils iront en prison pour protéger leurs supérieurs. S'ils font leur peine de prison sans broncher, ils seront protégés et récompensés. S'ils parlent, ils seront exécutés.

L'imposteur vous parle des "bonnes blagues" qu'il fait aux autres. Cela peut vous donner l'impression que vous ne faites pas partie des "autres", que vous êtes à l'abri. Il n'en est rien. Il est en train de vous "assouplir". Il vous fait entrer dans sa sphère. Il occupe le centre de la sphère et vous la périphérie. S'il le juge nécessaire, il vous appliquera les "bonnes blagues" sans sourciller. Après tout, il vous avait prévenu... Il s'est simplement montré plus rapide ou plus efficace que vous... Si vous êtes plus intelligent et plus cultivé que lui, vous comprendrez que sa sphère est contenue dans une sphère plus vaste. Vous pourrez réussir à occuper le centre de cette sphère et la petite sphère de l'imposteur sera maintenant dans votre périphérie. (La sphère la plus grande est l'honnêteté.)

"Que celui qui n'a jamais péché me jette la première pierre !" L'imposteur use et abuse de cette expression. Un adolescent de mes connaissances échange fréquemment des DVD pirates. J'ai essayé de lui expliquer que c'est mal. Il me rit au nez. Je l'amuse beaucoup. En particulier parce que je possède moi-même un DVD pirate. Un seul. Il me fait donc chaque fois remarquer que moi aussi je fais du piratage. Je lui explique que ce n'est pas comparable. Je ne possède même pas ce DVD pour le regarder mais parce qu'il présente un intérêt technique. J'ai une fois dans ma vie souscrit au piratage, tandis que lui le fait deux ou trois fois par semaine. Il ne voit pas la différence. Il ne comprend aucune de mes explications, il en est intellectuellement incapable. Ni ses parents, ni l'école ne l'ont préparé à l'honnêteté. Le seul événement qui semble l'avoir touché est le jour où avec un clin d'oeil il m'a tendu un DVD pirate. Ce DVD contenait un film que j'avais très envie de voir. De façon spontanée j'ai manifesté mon dégoût pour cet objet. Il semble alors avoir "senti" qu'il y a quelque chose au-delà des considérations de sa petite vie, qu'il existe des émotions auxquelles il n'a pas encore accès.

Quand les conflits avec l'imposteur commencent, il mettra le moindre de tes torts en exergue. Il y a toujours bien des broutilles à reprocher à quelqu'un... Il les martèlera de la voix et "démontrera" qu'elles sont au moins aussi graves que ce qu'on lui reproche. Il sera particulièrement sadique en ce qui concerne les broutilles que tu as faites par amitié pour lui.

La confiance est un élément fondamental des escroqueries. Il existe un mécanisme chimique dans le cerveau, qui nous pousse à faire confiance aux personnes qui nous font confiance. C'est ainsi que ce forment les groupes, les associations... Un imposteur commencera donc par nous donner l'impression qu'il nous fait confiance. Il nous fera confiance pour une petite somme d'argent, il fera semblant de nous faire confiance pour une grande somme d'argent... Quand un directeur requin s'adresse à ses investisseurs, il leur dit qu'il a confaince en eux, en leurs idées, en leurs aspirations... Les mails d'ammorce de trafic d'argent disent nous faire confiance pour des sommes de plusieurs millions d'euros...

"Je ne te ferai jamais du mal ! Mais il faut que tu fasses ce que je dis..." Ce contresens fonctionne très bien sur les esprits faibles. L'escroc se présente comme l'ami ultime tout en exigeant la servilité. Dans certaines religions, Dieu est présenté de cette façon ; il est bon, compréhensif, généreux... Mais... il y a intérêt à lui obéir, rigoureusement... sinon... n'essaye même pas d'imaginer ce qui va t'arriver, c'est pire que le plus horrible que tu pourrais jamais concevoir. Une partie de ces religions poussent le vice jusqu'à présenter ce Dieu comme un ami intime, qui vous suit pas à pas.



15. Construire le paradis


Un petit enfant n'a en général pas conscience du fait que sa mère construit un paradis autour de lui. Elle veille sur lui, elle lui donne chaleur et attentions... Il n'a pas conscience du temps qui passe. Un peu plus âgé, cet enfant peut éprouver le désir très fort d'offrir le paradis à sa maman. Il la rêve immortelle, il pourfendra ceux qui lui veulent du mal... Beaucoup d'imposteurs en font un délire magnifique. Ils veulent offrir le paradis, à vous ou à l'humanité entière.

La vie est difficile. Pour avoir à manger, se loger, avoir des amis, construire des choses... il faut faire des efforts. Il faut travailler, il faut avoir de l'expérience et de l'éducation, il faut savoir se tenir à des règles... L'imposteur vous fait croire qu'il est possible de contourner ces obligations. Il détient la clé pour retourner au paradis perdu. Là, tout est gratuit, à portée de main, sans plus devoir se brimer de considérations morales. Cette "vision" de l'imposteur vous fascine, elle vous attire. Il vous propose ce que vous désirez le plus intensément. L'imposteur, lui, est déjà au paradis : grâce à l'argent qu'il vous prend ou simplement parce que vous le suivez. Il n'est plus seul.

Tout être humain a la capacité de repérer les bonnes combines, de s'emballer pour les avantages d'une nouvelle idée. C'est un fondement de l'humanité, un moteur essentiel de la survie. Le travail de l'imposteur est de stimuler ce réflexe chez ses victimes : faire croire qu'il propose une aubaine. Par réaction, certains apprennent à refuser toute nouveauté. Cela les protège des imposteurs... et fait d'eux des imposteurs quand ils refusent de bonnes idées.

L'escroc propose des bénéfices mirobolants. Sur une discrète feuille de papier ou à grands gestes il démontre que votre mise de départ vous sera rendue multipliée par cent. Bientôt vous serez riches ! Vous voyagerez en jet privé et vous dînerez avec les stars. Une variante : le temps que vous avez investi vous sera rendu par la vie éternelle au côté des extraterrestres. Chez les gens sérieux, les bénéfices sont en général assez faibles. Il s'agit de 10%, maximum 100% de la mise de départ... Le monde moderne n'a réussi qu'à doubler l'espérance de vie des hommes... Pourtant, des propositions mirobolantes mais réalistes, cela existe. On n'ose pas s'investir dans ces propositions justement parce qu'elles sont mirobolantes. Elles font craindre que ce sont des escroqueries. En informatique, par exemple : le niveau de performance actuel des ordinateurs domestiques était déjà disponible il y a dix ans. Ce, pour un même prix, une meilleure fiabilité et un usage beaucoup plus agréable (les ordinateurs Acorn Archimedes). Presque personne n'a osé adopter ces nouvelles technologies, par peur. Les fabricants ont été obligés d'implémenter les progrès lentement, pas à pas, en déployant des trésors de diplomatie. Ils ont été obligés de faire payer aux clients deux à dix fois le prix en leur vendant régulièrement un nouvel ordinateur. Les gens disent que les fabricants d'ordinateurs sont des escrocs, qu'ils les obligent à acheter tout le temps de nouvelles machines et que ces machines sont bancales. On peut peut-être dire que ce sont les plus escrocs des fabricants qui ont survécu. Les responsables de cette escroquerie sont les clients. On leur avait servi de bons ordinateurs sur un plateau ; ils n'en ont pas voulu.

Un escroc débutant s'attaquera surtout aux personnes pour lesquelles il a de la sympathie, parce qu'il les inclut dans ses rêves. Il veut leur donner le paradis. Un escroc professionnel, au contraire, conscient de son métier, épargnera tout désagrément aux personnes qu'il aime. On est relativement en sécurité sous l'aile d'un escroc professionnel... Pour être réellement fiable, une personne doit être capable d'être un escroc mais avoir pris l'humanité entière sous son aile.

Tout comme la mère d'un enfant est l'univers entier pour lui, un imposteur peut vous considérer comme étant aussi important que le système entier. Il vous confond avec l'état ou même avec Dieu. Il attend tout de vous. Par exemple il va considérer tout naturellement que vous êtes à même de rembourser les "dettes" que le système a à son égard. Si la police a confisqué sa voiture parce qu'il roulait sans permis de conduire, il vous expliquera qu'il prend votre voiture et qu'ainsi vous êtes quittes... Vous avez l'obligeance de bien vouloir reconstituer son paradis.

L'imposteur pense le monde. Il l'imagine tel qu'il devrait être (un paradis). Son esprit est un moule à réaliser ce rêve. Il passe sa vie à manipuler les gens autour de lui, à les caresser, séduire ou menacer, pour que pas à pas tout devienne comme il le désire. Parfois il ne doit même rien dire ni faire. Il suffit qu'il pense avec force et conviction ce qu'il veut. Par empathie quelqu'un se chargera de le lui donner. Certes l'humanité a besoin de personnes qui rêvent le futur, qui imaginent et organisent des ordres des choses. On a besoin de fermiers, de pères abbés, de patrons d'industrie... Le problème de l'imposteur est qu'il voit le monde entier comme un gigantesque entonnoir gravitant autour de sa personne. Tout doit prendre le chemin de sa bouche, de son petit confort. Chacun est prié de se réjouir de la place qu'il lui attribue dans son système solaire. Chez une de mes connaissances cela se traduit de façon comique. Si je lui parle d'une dépense que je viens de faire, il m'en demandera le montant. Dès que je le lui ai dit, il me regarde d'un air désolé et m'explique tout ce qu'il aurait pu faire avec cet argent. Au début je ne pouvais pas m'empêcher de ressentir un sentiment de culpabilité. Cela me donnait une envie irrépressible de lui donner quelque chose en compensation, d'un montant équivalent. Aujourd'hui j'en ris. Je le considère comme un handicapé.

L'imposteur adhère souvent à l'un ou l'autre courant philosophique populiste. Par exemple ces lectures pour adolescents qui expliquent qu'il faut se fixer un objectif dans la vie et s'y tenir, que l'homme supérieur à un rêve et qu'il le réalisera... Cela peut être "Mein Kampf", qui se proposait de construire le paradis pour la race germanique. N'essayez pas de lui démontrer que son "objectif" serait une catastrophe immédiate s'il se réalisait. Il vous écoutera avec attention s'il a besoin de vous pour faire ce qu'il veut. Tout ce que vous direz glissera sur lui comme la pluie sur un canard. Quand il aura fait ce qu'il voulait et que la catastrophe sera arrivée, il dira que le monde est injuste. C'est peut-être la raison pour laquelle Hitler a ordonné la destruction de tous les dépôts de nourriture en Allemagne, quand la défaite allemande est devenue inéluctable. Il voulait réduire le peuple allemand à la famine et à la mort.

L'espoir est la source et le remède de l'imposture. L'espoir fait rêver un imposteur débutant. Le désespoir en fera un imposteur professionnel qui considère que voler est la seule solution. Pour qu'un imposteur débutant ne devienne pas un professionnel mais une personne sérieuse, il faut qu'il puisse garder l'espoir. Il faut qu'il ait appris un métier, qu'il connaisse les solutions aux problèmes de base de l'existence, qu'il puisse avoir confiance dans le gouvernement de son pays, qu'il sache communiquer avec son prochain et avec lui-même... S'il comprend que le paradis est à sa portée par des moyens honnêtes, il est sauvé.

D'après certains courants philosophiques, le passage de l'humanité au paradis aura lieu lors de la fin du monde. Les imposteurs prédisent donc la fin du monde. Plus modestement, ils prédisent la fin d'un pays ou d'une entreprise, voire la fin d'une famille ou simplement la fin d'une personne. Je ne comprend pas toujours très bien cette attitude chez un imposteur. Elle n'a probablement pas de justification rationnelle. Elle n'est que l'expression de ses angoisses. Une chose est sûre : l'escroc sait profiter de sa fin du monde pour exercer son métier. Quand un arbre meurt, des insectes forent son écorce pour s'y installer et manger l'arbre de l'intérieur. C'est une bonne image de ce que fait l'imposteur. Si "l'arbre" est sain, il prétendra qu'il est mort ou en passe de l'être. Il peut donc être mangé... La fin du monde est un outil efficace pour mettre une victime au pas. Comme tout le monde, la victime a des angoisses. L'imposteur lui explique qu'elles sont justifiées, "car c'est la fin du monde !" Une personne dépressive a l'impression quelle est foutue, qu'il n'y a plus de solution à ses problèmes. L'imposteur ne fait que confirmer ses appréhensions... Heureusement il est là ! Il va montrer le chemin dans ce monde en éboulement... vers le paradis... Cela mérite bien une petite contribution financière... De toute façon vous étiez foutu, à quoi bon garder votre argent... soyez logiques... Une visite chez votre médecin traitant pour vous faire prescrire un antidépresseur et une meilleure alimentation vous reviendra moins cher.

L'escroc a la "pensée magique", comme les jeunes enfants. Il n'y a qu'à faire "ce qu'il faut" et tout ira bien. Les gouvernements intégristes ou populistes proposent l'âge d'or sur terre et le paradis aux cieux. Dans les pays civilisés on sait qu'il est très difficile de bien gouverner, de faire de bonnes lois. C'est un travail intellectuel immense, qui demande la connaissance des idées des philosophes et des prophètes tels que Montesquieux, Confucius, Jésus ou Karl Marx. Leurs réflexions et leurs points de vue sont essentiels. Les gouvernements intégristes ou populistes ont au contraire une approche très simple de la gestion d'un état. Elle tient en une expression : "on va faire ce qui est bien !" Pour les populistes cela veut dire qu'on va faire "ce qui est de bon sens". Pour les intégristes cela veut dire appliquer la loi religieuse à la lettre. Les communistes s'appuient sur les élucubrations de Lénine. Ni les textes de Lénine, ni la loi religieuse, ne sont conformes à l'esprit de Karl Marx ou de Jésus. Mais ils ont l'avantage de pouvoir être compris par des personnes peu cultivées. Pour une personne éduquée, le communisme ou l'intégrisme font froid dans le dos. Pour une personne sans éducation, le communisme ou la loi religieuse ont quelque chose de magique. "On va enfin faire ce qui est bien !" Elle éprouve une grande frustration quand on lui refuse de créer un tel état. "Comment ?! On refuse de faire le bien ? C'est insensé !" Les nazis aimaient se référer à Friedrich Nietzsche. Toute personne ayant lu Nietzsche vous dira qu'il aurait vomit plus qu'un autre sur les activités des nazis.

L'espoir du paradis, sa vision imminente proposée par l'imposteur, est un bien-être contagieux. Les mots ne sont même pas nécessaires. C'est une atmosphère, une odeur qui vous chauffe... Dans l'argot des toxicomanes, un "high catcher" est une personne qui ne prend pas de drogue mais qui fréquente des drogués. Le high catcher s'imprègne de l'état d'extase, d'excitation ou de bien-être des drogués. Il est drogué aux drogués drogués. L'imposteur ne prend pas forcément de la drogue mais son délire le met dans un état d'extase. Son rêve le rend chaleureux, sûr de lui. Les personnes autour de l'escroc reçoivent ce bien-être, comme des high catchers. Cela peut les rendre dépendants de l'escroc, comme un héroïnomane peut être dépendant de son dealer.

Un synonyme du paradis est "la paix". L'imposteur veut la paix, cette paix que la mère donne à son enfant, quoi qu'il ait fait. La bonne volonté de l'imposteur n'est pas à mettre en doute. Le problème est que les méthodes qu'il imagine pour atteindre la paix sont... bizarres. S'il a assez de personnalité pour mettre ses idées à exécution, pour convaincre d'autres personnes, les conséquences seront... immondes.

L'imposteur veut votre bonheur plus tard. Certes il vous fait travailler comme un boeuf... il engloutit vos économies... vous avez déjà perdu deux doigts d'une main... "C'est pour votre bien !" Grâce à lui l'âge d'or viendra et vous serez heureux. Peu importent vos souffrances actuelles et ce que vous perdez. Certains parents fonctionnent de cette façon. Ils torturent leurs enfants "pour leur bien". Ils disent que si l'on ne cherche que le bonheur immédiat de l'enfant, il deviendra gâté, inapte à la vie adulte et donc malheureux. En soi c'est exact. Le problème est que ces parents passent à l'autre extrême : ils organisent le malheur de leurs enfants. Ils leur inventent des objectifs et des punitions. Ils ne s'occupent pas d'eux en cas de problème. Ils ont une bonne excuse pour imposer leurs fantasmes à l'enfant et pour refuser leurs responsabilités. Les enfants issus de ces familles sont souvent détraqués et nuisibles pour la société, donc malheureux. Les vrais parents s'occupent de leurs enfants sans leur imposer des choses idiotes. Ils laissent la vie être dure avec l'enfant et sont là pour l'aider. Ils vivent leur propre vie et sont un exemple pour leurs enfants.



16. Le mal pour le mal


A un petit enfant on dit "c'est mal !" ou "c'est bien !" On est bien forcé de simplifier les choses ainsi. Il n'est pas capable de comprendre les nuances. Mais si un adulte raisonne uniquement en termes de "bien" et de "mal", il y a un problème. Par définition, un imposteur veut faire le bien et ceux qui veulent l'en empêcher sont le mal. L'autre extrême est moins fréquent mais est tout autant une imposture : certaines personnes se considèrent comme le mal absolu. Une amie d'un ami se sentait responsable de la chute des avions, des inondations... Elle s'est suicidée.

On peut juger de la maturité d'une religion ou d'un courant philosophique d'après sa propension à classer les choses en bien ou en mal. On peut établir un classement des philosophies, des plus infantiles aux plus matures. En haut de l'édifice on trouve de grands courants philosophiques. Ils disent un peu tous les mêmes choses ; ils ne forment presque plus qu'un. En bas, on trouve une myriade de petites sectes. Elles semblent toutes dire des choses contraires et martèlent chacune quelques éléments piqués aux religions matures. Elles se battent entre elles, jusqu'au meurtre. Il est amusant d'observer ces religions infantiles et d'analyser comment elles bricolent avec le peu d'éléments qu'elles croient comprendre. Ce travail est utile, parce que ces religions immatures sont parfois devenues religion d'état ou ont conditionné une partie de notre histoire. Certaines religions, par exemple, nous expliquent que Dieu est le bien et le diable est le mal. Certaines présentent Dieu et Diable comme deux divinités à égalité, d'autres se veulent monothéistes et expliquent qu'il n'y a qu'un seul dieu et que le diable est un simple ange (l'ange déchu)... J'apprécie beaucoup la sagesse de la genèse du monde racontée dans certaines tribus africaines. Pour eux, Dieu est un être absolu, inaccessible, dont l'intelligence n'a rien d'humain. Le qualifier "d'être" est même douteux en soi... Ce dieu unique a créé des sous-entités (souvent quatre). Une de ces quatre entités a une "forme" et un "esprit" proches des humains. Elle a des pouvoir surhumains mais elle pense et elle agit de façons qui ressemblent à ce que pourrait faire un humain. Un esprit humain pourrait dialoguer avec elle... Cette entité a créé la Terre et les hommes. Quand on lit les textes des monothéistes occidentaux, on se rend compte que le dieu qu'ils décrivent est cette entité humanoïde. Donc ils prient cette entité et non le vrai dieu unique... C'est peut-être la cause de leurs problèmes... Les gnostiques donnent un éclairage plus précis. D'après eux, la Terre a été créée par le démiurge, c'est à dire le diable. Elle est donc le règne du mal. Pour les gnostiques aussi le démiurge n'est qu'une sous-divinité. Le vrai dieu, unique et absolu, lui est infiniment supérieur. Nos âmes seraient d'infimes parcelles de Dieu, que le démiurge a fait tomber sur Terre. Notre but dans l'existence serait de permettre à notre âme de retourner à Dieu. D'après les gnostiques, le dieu vénéré par les monothéistes occidentaux serait donc le diable... Cela pourrait expliquer les génocides, l'esclavage, les guerres mondiales, la destruction des écosystèmes et le mépris que nous vouent les autres peuples...

Pour une personne immature, on fait le mal parce qu'on a le mal en soi. Certains diront que le diable contrôle la personne, d'autres qu'elle a un contrat avec lui... Certains diront que la personne est consentante voire jouissivement volontaire, d'autres diront qu'elle est victime d'un ange déchu et imposteur, qui promet des miracles et soulève des ouragans de souffrance. On dira que la personne est aveuglée ou que ses pulsions sont exacerbées... Le diable est "le corrupteur" ! Personnellement je ne crois pas au mal pour le mal. Pour autant que je puisse en juger, je ne connais aucun cas d'une personne ayant fait le mal dans le but unique de faire le mal. Il y a toujours une volonté de faire le bien. L'enfer est pavé de bonnes intentions... Que l'on ai conscience de faire du mal ou non, le but est toujours de faire le bien. Si vous torturez une personne par vengeance, vous percevez cette vengeance comme étant une bonne chose... Si vous cédez à une pulsion "démoniaque" qui vous pousse à voler ou à violer, vous croyez sur le moment que ce que vous faites est bien, nécessaire... Ces actes ne sont pas téléguidés ou influencés par une entité qui voudrait faire le mal. Il n'y a qu'une intention de faire le bien et de grosses erreurs. (Une de ces erreurs et précisément de croire à l'existence du diable. Les atrocités commises au nom de cette superstition parcellent l'histoire européenne...)

La seule personne que j'ai entendue exprimer la volonté de faire le mal pour le mal est un adolescent de treize ans. Il disait explicitement chercher un moyen de détruire la planète entière. Le mal était sa religion. Tout argument que je lui opposais impliquant le bien le faisait rire. Cela peut paraître effrayant, en réalité ce n'était qu'une étape initiatique. Se focaliser sur le mal est une très bonne chose. Cela lui permettait par exemple de remettre en question les arguments boy-scouts de notre société hypocrite. Il développait son esprit critique. Il est devenu un garçon charmant : à l'écoute des autres et d'une extrême serviabilité. Sa compétence en matière de mal fait de lui une personne efficace pour le bien.

Un autre cas de mes amis mérite d'être mentionné. Sa "religion" est que le mal imprègne l'univers. Tout acte malheureux est posé dans l'intention délibérée de faire le mal... Toute bêtise pouvant être faite, sera faite un jour, y compris la propagation de virus mortels et une guerre thermonucléaire généralisée... Ce grand gamin est lui-même pourtant tout à fait adorable. Si je lui fais les gros yeux il se décompose en une flaque de bonté pure. Je l'ai vu faire de longs efforts pour venir en aide à des personnes. Notez qu'en ce ce qui concerne le virus mortel il a raison : le SIDA est semble-t-il le résultat d'une manipulation de laboratoire malencontreuse. On a utilisé du sang de chimpanzés contaminés pour préparer des vaccins, que l'on a ensuite inoculés à des humains. Il s'agit d'une erreur ; il n'y avait pas d'intention délibérée. Certes il existe des cas de maladies inoculées à dessein, par exemple pour exterminer des populations indigènes et disposer de leurs terres. Il faut malgré tout y voir des intentions de faire le bien. Cela montre simplement jusqu'à quelles extrémités peuvent aller des esprits humains immatures.

En toute généralité je dirais que les deux personnes mentionnées ci-dessus, l'adolescent et cet ami, ont atteint un âge mental de treize ans. C'est l'âge où on peut voir le mal en face. Si on atteint cet âge mental on ne peut plus devenir un imposteur. Pour comprendre les esprits immatures il faut étudier la façon dont ils vivent la notion du mal, comment leur bagage culturel peut les influencer dans leur délire. Par exemple certains bourgeois sont intéressants. Quand ils doivent prendre une décision, on dirait que pour eux le bon choix est celui qui fait le plus de mal aux autres. On les a élevés dans la croyance du "manger ou être mangé". Ils croient s'élever en écrasant les autres. Une autre situation, assez fréquente, est une personne qui fait le mal pour essayer de se persuader qu'elle eu raison de faire le mal auparavant. Elle croit qu'elle souffrira moins ainsi, plutôt que d'admettre qu'elle a eu tort et changer de mode de vie.

Par définition, un imposteur veut faire le bien. Si vous semblez réussir à démontrer qu'il allait faire quelque chose de mal, il vous répondra en toute sincérité que ce n'est pas ce qu'il voulait faire. Il est une girouette dirigée vers le bien absolu. Ce phénomène est "admirable" quand il s'agit des adeptes d'une secte. Leur dogme est que leur dieu ou leur gourou fait le bien. Si vous pouvez démontrer qu'une chose est mal, alors par définition ce n'est pas ce que leur dieu ou leur gourou a voulu dire ou faire... C'est un peu comme essayer de prendre un insecte dans sa main. Où que vous placiez vos doigts, il se contente de prendre la direction opposée.

Un imposteur adore exprimer que le mal est en toi. Chacun peut faire des erreurs ou de mauvais choix mais d'après l'imposteur il y a vraiment quelque chose de fondamentalement mauvais en toi. Il peut le dire de façon directe ou de façon détournée. Ce truc est par exemple utilisé par les parents maltraitants. J'ai vu des parents qui avaient passé leur enfant à tabac plusieurs fois, qui ne lui donnaient pas à manger deux jours par semaine, qui ne le laissaient dormir que quelques heures par nuit avant d'aller à l'école, qui fouillaient et commentaient tout ce qui le concernait... Cet enfant est devenu asocial, disons même un peu détraqué. Le commentaire final de ses parents : "on a vraiment tout essayé pour toi. Il n'y a rien à faire, tu es comme ça, un incapable..." Ils ont ajouté : "nous t'avons donné une éducation trop permissive... Nous aurions dû un peu plus te serrer la vis..." Ils sont de bon parents et il est vraiment malheureux qu'un enfant raté soit né dans leur famille... Parfois la victime comprend que l'imposteur se raconte n'importe quoi pour faire joli et qu'il ne faut pas trop y prêter attention. Si la victime croit le verdict de l'imposteur, les dégâts peuvent être sérieux. Il peut être très difficile pour des personnes extérieures de comprendre ce système. Les parents, pour reprendre cet exemple, peuvent se montrer absolument charmants en public. Ils peuvent tenir de longues conversations sur la pédagogie, l'amour des enfants... Une amie m'a raconté que son père l'appelait "pourriture" et qu'il faisait tout ce qui était possible pour rendre la vie dure à la maison. Vers la fin de l'adolescence elle a osé en parler au médecin de famille. Il a été choqué. Il lui a répondu qu'il connaissait son père et que c'est un monsieur très bien. Ce médecin était sincère. Il n'essayait pas de maquiller une chose sordide, comme cela se fait parfois. Cette réponse a évidemment augmenté la détresse de mon amie. Un jour, par chance, le père a pété les plombs en présence du médecin. Il s'est mis à dire et à faire toutes les horreurs qu'elle avait décrites. A partir de ce moment les choses ont été mieux. Le médecin a pu faire des choses concrètes, la plus importante étant sans doute de reconnaître auprès de mon amie que son père avait un sérieux problème.

On peut se demander ce qui se passe dans la tête d'un escroc quand il traîne en justice une pauvre mère de famille qu'il vient pourtant d'escroquer. Il semble fier de lui-même pour l'astuce avec laquelle il a organisé les choses. Il n'a pas conscience du désespoir de sa victime. Il la diabolise, lui invente des torts horribles... Certains escrocs se forgent une véritable philosophie qui leur permet de faire ces choses. Le mal imprègne l'univers... C'est l'ordre des choses... Y contrevenir serait faire insulte à Dieu...

Un psychiatre ou un autiste auront tendance à considérer un malfaiteur comme une machine détraquée. Ils peuvent vous expliquer techniquement pourquoi un bandit est ainsi ; l'erreur qu'il y a dans ses pensées ou le dysfonctionnement de ses neurones. Une personne normale peut ressentir le malfaiteur d'une façon radicalement différente. Pour elle tout est affaire de sentiments, d'émotions. Elle se dit que pour faire elle-même ce que le bandit à fait, il faudrait qu'elle ait la volonté de faire le mal et passer à l'acte. Elle est persuadée que le bandit a voulu faire le mal, elle peut presque sentir cette volonté de faire le mal. Elle en conçoit de la haine pour lui. Elle se trompe mais il est impossible de le lui faire comprendre sans lui donner des cours de neurologie. Il faut lui faire comprendre comment fonctionne un esprit handicapé, lui faire admettre que cet esprit n'est pas capable de faire certaines choses élémentaires.

Pour les égyptiens, le dieux des enfers Seth régnait sur le désert. Le désert est l'inconnu et la mort, il fait peur. Beaucoup de fables égyptiennes se déroulent dans le désert, tout comme en Europe elles se déroulent dans les forêts. Ces fables servent à apprivoiser les choses inconnues et les peurs qu'elles nous inspirent ; autant ce qui est horrible dans le monde que ce qui est horrible en nous. Nous pouvons nous imaginer faire les pires choses dans le désert, même étrangler un proche... parce que nous n'avons aucune intention d'aller dans le désert. Il est loin de nous, il est étranger à nous. Nous ne ferions aucun mal aux personnes avec lesquelles nous vivons. Elles sont notre Paradis. Pour l'imposteur, l'enfer est le monde entier à partir d'un centimètre autour de son cerveau. Ses fables concernent donc le monde entier. Seuls ses rêves sont le paradis.



17. Le professionnalisme


Les enfants découvrent des "techniques" pour obtenir ce qu'ils veulent. Tout est bon pour qu'on les emmène au ciné ou qu'on leur offre un nouveau jouet : gémir, flatter, tenir un propos raisonnable, être sages... De même, un imposteur développe consciemment ou inconsciemment des techniques pour "travailler" ses victimes.

Certains imposteurs n'ont qu'une seule technique et attendent que la victime appropriée passe à leur portée. D'autres disposent d'un répertoire de techniques auxquelles ils donnent des noms enchanteurs : "la valise roumaine", "la double vente", "la trappe", "la carambole"... Les grands maîtres n'ont pas de techniques. Ils sont ouverts au monde, se renseignent... Ils inventent des techniques sur mesure, suivant les circonstances et les victimes qui passent à leur portée.

Un bon imposteur est un combattant. Il sait faire usage des ressources du système. Les lois et les procédures sont ses bouts de ficelles... Il peut faire preuve d'une inventivité remarquable. Il sait aussi se battre avec endurance. Pour triompher de lui, il faut jouer sur tout ce qu'il ne sait pas faire : établir une stratégie à long terme, avoir de vrais amis et respecter la loi.

On associe l'escroquerie à l'argent ou à la possession de biens. Un certain type d'imposteur ne possède rien du tout. Il se contente d'avoir une position de force, des relations ou d'être celui qui dit aux autres qui ils sont. S'il a besoin de quelque chose, il le fait savoir. Quelqu'un d'autre, qui a de l'argent, des biens ou de la main-d'oeuvre, se chargera de le lui procurer avec célérité. L'imposteur peut ainsi vivre une vie de milliardaire, sans avoir un sou en poche ni aucun titre de propriété.

Un de mes amis est un vieux monsieur expérimenté, vif et très au fait de l'âme humaine. Il tient un petit commerce florissant qui a trait aux choses de l'art. Un jour un homme est entré dans son magasin. Il devait avoir la trentaine passée, était bien habillé et semblait énervé quoique poli. Il tenait des papiers de voiture en main. Il a expliqué qu'il venait d'avoir un accrochage avec une autre voiture. Il devait payer des frais mais qu'il n'avait qu'un billet de 100 € sur lui. Il aurait voulu que mon ami lui en donne la monnaie. Homme du monde et toujours prêt à rendre service à ses pareils, mon ami a aussitôt sortit la monnaie de 100 € de sa caisse et la lui a tendue. L'homme a posé les papiers de voiture sur le comptoir, a pris la monnaie et à ouvert sa veste pour prendre son portefeuille... pour constater qu'il avait oublié son portefeuille dans sa voiture. Il est donc sorti pour aller chercher ce portefeuille, en laissant ses papiers de voiture sur la table. Il avait toujours la monnaie en main... Le lendemain mon ami a téléphoné au numéro de téléphone mentionné sur les papiers. La jeune femme au bout du fil lui a expliqué qu'on lui avait volé ces papiers quelques jours plus tôt...

Une technique d'hypnose utilisée par les imposteurs professionnels est le "saupoudrage". Cela consiste à capter l'attention de l'auditeur par des mots ou des concepts qui ont trait à une de ses préoccupations (sa famille, son hobby, son métier, des problèmes personnels...). Il faut les répéter sans cesse, les placer dès que possible dans les phrases. Une fois l'attention de l'auditeur bien captée et focalisée sur ce seul sujet, l'imposteur pourra faire glisser la conversation vers un autre sujet et imposer son point de vue. Une technique simple consiste à intercaler très régulièrement un "oui ?" mi-interrogateur, mi-autoritaire. On peut aussi dire toutes les quelques phrases le nom de l'interlocuteur. Une approche plus difficile mais qui donne de bons résultats consiste à répéter sans cesse des mots différents et des explications différentes, qui ont toujours trait à un même sujet.

Les imposteurs débutants sont un gibier de choix pour les imposteurs professionnels. Les petits fauves sont mangés par les grands fauves... Les petits rêveurs chauds sont manipulés par les grands rêveurs froids.

Une façon de vaincre un imposteur consiste à réussir à l'escroquer à son tour. Il faut vous montrer plus malin que lui. Plus d'un scénario de film ou de roman est basé sur ce thème. Prenez garde : si vous adoptez un comportement d'escroc, même si c'est pour la bonne cause vous risquez de vous déconsidérer auprès des forces de l'ordre. Vous risquez de mettre le doigt dans des engrenages difficiles.

On imagine qu'un escroc est riche, le cigare aux lèvres. En réalité la majorité des escrocs, même professionnels, vivent pauvrement. C'est comme dans le golf, le jeu d'échecs, le football, la course automobile, le cinéma ou la peinture. Il y a quelques stars richissimes mais les autres vivent dans une chambre de bonne et mangent des pâtes blanches. La majorité des escrocs ne sont pas assez doués pour vivre de leur art. Leurs victimes potentielles leur rient au nez. On les refuse dans les entretiens d'embauche. Ils peuvent réussir un beau coup à l'occasion mais globalement ils dépendent de la charité publique.

Les imposteurs expérimentés connaissent au moins une partie de ce qui est expliqué dans ce livre. Ils font donc en sorte de ne rien laisser paraître. Il peut falloir beaucoup de temps pour que leur véritable nature se révèle. Le Prophète (la Paix sur lui) expliquait que pour prétendre connaître un homme il faut avoir mangé avec lui, avoir dormi dans la même chambre et avoir voyagé ensemble.

Beaucoup de notaires sont honnêtes. Il peut leur arriver "d'arranger" quelque chose mais ce n'est pas au détriment de quelqu'un. Il existe aussi des notaires radicalement malhonnêtes, qui trouvent naturel de voler la veuve et l'orphelin. L'escroquerie est leur métier, leur façon de respirer la vie. Ils ont tous les trucs et savent rester dans une apparence de légalité. Ils s'arrangent avec des collègues notaires pour faire acheter des biens d'héritage aux prix les plus bas... Ils persuadent leurs clients de tout et n'importe quoi... Ils mettent les gens en situation de détresse, par exemple en retardant au maximum la remise des déclarations à l'état. Quand le le fisc se fâche et menace de saisir les biens, il faut vendre à toute vitesse donc au prix le plus bas et au premier venu (un ami du notaire...).

La "pyramide" est un système d'escroquerie organisée. Chaque personne dans la pyramide doit recruter de nouveaux adhérents et leur demander de l'argent. Elle doit reverser une partie de cet argent à la personne qui l'a recrutée elle-même. Plus on est ancien et élevé dans la hiérarchie de la pyramide, plus on gagne d'argent. Les nouveaux arrivants perdent l'argent qu'ils ont payé pour entrer dans le jeu et en général ne le regagnent jamais. Toutes les sortes de pyramides sont interdites dans les pays occidentaux, sauf une : le capitalisme sauvage. On utilise des moyens militaires pour l'imposer aux pays qui refusent d'adhérer.

Les personnes qui ont un dentiste normal considèrent que c'est une profession normale. Il peut parfois y avoir des problèmes mais il suffit d'en parler à son dentiste. Plusieurs amis et moi-même avons aussi rencontré des escrocs. Un classique chez un tel "dentiste" consiste à ne pas enlever toute la carie d'une dent. Il fraise la majeure partie de la carie mais il laisse une petite zone infectée au fond. Le trou de la carie est rebouché avec un plombage. La petite zone infectée contient des bactéries, qui vont continuer à manger la dent sous le plombage. Un peu plus tard il faudra refraiser la dent, faire un trou plus grand et reboucher. La dent entière finira par être mangée et il faudra passer à des techniques plus onéreuses : couronne, reconstitution... Cela rapporte beaucoup d'argent au dentiste ou à son successeur. Une deuxième méthode consiste à placer le plombage d'une telle façon qu'il tombe au bout de quelques temps. Les dentistes savent ce qu'il faut faire pour qu'un plombage tienne des dizaines d'années mais ils ne le font pas toujours. Là aussi le patient doit passer et repasser sous la fraise du dentiste et payer. De nombreuses méthodes existent. Je n'ai pas pu vérifier l'authenticité de toutes : provoquer des réactions électrolytiques dans la bouche du patient, dévitaliser des dents saines, persuader le patient de se faire plomber les dents à titre préventif (expérience personnelle)... Le but est de déclencher une escalade des soins. Par exemple, une dent dévitalisée ne tient qu'un certain nombre d'année. On finit par devoir l'enlever. A la place il faut mettre un bridge ou un implant. Des premiers plombages "préventifs" jusqu'à la pose des derniers implants, cela peut coûter au patient le prix d'une voiture. Cela lui coûtera également un prix considérable en douleur et en problèmes, tout au long de sa vie. Il peut subir une perte de sensibilité définitive dans une partie de la mâchoire ou des lèvres, être intoxiqué par le mercure... A la base il n'avait aucun problème dentaire ou trois fois rien. Tout a été construit par le dentiste. Pour les personnes qui ont beaucoup de dents plombées, il existe une solution : les compomères. Ce sont des "plombages" en substances synthétiques. Les premiers plombages synthétiques, il y a quarante ans, étaient très fragiles. Un dentiste m'a dit que les compomères récents sont aussi résistants que les plombages métalliques traditionnels. Ils ne contiennent pas de métaux lourds toxiques. En particulier ils ne causent pas de phénomènes électrolytiques. Ils auraient tous les avantages mais une majorité de dentistes refusent de les utiliser pour les dents à l'arrière de la bouche. Les dentistes escrocs considèrent le reste de la population comme un bétail. Ils discutent entre eux de leurs méthodes et trouvent cela tout à fait naturel. D'après mes renseignements ils sont conditionnés à travailler ainsi dès leurs études, par leurs professeurs. Si un étudiant en dentisterie semble ne pas avoir la "souplesse d'esprit" nécessaire pour comprendre ce qu'on attend de lui, il sera écarté des études. Toutes les universités ne fonctionnent pas ainsi mais cela existe. Un dentiste issu d'une université non-cariée peut ensuite être "assoupli" par sa famille de dentistes... Un dentiste m'a un jour tenu un discours pour justifier ce système. D'après lui, l'état ne rembourse pas assez pour chaque intervention dentaire. Donc un dentiste ne peut pas faire correctement son travail... Il est obligé de bâcler et on ne peut pas lui en vouloir s'il faut recommencer le travail. Ces interventions qu'il faut recommencer sans arrêt coûtent une fortune à la sécurité sociale. En gros, l'état payerait au final dix fois ce que devrait coûter une carie, simplement parce qu'il ne veut pas payer deux fois plus lors du premier plombage... Il est étrange que les dentistes n'aient jamais fait remarquer cela. J'ai aussi vu des dentistes "pour les riches", qui facturent très cher leurs prestations et ne comptent pas trop sur le remboursement de la sécurité sociale. Ils utilisent pourtant eux aussi les méthodes... Répétons-le : tous les dentistes ne sont pas des escrocs. Soyez conscients de vos droits. Renseignez-vous. Plus vous en savez, moins un escroc prendra le risque de vous mutiler. Essayez toujours d'abord de vous entendre avec votre dentiste. C'est un être humain, il peut lui arriver de faire une erreur. Il faut résoudre à l'amiable les simples malentendus. Si vous sentez que votre dentiste essaye de vous manipuler, défendez-vous. Une bonne pratique consiste à accumuler des documents et des preuves matérielles au fil du temps. Beaucoup d'affaires ne donnent rien en justice faute de preuves solides. Un problème particulier avec les soins dentaires est qu'il peut être très difficile de prouver quelque chose. Un autre problème est que la dentisterie est vitale pour la santé. J'ai plusieurs fois eu le cas d'amis qui avaient été abusés par un dentiste de façon manifeste mais qui refusaient de porter plainte. Ils estimaient probable de remporter le procès mais il tremblaient à l'idée qu'ils devraient ensuite retourner chez le dentiste, même un autre dentiste. Ils étaient paniqués, comme un petit épicier à Palerme auquel on suggère de porter plainte contre la mafia qui le rançonne. "Ils se vengeront..." Sans compter le temps et l'argent que demandent un procès. Les dentistes véreux savent cela et calculent leurs coups en fonction. Ils gèrent leur business.

Un ami travaille dans une administration. Il me raconte comment un escroc a été nommé à la tête de cette administration. C'est une sorte de gros bébé charmeur. Sa méthode consiste à tout bouleverser. Il remodèle l'administration de fond en comble. Il est l'homme qui va la faire entrer dans le 21ème siècle ! Grâce à lui la gestion va devenir plus efficace, plus rentable... Il a l'appui des politiques. Le service informatique de cette administration fonctionnait plutôt bien. L'escroc lance sa boule dans le jeu de quilles : il ordonne que les systèmes informatiques soient revus. Un des nouveaux logiciels ainsi achetés coûte plusieurs centaine de milliers d'euros. Ce système est virtuellement inutilisable. Il est mal conçu et présente des problèmes graves. Il va causer des pertes et des dommages irréparables. L'escroc a-t-il touché un pourcentage sur l'achat de ce logiciel ? Pas du tout. Au contraire : ce logiciel a été choisi par les fonctionnaires de l'administration eux-mêmes. C'est très démocratique : le système a été choisi par ceux qui l'utiliseront tous les jours... Le problème est que ces utilisateurs n'ont jamais été formés à choisir un système logiciel. On leur a fait des démonstrations de plusieurs produits. Ils ont choisi celui dont la présentation était la plus colorée. L'escroc laisse faire. Quel plaisir de rendre le pouvoir au peuple des fonctionnaires, au détriment des directeurs du service informatique. Pendant que les changements ont lieu il est inattaquable. Il est normal qu'il y ait des problèmes et que de grosses sommes d'argent circulent... L'escroc en profite pour se faire offrir des cadeaux de fonction par l'administration, en sus de son plantureux salaire. Ces cadeaux sont parfaitement légaux. Si les politiques étaient compétents ils verraient tout de suite ce qui se passe. Quand ils sont de passage dans les bureaux, l'escroc les reçoit avec faste et leur montre son beau visage confiant. Mon ami m'explique que cet escroc a fait exactement la même chose lors de son mandat précédent, dans une autre administration. A son départ il y avait pour des dizaines de millions d'euros de déficit dans les caisses. L'escroc quittera probablement cette administration-ci un peu avant que les lézardes ne deviennent trop visible. On lui fera une grande fête de départ. On louera son admirable travail. Plus tard, aucune enquête de police ne pourra révéler la moindre fraude, la moindre malversation. Il n'en a commise aucune. Il s'est contenté d'instaurer un brouillard, d'occuper les gens, de charmer les politiques et de toucher son salaire. Il aura détruit une administration, ruiné des personnes et fait perdre des ressources à l'état mais il ne lui arrivera rien. Comme le niveau d'éducation dans le pays est relativement bas, très peu de fonctionnaires sont capables de comprendre ce qui se passe. Parmi ceux qui comprennent, rares sont ceux qui mesurent les pertes et les dommages qui vont arriver. Parmi ces derniers, encore plus rares sont ceux qui pourraient expliquer la situation à d'autres. Enfin, rarissimes sont ceux qui dénonceront ce qui se passe. A vrai dire il n'y en a aucun. Chacun tient à son salaire ou est sous le charme de l'escroc. Mon ami et moi avons réfléchi à comment dénoncer la situation. Nous n'avons pas trouvé. Les rouages du pays semblent conçus pour l'épanouissement de ce type d'imposteur.

Dans certaines villes les notables sont à moitié escrocs. Chacun d'eux te rend service et en même temps t'escroque. Tu seras amené à passer d'un notable à l'autre. Chacun résout ton problème puis te cause un nouveau problème, qui te mène à consulter le notable suivant. Par exemple le garagiste entretient ta voiture mais fait une erreur, ce qui te fait faire un accident. Tu es blessé. Le médecin te soigne mais fait une erreur médicale. La compagnie d'assurance refuse de payer pour l'accident, tu dois donc prendre un avocat. Tu prends aussi un avocat contre le médecin. Le juge fait durer les procès pendant des années, ce qui rapporte beaucoup d'argent aux avocats. Tu finis ruiné et dépressif et tu en meurs. Le notaire prend en charge ta succession mais il vend à vil prix un de tes biens à un de ses amis. Et ainsi de suite... Aucun notable en particulier ne t'a ruiné. Aucun en particulier ne t'a tué. Tous ensemble forment une longue chaîne qui te suce, qui te suce... Chaque notable que tu contactes se dresse comme un chevalier prêt à te défendre. En réalité ils se connaissent tous entre eux, ils se fréquentent de près ou de loin. Dans ces villes il y a beaucoup de règlements et des tas de petites taxes. Et une pègre dont la police semble ne jamais venir à bout. Les écoles font beaucoup travailler les enfants mais ils n'apprennent rien. Quand ils sortent des études, ils sont très faibles. Ils ne peuvent survivre qu'avec l'appui des notables. Dans ces villes chacun est à la limite de la survie. On consomme des quantités énormes d'énergie et de matières premières mais tout le monde est au bord de la ruine. On est obligé de donner des hormones aux vaches et des dopants aux cadres. D'autres sortes de villes existent pourtant. Les notables s'y connaissent aussi mais quand ils parlent entre eux, c'est pour trouver des solutions aux problèmes des gens. On y consomme peu d'énergie et de matières premières, pourtant tout le monde semble vivre comme un milliardaire...

Surveillez votre comptable. Au fil des années j'ai vu les entreprises de trois amis faire faillite. Dans les trois cas le comptable volait dans la caisse. Les deux premières faillites sont dues aux vols des comptables. Dans le troisième cas les vols du comptable n'ont pas causé la faillite mais ils l'ont rendue plus douloureuse. Ce ne sont pas forcément des vols simples comme des versements sur un compte personnel. Dans un des cas, le comptable revendait en sous-main des factures à des clients. Ces clients ne devaient donc plus payer les factures. Il n'y a pas de traces de vols dans la comptabilité puisque la magouille consiste justement à effacer des pièces comptables (on prétend que c'est impossible mais dans la pratique cela semble facile). J'ai rencontré un de ces comptables longtemps avant que le problème n'éclate. C'était un monsieur très propre sur lui. Il avait au moins une des caractéristiques de l'escroc : le catastrophisme. Il a essayé de me faire peur avec telle et telle loi, qui risquaient de me mettre sur la paille, à moins qu'un bon comptable ne prenne l'affaire en main bien sûr... Ces trois comptables ont fini en prison, ce qui montre que leur système n'est pas très organisé. Il semblerait que c'est une sorte de religion des comptables dans ma région. Dès leurs études ils s'endoctrinent entre eux à procéder ainsi. Ce sont des faibles, auxquels on donne une ossature néfaste. Ils sont très consciencieux dans leur méthodes, très techniciens. Ils se limitent à ne voler que ce qui peut passer inaperçu. Dans les trois cas le problème est apparu quand l'entreprise a eu un coup dur. Le travail de sape du comptable a fragilisé l'entreprise et elle ne résiste pas au choc. Dans les trois cas la justice a fait son travail de façon correcte : avis d'experts et condamnation du comptable à une peine lourde. Pourquoi ne dénonce-t-on pas dans les média ce système culturel des comptables ?

Il existe des entreprises pour tout : les aliments, le nettoyage, aller dans l'Espace, les soins médicaux... Il en existe aussi pour l'escroquerie. Elles ont pignon sur rue. Leur travail consiste à inventer des travaux publics. Par exemple : un petit village a un vieux pont. Ce vieux pont tient toujours mais il est possible de faire croire qu'il faut en construire un nouveau. L'entreprise démarche d'abord les élus du village, pour voir s'ils sont "de bonne volonté". Si oui, on trouve un entrepreneur capable de construire un pont, lui aussi "de bonne volonté". L'entrepreneur paye une grosse somme d'argent à l'entreprise, sous un motif quelconque. L'entreprise redistribue une partie de cet argent aux élus du village et garde le reste pour elle. Les élus votent la construction du pont et payent l'entrepreneur avec l'argent du village. On peut voir cela sous un autre angle. Il y a un magot dans le village : la trésorerie de la marie. Ni les élus, ni l'entreprise, ni l'entrepreneur ne peuvent toucher à ce magot mais ils aimeraient bien. Cet argent ne peut être utilisé que pour des choses qui sont dans l'intérêt commun des habitants du village. Donc on invente l'histoire du pont. Beaucoup d'argent ira dans la construction du pont et les escrocs ne pourront s'en partager qu'une partie. La politique d'un pays se caractérise un peu par la proportion d'argent qui va dans des choses utiles, la proportion dans des choses inutiles et la proportion dans la poche des escrocs. Dans certains pays la part des escrocs est très faible, virtuellement inexistantes. Dans le commun des démocraties cela va de quelques pourcents à quelques dizaines de pourcents. Dans les pays sous dictature cela va de nombreuses dizaines de pourcents à la quasi totalité. J'ai assez souvent entendu des notables ou des fils de notables expliquer qu'il ne faut pas faire trop attention à ces histoires de pourcents. Ils trouvent que 10% de pertes sur les transactions est négligeable voire souhaitable. Je ne suis pas de leur avis. Prenons comme analogie un moteur de motocyclette. Si vous prélevez 10% de l'essence qui arrive au carburateur, il est exact que la motocyclette ne roulera pas beaucoup moins vite ou ne consommera pas beaucoup plus. Mais ce n'est pas ainsi que les escrocs travaillent. Primo, ils prélèvent 10% de l'essence mais sans rien changer à l'arrivée d'air. Donc le mélange air-essence qui arrive dans les pistons n'est pas adéquat. Le moteur s'use plus vite. Secundo, ils ne prélèvent pas que de l'essence. Ils prélèvent aussi de l'huile, de l'électricité sur l'alternateur, ils rognent sur les câble des freins... Même si les escrocs ne prélèvent que quelques pourcents de chaque chose, la chute de rendement du moteur sera très supérieure à 10%. Le moteur va s'encrasser, brûler, s'user... en un mot cesser de fonctionner. La plupart des économies occidentales vivent ainsi : éternellement à la limite de la panne par strangulation. Dans certains pays on a le droit de chiffrer la part que les escrocs prélèveront sur un projet. Cela permet d'être réaliste dans les calculs et de réussir le projet. Dans d'autres pays c'est un tabou. La conséquence est qu'un peu tout dans ces pays est boiteux, grippé...

Certains imposteurs professionnels prennent la précaution de ne parler que de choses invérifiables : des choses qui se passent dans un pays lointain, sur une autre planète, lors de la vie après la mort... Ils font rêver leurs victimes à ce qui est "loin".

Au début, l'action parasitaire d'un imposteur est indolore. Comme le moustique, la puce domestique ou la chauve-souris vampire d'Amérique du Sud, il injecte un produit sous la peau pour anesthésier les sensations voire procurer un sentiment d'euphorie. L'imposteur ne s'introduit et ne prend des choses que là où cela ne fait pas mal, là où il y avait une porte ouverte. Cela fera d'autant plus mal quand les dégâts apparaîtront. Tout a été fait pour que tout semble normal, légal. Il faut parfois faire appel à un avocat ou un comptable très compétent pour réussir à établir en quoi l'action de l'escroc est contraire à la loi.

Certains escrocs ont le bon sens de considérer qu'une chose ne leur appartient réellement que si personne ne vient la réclamer. Si un tel escroc vous a pris quelque chose, il peut suffire de le lui demander pour le récupérer. Il vous faut pour cela équilibrer adroitement votre demande. D'une part il faut lui faire comprendre que vous avez les moyens de lui causer au moins un peu d'ennuis s'il ne rend pas l'objet. D'autre part vous ne devez en rien atteindre à son image. Il faut faire semblant de le respecter, ne pas le blesser et surtout pas devant témoins. Une bonne façon de réaliser cela est de vous habiller avec goût, de ne montrer aucune peur et de le remercier pour le service qu'il vous a rendu en gardant l'objet pour vous. Le plus difficile est d'éviter l'ironie. Soyez sincère en apparence, tout comme lui. Si cela se trouve, vous deviendrez même amis.

Beaucoup d'imposteurs sont sujets à la fièvre de l'or. C'est une des pulsions qui les gouvernent. Devant une masse d'argent un imposteur a les tripes qui se tordent d'envie. L'essence de l'argent l'imprègne et le transporte. Il fera n'importe quoi pour que cet argent arrive dans sa poche. Cela lui causera des problèmes et des d'angoisses plus tard mais il n'en a cure. Quand les problèmes seront là, il se comportera comme un petit animal qu'un fermier voudrait tuer d'un coup de bêche. Il fuira dans des recoins ou essayera de montrer les dents et attaquer. Pour un homme honnête, une masse d'argent est une chose distincte de lui. Il peut décider de la prendre, mais seulement si cela ne nuit à personne. Un travailleur qui touche un salaire a fait pour cela des choses qui sont utiles à la communauté.

"Il ne faut pas faire affaire avec les primaires, il faut les exploiter." Cette expression peu humaniste résume la pensée de beaucoup d'imposteurs. Un primaire veut briller dans l'instant. L'imposteur lui vend ce qu'il lui faut pour cela : des produits de consommation inutiles et autres paillettes. En théorie, on est sensé vendre des choses utiles et de qualité à ses clients. L'imposteur vent tout et n'importe quoi pour pomper l'argent dont disposent les personnes primaires. Avec une personne secondaire, par contre, il faut veiller à faire un échange qui est profitable aux deux parties. Si A échange avec B un produit X contre un produit Y, il faut que X soit plus profitable à B qu'il ne l'était à A et il faut que Y soit plus profitable à A qu'il ne l'était à B. Un imposteur intelligent exploite les primaires et respecte les secondaires. Une personne honnête respecte les deux.

Certains bourgeois se croient malins en recourant au travail au noir. Ils font refaire leur maison ou construire un immeuble de cette façon et se réjouissent des économies et des bénéfices ainsi réalisés. Tous ceux que je connais et qui ont fait cela l'ont ensuite regretté. Non parce qu'ils ont été découverts et condamnés par la justice à payer une amende mais à cause des conséquences indirectes. L'un d'eux a eu un problème de santé et à perdu son emploi. Il a demandé une aide sociale. On la lui a refusée parce qu'il possède une deuxième maison qu'il peut louer. Il lui suffirait de signaler qu'il est toujours en train de rembourser l'entrepreneur qui a rénové cette maison, que le loyer sert à payer l'entrepreneur et que donc il n'en profite pas. Il ne peut pas le faire parce que c'était du travail en noir. Il se retrouve donc presque dans la misère, forcé de travailler malgré sa maladie douloureuse. S'il avait déclaré les travaux de l'entrepreneur, la rénovation de la deuxième maison aurait été moins belle parce qu'il aurait disposé de moins d'argent. Mais il vivrait actuellement confortablement. Un deuxième cas est celui d'un industriel qui a bâti sa fortune dans la restauration. Il a toujours fait un maximum de choses en noir. L'essentiel de ses activités ne sont pas déclarées. Son argent n'existe donc pas officiellement. Son rêve est à présent d'ouvrir un grand restaurant à un endroit privilégié. Les portes se sont fermées devant son nez. Il a besoin de l'argent des banques pour son projet, d'un gros emprunt. Les banques refusent, parce que ses activités officielles sont trop faibles, trop petites par rapport au projet. S'il avait déclaré ses activités depuis le début, aux yeux des banques il serait un solide homme d'affaire en qui on peut investir. Il aurait eu moins d'argent de côté mais tout le monde aurait marché avec lui. Il est assit sur une fortune mais il ne peut rien en faire. Ses projets sont irréalisables. Ces deux personnes sont "de petits escrocs civiques". Ils prennent l'état pour un rabat-joie qui leur prend leur argent. Ils ne se rendent pas compte que l'état leur rend des services en échange et que ces services valent largement les sommes en question. En particulier, l'état assure la valeur de l'argent qui leur reste. Ils ne s'en rendent pas compte ; ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Un cas cocasse est la famille d'une amie. Ce sont des bourgeois pur jus. Ils font tout faire chez eux par du travail au noir. Mon amie est la seule dans cette famille à ne pas avoir un métier officiel. Elle travaille au noir dans la restauration. Elle se fait régulièrement tancer par sa famille : "tu n'as pas un vrai métier !"

L'activité de certains imposteurs consiste à mettre leur victime dans la situation d'être convaincue de devoir les payer. Par exemple ils persuadent lentement leur victime que d'après certains textes de loi elle leur doit de l'argent. Il faut enfermer la victime dans un noeud d'angoisses, l'amener à avoir l'impression que la seule issue est de payer. L'autre extrême consiste à dorloter la victime, lui faire sentir combien elle est "merveilleuse". Pour continuer à se faire dorloter, elle doit payer...

Le harcellement est une imposture couramment pratiquée dans certaines entreprises. Les directeurs du service du personnel vont jusqu'à engager des psychologues mercenaires pour "casser" certains employés. En théorie, la fonction du service du personnel est de veiller au bien-être des employés et à leur bonne coordination pour l'efficacité du travail. Le harcellement consiste à faire l'inverse : pourrir la vie d'un employé par une interminable suite de petites humiliations, de vexations, d'isolement humain, de stress inutile... On le pousse ainsi à accepter des conditions de travail dégradantes ou à quitter l'entreprise sans indemnités. L'employé n'est plus qu'une chose dont on joue. L'objectif est de le faire vivre dans une souffrance destructrice. Les employés qui n'accordent pas beaucoup d'importance à l'entreprise sont en général peu atteints par le harcellement, parce qu'ils s'en fichent. Les cibles sont plutôt les employés dévoués ou consciencieux dans leur travail. Le harcellement n'est pas forcément organisé par la direction. Il peut aussi être le fait d'une équipe qui prend une personne en grippe. En général la raison en est que cette personne a des idées plus productives ou est très travailleuse. Elle dérange les autres. Le harcelleur peut aussi être un pervers ou un psychotique, que ses délires amènent à décider qu'il peut faire ce qu'il veut d'une autre personne. Sentir cette autre personne craquer lui procure une petite jouissance. Le harcellement sexuel est un cas particulier. Il consiste à imposer à une femme un statut inférieur à celui des hommes, par exemple en essayant de lui imposer l'idée que ses attributs féminins sont à la libre disposition des hommes. Les victimes sont souvent des femmes plus gentilles ou plus attentives que la moyenne. Le harcellement existe aussi dans les familles. Certains parents décident que leur enfant doit souffrir et organisent sa souffrance au jour le jour. Ils inventent des prétextes pour le punir et pour l'humilier. Si l'enfant essaye de faire plaisir à ses parents et de se conformer à ce qu'ils semblent exiger, ils monteront simplement la barre, pour maintenir un niveau constant de souffrance. Les enfants sensibles seront plus facilement la cible de ces traitements que les autres. Si le harcellement est un délit en soi et doit toujours être puni, il est bon de signaler qu'il est souvent déclenché par un système global. Dans un pays sain, on considère comme normal qu'une entreprise licencie un employé dont elle n'a plus besoin. On considère aussi comme normal qu'un employé quitte une entreprise si son travail ne lui convient plus. Si un employé reste longtemps sans travail, des assurances et des aides sociales seront là pour lui permettre de continuer une vie honorable. Le pays est comme une grande famille et la déchéance d'aucun de ses membres n'est admissible. Dans les pays peu civilisés, on développe des superstitions et des solutions de facilité. Par exemple on impose à un employé de garder son emploi. On justifie cela par des considérations primaires telles que : "il a un salaire, de quoi se plaint-il ?" S'il quitte cet emploi il n'aura droit à aucune aide sociale. Il est pourtant évident qu'il a très probablement une bonne raison de partir. Par exemple parce qu'il se rend compte que son travail est inutile, qu'il n'apporte rien ni à l'entreprise ni au pays. Dans le même esprit, on impose aux entreprises qui veulent licencier un employé de lui payer des indemnités pharaoniques. C'est une idée politique, digne de la bêtise d'une dictature, pour d'empêcher les entreprises de licencier. Ces lois enferment les entreprises et leurs employés dans des sortes de petites cages virtuelles. Comme pour les rats enfermés dans une cage trop petite, cela finit en bain de sang. Les cadavres sanguinolents que l'on retrouve dans la sciure sont le plus souvent ceux des rats les plus altruistes du groupe. Quand les autorités ne semblent pas pouvoir ou vouloir intervenir contre une situation de harcellement, il reste parfois possible de composer avec le harcelleur... En faisant usage de diplomatie et de psychologie on peut obtenir de bons résultats. Il faut trouver une parade adaptée à la personne. Parfois cela consiste à l'écraser d'une façon qu'elle ne comprend pas, parfois cela consiste à se placer dans une position où elle n'arrive plus à vous écraser... Parfois, hélas, cela consiste à entrer dans son jeux. Plus rarement, mais alors c'est un grand succès, il est possible de faire comprendre la situation à la personne et obtenir une réaction humaine. Quand on est victime d'un harcellement il ne faut surtout pas rester seul. Isoler la proie est un fondement du harcellement. Je me souviens avoir été appelé à l'aide par des amis qui étaient victimes d'un vieux monsieur. Je me suis contenté de lui parler d'une voix ferme. En principe je n'avais aucune autorité sur lui ni le moindre moyen de pression. Mon regard dans le sien et quelques remarques bien placées, l'affaire était réglée... Il n'a même pas été fâché.

Un ami m'a expliqué un secret de sa réussite. Il est le patron d'un entreprise florissante. "Au début, j'ai tout fait moi-même dans l'entreprise. Les achats, les ventes, les démarchages, les réparations chez les clients, la facturation, même balayer les locaux. Au fil du temps j'ai engagé des collaborateurs pour faire tout cela. Chacun d'eux sait que je pourrais faire son travail à sa place. Sans doute ne le ferais-je pas aussi bien qu'eux... mais je peux le faire. Ils me respectent pour cela. Je peux les aider et je peux comprendre leurs problèmes. S'il y avait un malhonnête parmi eux, il sait que je pourrais comprendre rapidement ce qu'il tenterait." Un patron imposteur est le contraire. Il ne comprend rien ou trop peu au fonctionnement de l'entreprise. Il se contente de toujours gronder ou de parader, de tout le temps caresser ou chercher des moyens de pression. Il ne peut que perdre son prestige. L'entreprise se fissurera en même temps que lui.



18. Comment détecter un imposteur ?


Prenez un enfant vraiment insupportable : un petit monstre excité qui n'en fait qu'à sa tête. Tentez de le raisonner. Expliquez-lui "l'ordre supérieur de la société". En général il vous écoutera, peut-être même attentivement. L'instant d'après il recommence à détruire... Il peut même sembler comme vivifié par votre exposé... Cette situation peut dégénérer vers la violence. Il faut être compétent pour gérer un enfant non socialisé. Par exemple il faut savoir que son cerveau n'a strictement rien capté de ce que vous lui avez expliqué. Cela ne veut pas dire qu'il est hypocrite. Quand il vous a écouté, il était sincère. Vous écouter est un réflexe programmé dans son cerveau, tout comme le réflexe de téter le sein chez un nourrisson. Il a apprécié le fait que vous lui donnez de l'attention. Il ne fait pas exprès de ne pas réfléchir à ce que vous lui avez dit. Il se contente de continuer à vivre ses pulsions et ses idées folles. La première chose à faire est d'étudier le cadre de vie de l'enfant. Beaucoup d'enfants ont besoin de plusieurs heures de jeux sportifs par jour. S'ils n'ont pas pu se défouler en jouant ils deviennent invivables. N'y a-t-il pas dans son alimentation des éléments comme certains additifs industriels, notoirement connus pour détraquer le système nerveux des enfants ? Dispose-t-il tous les jours d'un adulte fiable pour lui parler, s'occuper de lui ? Une fois ces éléments assurés, dites-vous qu'une longue rééducation commence. Mettez-vous à sa place : supposons qu'on vous explique une branche des Mathématiques en une heure puis qu'on vous donne du papier, un crayon et des problèmes de Maths à résoudre. Y arriverez-vous ? Non... Si on veut que vous appreniez ces Maths, il faudra vous donner des cours pendant plusieurs jours, voire plusieurs mois. Il faudra prendre le temps de vous laisser les découvrir, de permettre aux mécanismes naturels de votre cerveau d'entrer en résonance avec eux... Il en va de même avec un enfant à socialiser. Il faut y aller par petites touches : faire les bonnes remarques aux bons moments, prendre le temps de lui lire des histoires, lui donner envie de vous faire plaisir... Un imposteur est un peu dans la même situation que cet enfant non socialisé. Il ne perçoit pas grand-chose des règles de la société mais il a des réflexes bien rodés pour paraître une personne normale.

Si vous faites lire ce texte à un imposteur, il dira qu'il est excellent. Il en apprécie sincèrement le contenu. En particulier ce paragraphe-ci.

Les multinationales disposent d'équipes entières de savants pour étudier les propositions qu'on leur fait. Malgré cela, elles se font régulièrement gruger. Certaines entreprises recourent aux services d'illusionnistes de métier pour repérer les escroqueries. D'autres ont renoncé à découvrir les escroqueries et se basent sur l'expérience acquises avec leurs partenaires : les faits leurs montrent qui est fiable et qui ne l'est pas. Autant il peut être impossible de repérer une escroquerie, autant il peut être aisé de sentir un escroc. Il ne faut pas regarder ce qui vous est proposé mais la personne qui vous le propose. Pour être capable de détecter un escroc, il faut d'abord tuer l'escroc qui est en soi. Il faut travailler sur soi-même pour comprendre et guérir le rêveur détraqué que l'on est. Quand on est arrivé à un certain niveau, la présence de cette maladie chez une autre personne vous saute aux yeux. Tout est dans le regard, les silences... Certains chefs d'entreprise ont basé leur carrière sur cette aptitude à distinguer les escrocs. Ils n'ont aucune connaissance en technologies ou en économie, ni fortune de départ, ni relations... mais ils savent faire la distinction entre un rêveur sérieux et un rêveur malhonnête.

Comment détecter que le cerveau d'une personne ne fait pas fonctionner les mécanismes minimum pour être utile à la société ? Ce ne sont pas des critères sûrs mais on peut parfois repérer un imposteur à des comportements corollaires de sa mentalité. Prenons le cas d'un escroc semi-professionnel. Dès qu'il pourrait lui-même être l'objet d'une escroquerie, même minime, il sue à grandes eaux et demande des preuves et des justifications à n'en plus finir. Il tremble de rage intérieure à l'idée d'être lui-même victime d'une escroquerie. A l'inverse, dans le cas d'un escroc débutant, il ne demande jamais aucune preuve et fait confiance à tout le monde, aveuglément. Les extrêmes se touchent... Un escroc professionnel, au contraire, sait afficher un comportement à l'apparence normale. Il maîtrise son jeu. Sinon ce ne serait pas un pro... Un autre exemple : le dégoût vis à vis des forces de l'ordre. Les imposteurs vivent mal leur rapport à la police et à la justice. En psychiatrie, on dit qu'ils ont un problème avec l'image du père. Certains imposteurs ne tarissent pas d'injures contre la police et les juges, les traitant de ripoux, d'idiots, d'empêcheurs de tourner en rond... Réciproquement, une personne qui pousse le respect de l'ordre public jusqu'à l'inutile n'est pas non plus fiable. Inconsciemment, elle attend son heure... Une personne mature sait que la justice n'est pas parfaite, qu'il existe des ripoux ou des juges d'instruction qui font de l'excès de zèle... Elle essayera de participer à corriger ces problèmes chaque fois que c'est possible. Elle sait aussi que la justice est nécessaire et qu'en général les juges font simplement leur travail...

Détecter les manoeuvres d'un imposteur sera encore plus difficile s'il sait que vous êtes sur vos gardes. On peut avoir plus de chances en observant ses lieutenants. C'est ainsi que je me suis rendu compte du fait qu'un escroc était en train d'abuser d'une chose que je lui avais confiée. J'ai rencontré un de ses intimes en rue. En discutant avec lui, j'ai été étonné du regard amusé avec lequel il me toisait. Il semblait très fier de lui et me considérait d'un air moqueur. Cela m'a fait me poser des questions. J'ai vérifié ce que je pouvais vérifier... et me suis rendu compte de l'arnaque. J'ai immédiatement sévi. Plusieurs années après je lui ai confié à nouveau cette chose et je n'ai eu aucun problème. Il était manifestement devenu plus mature. Lorsqu'il m'a escroqué, il ne l'avait pas planifié. Il avait simplement cédé à une pulsion trop forte. Si on vous confie une forte somme d'argent et que vous passez par hasard devant la vitrine du magasin qui contient ce dont vous rêvez... Si on vous confie une femme et qu'elle se gonfle soudain d'une envie qui vous rend fou... Une personne mature a appris à gérer ces pulsions titanesques. Elle n'en est plus victime. Si la personne est jeune, déséquilibrée ou n'a jamais été confrontée à ces situations, elle cédera... Quitte à se suicider ensuite. La personne qui a confié l'argent ou la femme est au minimum coresponsable de la tragédie. Dans les familles où on sait s'occuper des enfants, on leur confie des sommes d'argent très tôt. Enfant, on fait sa crise en explosant 10 € pour une babiole. Si on fait cette crise plus tard, le nombre de zéros à ajouter à la somme sera en fonction. De même, une personne qui a manqué de tout pendant l'enfance, voire qui a eu faim, a de fortes chances d'exploser un jour.

L'imposteur attend un document. Il ne peut rien faire pour toi tant que ce document n'arrive pas. Quand il sera là, tout va se débloquer... tu auras plein de choses merveilleuses. Il y a six mois il t'a dit que ce document arriverait dans deux semaines. Il va arriver, c'est sûr. Il est en chemin.

L'imposteur fait attendre ses victimes, parfois des années. Tout traîne, tout est interminable. Par contre s'il a besoin de quelque chose, il le lui faut *tout de suite*. Il claque des doigts.

L'imposteur se raidit. Au début il se montrait coulant, souple, ouvert, adaptable, jovial... Au fil du temps il devient plus autoritaire, exigeant... Quand sa combine est découverte et révélée, il peut devenir carrément raide. Il campe sur ses idées, il martèle avoir été trahi et prend le masque de l'indignation. Même sa façon de marcher peut devenir raide et exprimer la force de son jusqu'au-boutisme "pour obtenir justice".

Un ami me donne le conseil suivant : il faut laisser parler l'imposteur. Lors d'une conversation ou d'un interview, si vous répondez coup pour coup à un imposteur, vous lui permettez de rester dans les limites de ce qui est politiquement correct. Vous êtes la barrière qui lui permet de sentir les limites à ne pas dépasser. Si vous ne le contredites plus, si vous laissez son esprit partir où il veut, il se mettra rapidement à dire des horreurs. Vous saurez ce que son esprit considère comme des choses normales et jusqu'où il est prêt à aller dans ses méthodes. Le journaliste américain Edward R. Murrow a utilisé cette technique pour montrer à ses compatriotes qui était réellement le Sénateur Mac Carthy.

Dans ses plans, l'imposteur ne prévoit pas les efforts, le temps et le travail à investir. Il suffit parfois de faire attention à ce détail pour détecter un escroc à l'oeuvre. Certains imposteurs acceptent de travailler au moins un peu, par diplomatie. C'est une raison d'être de l'économie de marché. Pour garder le tissu économique raisonnablement sain, il faut obliger les imposteurs à faire un effort pour obtenir ce qu'ils veulent ; il faut les obliger à payer une somme d'argent pour chaque chose qu'ils désirent. Tous les gens ne sont pas des imposteurs mais il y en a tellement qu'on est obligés d'instaurer ce système. Cela ne dérange pas trop les gens honnêtes. Le niveau d'éducation actuel des occidentaux étant ce qu'il est, la seule alternative à l'économie de marché serait la dictature. L'économie de marché est une forme de dictature, avec le marketing en guise de propagande.

Si un ami sait que la personne avec laquelle tu fais affaire est un imposteur, il ne te dira rien. Il se sentira déçu que tu fréquentes de telles personnes. Il te croyait honnête et constate qu'il s'est trompé... Dans le meilleur des cas, il se dira qu'il vaut mieux que tu apprennes par toi-même ce qu'est un imposteur. En aucun cas il ne te mettra en garde.

En cas de procès, l'escroc demande des sommes astronomiques en dédommagement. Il fait cela pour impressionner mais aussi parce qu'il n'a pas réellement le sens de l'argent. Comme il n'est pas capable d'estimer correctement la somme, pour éviter de demander une somme trop faible il demande une somme trop élevée. Ces sommes démentielles sont le reflet de ses rêves. Dans ses rêves il gagne de telles sommes. La justice pourrait lui procurer de l'argent par les dédommagements, il demande tout naturellement que le jackpot soit à la hauteur de ses rêves.

Si une personne t'explique trop longuement ce qu'elle doit à une autre personne, avec trop d'émotions dans la voix, les gestes ou le regard, méfie-toi...

Certains imposteurs adorent avancer des chiffres. Servez-vous en... Si par exemple quelqu'un vous affirme qu'un bateau de nourriture suffirait à alimenter l'Afrique pendant un an, faites un rapide calcul. Supposons qu'il faut 1 kg de nourriture par jour et par personne. Supposons qu'il y a 1 milliard d'Africains. 1 kg x 1 milliard de personnes x 365 jours = 365 millions de tonnes de nourriture. Supposons que cette nourriture a la densité de l'eau. Elle tient dans un cube d'environ 700 x 700 x 700 mètres. Il est peu probable qu'il existe de bateaux de plus de 500 mètres de long et ils sont beaucoup plus étroits. L'assertion de la personne est manifestement fausse... Certes les chiffres du calcul ci-dessus sont faux également. Je les ai estimés "au pif". Je n'ai même pas été voir sur Internet pour obtenir des données plus rigoureuses. Mais ces chiffres sont "plausibles". Le résultat du calcul est peut-être dix fois trop grand ou dix fois trop petit. Comme il est de l'ordre de mille fois plus grand que ce que la personne affirme, il est à craindre qu'elle raconte n'importe quoi...

Si une personne vous donne un conseil qui est sensé vous rapporter de l'argent, si vous sentez qu'en vous donnant ce conseil la personne a l'impression qu'elle vous donne elle-même cet argent et qu'incidemment vous lui en êtes redevable, alors cette personne est un imposteur et le conseil est probablement faux.



19. La toxicomanie


Le lien entre l'imposture et la toxicomanie est étroit. Les meilleures drogues vous donnent l'illusion de sombrer tout chaud dans les bras d'une merveilleuse maman. La drogue vous entraîne vers l'imposture parce qu'elle fausse tout. Elle vous fait croire que tout va bien quand vous êtes en danger. Réciproquement elle peut vous donner une affreuse sensation de menace alors que personne ne vous veut du mal. Elle vous oblige à mentir, à voler... Elle vous permet aussi de vivre votre imposture : elle calme vos scrupules, elle rend vos rêves plus délirants... Elle est la vitamine de l'imposture.

Les chamanes amérindiens ou certains artistes consomment des drogues sans pour autant être des toxicomanes ou des imposteurs. Ils ne consomment en général pas les mêmes drogues que celles affectionnées par les imposteurs... Réciproquement, beaucoup d'imposteurs ne consomment pas la moindre drogue. Cela ne les empêche pas d'avoir un comportement toxicomane. Ils sécrètent leur propre drogue : leurs rêves, leurs élans d'enthousiasme... Par exemple : une des plus puissantes sources de bonheur est le fait de s'occuper d'autrui. Cela demande un long apprentissage. Il faut s'ouvrir l'esprit, apprendre à dialoguer, à comprendre et à sentir les besoins des autres... Dans notre société moderne on n'apprend plus cela. On apprend seulement à obéir à un chef. Mais l'instinct de s'occuper des autres est toujours là, donc le besoin. Alors on rêve qu'on s'occupe d'autrui. On rêve qu'on va épouser Fabienne et lui donner de merveilleux manteaux de fourrure. On se pâme de délices en imaginant Fabienne toute heureuse en fourrures. Si Fabienne répond qu'elle ne veut pas porter de peaux de petits animaux assassinés... Essayez de priver un héroïnomane de sa seringue, vous apprendrez ce que risque Fabienne.

Un imposteur, même s'il n'absorbe pas de substances, suit des cycles de bien-être et de mal-être comme un toxicomane. Il faut savoir le cueillir au moment où il tombe du rêve dans la réalité, quand il n'a pas encore trouvé de nouvelles excuses pour remonter dans le rêve.

L'imposteur trifouille dans les noeuds de ficelle de façon énervée, pour en sortir quelques pralines écrasées et jeter le reste à la poubelle. Une personne éduquée prendra le temps de défaire les noeuds un à un, ensuite de quoi elle pourra savourer toute la boîte de pralines. L'imposteur se drogue et se donne du bien-être avant de commencer le travail, tandis que la personne mature attend le bien-être du travail lui-même. Dans sa précipitation l'imposteur fait parfois preuve d'une vive intelligence, supérieure à ce qui suffit à une personne éduquée. Le résultat n'en sera que plus lamentable. On le remarque par exemple chez ces enfants surdoués qui ne travaillent pas leurs cours et réussissent pourtant leurs examens. Cela fonctionne au début, quand les cours sont simples. Plus tard ils ratent leurs études. Les enfants moins doués mais qui ont appris à travailler un cours, réussissent leurs études. Ces enfants surdoués ont souvent des activités compulsives. Par exemple des jeux vidéo auxquels ils jouent sans arrêt au lieu d'étudier. Ces jeux sont une drogue pour calmer l'ennui et l'angoisse des mauvais points à venir. Les parents qui se contentent d'interdire les jeux vidéo ou la télévision font une bêtise. L'enfant se trouvera d'autres activités dilatoires, éventuellement plus renfermées, moins visibles et plus dangereuses encore. Il faut d'abord apprendre à l'étudiant à étudier. Il faut le prendre par la main et lui montrer comment on fait. Il faut lui expliquer l'esprit des enseignants et ce qu'ils attendent de lui. Il faut lui apprendre à communiquer avec les enfants de sa classe à propos des leçons et des devoirs. Il faut lui apprendre à lire un cours, à faire des exercices pour se confronter à la réalité... Il faut lui prouver que ce travail d'étudier est respecté, estimé et qu'il procure des satisfactions. Il faut lui prouver qu'il est capable de le faire, qu'il faut juste apprendre à le faire. Les recommandations qui précèdent concernent les enfants qui n'ont pas de problèmes particuliers. Il convient de se demander si l'enfant n'a pas un problème plus technique : un bureau répulsif, une mauvaise ambiance dans la maison qui empêche la concentration...

L'imposteur adore se dire que c'est la dernière, qu'il ne le fera qu'une fois. Il s'en sert pour obtenir ce qu'il veut : "c'est juste pour essayer ! Après j'arrête !" Quel mal y a-t-il à faire une chose une fois ? Les expériences forment la jeunesse... Il en a tellement envie, il est tellement sincère... J'ai un jour commis l'erreur de confier un système informatique à un petit escroc. Il m'a demandé de lui montrer comment utiliser ce système pour télécharger des morceaux de musique pirates. Devant mon refus il m'a servi cet argument : "rien qu'une fois, juste un petit pour voir..." J'ai refusé. Je lui ai répondu : "zéro fois ! On n'utilise pas mon système informatique pour cela." Je lui ai aussi expliqué que ces téléchargements pirates présentaient un risque technique sérieux pour mon installation et surtout une responsabilité civile pour moi. C'est à moi que la justice aurait fait des ennuis si la combine était découverte, pas à lui. Je croyais qu'il avait compris. Je le laissais utiliser un système informatique performant, gratuitement, presque 24/24 et 7/7, à la seule condition qu'il respecte le droit élémentaire... Quelques jours plus tard je me suis rendu compte qu'il y avait un passage effréné de fichiers dans le système. Il avait déjà téléchargé des centaines de morceaux de musique pirates. Il était en folie. Je sentais son état d'esprit comme si j'étais dans sa tête. Chacun de ces morceaux téléchargés était pour lui une victoire, le kick d'un gibier de plus. Télécharger le morceau suivant était une question de survie, comme trouver la poche d'air suivante à happer quand on est sous un lac gelé. Je lui ai fermé l'accès. Quand je lui ai dit pourquoi, il m'a regardé de ses grands yeux sincères : "mais c'était juste une fois comme ça, pour essayer. Après j'arrêtais !" Il fait une vraie crise de manque, heureusement sans violence.

Si tu as découvert ce qu'un escroc fait, tu t'es peut-être fâché contre lui et tu l'as chassé de chez toi. Tu as été d'autant plus violent dans tes reproches que tu le croyais ton ami. Ensuite, tu t'es peut-être mis à réfléchir. Tu repenses à combien il semblait tenir à toi, combien il s'intéressait à ce que tu disais. Détrompe-toi : il n'est pas le moins du monde malheureux. Son petit mode de vie s'est instantanément réarrangé, comme par magie. Tu n'en fais plus partie, comme si tu n'avais jamais existé. La vie suit son cours, le vent continue à passer entre les branches des arbres. L'escroc peut avoir des sentiments mais pas ceux que tu imagines. Ce qu'il ressent, c'est que tu l'as trahi. Tu as cassé son rêve... Tu l'as obligé à en recomposer un autre.

L'héroïne est fabuleuse pour les imposteurs : des prostituées qui vous expliquent qu'elles sont infirmières, des cadavres qui veulent parler d'égal à égal avec vous... Pour peu que vous ayez affaire à une personne intelligente, vous serez bluffé à tous les coups. Elle évite même de trop en faire, parce qu'elle est réellement convaincue d'être ce qu'elle prétend. L'héroïne gomme toute forme de scrupules et de remords. Quand je pense aux mois de travail abattus pour terminer ce livre... aux moments de découragement, à ces douloureux instants de conscience de mes limites... Une petite ligne d'héro et j'aurais instantanément eu la sensation d'avoir le génie d'Ernest Hemingway... 5 € la demi-heure d'Ernest Hemingway. Moins cher qu'une attraction foraine... Remarquez, Ernest Hemingway était dépressif et s'est suicidé. J'ai peut-être bien fait de rester moi-même...

Parmi les drogues il y a aussi des médicaments, qui soignent. De même, des fables ou des rêves peuvent avoir un effet réparateur sur le mental. On peut se sentir beaucoup mieux après avoir écouté une histoire racontée avec amour. Elle vous remet des idées en place, elle apaise... Les grandes civilisations sont riches de tels contes et légendes. Dans une dictature on veille à ne raconter que des histoires qui vont dans le sens voulu, pour forcer les guérisons vers une opinion favorable au dictateur. D'une certaine façon, un imposteur fait de l'automédication. Il invente ses propres rêves, ses propres histoires de gloire...

L'escroc a peur. On prend souvent les escrocs pour des personnes insensibles. Ils peuvent certes être insensibles aux autres êtres humains mais cette méconnaissance des autres engendre une méfiance permanente. Ils n'ont pas confiance. Ils vivent en permanence dans l'angoisse. Certains résolvent ce problème en s'enfermant dans la drogue que sont leurs rêves délirants. C'est un cercle vicieux de l'angoisse. D'autres escrocs passent à l'autre extrême : tout le monde est gentil, tout le monde est bienveillant, tout le monde leur veut du bien... Ce rêve-là sera forcément déçu un jour ou l'autre et l'escroc rebasculera dans le premier extrême. J'ai vu un escroc amateur haïr puis bénir l'humanité à tour de rôle. Il changeait de point de vue tous les quelques mois en moyenne, au gré des événements.



20. Les dégâts


On considère qu'un escroc est "celui qui réussit à emporter le magot". La réalité est souvent plus complexe en ce sens que l'escroc n'emporte qu'une fraction de la somme mise en jeu. Un escroc qui réussit à faire construire un immeuble inutile n'emportera qu'une commission qui vaut entre un dixième et un dix-millième de l'argent dépensé dans l'immeuble. La communauté aura perdu des moyens qui auraient permis de rénover une centaine d'écoles ou une dizaine d'hôpitaux. L'escroc n'y aura gagné que le prix d'une villa ou d'un plein d'essence. On peut mesurer le niveau de maturité d'une population aux arguments qui sont développés pour parler de ces cas. Certaines personnes considèrent que ces situations ne sont pas graves parce que l'argent pour construire l'immeuble aura servi à payer des ouvriers. Cela fait vivre leurs familles... C'est la civilisation du gaspillage. Ils ne sont pas capables de voir que l'ont vient de détruire une partie des ressources du pays, ressources qui auraient dû être investies pour demander aux mêmes architectes et ouvriers de construire des écoles, des hôpitaux ou des usines utiles. Les pays qui vivent sur ce mode sont obligés de compenser en puisant des ressources ailleurs. Ils phagocytent par les armes ou par les lois d'autres pays, réduisant les habitants de ces pays à la misère. Ils phagocytent la Nature en détruisant les forêts, en empoisonnant les cours d'eau...

Dans ce texte il est souvent expliqué que les enfants ont l'esprit d'un imposteur. C'est parmi les gens âgés que l'on trouve les personnes les plus sages. L'inverse existe aussi. Certaines personnes âgées ont une façon malheureuse de devenir séniles (souvent un problème d'alimentation). Elles ne sont plus capables de comprendre les choses. Elles prennent peur. Elles perçoivent les idées et les jeunes comme des menaces. Les jeunes croient que ces personnes comprennent leurs idées mais les refusent pour nuire. Ils se trompent. Il suffit parfois d'un seul "vieux" de cette nature dans le conseil d'administration d'une entreprise pour qu'elle fasse faillite en quelques années. Il noyaute les rouages, pousse vers le porte des personnes ou les décrédibilise... Il a ses entrées partout, il a des relations et il en profite. Il se croit en état de légitime défense et détruit tout.

Un imposteur est toujours fier de son butin. Il aurait pu avoir deux, dix ou même mille fois plus que ce qu'il a pris s'il avait été honnête. Il est incapable de voir cela. Si on le lui explique patiemment, il hoche la tête et dit des choses qui semblent montrer qu'il a compris. Il va quand même tout casser, faire son escroquerie et partir avec son petit butin. Les explications lui étaient indifférentes, elles ne le touchaient pas. Par contre le petit butin devant son nez, cela le stimulait à fond. Il le voulait, il en rêvait, il en a été tordu d'envie... S'il a dû détruire des choses pour atteindre son but, il n'en profitera que d'avantage. Il a besoin de sentir qu'il s'est battu pour son os à moelle. Il est un grand chasseur, un guerrier vainqueur ! Il exhibe son trophée gagné de haute lutte.

Certains escrocs n'escroquent qu'eux-mêmes. Leur vie durant ils font des projets fantaisistes, se persuadent de leur bien-fondé et y engloutissent leur temps et leur argent. D'un point de vue légal il n'y a rien à leur reprocher. Ils sont coupable et victime en une personne. Cela n'empêche qu'ils ont dilapidé des ressources qui auraient pu servir à faire des choses utiles pour la société...



21. L'intelligence


Les jeunes animaux jouent et apprennent ainsi le monde. L'humain est l'animal qui reste enfant le plus longtemps. Il ne deviendrait même jamais vraiment adulte, ce qui expliquerait sa fabuleuse faculté d'adaptation et son esprit jouette. Cette enfance prolongée a de gros avantages, elle a aussi de gros inconvénients. Nous sommes handicapés par notre immaturité. La culture et les lois sont là pour compenser, pour apprendre à vivre notre immaturité et la contenir.

L'imposture joue un rôle vital dans l'intelligence. On ne peut pas inventer sans "tricher". Pour penser à quelque chose de neuf, il y a toujours au moins un lieu commun à contourner ou à "trahir". Quand j'étais enfant, j'écrivais des petits programmes sur les ordinateurs domestiques de l'époque. Leurs modes d'emploi étaient très bien faits. Le fonctionnement de chaque commande de programmation était détaillé soigneusement. En utilisant ces commandes on pouvait écrire des programmes sages et fort utiles. Pour écrire des programmes vraiment canons, il fallait tricher. Le génie consistait à penser à utiliser un commande pour une chose pour laquelle elle n'avait pas été conçue. J'étais l'hallucinogène de mon ordinateur. Je faisais de ses commandes ce qu'un poète fait du langage. Un exemple bébête : les smileys. En français courant, le caractère ":" sert à introduire une explication. Le caractère "-" sert à mettre une portion de texte en emphase ou à écrire une soustraction. Le caractère ")" sert à terminer un aparté. Mettez-les ensemble, vous obtenez un smiley :-). Le smiley est une sorte d'imposture à l'usage académique de ces caractères... D'une certaine façon, un inventeur est un imposteur. Il détourne les objets et les matières de leur usage premier pour construire un bricolage nouveau. Il les pervertit. Si ensuite il fait preuve d'éducation et de sérieux, son invention peut devenir un objet sage, profitable à l'humanité. Ces "impostures en pensée" ne font de mal à personne. Le fait demeure qu'elles procèdent du même mécanisme cérébral que les impostures. Elles en partagent bien des aspects : procurer un kick à leur auteur, scandaliser certaines personnes, causer des catastrophes...

Un escroc adore les règles, les lois, les institutions, la logique... quand il peut les détourner à son avantage. Les lois et la jurisprudence sont autant de bâtons dans les roues de ses concurrents plus honnêtes ou plus responsables. Les subventions d'état sont sa manne. La main sur le coeur il explique qu'il ne peut pas accorder la fabrication de médicaments aux pays pauvres car cela violerait la loi sur les brevets. Violer une loi, vous rendez-vous compte de ce que vous lui demandez ?

Si un imposteur pouvait être lucide, s'il était capable de calculer la stratégie qui lui rapporterait le plus d'avantages à long terme... il se comporterait comme un homme honnête. Mais la vraie honnêteté n'est pas un calcul. C'est une pulsion, un amour pur d'une certaine chose. On a envie d'être honnête, on est fier d'avoir été honnête. Cette pulsion de la probité existe en tous mais elle doit être développée, éduquée. C'est une plante qu'il faut faire pousser en chaque enfant, une ouverture d'esprit. L'honnêteté ne s'épanouit donc que dans les sociétés culturellement évoluées, où on s'occupe correctement des enfants. L'imposture est une béquille pour survivre dans les sociétés qui ne peuvent développer l'honnêteté.

L'imposteur connaît les lois mais il leur invente de nouveaux usages. Par exemple il est interdit de faire des copies des CD-ROM d'installation des systèmes et logiciels informatiques. Mais il est généralement autorisé d'en faire une copie "pour usage personnel". Cela veut dire que vous avez le droit de mettre l'original dans un coffre fort et d'utiliser une copie pour travailler. Cela ne change rien au fait qu'il vous est interdit de vendre ou de donner une copie à autrui. Vous êtes juste autorisé à protéger votre bien et à travailler de façon plus sûre. J'ai entendu parler un petit escroc qui fait des copies à tours de bras : "on a le droit de faire des copies pour usage personnel. Toutes les personnes auxquelles je donne des copies en font un usage personnel..." C'est pour ce type de raisons qu'existe la méta-loi "nul n'est sensé ignorer la loi". Elle peut paraître injuste à priori puisqu'on va condamner des personnes qui ignoraient réellement une loi. Avec le nombre d'imposteurs qui courent le monde on ne peut pas faire autrement... (Dans une société civilisée on fait beaucoup d'efforts pour apprendre les lois à tous. Lors des procès on étudie s'il est réellement possible qu'une personne ignorait une loi.)

On dit parfois que les gens intelligents sont forcément plus honnêtes. Je ne partage pas cet avis. Le Christ n'est pas dans le quotient intellectuel. J'ai vu des gens qui ont des QI exceptionnellement élevés se comporter comme des prédateurs froids, sans le moindre souci de faire du mal. Il y a un lien entre escroquerie et intelligence, en ce sens que le niveau d'intelligence change la façon d'être escroc. Un escroc peu intelligent sera plutôt un petit bandit ou un homme de main. A l'opposé, les escrocs surdoués arrivent à ne jamais se faire prendre. Tout le monde les appelle donc des gens honnêtes... Ils font pourtant de belles et vraies escroqueries, volent des fortunes et nuisent à des milliers ou des millions de personnes. Pour ne pas être un escroc, il faut être capable de percevoir la douleur ou le plaisir d'autrui. Il faut avoir l'émotion d'avoir envie de faire ce qui est bon pour autrui (ce qui le plus souvent revient à ne rien faire, à laisser vivre les autres). Cela, un teckel le fait très bien. Un teckel n'est jamais con.

Les gens sérieux et créatifs se permettent des rêves démentiels. Un physicien peut très bien décider de démontrer mathématiquement que la théorie de la relativité d'Albert Einstein est fausse. C'est un rêve dément et il en a parfaitement conscience. Il sait que sa démonstration n'aboutira pas. Il la fait quand même. En la faisant et en voyant pourquoi elle échoue, il apprendra des choses essentielles. Tout le monde y gagne : autant Albert Einstein que le physicien. Un inventeur féru de conquête de l'espace peut passer des heures à essayer d'inventer un nouveau système pour aller dans l'espace. Il sait qu'il n'y arrivera pas, que d'autre plus malins que lui se sont déjà posés la question. Il le fait quand même. Cela assouplit son esprit et il devient un inventeur plus performant. Les rêves d'un véritable imposteur sont bien moins ambitieux que cela, bien moins fantastiques.

Dans toutes les professions on doit parfois désobéir aux règles ou aux lois. C'est par exemple le cas des policiers. Ils le font quand c'est le seul moyen pour éviter une escroquerie beaucoup plus grave. Cela ne fonctionne que si les policiers adhèrent à une solide déontologie. Le sujet est délicat... Si on ne déroge jamais aux règles, on peut causer des injustices très graves. Si on accepte le principe que l'on peut déroger aux règles, c'est la porte ouverte aux abus. La seule solution est d'acquérir un maximum de culture et d'expérience et de beaucoup dialoguer quand le problème se pose.

J'ai plusieurs fois été considéré comme un imposteur quand je donnais une solution à un problème. On me posait des questions comme : "qui vous à appris cela ?" ou "dans quel livre avez-vous trouvé cela ?" Je répondais que je venais d'imaginer la solution. Parfois mes interlocuteurs ne comprenaient simplement pas ce que je voulais dire, parfois ils étaient un peu fâché que je raconte de telles fadaises. Tout le monde est toujours resté gentil. On n'allait pas me faire une scène alors que je venais de donner une solution à un problème. Mais tout de même... quel dommage que j'ai ce côté imposteur... Ces personnes ne comprennent pas que les livres... il faut bien que quelqu'un les ait écrit un jour. Bien sûr la quasi totalité des livres du commerce ne font que répéter des choses qui se trouvent dans d'autres livres. Mais il y a tout de même un livre, un article ou une tablette sumérienne qui a porté l'idée pour la première fois. Ce livre ou cet article, quelqu'un l'a écrit... Quel mal y a-t-il a être capable d'écrire le premier article ?

Les gens intelligents et éduqués sont déconcertés par le fait que des personnes bêtes et néfastes arrivent à prendre le contrôle de démocraties telles que l'Allemagne, les USA ou l'Italie. Ces dictateurs à peine voilés ne sont pas seuls ; il y a derrière eux une troupe qui les soutient. Il n'y a pas de vrais sages dans cette troupe mais ils sont tout de même capables de certaines prouesses. Ils arrivent à se faire élire parce qu'il y a suffisamment de personnes encore plus bêtes et moins instruites qu'eux. Cela apprendra aux intellectuels à snober les gens du peuple... Une grave erreur que font les intellectuels est de se couper de leurs émotions basiques. Ils pensent éviter les angoisses en s'isolant dans une réalité virtuelle faite de raison et de culture. Les gens "bêtes", eux, vivent leurs émotions. Ils ont l'intelligence de leurs émotions. Cette intelligence des émotions permet aux néfastes d'émouvoir leurs électeurs. Cela leur permet aussi de menacer efficacement toute personne sur leur chemin. Quand ils font du chantage à l'emploi ou carrément de la menace physique, ils savent ce qu'ils font. Ils parlent à leurs victimes de tripes à tripes. Les intellectuels sont très perturbés quand ils subissent ce type de pressions. Ils découvrent qu'eux aussi ont des tripes et qu'une grosse voix de politicien bête peut les liquéfier, carrément en prendre le contrôle. Les infrastructures du pays ont en général été construites par des personnes capables. Les dirigeants bêtes ne peuvent pas en comprendre le fonctionnement. Ils se contentent d'en avoir des images simplistes et de faire avec. Par exemple George W. Bush a nommé une personne à la NASA qui a empêché les employés de la NASA de signaler des problèmes techniques et des dangers. Certains ont dû démissionner. L'intention de George Bush et de son séide n'était pas de saboter la NASA ni de causer des accidents. Leur vision de la NASA est que c'est une entreprise de grande efficacité mais qui coûte cher. Le séide n'a fait que conformer la NASA à cette image : il a camouflé les problèmes pouvant nuire à l'image d'efficacité et il a limité les dépenses sensées résoudre ces problèmes. C'est complètement crétin. C'est ce type d'attitude qui a tué 14 astronautes et fortement nui à l'image des USA. Du point de vue du séide, il a fait son métier en toute bonne foi. Mettre à la porte les personnes qui rouspètent était également dans l'ordre des choses. Cela fait baisser la tête aux autres, cela les prend pas les tripes... C'est pour ce type de méthodes que les américains ont voté quand ils ont élu George Bush. On dit que Berlusconi a des liens avec la mafia. Je serais plus nuancé. *Tous* les chefs d'état ont des liens avec des mafias, au moins indirects. Je dirais plutôt que le gouvernement de cette personne fonctionne sur un schéma proche de celui de la mafia. Il s'entoure de quelques personnes ayant quelques traits de génie difformes. Il n'accepte que quelques personnes plus intelligentes que lui, à la condition d'avoir des moyens de pression radicaux sur elles. Il place en-dessous de lui de préférence des personnes vraiment bêtes, qui répondent aux problèmes par un regard perdu et qui sont fidèles comme des chiens. On se contente d'abêtir le reste de la population et de la contrôler par la peur. Comme il utilise la même structure que les mafias, il est naturel qu'il ait des contacts privilégiés avec certaines d'entre elles... Il ne faut pas forcément y voir de la malice... Le problème de certains gouvernements européens est que leurs ministres sont incapables de comprendre les rouages du pays. Ce sont des personnes qui ont fait des études, qui ont du dynamisme mais qui flottent dans une bulle de travaux et de responsabilités qu'on leur a taillée sur mesure. Elles ne risquent pas de déranger les mafias de fonctionnaires qui mangent les ressources du pays. La prochaine fois que vous regardez un débat télévisé avec des ministres, demandez-vous combien d'entre eux sont au courant, par exemple simplement de ce que ce bête livre explique. Qui a nommé ces ministres incompétents ? Quelles sont les éminences grises derrière cela ? Je ne crois pas que ces éminences existent. Cette situation convient à trop de personnes pour qu'on puisse parler d'un complot. Les industriels croient tirer des profits de la bêtise ambiante, les fonctionnaires corrompus sont contents tant qu'on les laisse faire... Cet ordre des choses met d'accord un peu tous les acteurs de la société. Cela permet d'éviter la guerre civile. C'est une vertu de la démocratie. Si on voulait intervenir directement contre la corruption, si on essayait de conscientiser et de responsabiliser les ministres, cela pourrait dégénérer en guerre civile ou tout au moins en partitionnement du pays. La guerre et le partitionnement sont régulièrement brandis comme menaces par les corrompus, dès qu'on les dérange. Pour préserver les rouages démocratiques et attaquer le problème à la base, la seule solution est de conscientiser et responsabiliser le peuple. Le reste suivra.

Ne vous rassurez pas en vous disant que l'imposteur ne va pas vous escroquer parce que c'est contraire à ses intérêts. Vous perdez votre temps.



22. L'identité


L'imposteur est un assassin qui n'en a pas à ta personne physique mais à ton image. Il te détruit mentalement, te discrédite... La mort physique peut être au bout du chemin mais ce n'est pas l'intention première de l'imposteur. Dans les guerres, le viol est une arme de destruction psychologique. Le rire est une arme très prisée. Tourner sa victime en dérision est un moyen facile d'entacher son image. Le public aime rire et tout peut être tourné en comique.

Certains escrocs ont conscience d'être des voleurs. Ils considèrent cela comme un métier, s'inventent des excuses et se réunissent en clubs. D'autres escrocs ne se considèrent pas du tout comme des voleurs et trouvent même que voler c'est mal. Ils veulent être des gens biens, aimés et respectés. C'est pour cette raison qu'ils prennent des choses à autrui... Il leur faut de l'argent, des biens, de belles choses... pour être respectables. Si on attrape un tel escroc et qu'on lui met les preuves de son délit sous le nez, il niera. Il niera avec force, avec la plus grande conviction, avec la plus grande sincérité. Il n'est pas un voleur ! Il refuse cette image de tout son être. Ceux qui l'accusent d'avoir commis un acte de vol ont raison. Mais quand l'escroc leur répond qu'il rejette cette image de voleur et ne voudrait à aucun pris être un voleur, il dit vrai aussi. Les accusateurs parlent de la réalité, lui parle de son monde imaginaire. C'est un dialogue de sourds. Seule une autorité supérieure peut le forcer à rendre ce qu'il a volé.

Certains imposteurs aiment à jouer d'une sorte de "définition non définie" du bon sens. Si vous faites quelque chose pour un tel escroc, quand vous aurez terminé il vous expliquera avec indignation que vous avez mal fait votre travail. Il reste poli mais avec fermeté et colère retenue il vous fait comprendre que c'était à vous de vous en rendre compte. Penaud et désolé, il ne vous reste qu'à faire un nouveau travail pour lui, pour vous faire pardonner. Certaines personnes ont ainsi travaillé gratuitement pour un escroc pendant des années, parfois toute une vie. Cette culpabilité est un puissant moyen de manipulation. Son symétrique aussi : l'espoir. On peut travailler des années pour un escroc en espérant une récompense ou un simple merci. Les trafiquants d'êtres humains négriers appliquent ces méthodes à l'échelle industrielle. On n'a jamais fini de rembourser son voyage, son lit pour dormir, ses vêtements de travail...

L'esprit d'un imposteur penche vers un extrême ou vers un autre. A un extrême il considère sa victime comme son frère, comme lui-même, en une fusion sans nuances. Il n'a pas conscience des véritables émotions de sa victime mais il croit que si. A l'autre extrême il prend sa victime pour un objet et se fiche de ses sentiments ou de sa douleur. Une personne équilibrée considère toute autre personne comme un individu distinct, séparé, tout en accordant une importance charnelle à ses émotions, ses problèmes... Elle va à leur découverte. L'imposteur passe au cours de sa carrière du premier extrême au deuxième, sans jamais monter à la case de l'équilibre. Au départ il a une attitude de fusion et de générosité. C'est une transposition du rapport fusionnel du jeune enfant à ses parents. Cette attitude lui cause des ennuis. Il ressent cruellement que "les gens ne sont pas gentils". Lui qui ne rêve que de don et de communion... Il en conçoit une grande amertume. Cela débouche sur un profond mépris. Pour lui, finalement, la seule chose adaptée aux autres sera de les manipuler, d'en retirer un profit. "Bien fait pour eux !" Ils n'avaient qu'à l'aimer... Les extrêmes se touchent : beaucoup d'imposteurs oscillent en permanence entre les deux états, voire les font se chevaucher. Ils se servent de l'un pour réaliser l'autre.

L'imposteur ne connaît pas la remise en question. Il est comme un petit enfant à qui sa mère répète qu'il est beau et merveilleux. Si on le critique, soit il le vivra comme une attaque personnelle qui mérite des représailles, soit il ne l'entendra tout simplement pas. Il est évident pour lui que les problèmes ne peuvent venir que de ce qui l'entoure, jamais de lui-même... Pour tenter d'éviter cette dégénérescence, certains courants religieux appliquent à leurs membres un endoctrinement. Ils leur expliquent que l'homme est intrinsèquement mauvais, qu'il faut se mortifier et se punir, cultiver le remords... On passe d'un extrême à l'autre, avec des conséquences pour la société aussi graves sinon pires que les rêves des imposteurs. Il y a un point commun entre ces extrêmes : que l'on soit imposteur débutant ou mortifié, dans les deux cas on est facile à manipuler. Les personnes culturellement évoluées, au contraire, essayent de faire la part des choses. Elles essayent de comprendre, d'admettre et de remédier à ce qu'elles font mal, quitte parfois à souffrir pour changer radicalement certaines choses. Elles voient aussi les parts de responsabilité des autres. Elles rêvent et font des projets, tout en essayant de ne mettre en pratique que des choses sensées. Les gens qui ont ce niveau sont beaucoup plus difficiles à manipuler.

L'imposteur t'explique que tout est de ta faute. Il avait tout fait pour que tout se passe comme prévu et de façon idéale. Patatras, par ton initiative, par tes propos, tu as tout fait rater...

L'imposteur s'auto-apitoie avec force et volupté, comme un violon qui vibre de toutes ses fibres, qui communique sa mélopée à tout ce qui l'entoure. Si un escroc est découvert, il expliquera avec amertume tout le mal que les policiers lui ont fait. Ah il faisait confiance en profitant des biens sociaux ! Il avait investit dans la combine ! Et puis crac on lui tombe dessus, on l'arrête et on lui prend tout... Pauvre de lui, maintenant si pitoyable, si floué par un système mille fois haï. Il est une victime...

L'imposteur te dit de te méfier des imposteurs. Il est de bon conseil.

Certains disent que la caractéristique fondamentale des imposteurs est que ce sont des gens primaires. C'est à dire des personnes qui vivent dans l'instant présent et ne font pas attention à l'avenir. Mon avis serait plus nuancé. La majorité des imposteurs que je connais ont au contraire une vision très structurée de l'avenir. Ils se sont également créé un passé, où ils tiennent le rôle d'un personnage de roman. Je connais des personnes primaires qui sont très honnêtes. Elles se tiennent à des règles de vie avec beaucoup d'amour. Elles ressentent les émotions d'autrui au plus profond de leur chair. Le fait qu'elles soient primaires leur pose des problèmes dans la vie, comme à la cigale. Rien de cela ne ressort de l'imposture. Il existe bien sûr des imposteurs qui de surcroît sont primaires. Ce ne sont pas les plus dangereux. Ils dérangent au jour le jour mais ne font pas d'arnaques très structurées.

L'imposteur est superman. Tu peux lui parler de n'importe quel travail, défi, gageure ou objectif. Sa réponse est invariable : il peut le faire !

Si tu te fais traiter d'imposteur, lis le présent livre. La personne qui te traite d'imposteur est peut-être un imposteur qui a lu ce livre et qui a senti qu'elle pourrait te dominer en te traitant d'imposteur.

L'imposteur adore parader. C'est sa drogue. Un bon marchand sait repérer ce type de personnes. Il peut lui vendre un article à deux voire dix fois le prix en lui expliquant qu'il aura l'air très chic, très "in". Avant d'acheter l'article, l'imposteur se fait tout un cinéma. Il s'imagine en public, sortant négligemment le bidule de sa poche, le déployant d'un air désinvolte devant l'assistance qui n'ose montrer son état de séduction. Quel ravissement ! L'imposteur est un consommateur né. Il est le chouchou des industriels et du marketing. Il suffit d'amplifier ses rêves... On lui fait croire qu'il peut devenir comme ces scientifiques et ces agriculteurs capables de créer des objets, que leur puissance peut devenir la sienne. Il suffit de payer...

Si tu dis oui à l'imposteur il croit que tu dis oui à l'entièreté de ses rêves. Sommes toutes il *est* ses rêves. Tu te retrouves donc avec sur le dos une charge immense. Si tu lui dis non il croit que tu dis non à l'entièreté de ses rêves, à lui-même en entier. Il en conçoit une profonde rancoeur. L'esprit d'un imposteur étant relativement tordu mais pas idiot, il sait que tu vas dire non s'il te propose l'entièreté de son plan. Donc il t'en propose une petite partie ou même quelque chose qui n'a rien à voir. Dès que tu dis oui il te saute au cou de joie. Tu viens d'accepter son plan !

Un imposteur peut avoir conscience du fait qu'il te doit quelque chose. Cela lui pose un problème moral. Une technique pour évacuer le problème consiste à te proposer quelque chose dont tu ne veux pas, dont tu n'as pas l'usage. Tu déclineras l'offre. L'imposteur expliquera à tout le monde et à lui-même qu'il a voulu te rembourser mais tu as refusé. Il a été honnête... J'ai assisté à une version un peu violente de cette méthode. Une personne misérable devait être relogée. Le logeur disposait d'un vieux meuble élimé. On ne peut déontologiquement pas fournir un meuble dans cet état à un locataire. Le locataire n'avait pas refusé le meuble. Il attendait simplement de connaître son sort. Le propriétaire commence alors un bel exposé sur le meuble tout neuf qu'il va lui acheter. Ce meuble aurait été proprement grotesque et inutilisable. Paniqué, le locataire bredouille que le vieux meuble élimé fait très bien son affaire. Désormais le logeur n'était plus un exploiteur de la misère humaine qui impose un meuble en ruine à une personne désespérée. Il est un logeur avenant qui donne à son locataire le meuble qu'il demande... Le logeur était visiblement très fier de lui. Il savourait son pouvoir sur les êtres. Il s'est bien amusé. L'affaire a un épilogue : longtemps plus tard des personnes se sont émues de la situation du locataire. Le logeur a déclaré qu'il en avait marre que tout le monde prenne le locataire ainsi en pitié. Quand on a voulu donner des choses au locataire, le logeur a fait comprendre qu'il faudrait lui donner des choses à lui aussi, de l'argent de préférence. On aurait dit une de ces scènes entre deux frères dans une famille : l'un ne supporte pas que l'autre soit choyé, même cinq minutes. Si l'un reçoit un cadeau, l'autre exige quelque chose de même valeur. Ce logeur semble avoir deux types de locataires. La première sorte fait de son mieux pour lui plaire : essayer de s'adapter aux circonstances sans déranger, payer chaque mois son loyer à temps... Il est d'une extrême méchanceté avec eux. On dirait que la soumission de ces locataires est comme l'odeur du sang pour un requin. Il en veut toujours plus, cela le rend fou. Il agence leurs vies, il exige qu'ils travaillent gratuitement pour lui... On entendrait presque les petits os fragiles de ces locataires craquer entre ses doigts. L'autre type de locataires se fiche assez bien de la situation. Ils ne payent pas leur loyer régulièrement, ils n'obtempèrent pas quand on leur signale qu'il est nécessaire de sortir les poubelles... Avec eux, il est timide, à la limite de la soumission. On dirait qu'il y a en lui une sorte d'instinct de chef de village. Il est fier de sentir qu'il a des personnes "sous ses ordres". Il n'a aucune connaissance des obligations d'un chef de village, ni la culture nécessaire pour rendre la vie du village saine et agréable.

L'imposteur prend les choses pour acquises. Si tu lui rends quelque fois un service, il considère que tu dois le lui rendre à vie. Cela fait dorénavant partie de son image de lui-même, de ses rêves. Il sera très fâché si tu refuses de continuer. Il peut devenir violent. En particulier si tu lui avais rendu ce service gratuitement. Tout et n'importe quoi peut être considéré comme acquit par l'imposteur : la jeunesse, l'argent, les biens... Il ne fait pas d'économies pour acheter une nouvelle voiture quand sa voiture actuelle sera usée. Il a une voiture donc il a une voiture... Le jour où elle ne roulera plus il dégoulinera de reproches contre les fabricants de voiture, les garagistes et les banques.

L'imposteur débutant se caractérise à priori par son exaltation. Il parle des choses extraordinaires qu'il va réaliser. Curieusement, si on lui propose de faire une chose très simples, très utiles et qui prend peu de temps, il déclare avec force que cela lui est impossible. Si on insiste, si on lui propose de lui expliquer et de lui montrer comment il faut faire, il refusera de plus belle. Chaque fibre de son corps est persuadée qu'il ne peut pas le faire. Quelque chose en lui a décidé qu'il ne peut pas le faire. Ce comportement est curieux. Il s'explique peut-être par le fait que les choses simples détournent l'imposteur de son rêve, de sa drogue. Il ne veut pas quitter la petite bulle sécurisée à l'intérieur de son cerveau. Il ne veut pas s'intéresser à la réalité et aux autres personnes. Cela l'a trop fait souffrir par le passé... La peur de l'échec... Un imposteur professionnel n'a en général pas ce problème. Il fait ce qu'il a à faire, en bon technicien. S'il doit apprendre une nouvelle technique ou poser un acte comptable, il le fait.

Le rire est lié à la relaxation des tensions dans les pensées. Il peut être utilisé en bien, pour apprendre des choses ou accepter des situations nouvelles. Il peut aussi être utilisé en mal, pour faire accepter des choses inadmissibles. Les sociologues expliquent que les nazis ont lentement déshumanisé des personnes, pour arriver par exemple à leur faire exterminer des êtres humains dans les camps. Cette explication vaut dans les grandes lignes mais elle ne rend pas compte des histoires personnelles. Certains soldats, bureaucrates et officiers ne supportaient pas ce qu'on leur faisait faire. Il y a eu des suicides. A l'autre extrême, certains s'en sont très bien accommodés. La situation les faisait rire. Ils étaient amusés par la situation, par le pouvoir qu'ils avaient sur les victimes... Le problème du rire chez le bourreau est qu'il le conforte dans sa position. La situation finit par lui sembler parfaitement normale. Un ami m'a raconté qu'une de ses relations de travail est un escroc notoire. Il se contente de petits vols, arnaques et détournements au jour le jour. Si vous lui prêtez votre voiture pour faire un trajet, il vous dira lui-même, avec beaucoup de confiance dans la voix, qu'il ne l'utilisera pas pour autre chose que le trajet. Un peu plus tard vous apprendrez qu'il a sillonné le pays avec votre voiture, transporté des charges lourdes et un tableau volé... Régulièrement mon ami le traite d'escroc en public. Sa réaction est simplement de rire. Le rire résout tout, pour lui comme pour les autres. Beaucoup de personnes ne lui font plus aucune confiance. Il trouve toujours de nouvelles victimes à arnaquer, que son bon rire bien gras met en confiance. Il collectionne les blagues et les gags vidéo, qu'il envoie par e-mail à ses connaissances. Il est le rire.

Un de mes amis vient de tomber sous la coupe "d'escrocs verts". C'est une "association" qui se veut écolo et énergies alternatives. Ils bricolent des petites éoliennes dont ils ont trouvé les plans sur Internet, ils font des bricolages en matériaux recyclés... C'est sympa, à ceci près que c'est n'importe quoi. A les entendre, on peut alimenter une maison en électricité avec une éolienne de quelques décimètres de diamètre. Ils prétendent faire fonctionner une voiture électrique avec un thermocouple. Cette technique permettrait à peine de faire avancer une trottinette. Ils tirent leurs bénéfices des naïfs qui participent. Ils leur projettent des films, leur vendent des CD pirates contenant des documentaires écologistes, font des petits repas... Le principe est : "on donne ce qu'on veut". Les gens donnent souvent le double ou le triple de ce que cela vaut... (Les églises qui se plaignent du manque d'enthousiasme des fidèles lors de la quête feraient bien de s'intéresser à ces nouvelles méthodes et à ces nouvelles valeurs spirituelles.) Ils ont un fort culte de la persécution. Il faut serrer les rangs ! Tout le monde est à leur poursuite ! L'état, les multinationales... Ils veulent sauver la Terre et on essaye de les en empêcher ! Il me paraît probable que l'état leur en veut. Ils n'ont sans doute pas payé leurs impôts, ou quelque chose comme ça. Par contre pour les multinationales du pétrole ils sont du pain béni : ils démontrent au jour le jour qu'on n'arrive à rien avec les énergies vertes. Ils font vivre leurs adeptes dans un vibrant espoir et dans une sensation de danger imminent. C'est un vrai pied, une formidable ovation tribale. Chaque adepte est un "ambassadeur". Mon ami m'a dit que j'étais "cordialement invité" à les rejoindre. Parce que bon, je ne suis pas aussi intelligent que lui, mais mes compétences seront certainement utiles... Il se sent beaucoup mieux depuis qu'il les connaît. Il se sent important.

L'imposteur joue parfois sur un phénomène pernicieux. Il sait que beaucoup de gens partent du l'idée que tous les industriels, hommes d'affaires... sont des bandits. Si un conflit t'oppose à l'imposteur, ces gens considèrent donc l'affaire comme un conflit entre deux malfaiteurs. Si un de ces malfaiteurs prétend être honnête (toi, en l'occurrence), il est manifestement particulièrement tordu et mérite le plus d'être puni...

Si vous devez discuter avec un imposteur, demandez-vous s'il vaut mieux le faire en présence ou en l'absence de ses lieutenants. Il a une image à tenir face à eux. Si pour cela il doit refuser de façon obtuse ce que vous proposez, il le fera. Si vous pouvez lui parler en privé, il pourrait se montrer beaucoup plus humain et même gentiment organiser avec vous ce que vous demandez. Réciproquement, si par défi vis à vis de ses lieutenant il est forcé d'accepter ce que vous proposez...

Une discussion d'affaire entre deux imposteurs professionnels peut être très intéressante à écouter. Chacun d'eux a ses objectifs et ses besoins mais il présente à l'autre une façade qui n'a aucun rapport. Cette façade est comme un pantin dont il tire les ficelles. La difficulté consiste à construire un pantin qui justifie ce qu'on veut, tout en empêchant l'interlocuteur de comprendre *pourquoi* on le veut. Entre imposteurs "civilisés", ce jeu peut être tout à fait charmant, chacun respectant et préservant le pantin de l'autre. Dans d'autres cas, c'est une guerre. Le premier dont le pantin perd une patte se fait traiter d'imposteur par l'autre. Il peut tout perdre. Le jeu peut aussi être un mélange de ces deux extrêmes, avec des conventions pour ménager certains aspects, ne pas dépasser certaines limites tout en pouvant donner des coups de butoir...



23. L'éducation


Elever un enfant consiste à patiemment lui apprendre à ne plus être un imposteur. Il faut l'ouvrir au monde, lui apprendre à communiquer et à comprendre les autres, lui donner le bon exemple, lui expliquer les choses, lui faire vivre les sentiments des pièces de théâtre et des mythologies, lui proposer de construire des objets concrets, le laisser apprendre de ses erreurs, lui montrer la méditation qui permet de changer, le laisser imaginer ses activités, lui apprendre à apprendre... Laisser vivre l'enfant veut aussi dire le laisser être un imposteur. Il faut financer ses myriades de petites escroqueries, tout en mettant le ho-là quand cela déborde, en lui expliquant gentiment que l'on comprend très bien son jeu. Un enfant dont on s'occupe bien adore qu'on l'arrête parfois dans ses impostures. C'est pour lui une preuve d'amour et de sécurité. A la fin de son enfance, fort d'une longue et riche expérience d'imposteur, il décidera de devenir un adulte. Il veillera aux intérêts des autres avec tendresse et intelligence. Il n'escroquera plus qu'en rêve, pour faire des inventions et des oeuvres d'art. Faire usage de violence sur un enfant donne l'effet contraire. Les enfants qui apprennent dans un environnement de contrainte permanente n'apprennent pas grand-chose. Ils apprennent à faire semblant d'être matures. Quand des intérêts seront en jeux, donc des rêves et des pulsions, ils se transformeront en escrocs destructeurs.

Les imposteurs sont souvent des personnes qui n'ont pas eu de "père". C'est à dire dont le ou les parents étaient violents ou indifférents. Le rôle d'un bon "père" est de stimuler chez ses enfants le sens et le goût de la rigueur et de l'honnêteté. Un imposteur ne sait pas ce qu'est un père. Il peut devenir violent face à des choses qu'il sent être comme un mauvais père. Par exemple une justice mal faite ou un directeur d'école peu présent. Réciproquement il peut fondre et devenir doux comme un agneaux devant une personne qui se comporte comme un bon père : une personne qui comprend les choses, qui sait expliquer et imposer sans blesser... Dans un pays, le rôle symbolique du roi ou de la reine est d'être un bon père. Par sa seule présence le souverain diminue les tendances à l'imposture.

Un enfant de 12 ans avait des résultats scolaires à peine satisfaisants. Conscients du problème, ses parents lui faisaient la morale : "l'école c'est important ! Si tu veux être quelqu'un plus tard... ! Fais bien ce que tes professeurs te demandent !" Plus ses résultats scolaires allaient mal plus ils lui faisaient la morale. La morale le matin, la morale le midi et la morale le soir. Les résultats sont passés dans le rouge et les parents ne savaient plus quoi faire. Ils voulaient passer aux menaces et aux contraintes. Devant moi ils ont commencé une fois de plus à lui faire la morale. Je les ai arrêtés poliment et j'ai demandé à l'enfant de dire à leur place la leçon de morale. Il a répété mot pour mot ce qu'il avait déjà entendu un millier de fois. Les parents étaient tout étonnés. Comment se pouvait-il qu'il sache aussi bien leur discours tout en ayant d'aussi mauvais résultats scolaires ? Cet enfant était-il mauvais ? Je leur ai expliqué que leur discours ne mettait rien en mouvement dans les tripes de l'enfant. Cet enfant n'est pas idiot. D'un point de vue intellectuel il peut parfaitement admettre que ses parents ont raison. Mais cela ne touche rien dans ses tripes, cela ne fait rien vibrer en lui. Quand bien même il serait prêt à donner du temps pour l'école, comment doit-il procéder ? Il veut bien s'asseoir devant ses cahiers mais pour faire quoi et comment ? Cet enfant était étranger à la chose de l'école. D'une certaine façon il était perpétuellement en vacances. Sa vie consistait à se distraire devant sa console de jeu. Il est en vacances dans un lieu désagréable : on lui fait perdre plusieurs heures par jour à lui faire entendre des discours moralisateurs et à l'obliger à rester assis sur un banc d'école... Pendant ces heures perdues, il sait qu'il doit sourire et faire semblant de comprendre ce qu'on lui dit. J'ai longuement parlé avec lui. Je lui ai posé des questions sur ce qu'il voulait. Je lui ai fait remarquer que ce qu'il faisait actuellement ne lui permettrait pas de réaliser ses rêves. J'ai été très critique avec l'école : j'ai expliqué que certains professeurs enseignent mal, que les techniques d'enseignement sont absurdes... mais je lui ai aussi fait remarquer que certains professeurs sont intéressants, que beaucoup de choses dont parle l'école sont réellement utiles... Je lui ai expliqué qu'il ne vit pas dans un monde idéal mais qu'il y a tout de même moyen d'y faire sa place. Les adultes en ont fait un jeu vidéo de piètre qualité mais il y a moyen de jouer à ce jeu et gagner. Je lui ai un peu appris à étudier. Je lui ai fait ouvrir ses stupides livres et ses stupides cahiers devant moi et je lui ai montré ce qu'il y avait à en tirer. Pour certaines choses je lui ai fait remarquer qu'elles pouvaient lui être utiles. Pour d'autres, je lui ai dit qu'il lui suffit de faire un peu attention à elles pour faire très plaisir à ses professeurs. Enfin, je lui ai montré qu'il y avait moyen de ranger toutes ces choses entre elles, qu'elles formaient un ensemble plus ou moins ordonné, que ce n'est pas un désordre envahissant que son esprit ne peut que rejeter. Devant ses parents, je lui ai dit qu'il ne devait pas tenir compte de ce qu'ils disent à propos de l'école, qu'ils n'y connaissent rien. Je lui ai dit qu'il devait s'intéresser à l'école pour son propre compte. Maintenant, il a des motivations personnelles pour travailler pour l'école. Il peut ouvrir ses cahiers parce qu'il le sent. Il a cessé d'être un imposteur.

Le drame de l'enseignement actuel est qu'il vit dans un éternel mimétisme. Les compétences de la majorité des enfants sont très faibles. On continue pourtant à distribuer des diplômes. Peu d'élèves ont de réelles compétences en Mathématiques, en Littérature, en sciences... Leur niveau n'est pas suffisant pour comprendre ce qu'est un imposture. Si on leur donne des faits et des chiffres précis pour raconter un cas, cela n'allumera aucune lumière dans leur esprit. Ils ne condamneront un imposteur que si tout le monde le condamne, par effet troupeau. S'ils rencontrent un imposteur il emportera leurs suffrages, parce qu'il est séducteur.

L'imposteur n'aime pas que l'on fasse pleurer un enfant. C'est un phénomène assez curieux mais que j'ai remarqué plusieurs fois. Une personne honnête ne cherche jamais à faire pleurer un enfant mais elle sait que les pleurs d'un enfant sont inévitables. S'il faut lui confisquer quelque chose et que cela le fait pleurer, c'est une chose normale. Beaucoup de petits accidents de la vie, involontaires mais inévitables, feront pleurer un enfant. Parfois il faut le laisser un peu pleurer dans son coin et cuver sa hargne, parfois il faut le consoler... Un bon éducateur arrive à plus ou moins sentir ce qu'il doit faire. Il ne s'agit en général que de petits chagrins qui font partie de la vie de l'enfant. Ce sont des occasions pour communiquer avec lui. Pour un imposteur, ces chagrins sont inacceptables. Celui qui les a déclenchés est un monstre ! Tout doit être investi pour rendre l'enfant tout de suite heureux. Les enfants éduqués de la sorte deviennent des monstres sans coup férir. Par définition, l'imposteur cultive aussi l'autre extrême : infliger des douleurs atroces aux enfant, mutilantes. Un imposteur déclenchera un bombardement au napalm sur un village sans sourciller. Si vous lui dites que des enfants vont mourir carbonisés, que d'autres seront handicapés à vie et beaucoup d'autres encore orphelins, il hausse les épaules. J'ai vu cette indifférence dans des familles. Cela se passe de façon plus discrète que le napalm mais cela peut être aussi destructif.

L'imposture germe en tout endroit où l'éducation et le tissu social présentent trop de défauts. L'escroquerie peut apparaître sans qu'aucun propos ne soit échangé, sans qu'aucun plan n'ait été dressé. Par exemple chez un comptable qui se met à détourner des sommes d'argent. Cela se passe en silence. Si le comptable a l'esprit d'un escroc débutant, il rêve avec conviction qu'il va rendre cet argent. S'il a l'esprit d'un escroc professionnel, il camoufle les sommes détournées, il se ménage une porte de sortie et il cherche des moyens de pression sur ceux qui pourraient le découvrir. Une bonne éducation, un bon enseignement, lui auraient appris à ne pas tomber dans le piège. Il ne serait pas devenu escroc débutant et plus tard professionnel.

J'ai vu l'esprit de l'imposteur à l'oeuvre chez un enfant. Il a une grande estime des pirates informatiques. La raison en est qu'il est dans une école peu intellectualisée. Les seules occupations des enfants y sont les jeux vidéos de poche et les jeux de cartes simplistes. Le prestige d'un enfant provient du nombre et du coût des jeux ou des cartes qu'il possède. Un enfant qui débarque avec la version "golden" d'un jeux prisé sera un dieu. Si ses parents lui ont acheté des cartes de jeu avec des personnages inédits, ses amis s'attrouperont autour de lui à la récré. Une chose en particulier focalise l'attention des enfants : les "codes". Pour occuper les enfants, les créateurs des jeux distillent des petites codes que l'on peut taper sur les claviers des jeux. Cela déclenche des aspects cachés des jeux : des vies supplémentaires, de nouveaux personnages, détraquer le jeu... On trouve ces codes dans les revues spécialisées, sur Internet... Un enfant qui amène un nouveau code à l'école verra son prestige croître. Tout dépend de ce que ce code permet d'obtenir exactement. Une vie tribale se sculpte autour de ces codes-gibiers. Pour cet enfant que j'observe, un pirate qui craque la protection contre les copies d'un jeu est une personne qui possède des codes particulièrement puissants. C'est un grand chasseur ! Il a des codes pour faire une chose que les créateurs du jeu ne voulaient pas, il est donc plus fort que les créateurs de jeux... Traitez cet enfant de pirate, c'est le plus beau compliment que vous pouvez lui faire. Il en sera rouge de plaisir. Il n'apprend rien dans son école. Plus tard il devra se contenter d'un métier très simple. Il gagnera peu d'argent, à moins de le voler. Dans d'autres écoles, on apprend aux enfants à faire des choses concrètes. On leur apprend à créer et programmer des jeux eux-mêmes. On leur apprend les règles de jeux complexes comme les échecs. Dans ces écoles le prestige d'un enfant provient de ce qu'il arrive à créer, à inventer. Un enfant qui viendrait à la récré avec un jeu d'échec en or massif n'éveillerait guerre plus qu'un instant de curiosité. Le héros, c'est celui qui joue bien aux échecs, qui apprend et qui invente des stratégies nouvelles... Il faut des années à ces enfants pour apprendre à programmer correctement des jeux, de même pour l'apprentissage des techniques artistiques. Ils mesurent le prix et le poids de la compétence. Ils ont de l'estime pour les grands programmeurs de jeux ; ils apprécient leur travail. Ils ont du mépris pour ceux qui volent et détériorent ce travail : les pirates. Les enfants de ces écoles savent qu'il faut certes des compétences en informatique pour être capable de pirater. Ils savent aussi qu'un pirate est beaucoup moins compétent qu'un créateur de jeux, qu'il est un parasite juste capable de forer un trou pour sucer la sève.

Mon avis est qu'il faut donner des cours d'imposture aux enfants dans les écoles. Il faut leur apprendre les méthodes des escrocs, les façons dont les imposteurs s'entendent entre eux dans les différentes cultures, comment l'esprit de l'escroc fonctionne, les effets des escroqueries sur le tissu économique... Il faut leur proposer de monter des pièces de théâtre avec de brillantes impostures. Si un enfant a compris tout cela et s'il a été aimé, il développe un profond dégoût de l'imposture. L'être humain est génétiquement programmé pour devenir honnête et sociable mais cela doit être construit. Il peut subsister un petit nombre d'imposteurs irréductibles mais les autres les empêcheront facilement de sévir. Ne pas enseigner l'imposture amène l'imposture, par germination spontanée. Certains escrocs en ont une conscience instinctive. Par réflexe ils veillent à ce que l'enseignement dans les écoles ne dépasse pas un certain niveau. Ils protègent leur gagne-pain, leur culture... Une question plus complexe est ce qui se passe dans la tête d'un escroc adulte si on lui enseigne l'escroquerie. Dans certains cas on obtient le même résultat que chez les enfants : une prise de conscience et un rejet viscéral. Dans d'autres cas on intéresse simplement la personne : elle devient un escroc plus performant, qui comprend mieux son métier et qui aime cela. Il y a aussi des cas où les explications glissent comme la pluie sur une toile cirée. Leur esprit ne capte rien, cela ne les touche pas. Ils sont une petite mécanique qui poursuit son chemin.

L'imposteur n'écoute pas les conseils. Soit il ne peut intellectuellement pas les comprendre, soit ils ne sont pas compatibles avec son rêve (ce qui revient souvent au même). Je me souviens du cas d'une joyeuse bande de copains qui avaient fondé une entreprise d'électronique. Ils avaient un contrat en or pour la mise au point d'un appareil et ont bénéficié de larges subsides de l'état. Leur façon de travailler était curieuse. Ils ont dessiné les plans de l'appareil puis les ont tout de suite confiés à un sous-traitant pour une production en petite série. Un ami leur a dit : "mais enfin, testez d'abord vos plans. Prenez un fer à souder, des fil électriques et les composants électroniques nécessaires. Fabriquez un prototype et faites-le fonctionner". La réponse qu'ils lui ont donnée était formelle : "non non, ce n'est pas nécessaire. Tu sais, les clients attendent. On n'a pas le temps de jouer à ça !" Bien entendu l'appareil fournit par le sous-traitant ne fonctionnait pas. Ils se sont demandés pourquoi, ont bien réfléchi et on cru comprendre la source des problèmes. Ils ont donc fait de nouveaux plans, plus compliqués. Ils ont confié ces nouveaux plans au sous-traitant. L'ami leur a de nouveau reproché de ne pas faire d'essais et ils lui ont donné la même réponse. Cela s'est passé ainsi six de fois de suite, jusqu'à la faillite de leur entreprise. La situation la plus burlesque à laquelle j'ai assistée est le passage d'un de leurs amis, expert en électronique. Il a voulu les aider et leur a demandé les plans. Ils ont refusé de les lui montrer, prétextant un engagement moral envers l'état. Ils devaient garder leurs précieux plans secrets ! La haute technologie, cela se protège ! Ils ont tout de même accepté de lui décrire verbalement les problèmes qu'ils rencontraient. Dévoué (j'en garde un souvenir ému), le gars a passé plusieurs heures à leur donner des cours d'électronique sur toutes les causes théoriquement possibles pour expliquer ces problèmes. En particulier il leur a donné de nombreuses procédures de tests et a expliqué les conclusions qu'il fallait en tirer. Il a terminé par une procédure de test qui consistait à placer un "condensateur électrolytique" à un endroit précis du circuit. S'il se passait une certaine chose, cela indiquait qu'il y avait tel problème dans le circuit... Quand il fut parti, l'informaticien de l'entreprise a pris un condensateur, l'a placé à l'endroit indiqué, a allumé l'appareil et a constaté que cela ne fonctionnait pas. Ils se sont regardés d'un air désolé et ont soupiré : "ahlala, pauvre Jean-Charles, il a encore raconté n'importe quoi". Non-seulement ils n'ont appliqué qu'une seule des nombreuses choses qu'il a expliquées, de surcroît ils ont appliqué une procédure de test en supposant que c'était le remède aux problèmes. Comment voulez-vous que des personnes qui travaillent de cette façon obtiennent jamais des résultats ? Pendant tout le temps qu'ont duré ces simagrées ils se sont payés leurs salaires avec les subsides de l'état et ont ainsi escroqué la Princesse d'une petite fortune. Parfois cette allergie aux conseils peut être positive. Je me souviens d'une amie qui avait des problèmes de santé. Je lui conseille un médicament en vente libre. Elle achète un produit diététique qui n'a rigoureusement aucun rapport avec ce médicament. Elle en est très contente et me remercie chaleureusement pour mon conseil.

Certains enseignants sont des imposteurs débutants. Ils vivent un enseignement qui ne touche pas les élèves. Ils se font un grand cinéma de leurs méthodes. Ils déploient mille efforts pour que leurs cours soient "grandioses" et "pédagogiquement profonds". Les enfants, eux, ne voient qu'un guignol qui se démène sur l'estrade, qui les menace aussi parfois, qui les force à faire semblant d'aimer ça et d'être performants... Les enseignants peuvent aussi être des imposteurs professionnels, par exemple quand ils prennent les enfants en otage. Ils font peur aux parents, les plient à leur volonté en faisant des sous-entendus sur l'avenir des enfants. La soumission des parents a une odeur qui les excite.

Pour réussir les examens, comprendre la matière n'est pas toujours nécessaire. La majorité des étudiants ne la comprennent même pas du tout. Ils se contente d'appliquer la "méthode de travail" qu'on leur a apprise, qui consiste à résumer le cours en se basant sur les mots importants et les procédures. Ils ont l'impression d'avoir travaillé le cours mais c'est du bluff. Ce qui compte réellement est de comprendre ce que le professeur attend à l'examen. Chaque professeur a son rêve. Un étudiant qui a compris cela sait ce qu'il doit faire entendre à chaque professeur. Il aura automatiquement ses points. Un étudiant qui a compris la matière et bien mémorisé les données, qui va à l'examen le coeur léger, sûr que le professeur ne peut que remarquer sa bonne compétence, peut se voir recalé. Certains professeurs ont la haine de ce type d'étudiants.

L'imposteur ne travaille pas à apprendre. De toute façon, "il ne fait jamais d'erreurs". S'il n'a pas pu résoudre une équation mathématique c'est parce que les touches de la machine à calculer étaient trop glissantes. Si des ouvriers d'une usine sont morts intoxiqués ce n'est pas parce qu'il a fourni du cyanure à la place de sucre en poudre, c'est parce que le contremaître aurait dû voir par lui-même que ce n'était pas du sucre en poudre. Un bon imposteur sait tout de même des choses. Il les a apprises par osmose, de façon légère, en s'imprégnant au fil du temps de quelques renseignements superficiels.

Un imposteur est dangereux pour les enfants. Il est resté bloqué à un stade précoce de l'enfance, il peut donc poser aux enfants les mêmes problèmes et dangers que les enfants entre eux. Il le fait avec les moyens et la force d'une grande personne. Certains escrocs adorent frimer auprès des enfants, exactement comme les enfants entre eux. Il le font avec de vraies boots en cuir ou de vraies moustaches et remportent un grand succès. Mais ils sont indifférents aux problèmes des enfants. Un exemple : ces policiers qui accueillaient des enfants violés par un parent. Ils injuriaient l'enfant et faisaient venir le parent violeur pour lui rendre l'enfant et tout lui raconter. D'autres imposteurs sont radicalement indifférents aux enfants voire les haïssent. Cela correspond toujours au comportement de certains enfants face aux autres enfants. Pour aimer ou "sauver" les enfants, il faut être mature. Certains enfants sont capable de cela très tôt mais pas un imposteur, même à cinquante ans.

J'avais entreposé du fromage dans une cave. Un jour, en chemin vers la cave, un enfant me demande ce que je vais faire. Je lui réponds : "je vais demander du fromage au monstre qui habite dans la cave". Il est intrigué et demande à venir avec moi. J'espérais que l'idée du monstre le découragerait. Mais bon, je descends avec lui dans la cave. Arrivés où se trouve le fromage, je lève les bras et dit "monstre de la cave ! monstre de la cave ! Donne-moi du fromage en échange de cet enfant !" L'enfant dit un "ah non !" apeuré et court vers la sortie. Il s'arrête à l'entrée de la cave et se baisse pour regarder ce qui va se passer. Il ne peut pas me voir prendre le fromage, il entend juste les bruits. Quand je remonte, il met en doute le fait qu'il y ait un monstre, sans en être vraiment sûr. Il se pose des questions. Deux jours plus tard il joue avec deux autres enfants, plus petits. Je passe par là et l'histoire du monstre vient sur le tapis. Les deux petits enfants demandent : "ah bon, il y a un monstre dans la cave ?!" L'enfant ne résiste pas à l'envie de faire l'important et leur répond : "ah oui, il y a un monstre. Je l'ai vu !" Il se tourne vers moi et demande mon appui : "hein oui que je l'ai vu ?" Depuis, les enfants sont convaincus qu'il y a un monstre dans la cave. L'enfant lui-même s'en convainc, pour ne pas être en reste. Il est curieux tout de même. Il est descendu une deuxième fois dans la cave, en me tenant par la main, bien décidé à voir le monstre. J'ai à nouveau levé les bras et dit solennellement : "monstre de la cave, monstre de la cave !" L'enfant n'a pas résisté à la pression et est remonté en courant. La recette est simple : il faut susciter une émotion puis jouer sur le jeu social entre les individus. De cette façon on peut faire avaler n'importe quoi à un groupe. L'enfant n'est toujours pas tout à fait sûr qu'il y a un monstre. Il en a quand même peur et fait comme si le monstre existait vraiment auprès des autres enfants. Des civilisations entières se sont construites ainsi, autour d'un monstre, un dieu, un grand ancêtre... A l'origine je n'avais pas l'intention de créer le mythe du monstre. Cela s'est fait tout seul, en germant sur ma maladresse et ma mauvaise foi. Si un jour cet enfant voulait casser mon autorité auprès des autres enfants, une idée qu'il aurait peut-être est de leur affirmer que le monstre n'existe pas. Il le leur affirmerait avec force et conviction. Pourtant lui-même ne sera pas convaincu que le monstre n'existe pas. Il ne pourrait pas descendre à la cave sans un pincement au coeur. En bon humaniste j'ai décide de lui expliquer que c'est moi qui ai créé le monstre et que le monstre c'est sa peur. Je lui ai expliqué que j'utilise l'obscurité de la cave pour créer le monstre dans son coeur. Donc il peut se battre contre ce monstre. Il a plus ou moins compris et a demandé à descendre à la cave. Au début il me tenait par la main puis il a accepté de la lâcher. J'ai une troisième fois levé les mains et dit la phrase terrifiante : "monstre de la cave, monstre de la cave !" Il a rigolé. Il n'avait plus peur. Il a vaincu sa peur. Enfin, partiellement : il n'arrive pas encore à rester seul dans la cave. Il a besoin que je vienne avec lui pour se sentir en sécurité. C'est une chose qu'il va devoir explorer seul. Cela peut lui prendre des années. Il descendra de plus en plus loin dans la cave... Un ami, qui assistait à la "lutte" contre le monstre, a fait une remarque fort intéressante : "on ne triomphe pas de sa peur, on apprend à vivre avec". C'est une nuance importante. Si l'enfant avait appliqué à la lettre mes recommandations, il aurait constaté que la peur ne disparaît jamais tout à fait. Donc il aurait pu croire qu'il est un peureux, un lâche. Ce qui n'est pas le cas. Il aurait appris à composer avec sa peur d'une mauvaise façon. Maintenant qu'il sait qu'il a le droit d'avoir peur et que cette peur est normale. La peur est utile quand elle vous amène à vous protéger des dangers. Il va apprendre à écouter sa peur, à traiter avec elle sans qu'elle ne le fasse paniquer et le mette en danger. Elle sera une conseillère et non une ennemie. C'est essentiel pour des situations qu'il affrontera plus tard, où le danger sera réel.

Un ami m'explique : "Un type intelligent avait été engagé dans la même administration que moi. Il a été engagé au niveau 2, c'est à dire le niveau des personnes qui ont été à l'école jusque 18 ans. Il a présenté au bout d'environ 2 ans les examens pour passer 2+ (cela lui aurait fait une augmentation de salaire importante). Il n'a pas réussi, à cause d'une des questions "fondamentales" : "vous êtes le secrétaire du PDG d'une grosse boîte. Des visiteurs japonais sont attendus à 10h (note : pas de problème de langue, tout le monde comprend l'anglais). A 9h, le PDG vous téléphone, il a un gros empêchement et ne sera là qu'à 15h. Que faites vous ?" Sa réponse (qui aurait aussi été la mienne) : "après leur avoir présenté des excuses pour l'empêchement du PDG, je leur aurais demandé s'ils voulaient visiter la boîte, s'ils préféraient que je leur montre pour commencer quelque chose dans la ville, si je pouvais les inviter à manger... (note : le problème des dépenses n'a pas d'importance), s'ils avaient d'autres souhaits..." Je pense que beaucoup auraient dit la même chose. Examen raté ! J'en ai discuté plusieurs fois avec lui - nous n'avons rien trouvé. Des mois plus tard, je suis tombé sur une brochure expliquant la bonne réponse pour ce type de questions : dès le coup de téléphone du PDG il devait contacter le plus haut sous-PDG possible pour qu'il reçoive les japonais. Toute autre initiative personnelle entraînait l'échec à l'examen ! Il s'est enfui de l'administration. Heureusement pour lui, il était contractuel et pas "nommé". Sinon il n'avait plus droit au chômage". Dans la vie réelle, les deux réponses sont bonnes : celle donnée par l'ami de mon ami comme celle attendue par l'administration. Disons que chaque entreprise a sa philosophie interne pour ce type de situations. On ne peut réussir ce type de questions à un examen que si on connaît à l'avance la réponse attendue. On pourrait se dire que dans les administrations les examens ne sont pas très sérieux. Il faut voir plus loin : ce système permet de nommer des personnes pistonnées. Si un groupe de pression dans une administration désire qu'une personne soit nommée, on lui donnera le livret avec les réponses attendues aux questions. Officiellement les postes sont attribués sur base d'examens impartiaux. En réalité tout est arrangé et convenu à l'avance. Si ce système fonctionne, c'est parce que les belges n'ont globalement pas le niveau nécessaire pour comprendre la supercherie et s'en offusquer. Essayez d'expliquer le problème à une secrétaire dans cette administration, elle vous répondra avec de grands yeux étonnés : "ben quoi, il n'a pas donné la bonne réponse, c'est normal qu'il soit recalé. Ceux qui sont très intelligents savent donner la bonne réponse". La responsabilité de cette situation revient à l'école. C'est aux enseignants à expliquer et dénoncer aux enfants ce type de pièges de la société. C'est ainsi que l'on fait progresser la société. Hélas, l'enseignement lui-même est une administration et emploie ces méthodes. A l'université, par exemple, la majorité des cours ont des "tuyaux" : un genre de brochure avec les réponses attendues aux examens. Si on a les tuyaux, on peut réussir beaucoup d'examens sans avoir la moindre compréhension de la matière et avec peu de travail. Si vous êtes un étudiant "baptisé" ou "bien intégré", vous obtiendrez facilement les tuyaux. On vous les mettra en main sans même que vous les demandiez. Si vous n'êtes pas "bien intégré", vous obtiendrez peut-être certains tuyaux mais pas tous. Etre "baptisé", c'est avoir accepté de s'avilir devant les aînés. Par le baptême étudiant vous vous intégrez à une caste, vous en acceptez les règles. En retour la caste vous aidera à obtenir votre diplôme. Si vous êtes un esprit indépendant, si vous avez des idéaux, tant pis pour vous. La conséquence de cette mentalité est que beaucoup d'universitaires (les trois quarts d'après mes amis universitaires) sont radicalement incompétents. Cela représente un coût et des pertes énormes pour la société. Dans le personnel universitaire même, il y a quelques personnes vraiment compétentes, noyées dans une masse de planqués qui s'entendent entre eux pour gravir les échelons et toucher leurs salaires.

L'imposteur ignore les détails. Les détails, c'est ce qui fait un adulte ou un professionnel. Les femmes fondent devant les hommes qui savent s'occuper des détails. L'imposteur, lui, vit dans les grandes approximations. Une opération chirurgicale consiste à ouvrir une personne avec un couteau, découper l'organe malade et puis recoudre la personne... L'imposteur est chirurgien... Un vrai chirurgien tient compte de bien un millier de détails quand il opère une personne. Il lui faut des années d'étude pour apprendre ces détails. Il lui faut une grande concentration et une longue pratique. De cette nuée infernale de détails dépend la réussite de l'opération et la survie du patient. La science est bâtie sur de grandes idées mais elle n'existe que par les détails. La relativité d'Einstein et la mécanique quantique ont été découvertes parce que de stupides détails clochaient. Il a fallu des dizaines d'années de travail et de sueur pour commencer à comprendre ces détails. Qu'est-ce qu'un bon élève ? C'est un enfant qui ne s'intéresse pas qu'aux idées générales des cours. Il se préoccupe des détails. Il tient compte des petites choses dites par les profs : il les étudie, parfois même il les collectionne précieusement. On voit tout de suite la différence entre un travail fait par un bon élève et par un élève négligeant qui ne voit pas les détails. L'orthographe n'est qu'une question de détails. Se préoccuper des détails ne demande pas tellement de temps. C'est un mode de vie, une attitude, un univers de petites réalités auquel l'imposteur n'a pas accès.

Une personne analphabète ne peut pas lire un texte écrit. Mais si vous lui lisez le texte à voix haute elle le comprendra parfaitement. Certains analphabètes disent d'emblée qu'ils ne savent pas lire. D'autres essayent de dissimuler, ils ont des trucs et des manigances pour essayer de faire croire qu'ils savent lire. Un trait que j'ai rencontré chez la plupart des imposteurs est qu'ils savent lire mais ils ne comprennent pas ce qu'ils lisent. Ils ne sont pas analphabètes mais si je leur écris un chose, même simple, ils ne comprennent pas. Si j'ajoute une note d'humour, c'est la catastrophe. Leurs réactions peuvent être diverses : ils laissent passer et ne répondent pas, ou ils sont vexés, ou encore ils décident que je suis un idiot et ricanent de moi... Le plus étrange est qu'ils n'ont pas conscience de ne pas avoir compris ce que je leur ai écrit. Je ne sais pas exactement d'où vient leur problème. Je connais même de tels escrocs dont le métier est en rapport avec la publication de livres ou de journaux. Y a-t-il eu un défaut dans leur éducation scolaire ? Est-ce qu'on ne leur a jamais appris à raccrocher un texte à leurs émotions ? Adolphe Hitler avait décidé que les polonais apprendraient juste les quatre opérations mathématiques et à lire des mots simples. Ainsi ils seraient de bons ouvriers pour le Reich. Ils devaient être juste capables de mesurer la longueur des piquets qu'on leur dit de planter et de trouver leur chemin en déchiffrant les noms des lieux sur les pancartes. Les colons européens ont appliqué cette stratégie en Afrique. Ils voulaient être une "race supérieure" régnant sur un océan d'ouvriers africains obéissants. C'est à mon sens la raison des problèmes majeurs qui ravagent beaucoup de pays d'Afrique à l'heure actuelle. Dans les écoles européennes, on apprend aux enfants des mathématiques complexes. On leur apprend plusieurs langues et on leur fait lire et écrire des dizaines de milliers de pages de textes ardus. Mais il y a une limite. On n'apprend par exemple pas à un enfant à communiquer avec les autres. En particulier on ne lui apprend pas à communiquer avec lui-même, avec son vécu et ses émotions. J'imagine un exercice que l'on pourrait faire en classe : chaque enfant écrit un petit texte, dans lequel il explique une chose qu'il voit ou qu'il imagine et qu'il voudrait qu'un autre enfant fasse ou comprenne. Ensuite il est confronté à ce que cet autre enfant a effectivement compris puis fait en lisant son texte. Les enfants peuvent apprendre des montagnes de choses si ce genre d'exercice est pratiqué régulièrement. Tout y passe : l'orthographe, les émotions, le dessin, les matières des cours... Si le professeur est là pour permettre à chaque enfant de s'améliorer, pour expliquer les problèmes rencontrés et proposer des solutions, si la même approche est appliquée aux écrits des grands auteurs, considérés comme des amis, on obtient des êtres humains en quelques années.

Le comportement amoureux des jeunes qui n'ont pas d'éducation peut être aberrant. Ils ne sont pas capables de contrôler leurs pulsions. Ils vivent dans des tornades d'angoisses et de passions creuses, s'aigrissent à la vie et collectionnent les maladies vénériennes... Le manque d'éducation a aussi des conséquences sur des détails. Une amie assistante sociale recevait un jeune couple en consultation. La fille était enceinte. Pourtant ils utilisaient des préservatifs et d'une bonne marque... C'était un petit couple discret et sympathique. Il n'y avait pas de tornades ni de maladies à craindre d'eux. Mon amie essaye de comprendre. Elle vérifie longuement s'ils savent bien comment il faut mettre un préservatif. Ils la rassurent : "oui oui, on pince bien le bout avec les doigts. Et puis on le coupe avec des ciseaux". Mon amie a dû sortir précipitamment, pour s'écrouler de rire dès qu'elle était assez loin d'eux pour qu'ils n'entendent pas. Elle est revenue leur expliquer qu'il ne faut *pas* couper dans un préservatif et surtout pas le réservoir. Ces jeunes manquaient du plus simple bon sens technique. Ils ont certainement eu un professeur de géographie pour leur faire apprendre des noms de rivières par coeur...

Quand on a un enfant doué et volontaire pour étudier, il est normal de le mettre dans une école ambitieuse. Par contre si votre enfant se fiche d'étudier et passe son temps d'un hypnotisme à l'autre (télé, jeux vidéo répétitifs, téléchargements sur Internet, rires gras avec les copains...), mettez-le dans une école pour têtes vides... On l'occupera gentiment, on lui donnera des points et il réussira chaque année sans efforts. On lui fera lentement réaliser qu'il est un minable et on le préparera à végéter au bas de l'échelle sociale. Je n'adhère pas à cette philosophie mais c'est ainsi que fonctionne notre société. Certains parents ne comprennent pas cela et développent un comportement aberrant. Ils ont un enfant intelligent mais décadent. Ils le mettent dans une école pour l'élite. L'enfant réussit vaille que vaille les premières années, grâce à son intelligence. Vers 15 ans, les choses deviennent sérieuses. Il faut travailler pour réussir. Il faut s'organiser, même si on est intelligent. Un "bon élève" travaille les cours par lui-même. Au fil des années les professeurs cessent graduellement d'être des maîtres à penser pour devenir de simples éléments du jeu, voire des obstacles salutaires. L'élève décadent ne faisant rien pour l'école par lui-même, ses notes sombrent. La seule bonne attitude consiste à lui expliquer les règles du jeu, lui apprendre à étudier et lui offrir un support affectif pour assumer. Hélas les parents, qui ne comprennent rien à l'enseignement, se focalisent sur deux attitudes: soit c'est la faute de l'enfant, soit c'est la faute du professeur. Dans le premier cas de figure ils commencent une escalade de reproches et de punitions contre l'enfant. Dans le deuxième cas de figure ils vous expliquent que le prof est un raté qui se défoule sur les élèves. Ces deux attitudes sont aussi inutiles l'une que l'autre. Oui, l'enfant mérite des baffes. Oui, le professeur est un frustré. Et alors ? Cela ne résout pas le vrai problème, qui est que l'enfant n'a pas appris à étudier et n'a pas compris les règles du jeu. Par la bêtise et la violence, on n'obtient que deux choses : aliéner l'enfant à sa famille et/ou l'aliéner à la société. J'ai déjà essayé d'expliquer cela à des parents. Je n'ai obtenu que de la violence. Ils se raidissent. Leur décision est prise : l'enfant *doit* se plier à leur volonté ou l'école *doit* se plier à leur volonté. J'ai parfois eu peur de prendre des coups. On vous parle de la violence dans certaines écoles, de ces élèves qui frappent des enseignants. Dans certains cas ils ne font qu'exprimer la violence des parents à l'égard de l'enseignement.

Un bébé joue à des choses qui semblent inutiles à un adulte. Par exemple empiler des cubes. Ces jeux sont nécessaires pour développer la motricité de l'enfant. S'il n'a pas "bêtement" empilé des cubes pendant des mois, il ne sera pas capable de tenir un outil plus tard. C'est la longue chaîne des apprentissages. Une telle chaîne existe aussi en amour. Il faut du temps pour grandir un amour. Les femmes sentent en général fort bien que les petites choses inutiles sont essentielles : se faire des bisous, se dire des mots gentils...

Dans ses pensées et ses paroles, l'imposteur se permet les délires les plus absolus. A l'entendre, on pourrait soulever un paquebot avec un fil à coudre et la médecine ne soigne aucune maladie. Il le dit d'une voix sobre et assurée. Tout le monde semble l'écouter avec respect et intérêt. Si vous osez dire quelque chose qui contient la moindre imprécision ou la plus légère discordance superficielle, il bondira pour dénoncer votre ineptie. Si vous avez dit qu'un paquet de biscuits coûte 60 ¢, il vous rappellera qu'il y a très exactement 475 jours vous avez dit qu'un paquet de biscuits coûte 50 ¢. Il prendra l'assemblée indignée à témoin. Votre folie est enfin dénoncée ! Un rôle fondamental des écoles est de donner aux enfants un sens des proportions.

Pour lutter efficacement contre un imposteur, essayez de comprendre d'où il vient, quelle a été son éducation. Renseignez-vous sur son milieu social, sa religion, sa culture... Mieux vous comprendrez son passé, mieux vous saurez vous débrouiller contre lui. Cela vous aidera également pour obtenir de l'aide de personnes honnêtes de sa religion, de sa culture, de son milieu social ou de son corps de métier. Si vous avez des problèmes insolubles avec un médecin, l'ordre des médecins est souvent le meilleur recours. De même pour les avocats, les francs-maçons, les prêtres... Ils résistent rarement à la pression de leurs pairs.



24. Les superstitions


L'imposteur croit au deus ex machina. Dans son esprit, une force supérieure va intervenir et faire réussir ses projets. "Maman" ou "papa" viendra l'aider... Il se sent protégé, porté par les ailes du destin. La chute n'en sera que plus dure. Il reprendra son rêve peu après. Plus dur il chute, plus il a besoin de son rêve.

Dans ses plans l'imposteur ne prévoit pas l'échec. Il ne sait pas ce qu'est une compagnie d'assurance, une alarme incendie ou un plan de secours. (Certains imposteurs expérimentés prévoient l'échec, parce que c'est une obligation légale ou parce qu'ils savent que cela plaît.)

L'imposteur aime la facilité. Si pour scier une branche d'un arbre il lui est plus facile de s'asseoir sur cette branche, il le fera. Si tu essayes de lui expliquer que la branche va tomber et lui avec et qu'il va se faire très mal, il te rira au nez. Tu es un sot ou un jaloux. Ne vois-tu pas qu'il est beaucoup plus facile de scier la branche dans cette position ? Le lendemain, quand tu iras le voir à l'hôpital, il t'expliquera combien il hait cet arbre. Il a l'intention de le brûler. La facilité ou le confort sont des choses importantes. Les grandes entreprises payent des fortunes à des experts en ergonomie pour améliorer la facilité de travail et le confort de leurs employés. Cela augmente le bien-être du personnel ainsi que le rendement industriel de l'entreprise. Chez l'imposteur la facilité n'est pas une science : c'est une maladie.

L'imposteur exige le retour du Messie. Si tu lui expliques une chose que tu fais ou que tu projettes de faire, il te regardera d'un air dépité. Il te dira : "mais enfin, cela ne résout pas tous les problèmes". Si une chose n'est pas parfaite, totale et absolue, elle ne doit pas être faite... Dans ses rêves, ses projets ont la vertu de la perfection.

L'imposteur pratique "la condition extatique". D'après lui, tout son projet dépend d'une seule chose. Il te l'explique longuement, avec passion : "il faut que... !" Chez les gens sérieux, un projet dépend en général d'un grand nombre de choses. Il faut régler chaque problème individuellement, patiemment. Cela représente du travail. Une fois que tout est en place le projet peut fonctionner.

L'imposteur n'est pas un travailleur. Il ignore la quantité de travail que représente chaque chose. Il peut se montrer négligeant et moqueur pour une chose qui a demandé des centaines d'heures de travail et de réflexion. Dans sa tête, réaliser cette chose n'est qu'une formalité. Inversement il peut être tétanisé par une chose simple, parce que dans sa tête cette chose est merveilleuse et doit demander un travail insensé voire doit être volée à des extraterrestres disposant d'une technologie plus avancée. Certaines entreprises jouent là-dessus pour se faire beaucoup d'argent. Elles vendent aux "bourgeois" des choses qui ne demandent pas plus d'une journée de travail. Elles les font attendre six mois et les leur apportent dans un écrin en bois précieux.

L'imposteur dilapide son argent. C'est une manne céleste qui coule à flots et qui alimente ses rêves. Il a peur d'arrêter de dépenser son argent ; il croit que réfréner le flot de billets ferait se tarir la source. Une fois ses comptes en banque vides et ses maisons vendues, il éprouve une profonde détresse. Alors commence chez certains imposteurs la démarche inverse : ils thésaurisent le moindre sous et se privent des choses les plus essentielles. Ils privent même leurs enfants malades et leurs expliquent que voilà, on est pauvre et il faut faire des sacrifices. Il y a de l'argent et il serait possible de mener une vie raisonnablement normale, mais non... L'imposteur dilapide quand il a beaucoup d'argent et se prive de ce qui permettrait de garder la santé quand il a eu le contrecoup. Il a une conscience de l'argent démente, irréelle. J'ai même entendu parler d'une personne multi-millionnaire qui s'est suicidée par peur de manquer d'argent. Notez que parfois l'imposteur a raison. L'argent appelle l'argent. Certains banquiers peu compétents prêteront plus facilement de l'argent à une personne qui mène un grand train de vie qu'à un père de famille économe. Le père de famille n'a pas l'odeur de l'argent.

Les superstitions sont des pensées simples, faciles. Les imposteurs ont donc tendance à être superstitieux. On combat ce mode de pensée dans les écoles par exemple en apprenant aux enfants que les objets n'ont pas de volonté. Il faut se méfier de cette approche. Elle peut empêcher les enfants de réfléchir. Penser que les objets ont des volontés est une façon de faire des inventions. Newton aurait-il pu concevoir la gravitation universelle s'il n'avait pas pu imaginer qu'une main invisible issue de la Terre attire la pomme et la Lune ? Un littéraire ou un psychologue peuvent-ils s'intéresser intelligemment aux symboles s'ils ne peuvent pas considérer l'espace d'un instant que ces symboles ont une vie propre ? Ces symboles représentent des émotions. Il faut bien ressentir ces émotions pour manier correctement ces symboles et comprendre ceux qui les utilisent. Il faut être capable d'imaginer une vie propre des objets, tout en sachant qu'il sont inanimés. La frontière est parfois ténue. Un bon boomerang semble vivant.

L'imposteur te demande tout et son contraire. C'est par définition inconciliable mais dans son esprit c'est naturel. Pour lui il n'y a aucune contradiction. Il n'y a que des évidences. Il a des opinions très arrêtées sur comment fonctionnent les ordinateurs, les machines, les gens, la société... Ces opinions sont fausses ou trop partielles mais il n'en a cure puisqu'il ne se confronte jamais à la réalité. Il tire des conclusions de ces opinions en forme de gruyère et les impose avec force. Certaines victimes fuiront l'imposteur rapidement, d'autres essayeront de s'accrocher et cesseront de réfléchir pour devenir une phalange plastique.

L'imposteur a un problème avec la science. Le principe de la démarche scientifique est de ne se baser que sur ce qui est vérifiable. C'est contraire à la démarche de l'imposteur. On retrouve donc souvent chez les imposteurs de vibrants exposés comme quoi la science ou des scientifiques racontent n'importe quoi. Les nazis ont condamné la théorie de la relativité d'Albert Einstein, à une époque où elle était déjà abondamment vérifiée. Les soviétiques ont failli faire de même mais se sont arrêtés au dernier moment parce qu'ils voulaient la bombe atomique. Les calculs pour la construire donnaient des résultats faux si on ne tenait pas compte de la relativité. D'autres imposteurs essayent plutôt de composer avec la science, de s'en servir. Par exemple pour hypnotiser leurs victimes avec des théories scientifiques (tronquées ou fausses), des sons et lumières... ou simplement en utilisant de façon malhonnêtes de vrais résultats scientifiques. Certains imposteurs poussent le mimétisme jusqu'à obtenir d'authentiques diplômes scientifiques. Réciproquement, certains imposteurs rejettent tout ce qui n'est pas *immédiatement* vérifiable. Ils rejettent les hypothèses et les théories. Ils ne comprennent pas non plus qu'une théorie fausse ou détachée de la réalité peut malgré tout un jour mener à quelque chose d'utile.

L'imposteur négocie avec Dieu. Supposons que vous êtes journaliste scientifique. Vous écrivez un article sur des résultats statistiques qui démontrent que manger de la viande grillée augmente le risque de cancer. Si l'imposteur aime bien la viande grillée, il viendra vous parler et vous suggérera de modifier l'article. Il n'est pas content du tout que la viande grillée donne le cancer. Il veut que vous changiez cela. Certains dictateurs ordonnent de changer les textes scientifiques afin de manipuler le peuple. Cela fait partie de la propagande d'état. Le dictateur lui-même ne met pas en doute le contenu des textes. Dans ces cas-là une copie originale des textes est donnée à un nombre restreint de scientifiques et de techniciens (ceux qui fabriquent les armes, par exemple). Il existe aussi des dictateurs qui refusent des observations scientifiques quand elles ne leur plaisent pas à titre personnel. Ils pensent sculpter le monde en sculptant les publications scientifiques.

Les êtres humains sont capables de planifier des choses à long terme. Ils font des réserves de nourriture, gèrent les pâturages de leurs troupeaux... Pour être capable de faire ces planifications il faut de l'éducation, de la culture, une organisation sociale... Certaines tribus ou certains individus vivent encore dans l'instantané. Ce sont des cueilleurs. Ils sont faits pour vivre dans une savane où poussent toute l'année des plantes comestibles. Quand ils ont faim ils sortent de chez eux et trouvent quelque chose à manger. La savane est pour eux un être magique. L'imposteur a souvent une mentalité de cueilleur. Il ne comprend pas grand-chose aux rouages de la société. Il sait juste qu'il peut cueillir de la nourriture au supermarché en échange d'argent. Le supermarché n'est pas la savane, parce qu'elle n'est pas magique. Elle ne lui donne rien gratuitement. L'être magique de l'escroc, c'est toi, sa victime. Tu lui procures de l'argent. L'escroc se comporte avec toi comme le cueilleur avec sa savane. Il te fait des petites cérémonies magiques : des courbettes et des politesses. Cela ne lui coûte rien mais c'est sensé te garder de bonne humeur. Il trouve que tout ce que tu lui donnes est absolument normal. Il serait bien incapable de juger par lui-même de la valeur de ton travail ou des effort consentis puisque lui-même ne sait pas ce que travailler veut dire. Si tu arrêtes de travailler ou de payer pour lui, il peut entrer dans une colère noire, tout comme le cueilleur peut maudire la savane qui ne lui donne plus rien.



25. L'égocentrisme


Si tu dis "non" à une personne normale, elle se préoccupera de toi. Elle essayera de comprendre le mal que sa proposition aurait pu te causer. Elle essayera de te consoler de la détresse que sa proposition t'a peut-être déjà causée... Si tu dis "non" à un imposteur, il se préoccupera du mal et de la détresse que ton refus lui cause. Un bon imposteur tentera de négocier. Tu pourrais interpréter cela comme de l'intérêt pour toi. Ce n'en est pas. Il essaye d'obtenir ce qu'il veut. Dire "non" à tout le monde afin de détecter les escrocs n'est pas malin. J'ai connu un imposteur qui appliquait cette méthode. Il disait non à tout, pour que ses interlocuteurs se fatiguent à lui exposer leurs idées avec plus de détails. Pour juger de leur niveau de motivation, aussi, je crois. En faisant cela il n'avait aucun respect pour ses interlocuteurs, il ne se préoccupait pas d'eux. Les très jeunes enfants aussi ont une période "non". C'est une étape essentielle pour leur permettre de tester et de comprendre leur entourage.

Ce ne sont pas forcément ses objectifs qui font d'un imposteur un criminel. Vouloir être riche, avoir des amis, faire de grandes choses... ne sont pas des choses mauvaises en soi. Le problème, ce sont les moyens que l'escroc est prêt à utiliser pour arriver à ses fins. Si de son point de vue il est naturel de faire des choses comme de la tromperie ou de l'exploitation, alors c'est un criminel. (Il est fort probable qu'il ne connaît même pas ces mots...)

Quand un imposteur fait son show en public, il adore répondre aux questions. Il ne peut peut-être pas fournir des réponses intelligentes mais il fera de l'humour, il se rendra sympathique. Si vous lui posez une question en privé, il fera comme s'il n'avait rien entendu. Pour lui, ce qu'il veut est évident. Son rêve est précis. Votre question est par définition absurde. Il n'y a pas de questions à poser. Il y a son rêve à réaliser.

J'ai vu un escroc débutant fonctionner. Contrairement à beaucoup d'escrocs c'est quelqu'un de travailleur. Presque un forçat. C'est un escroc parce qu'il considère que tout et tout le monde doit servir ses rêves. Il a des projets très précis. Peu lui importe que ces projets soient réalisables ou non. Sa religion est qu'une personne doit aller au bout de ses rêves. S'il voit que quelqu'un a un outil, de l'argent, du temps... il sera offusqué qu'il ne les lui donne pas. Il est en perpétuel caprice. Chez un enfant un caprice n'est qu'une petite crise que les parents doivent gérer. Chez cet escroc c'est un mode de vie.

"Tu es fou !" Si tu ne fais pas ce que l'escroc veut, son impression est que tu es fou. Tu es malsain dans ta tête. Il est normal que deux personnes aient des vues différentes. Chez les personnes adultes, on essaiera de se comprendre ou au moins de se séparer à l'amiable. L'escroc, lui, ne se remet pas en question. Tout écart par rapport à ses vues sera considéré comme de la démence. Au mieux il essaiera de te cajoler, de te caresser pour te remettre dans le droit chemin. Au pire il te tuera. Un enfant qui maltraite un animal considère que cet animal est fou. S'il tend un boulette de nourriture à l'animal pour qu'il vienne et que l'animal ne vient pas, l'enfant se vexe. Il trouve que l'animal est fou et doit être remis dans le droit chemin, par la force s'il le faut.

L'imposteur dit oui-oui. J'ai observé le fait chez un ado. Les 90% du cerveau de cet ado servent à s'amuser avec des rencontres sur Internet. Il échange des messages idiots avec eux, il fait le guignol devant sa webcam pour leur plaire, il joue à des jeux d'aventure en ligne complètement creux... sa vie et ses pensées sont dévolues à cela. Il est bien obligé de faire des incursions dans le monde réel pour manger, dormir... il limite cela au plus bref possible. Sa vie, ses amours, c'est sur Internet. Depuis quelques temps il est en difficulté scolaire. J'ai essayé de lui faire comprendre qu'il devait travailler au moins un peu pour l'école, histoire de ne pas avoir de gros problèmes bientôt. J'ai essayé de lui expliquer comment travailler de façon sérieuse pour l'école en prenant un minimum de temps. J'ai essayé de lui faire comprendre que ses rencontres sur Internet ne lui apprennent pas grand chose, qu'elles ne donneraient pas un euro pour lui s'il tombait malade... Au début j'ai cru qu'il m'écoutait, qu'il tiendrait compte de mes explications. Et bien pas du tout. Le lendemain il n'a aucun souvenir de ce que je lui ai expliqué la veille. 1% de son cerveau servent à m'écouter quand je lui parle et à me répondre. Il fait très bien semblant d'écouter : il approuve, il donne des réponses qui ont l'air intelligentes... tout en continuant à tapoter le clavier de son ordinateur. Tout ce que je dis glisse sur lui comme la pluie sur une grenouille. Dans son cerveau il n'y a aucune connexion entre le bloc des 90% qui s'occupe d'Internet et les 1% qui s'occupent de me faire la conversation. Si on lui disait qu'un nuage toxique vient d'être lâché par une usine en feu et qu'il faut descendre à la cave pour avoir une chance de survivre, il répondrait avec beaucoup d'émotion dans la voix que ce qui arrive là est très grave. Ensuite il irait tranquillement s'asseoir devant son ordinateur. Il utilise ces mêmes 1% pour l'école, d'où ses difficultés. Il fait semblant d'aller à l'école. Sa mère continue à prétendre que c'est un enfant très gentil, très attentionné. Elle ne voit pas qu'elle n'a plus affaire qu'à un droïde, qu'elle ne représente plus rien pour lui. Les émotions de cet ado sont pour Internet. Dans la vie réelle, cela ne le dérange par exemple pas d'empêcher quelqu'un de dormir en faisant le clown la nuit devant sa webcam. Les personnes du monde réel ne sont qu'une lointaine nuisance. Le monde réel est un désert d'ennui, où il est obligé de manipuler quelques personnes en vitesse pour pouvoir continuer sa "vraie" vie dans sa petite bulle. J'ai essayé de faire comprendre à sa mère qu'il fallait un peu plus s'occuper de lui : aller promener avec lui, parler un peu... Elle m'a fait une longue réponse autoritaire, m'expliquant qu'elle a beaucoup de travail, qu'elle ne fait pas ce qu'elle veut... Elle n'a pas une heure pour son enfant, même pas une heure par mois. J'ai compris que la connexion Internet de cet ado ne serait jamais coupée. Sa mère sait qu'il reste à la maison parce que son ordinateur et son modem sont à la maison. Elle le tient de cette façon. Sa cage est électronique. Dernièrement cet ado avait formulé une demande très intéressante : il voulait être inscrit dans un club sportif. Il attend toujours...

Si tu aides quelqu'un de "normal", il peut ressentir pour toi un grand nombre de sentiments différents. Il peut avoir des sentiments positifs comme de la gratitude ou de l'estime. Il peut avoir des sentiments négatifs comme de la gène ou de la jalousie. Chez l'imposteur les sentiments ne sont pas les mêmes que chez un individu normal. Si tu l'aides, il sent que tu as envie ou besoin de l'aider. Instinctivement, il se dit qu'il peut mettre cela à profit. Il va jouer sur tes bons instincts pour obtenir d'avantage ou pour obtenir ce qui l'intéresse réellement. Il te manipulera, il peut même te faire du chantage ou des menaces.



26. La survie


La frontière entre survie et imposture est parfois floue. Je discutais avec un ami de ce qu'un médecin est parfois obligé de faire pour avoir une clientèle. Par exemple un jeune médecin d'origine chinoise. S'il vit dans une contrée évoluée ce ne sera pas un problème. S'il vit chez des gens peu éduqués, il ne sera jamais considéré comme un médecin, même s'il est meilleur que tous les médecins des environs. S'il veut survivre, il devra par exemple assumer ses origines et proposer de la médecine chinoise à sa patientelle. Il devra s'habiller en médecin chinois et mettre des posters chinois dans son cabinet, même s'il ne parle pas un mot de chinois. Alors les gens viendront, parce qu'ils sont fanas de médecine chinoise. D'autres trucs que des médecins utilisent pour se faire une clientèle sont moins reluisants. Un classique est le patient célèbre. Vous allez à la pèche mais vous dites à votre secrétaire de répondre au téléphone que vous êtes parti en jet privé pour aller soigner le neveu de David Copperfield. Succès garanti. Les gens ne peuvent tout simplement pas imaginer qu'un médecin leur ment. Ce sont les patients eux-mêmes qui fabriquent ces monstres. Un jeune médecin honnête et compétent ne survivrait pas dans cette jungle de la bêtise.

Tu peux espérer vaincre l'imposteur, le dénoncer publiquement. Mais tu ne seras pas dédommagé. Car l'imposteur ne possède rien. Il dilapide ses gains au fur et à mesure. Il n'a pas la conscience de l'argent et il doit rétribuer ses complices. S'il a peu de sentiments pour sa famille ou ses amis, il peut s'exiler dans un autre pays et échapper aux poursuites. Quand un dictateur est renversé on trouve souvent de l'argent et de objets précieux dans ses coffres. Cela ne représente qu'une infime partie des masses d'argent détournées. Tous les flux monétaires du pays convergeaient vers le dictateur mais il n'en reste rien. Le dictateur devait sans cesse redistribuer cet argent pour rester au pouvoir. Une compétence essentielle pour une dictateur est de savoir à qui il faut donner de l'argent et en quelle quantité.

Une de mes connaissances est une sorte d'escroc "très performant mais qui ne dérange personne". Il fait et il réussit des petites affaires très diverses, souvent à la frange de la loi. Il n'a pas de formation scolaire. Il y a beaucoup de choses qu'il ne comprend pas dans le monde mais il a de l'instinct. Il sent ce dont les gens ont besoin et ce dont ils ont peur. Il rassure et il fait plaisir. Il parle avec tout le monde : financiers, banquiers, soldats, policiers, clients, bagagistes, employés... Il est sympathique et n'a aucun engagement politique. Il est très riche mais s'habille comme monsieur tout le monde. Il est capable d'aller voir un prisonnier politique assigné à résidence dans une dictature. Tout le monde évite ce prisonnier, qui représente un danger. Lui ne risque rien : la police sait qu'il ne va pas voir ce prisonnier pour des raisons politiques. Il peut même emmener ce prisonnier avec lui pour une soirée entre hommes. Les policiers laissent faire. Ils savent qu'il va le ramener. Il est leur ami aussi, ils lui font confiance.

Cela a l'aspect d'une escroquerie, l'odeur d'une escroquerie, la couleur d'une escroquerie. C'est silencieux comme une escroquerie. Mais ce n'est pas une escroquerie. Un ami m'a expliqué qu'un bon garçon de café vole 10% de la caisse et que c'est normal. Les tenanciers de café professionnels savent cela et laissent faire. Un garçon de café qui ne vole pas est un débutant ou un amateur. Avec un amateur, le nombre de clients baissera automatiquement, ce qui fera perdre bien plus que les 10%. Quand un tenancier débutant découvre que son garçon professionnel pique dans la caisse, il s'ensuit des drames et des pleurs, des scènes de théâtre shakespearien... Si ce tenancier amateur embauche un garçon amateur, il pourra mettre la clé sous la porte quelques mois plus tard. Certains tenanciers ont essayé de conformer cette situation aux lois du pays en proposant un arrangement au garçon : un beaucoup plus gros salaire et plus de pique. Cela ne fonctionne pas bien, parce que les impôts sont exorbitants. Ce n'est pas une situation viable. Et puis aussi : un garçon professionnel adapte la pique aux circonstances. Quand les affaires marchent moins bien, il lève la pédale. Une première leçon à tirer de ceci est que les lois du pays ne sont simplement pas adaptées aux habitants du pays. Le professionnalisme n'est pas légalement reconnu. Une deuxième leçon est que voler est facile. Pour un garçon professionnel, habile et qui connaît les trucs, voler est une technologie. Il peut piquer au nez et à la barbe d'un tenancier débutant même en sa présence.

Si un candidat imposteur travaille pour vous, maintenez-le dans la pauvreté. Si l'argent devenait facile cela le rendrait fou, comme un requin qui a flairé le sang. Il faut l'empêcher de réaliser ses rêves. Il faut qu'ils restent confinés dans sa petite tête.



27. L'engagement


Ta rencontre avec l'imposteur est une lune de miel qui finit en histoire sordide. Au début on dirait que pour lui il n'y a que toi qui compte. Tu as tous les mérites, toutes les grâces. Il est fou de toi. A la fin de votre histoire il appert que tu es la plus immonde créature que la Terre ait jamais portée. L'imposteur est maintenant en guerre contre toi. Chez les gens matures les relations sont beaucoup plus stables : chacun s'occupe à la fois de ses propres intérêts et des intérêts des autres. On se fait des reproches amicaux et des compliments sincères en permanence... On peut se rapprocher ou s'éloigner un peu suivant les circonstances. On se retrouve changés mais toujours pareils... globalement les relations restent relativement constantes. Le problème de l'imposteur est que son cerveau se trouve dans le schéma de la relation d'un très jeune enfant à ses parents. Quand tu le rencontres, il t'offre ce qu'une mère offre à un nourrisson : un enthousiasme et un dévouement inconditionnel. Tu est le plus bel enfant de la Terre, tu deviendras champion olympique et prix Nobel. Ensuite, après quelques jours ou quelques années, le cerveau de l'imposteur inverse le schéma : il devient l'enfant. Il te demande un engagement et un dévouement sans faille. Si tu ne suis pas, il fera ce que fait un jeune enfant frustré : piquer une colère noire et souhaiter la mort de tout. Chez l'enfant ces colères ne durent en général pas plus de quelques minutes ou dizaines de minutes. Ensuite il accepte la situation et retrouve tout son enthousiasme pour ses parents. Chez l'imposteur aussi cela peut durer peu de temps, comme cela peut être définitif.

L'imposteur te prend sous sa protection ! Tout le monde a besoin de protection. L'imposteur en fait son blason. Quand on crée un mouvement politique ou religieux, une bonne méthode pour s'installer est d'organiser des choses pour les pauvres et les malades. Ils deviendront des inconditionnels de votre organisation. Les riches regarderont cela d'une façon en général bienveillante. Une fois que le mouvement a pris forme, ces nécessiteux deviennent une troupe, une masse dont on peut se servir. L'imposteur devient négrier. Il vend le travail ou les voix électorales de ses ouailles, il menace de les faire se soulever... L'imposteur devient un puissant, que l'on doit courtiser. Il doit apporter quelque chose à son bétail mais il ne faut pas non plus lui apporter trop... sinon il cesse d'être un bétail. Il pourrait changer de groupe, pour aller dans celui des riches par exemple. C'est une des raisons pour lesquelles les imposteurs aiment contrôler l'enseignement dans un pays.

On se demande parfois comment un imposteur fait pour recruter des lieutenants. Des familles se demandent par quelles manipulations perverses ou diaboliques un escroc a réussi à mobiliser un de leurs enfants. Le présent livre parle de ces méthodes. J'ai vu un cas où la situation est inverse : l'escroc recrute en se montrant plus humain que les familles. Il s'agit d'une jeune homme sur lequel sa famille exerçait beaucoup de pressions. Ses parents lui reprochaient de ne pas assez travailler, de ne pas être assez poli et obéissant... ils l'ont envoyé aux études avec peu d'argent et chargé de menaces en cas d'insuccès. Il a rencontré un escroc professionnel dans la ville où il faisait ses études. L'escroc a tout de suite perçu que le jeune homme avait un potentiel. Il a financé ses études et l'a invité dîner chez lui à la maison régulièrement. L'escroc ne jugeait pas le jeune homme, il n'exerçait aucune pression morale sur lui. Il le laissait vivre. Quand il a raté une année d'étude, l'escroc lui a donné une deuxième chance sans sourciller. Durant les nombreuses discussions qu'ils avaient, l'escroc lui donnait son avis sur les choses. Il désapprouvait parfois le jeune homme mais en lui expliquant pourquoi et en n'exerçant pas de pressions sur lui. Il le laissait aller au bout de ses erreurs. Le jeune homme a ainsi appris beaucoup de choses. L'escroc refusait parfois de financer des initiatives du jeune homme. Ce dernier n'en concevait pas de rancune contre l'escroc ; il voyait bien qu'il refusait non pour le discipliner ou le contraindre mais parce qu'il croyait sincèrement que le projet était mauvais ou trop coûteux. Actuellement le jeune homme est un cadre de premier plan dans l'organisation de l'escroc, un rouage clé. Dans sa jeunesse ce jeune homme était féru de héros romanesques qui combattent les méchants. Il les cultivait sous toutes leurs formes : romans, BD, films, posters, pièces de théâtre... Il sait parfaitement ce que fait l'escroc : trafic d'armes, luttes d'influences... mais il éprouve pour lui un sentiment de fidélité absolue. Il sait parfaitement quels dégâts causent les activités de l'escroc. Il serait le premier à tirer son portefeuille pour une collecte de fonds pour soulager les victimes d'un nettoyage ethnique. Mais sa fidélité à l'escroc passe avant tout. Il n'a aucun problème avec cela, c'est absolument clair pour lui. Dans certaines dictatures ce phénomène de fidélité est mis à profit à grande échelle. L'état recueille et soigne des enfants abandonnés. Ils deviennent un pivot du système. Parfois-même on tue des parents dans le but de recueillir leurs enfants, tout comme certains chasseurs tuent une femelle pour attraper son petit.

La mafia inflige les impostures les plus horribles à ses victimes. Entre membres de la mafia par contre il se doit de régner une honnêteté à toute épreuve. Mentir ou cacher une information à ses pairs est cruellement puni.



28. La douleur


L'argent et la douleur ont ceci en commun que ce sont des éléments fédérateurs. Les membres du personnel d'une entreprise peuvent ne rien avoir en commun, ils travailleront pourtant ensemble parce qu'ils touchent un même salaire. Deux hommes d'affaire peuvent s'exécrer mais faire affaire parce qu'il y a un gain pour les deux. De même, des soldats qui ont connu la douleur ensemble sont "frères à jamais". Quand des immigrés de religions et de cultures différentes se rencontrent, ils se comprennent parce qu'ils ont vécu les mêmes arrachements et les mêmes humiliations. La douleur est un pivot du christianisme ou du bouddhisme. L'argent est un pivot du capitalisme et de l'économie de marché. La guerre synthétise les deux. L'imposteur ne peut que se servir de l'argent et de la douleur. La façon de se servir de l'argent consiste à corrompre, acheter, menacer de dommages et intérêts... On se sert de la douleur en torturant, en menaçant... Dans les deux cas le but est de créer un lien entre l'imposteur et sa victime.

On pense qu'une sale de torture sert à infliger des douleurs telles à une personne qu'elle préfère parler. Ce schéma simpliste est peut-être vrai quand un percepteur des impôts veut amener un bourgeois à payer son dû. Deux tours de vis sur les pouces et le bourgeois découvre en lui la volonté irrépressible de payer... Cela, n'importe quel tortionnaire amateur peut le faire. Cela fonctionnera beaucoup moins bien par exemple si on veut faire parler un résistant, lui faire dire où se trouvent ses amis. Un processus de torture plus subtil consiste à mettre la personne en état de dépression nerveuse. Il faut l'isoler, occuper toutes ses pensées, la faire frémir à la pensée de la séance de torture du lendemain... Il faut que le cerveau de la personne s'épuise à chercher une solution pour éviter la torture, comme un papillon à l'intérieur d'un globe. Il faut infliger à la personne des choses dégradantes, qui diminuent son estime d'elle-même. Il faut la priver de nourriture reconstituante. Une fois le cerveau à genoux, vidé de ses neurotransmetteurs, incapable de continuer à gérer le réel, incapable de rêves réparateurs, la personne sombre dans la dépression. Elle n'est plus qu'une affreuse plaie psychologique. Alors elle peut se mettre à dire et à faire n'importe quoi. Dès qu'elle a commencé à parler, on peut la réalimenter correctement et cesser la torture. Ce n'est plus la même personne. Dans ce processus, le tortionnaire joue le rôle d'une sorte de parent. Il mène sa victime vers une seconde naissance, une nouvelle vie où elle parle, où elle a renoncé à protéger les personnes qu'elle aimait.

Un gourou aura plus de crédit s'il est connu qu'il a souffert. Par exemple j'ai souvent entendu raconter le fait qu'Adolf Hitler a été gazé dans les tranchées de 14-18. Cela apporte du poids au personnage. J'ai un jour assisté à une scène étrange : un petit gourou qui essayait d'imposer ses idées. Si quelqu'un faisait une objection, il le reprenait vertement, en ajoutant : "j'ai souffert dans la vie, moi monsieur, j'ai souffert !" Il a raison parce qu'il a souffert...

S'il vous arrive un gros problème vous pourrez constater qu'il y a trois sortes d'amis. Il y a ceux qui vont vous mettre la pression pour vous forcer à adopter les solutions qu'ils préconisent. Ils s'ajoutent au problème. Il y a ceux qui ne se rendent pas compte que vous allez mal ou qui ne se sentent pas à la hauteur et qui ne font rien. Et puis il y a ceux qui vous proposent de l'aide et discutent avec vous pour trouver des solutions.

Si tu empruntes de l'argent à un parrain de la mafia et que tu ne le lui rends pas avec les intérêts plantureux exigés, des hommes à lui viendront te trouver. En sortant les battes de baseball ils diront d'un air affligé : "tu as fait beaucoup de peine au parrain en n'honorant pas tes dettes..." Dans une dictature on fait souffrir les gens en fonction de la souffrance qu'ils sont supposés avoir infligée au dictateur. Cela a des côtés positifs : dans certaines dictatures on jouit d'une grande liberté tant qu'on ne se mêle pas des fantasmes du dictateur, parfois une liberté bien plus grande que dans certaines démocraties.

L'imposteur ne joue pas tant sur la douleur que sur la peur de la douleur. C'est pour cette raison qu'un tortionnaire amateur n'obtient souvent rien. Sa victime se rend compte que la douleur est bien moins grave qu'elle ne le craignait. Pour qu'une mafia puisse prendre le contrôle d'une ville, elle doit laisser courir des bruits sur la cruauté de ses représailles. Peu importe que ces bruits soient vrais ou faux, ce qui compte est que les gens y croient, voire qu'ils aient envie d'y croire. La vue d'une salle de torture peut être beaucoup plus efficace que son usage.

L'escroc n'a pas de vraies douleurs. Certes il se plaint à l'occasion. Mais ce sont des douleurs en rêve. Comme il prend ses rêves très au sérieux il fait grand cas de ses douleurs. C'est de la souffrance de théâtre. Réciproquement, l'escroc n'a pas de vraies joies.

Une confrontation avec un imposteur est un duel d'angoisses. C'est à celui qui fera le plus angoisser l'autre. Le premier qui craque a perdu. Il peut craquer de différentes façons : fuir, s'énerver, attaquer... Les guerres d'usure sont très prisées. Elles se terminent par des dépressions, des suicides, des faillites... Chez les gens matures, les "affrontements" sont plutôt à qui réussira à faire le plus de bien à l'autre. Parfois, une personne mature peut remporter une victoire éclatante contre un imposteur en lui faisant du bien.

Si vous vous rendez compte que votre sort dépend d'un imposteur cela peut être extrêmement douloureux. Avoir la conscience de ce petit esprit malade en train de décider de ce qu'il va advenir de vous... c'est horrible. Les soldats commandés par des officiers incompétents vivent cela, de même que les enfants de parents immatures. Par contre une personne à laquelle il arrive une chose très grave, même être en train de mourir, peut souffrir relativement peu si elle est entourée de personnes matures.

Les exploiteurs, négriers et autres esclavagistes payent le moins possible de salaires à leur main-d'oeuvre ou pas de salaires du tout. Si vous êtes victime de harcellement, si on vous fait des choses très dures, demandez-vous toujours si la motivation n'est pas l'argent. Les rouages imaginés par certains escrocs peuvent être d'une extrême complexité. Là où on vous montre de la logique et des bons sentiments, creusez pour trouver les véritables motivations. La majorité des chefs de rébellion dans les pays du Tiers Monde sont capables de tenir des discours idéologiques. Cherchez plutôt quelle ressource agricole ou minérale est disponible sur le territoire qu'ils contrôlent. Parfois ces ressources sont directement exploitées par une multinationale, parfois l'exploitation est artisanale et les profiteurs de guerre sont plus loin en aval. Réciproquement, si on vous demande de l'argent de façon explicite, parfois ce n'est pas du tout la véritable motivation. Par exemple une personne peut faire un procès à sa famille pour obtenir des dommages et intérêt, en réalité c'est un appel. Elle voudrait être reconnue par sa famille et obtenir de l'affection. Elle laissera tomber ses revendications pécuniaires après le premier dialogue sincère.



29. Sortir de l'escroquerie


Le contraire d'un "imposteur" est une personne "authentique". Cela veut dire une personne qui vit ses émotions véritables, qui ne fait pas semblant. C'est une personne qui a la culture et l'introspection nécessaires pour se comprendre et s'accepter, chez qui les émotions et les pulsions sont fluides.

Considérons deux couples. Dans le premier les partenaires sont bien élevés. Ils se parlent gentiment, s'entraident, se font un bisou le matin avant de partir au travail... Dans le deuxième, l'homme est borné et imposant. La femme vit dans l'angoisse. Elle fait de son mieux pour le ménage et les repas. Elle craint les reproches, qui ne manquent pas. Tous les quelques jours, l'homme devient un peu plus doux. Il la prend dans ses bras et la caresse. Elle sent alors un bonheur total l'envahir. Toutes ses angoisses se dissolvent. Elle n'est plus qu'une fleur de chaleur. Le temps n'existe plus. Elle ne vit que dans l'attente de cet instant. Lequel de ces deux couples et le plus un imposteur ? Le premier répond aux canons de notre société. Mais il ne résisterait pas à un événement grave. Il se disloquera à la première montée d'angoisses, un événement difficile à gérer... Il est superficiel. Le deuxième couple est un peu minable. On voit pourtant de tels couples résister à des guerres et à des famines... Pour cesser d'être un imposteur il faut reconnaître sa nature animale. Il faut prendre conscience de nos pulsions et de nos émotions. La culture permet d'aller à leur découverte et de les développer. Elle nous donne des conseils, elle nous permet de prendre du recul et de résoudre les paradoxes. Elle ouvre le dialogue à notre animalité. Un moine qui tombe à genoux devant une statue de la Vierge Marie, le coeur empli d'extase, est un homme qui vit. Par ses études théologiques il a appris au fond de son être ce que la Vierge Marie représente. Il a découvert qu'elle est un sentiment fort. Certes cet homme est manipulé par une église. Mais son émotion est authentique. Un auteur qui se contenterait de décrire l'extase de ce moine ne serait qu'un imposteur : il ne ressent rien, sinon un faible sentiment de curiosité et un vague goût du lucre à l'idée d'en faire un livre.

Qu'est-ce qui nous permet d'aller à la rencontre de notre être ? Les écrits, les paroles, les images et la musique de Victor Hugo, Carlos Castaneda, Krishnamurti, Salvadore Dali, Mozart... Les petits et les grands événements de la vie... Les rencontres, les voyages et les transes hypnotiques... Surtout nous-mêmes, d'où ces émotions jaillissent, qui nous donnent envie, nous préviennent, nous soutiennent et sont la source des bonheurs.

L'argent est devenu le fondement de notre société. Certains paradoxes montrent pourtant qu'il existe des choses plus fondamentales que l'argent. On demandait à Gary Grant pourquoi il payait des prostituées alors qu'il pouvait séduire n'importe quelle femme. Il répondit : "je paye la prostituée pour qu'elle parte. Une femme s'accrocherait". En Chine on payait son médecin quand on était en bonne santé. On arrêtait de le payer quand on tombait malade. On dit que l'argent ne fait pas le bonheur mais qu'il y contribue. Certaines personnes sont pourtant devenues beaucoup plus heureuses en renonçant à de l'argent : en quittant un mari fortuné mais absent, en renonçant à des responsabilités écrasantes... Cela montre que les sentiments priment sur l'argent. Seuls les sentiments procurent du bonheur. Les imposteurs du capitalisme sauvage auront beau étaler des couches de plâtre, les sentiments brilleront toujours au travers des fissures. Quand les occidentaux auront compris cela, il redeviendront heureux. L'argent cessera d'être l'outil par lequel les imposteurs détruisent la planète. Les occidentaux utiliseront toujours l'argent mais plutôt pour faire des comptabilités et se protéger des imposteurs. Ils arrêteront de persécuter les pays précaires. Ils iront massivement aider les trop rares missionnaires et les ONG qui collaborent déjà sur place avec les habitants.

Une oeuvre artistique aura du succès si elle engendre des émotions chez ses auditeurs, spectateurs ou lecteurs. Les "intellectuels" ne comprennent souvent pas les émotions qu'il y a dans les oeuvres populaires. Ils prétendent qu'elles se vendent à millions à cause du marketing. C'est faux. Les auteurs de ces oeuvres à succès ont simplement la générosité de comprendre et d'exprimer les émotions simples. Le marketing peut seulement amplifier le mouvement ou faire primer une oeuvre sur une autre oeuvre équivalente.

Les sectes vous proposent de développer votre être. Au travers de leurs symboles et de leurs activités vous découvrirez des choses en vous. Ces émotions sont tellement fortes, tellement précieuses, que nombre en conçoivent une fidélité à vie pour la secte. L'arnaque est que la secte ne développe chez ses adeptes que les pulsions et les sentiments qui lui sont utiles. L'adepte doit rester incapable de survivre par lui-même en dehors de la secte.

Les imposteurs sont souvent des lâches. Cette lâcheté explique certains de leurs actes mais il faut voir plus loin. Il y a un cercle vicieux entre la peur et l'apprentissage des choses. Il m'est arrivé de vouloir expliquer quelque chose de simple à un enfant et que cet enfant s'effondre virtuellement sur le sol, persuadé de ne pas être à la hauteur, presque terrorisé. Si on réagit de la sorte chaque fois qu'il y a quelque chose à apprendre, on n'apprendra rien et on deviendra un imposteur. Si un enfant naît dans une famille où on parle d'un grand nombre de choses, où on lui apprend de tout par petites touches, en douceur, en le soutenant chaque fois qu'il y a une effort à faire... Cet enfant a-t-il du mérite à ne pas être un imposteur ? Le savoir lui a été donné de façon continue et confortable...

Jadis, l'école était un lieu d'émotions : la curiosité, la peur de décevoir, l'ennui, la passion des jeux intellectuels, le sens du devoir, le sens de la camaraderie, le besoin de se dépasser... Les enseignants en étaient les grands prêtres, maîtres des émotions. Ils avaient un grand prestige social et étaient bien payés. Pour asservir le peuple, il faut éteindre ces émotions. Il faut détruire le rôle des enseignants. On en a fait une profession pour idéalistes creux et pour planqués incapables de survivre par eux-mêmes. Les quelques résistants sont assommés d'obligations pseudo-pédagogiques, impérieuses et sans cesse mouvantes. On casse l'instinct de l'enseignant, ce maudit moteur à faire des hommes libres. En plus d'être misérables, les salaires sont payés en retard, avec diverses petites humiliations... Les parents qui mettent leurs enfants dans des écoles élitistes croient échapper à cela. Ils se trompent. Certes leurs enfants y apprennent plus de choses. Mais les mécanismes de castration sont toujours là. Les enfants de riches peuvent même être plus cruellement victimes que ceux des pauvres, parce qu'on organise mieux les choses autour d'eux. J'ai quelques amis qui ont vécu dans des dictatures. Ils me racontent tous la même chose : ces interminables séances obligatoires où il faut assister en groupe à des films de propagande ou écouter les discours des dirigeants. Cela hypnotise la majorité et corrode la volonté des quelques fortes têtes. Sous prétexte d'enseignement, on inflige les mêmes méthodes aux enfants dans les démocraties modernes. On y met plus d'hypocrisie que dans les dictatures, plus de tact et de langue de bois.

Quand les émotions "nobles" s'étiolent, il reste quelques émotions plates : la peur, suivre la masse, le chacun pour soi, la jalousie, la folie des grandeurs... Ces émotions basiques ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Elles posent problème quand elles deviennent dominantes, quand elles ne sont pas raisonnées par les autres émotions.

Il faut apprendre à faire la différence entre ses pulsions et ce qu'on fait. Ce n'est pas parce qu'on a envie de tuer quelqu'un qu'il faut le faire. En avoir parfois envie est normal. Rêver de le faire peut même être une bonne chose, pour se défouler. Mais on ne peut pas passer à l'acte. On ne rend pas justice soi-même. Si on a un problème grave avec une personne, il faut en parler à d'autres personnes, déléguer le problème à un avocat ou un médecin, déposer plainte à un bureau de police... Réciproquement, on n'a aucun mérite à avoir envie de faire du bien à une autre personne. Cette envie est très importante, parce qu'elle fait réfléchir à ce qu'on pourrait faire de bien et cela pourrait mener à réellement faire quelque chose. Mais on n'aura de mérite que pour la qualité de ce qu'on aura effectivement fait. Rêver de faire du bien ne fait du bien qu'à soi-même.

L'imposteur s'amuse des pulsions de ses victimes tout comme un enfant s'amuse des réflexes de survie de l'animal qu'il martyrise. Un enfant bien élevé s'amusera plutôt des instincts de tendresse de l'animal. Il le respecte. Il ne caressera pas l'animal avant de lui avoir demandé son avis. "S'amuser" n'est pas le terme adéquat. Il faudrait plutôt dire "fabriquer du bonheur". Le bonheur de l'animal est comme une petite braise. Par des caresses ajustées, entre les oreilles, dans le cou, sous le menton, à la base de la queue... on peut souffler sur cette braise et rendre l'animal fou de délices. Ensuite il faut se reposer avec lui, en respirant calmement pour partager sa méditation.



30. Une conclusion


A partir du 15ème siècle, l'Europe a envahi presque tous les autres pays de la planète. Elle a pompé massivement leurs ressources minières et agricoles, exterminant les habitants ou les réduisant à des degrés plus ou moins prononcés d'esclavage. Ces ressources ont ensuite été en grande partie gaspillées, par exemple dans deux guerres mondiales (une guerre n'est mondiale que si elle se déroule en Europe). Je pense que les européens auraient mieux fait d'aller à la découverte d'une ressource bien plus essentielle, qui leur aurait donné de véritables satisfactions : leurs propres émotions. Les autres peuples leur auraient été d'une grande aide pour cela. Actuellement l'Europe est sous tutelle d'une de ses anciennes colonies : les USA. Cela a amené un mieux, on ne peut pas pour autant dire que la situation soit rose. Les USA ne sont guère plus émotionnellement avancés que l'Europe.

L'Europe dispose de ses propres missionnaires pour la civiliser : le "quatrième pouvoir". Cela veut dire les média, l'enseignement, les églises et les auteurs de livres. Ceux en lesquels je crois le plus sont les enseignants. Ils sont au noeud du problème : là où germent les esprits des enfants. Aussi maltraités qu'ils soient, quel que soit leur degré de découragement, je voudrais que les enseignants comprennent l'importance de leur mission. Cela vaut la peine de se battre contre la dictature. La résistance peut l'emporter. Quand j'avais 8 ans, l'instituteur nous racontait des histoires en classe. Des contes et légendes, des histoires vraies... Je ne me souviens pas qu'il ait jamais dû faire usage d'autorité dans sa classe. Nous écoutions naturellement ses cours. Nous avions confiance en lui. Nous savions instinctivement que la matière qu'il enseignait était bonne pour nous. Quand il nous apprenait une formule de mathématique, il n'avait pas besoin de nous dire qu'elle nous était utile d'une certaine façon. C'était évident, parce qu'il savait manifestement qui nous étions et qu'il avait compris son métier. Un jour, alors qu'il racontait une histoire, une fille s'est levée, comme exaspérée, et a demandé "mais enfin Monsieur, quand allons-nous avoir cours ?" Conscient de ce qu'il risquait, il a arrêté son histoire, a donné raison à la fille et a commencé un cours. Je connaissais le père de cette fille. Je l'ai eu plus tard, vers 14 ans, comme professeur de science. Je devais lui dire comment s'y prendre pour les labos... Cet instituteur conteur nous a donné des cours parfaits. Toute la matière prévue nous a été donnée. Ce professeur de science, par contre, ne comprenait pas lui-même la matière qu'il enseignait... Des histoires comme celle de cette petite fille qui s'est levée, j'en ai entendu d'autres. Chaque fois l'enseignant a dû baisser la tête. C'est une situation de dictature. Sous Staline, le père baissait le regard devant son fils de 7 ans si celui-ci le surprenait à manquer de conformité aux idées du parti.

Pourquoi l'Europe est-elle ainsi ? J'ai l'impression qu'au fil des guerres, depuis la fin de l'Empire Romain, la culture a été disloquée, malmenée... Il ne s'est jamais reconstitué en Europe un véritable bagage culturel. Prenons comme analogie les vitamines dans le corps. On dit que telle vitamine est bonne contre le rhume, que telle autre vitamine est bonne pour la peau ou pour les yeux... En réalité, quand vous étudiez l'action des vitamines, vous vous rendez compte qu'elles sont toutes nécessaires entre elles. Chaque vitamine a besoin de la présence de plusieurs autres vitamines pour agir. Supposons une personne en carence de vitamines. Si vous lui donnez une seule vitamine, elle va se sentir mieux, tout en continuant à être malade. Elle vous demandera des doses de plus en plus fortes de cette vitamine. Elle expliquera à tout le monde que cette vitamine est la clé de la santé. Elle peut se mettre à consommer des doses telles qu'elle finira à l'hôpital. C'est ainsi que vit l'Europe. Tout semble basé sur des déséquilibres et sur la négligence de choses essentielles. Des heures de télévision hypnotique pour les uns, une pluie d'argent pour quelques autres, du travail assommant pour beaucoup d'autres, de la vie de famille pour personne... On ne semble pas comprendre qu'il faut donner des doses normales de toutes les vitamines et de toutes les émotions à tout le monde. Je me demande si d'une certaine façon les terroristes n'utilisent pas la même méthode. Comment obtenir qu'une personne se sacrifie dans un attentat à la bombe ? Coupez-là d'une vie normale. Enlevez-lui les mille et une choses qui composent une existence équilibrée. Focalisez son attention sur une seule émotion : le paradis, l'injustice faite à son peuple, la camaraderie de la lutte armée... au choix. Après un certain temps, la personne acceptera de vivre cette émotion à mort.

Les populations européennes feraient bien de se méfier. On dit que la colonisation a apporté des richesses en Europe et que ces richesse ont permis un essor social. Par là on fait croire que les richesses sont nécessaires au bonheur et que la domination de pays étrangers est une chose naturelle. Je vois les choses d'une autre façon. Avant les colonisations, une minorité d'européens exploitaient la masse du peuple. Quand les colonies ont été conquises, le territoire virtuel de l'Europe s'est agrandit de façon démesurée. Cela a entraîné un partage géographique : les "européens" exploités étaient les indigènes des colonies. Les européens d'Europe sont devenus des exploiteurs, donc mieux nantis. Le mieux-être en Europe était factice, en ce sens qu'il n'était pas lié à une amélioration des mentalités. Maintenant que l'hégémonie européenne sur ses ex-colonies achève de se rompre, les peuples européens feraient bien de se préoccuper des conséquences du resserrement du "territoire européen" à la seule Europe... Ils vont redevenir des esclaves. Ce n'est pas avec des loi et des méthodes modernes qu'ils éviteront d'être abusés. Au Moyen-Age un sheriff de Nothingham pressurait les gens pour assurer son train de vie. La chaîne de notables décrite au chapitre 17 en est une variante moderne, plus insidieuse. Le bouleversement d'une administration par un escroc, décrit au même chapitre, est une méthode de management enseignée très officiellement en Europe : "le management par le changement".


Je voudrais remercier pour leur soutien et leurs conseils Luis de Miranda, Hoa et Toan Dang Vu, Jean-Marie Decheneux et Frédéric Cloth.



Eric Brasseur  -  20 mars 2006  au  21 décembre 2008       [ Accueil | eric.brasseur@gmail.com ]