Les innocents du système
Je ne sais pas si c'est toujours le cas mais en Chine un chef
d'entreprise qui avait fait faillite pouvait être exécuté en place
publique. Une balle dans la tête, tirée à bout portant par un soldat.
La question n'était pas que faire faillite était condamné par la loi...
mais plutôt que le terrain était tenu par les autorités locales, de
robustes fonctionnaires communistes dont certains datent de l'époque de
Mao. Le pouvoir central leur a récemment imposé d'accepter les
entreprises "capitalistes". L'ennemi juré... On accepte très bien
l'ennemi, en fait, s'il montre patte blanche et sait être généreux. Ces
chiens de capitalistes fabriquent de l'argent par des méthodes
contre-natures. C'est justice que le pauvre fonctionnaire communiste en
reçoive une partie. On attribue en partie l'essor économique de la
province du Guangdong au fait que les fonctionnaires savaient ménager
la poule aux œufs d'or. Mais si l'entreprise fait faillite, il faut
bien nettoyer la souillure... On monte un dossier contre le patron
malheureux et puis hop.
Il est arrivé une chose similaire à un ami belge d'origine
vietnamienne, qui avait été engagé comme directeur financier dans une
nouvelle entreprise au Vietnam. Quelques mois d'activité florissante...
et puis les responsables locaux débarquent avec la police et saisissent
tout. Des chefs d'accusation grotesques mais vous avez beau les nier.
Le coffre de l'entreprise a été ouvert, vidé, et puis c'est tout. Les
ouvriers sont rentrés chez eux. Le matériel s'est "évaporé". Mon ami
est resté là-bas deux ans, assigné à résidence. Il a souffert de la
solitude, de divers problèmes de santé... avant que le premier ministre
belge et le président français n'interviennent en personne à Hanoï et
que le pouvoir central "recommande" aux autorités locales de le laisser
partir.
En Belgique c'est plus cool. Tout au moins à Bruxelles, où les
fonctionnaires semblent atteindre le niveau d'éducation nécessaire pour
ne pas tirer à vue sur les poules. D'après un ami, le niveau de
corruption est le même de la région wallonne jusqu'aux fonctionnaires
européens. Rien de méchant... Simplement, si une autorisation
administrative est nécessaire... et vous voudriez que cela se passe
bien, votre entreprise va acheter un ordinateur portable et puis le
perdre... Ce n'est pas cela qui va ruiner votre chiffre d'affaire, que
du contraire. Les fonctionnaires en parlent assez ouvertement. En cas
de doute ils expliquent les détails de la procédure. Ils peuvent même
vous faire une visite guidée. Par exemple l'achat de tableaux de
maitres pour décorer les bureaux de prestige. Vingt ans plus tard on
s'aperçoit que le tableau a été remplacé par un tableau tout aussi joli
mais nettement moins coté. Lequel des usagers successifs du bureau a
fait la permutation ? Mystère...
L'activité est plus intensive dans certains ministères. Un chef
d'entreprise achète des valises pour les billets qu'ils va remettre "de
la main à la main" aux contrôleurs du ministère des finances... La
coopération consomme des projets bidons à la chaine. Ils sont financés
et puis "pfuit"...
Le point commun à toutes ces anecdotes est l'hilarité des
fonctionnaires. "On vit dans un beau pays !"
On n'explique pas tout cela dans les écoles... Il est également dommage
qu'on ne donne pas aux enfants la possibilité de comprendre
intellectuellement les conséquences de ces systèmes. Un cas particulier
sont des jeunes que l'on endoctrine dur comme fer aux idéaux humanistes
et qui vivront enfermés toute leur vie dans cette bulle. Ce sont eux,
que j'appelle "les innocents du système". Ils sont parfois sélectionnés
pour devenir des politiciens, complètement décalés de la réalité mais
ils sont des fards du système.
À un moment donné la ministre de la coopération était une de ces
personnes. Elle a fait une visite au Congo... Les coopérants qui en
avaient marre de servir de guirlandes de Noël à cette monstrueuse
machine à détourner des fonds, ont cru un instant qu'elle allait voir
par elle-même que les projets sont bidons, que le matériel ne sert à
rien... Certains ont espéré la rencontrer pour pouvoir lui expliquer
les choses de vive voix. Il n'a jamais été possible de l'approcher.
Elle était entourée d'une carapace hermétique ordonnée par les escrocs.
Ils lui ont organisé une sorte de visite touristique où elle est allée
d'émoi en émoi. Elle a acheté quelques babioles sur un marché et zou
retour à Bruxelles pour vanter devant les journalistes l'excellence de
la coopération belge. J'étais un peu épaté, à l'idée que les escrocs
sont assez puissants pour contrôler le parcours d'un ministre. En
réalité, comme ils sont le système...
Certains groupes d'action humanitaires sont également constitués de ces
élégants à œillères, tout au moins de personnes qui ont compris
qu'elles doivent se faire passer pour telles. Lors de
pseudo-confrontations comme des "débats" télévisés, les escrocs font
toujours très attention à les ménager. Il y a pourtant des cas où cela
tourne au clash. On m'a par exemple raconté un débat où un escroc est
passé à l'attaque. C'était dans une grande salle universitaire, au
sujet du port du voile, des minarets... Une ministre "humaniste" en
était la vedette. L'escroc de service était un leader religieux local,
venu avec ses ouailles, sagement alignées. Il a interpellé avec force
la ministre, lui a presque hurlé dessus... Ce sont des amis musulmans
qui m'ont raconté la chose. Ils étaient rouges de honte. Je leur ai
expliqué que son comportement était uniquement destiné à ses ouailles.
Après leur avoir montré qu'il en remet à un ministre, son pouvoir est
assuré pour des années. Son comportement a des conséquences
catastrophiques pour la réputation des musulmans mais de cela il se
fiche bien. Au contraire : quand les choses iront vraiment mal pour
eux... ils pourront toujours se mettre sous sa protection.
Un autre exemple concerne les mutuelles socialistes en Flandre. Elles
étaient toutes déficitaires... mais pour l'une d'entre elles c'était
vraiment catastrophique. Le parti a pris la décision de nommer à sa
tête une personne qui avait une réputation de bon gestionnaire.
Non-seulement il a remonté les finances de la mutuelle mais... elle est
devenue bénéficiaire. La seule mutuelle socialiste bénéficaire... Il
était assez fier de lui, jusqu'au jour où des hommes de main du parti
entrent dans son bureau sans frapper et le somment de sortir sur le
champ, sans rien emporter. Ils ont épluché tous les comptes. Cela a
pris des mois. Ils n'ont rien trouvé à lui reprocher... alors ils lui
ont proposé un arrangement : il signait un papier comme quoi il
renonçait à tout recours en justice, en échange ses mois de préavis
seraient payés. Cette histoire l'avait détruit, il a signé sans poser
de question. Au fil du temps et des rencontres il a fini par
comprendre. Les mutuelles sont une source de finances pour le parti. Le
problème, avec lui à la tête de cette mutuelle, c'est qu'elle ne
rapportait plus rien. Donc, une fois qu'il avait fait le ménage, il
fallait se débarrasser de lui. Quand ils sont entrés dans son bureau,
ils venaient chercher les indices de ses malversations. Parce que tout
le monde vole... (On ne lui reprochait pas de voler... mais de ne pas
partager.) Le problème était qu'il ne volait rien du tout. Il a donc
fallu trouver un compromis. Il raconte également qu'un des mécanismes
contribuant au déficit des autres mutuelles était que leurs cadres
recevaient des cadeaux somptueux. Cela servait à obtenir leur silence,
parce qu'ils étaient bien placés pour constater les détournements. On
peut appeler cela de la corruption mais la façon dont cela fonctionne
est subtile. Ce n'est pas comme payer un policier pour couvrir un
crime. C'est plutôt pour persuader les cadres que l'argent coule à
flots, qu'il est là pour être pris et la preuve ils en bénéficient eux
aussi. Cela tendrait même à les persuader que la solution aux problèmes
du pays serait de mettre le socialisme partout...
Je me méfie tout particulièrement du parti écolo, parce qu'il est
constitué d'innocents du système. Cela ne veut pas dire qu'ils sont
honnêtes. Cela veut dire qu'ils ne sont rien. Pour mériter le titre de
personne honnête, il faut avoir la possibilité de ne pas l'être. Leurs
effets sur la politique sont soit nuisibles, parce que détachés des
réalités, soit téléguidés par les corrompus, parce qu'ils se laissent
mener par le bout du nez.
Ce n'est pas d'innocents, dont le pays a besoin, mais de personnes
ayant toutes les compétences de crapules finies. Quand vous avez tout
bien compris comment on vole, sape et détourne et quelles en sont les
conséquences, hé bien vous n'arrivez pas à le faire et vous empêcher
quiconque d'autre de le faire. C'est cela, la nature humaine. Des
directeurs de prison l'ont compris et organisent des cours d'arts
martiaux pour des prisonniers qui purgent des peines pour des actes de
violence. Pour être fiable, pour ne pas présenter de risque même si on
lui marche sur la queue, un chien doit avoir été entrainé au mordant.
S'il connait la puissance de sa gueule, s'il a assez joué avec des
êtres humains pour les considérer tous comme des membres de la meute,
il ne peut plus paniquer et sauter à gorge du premier venu. Il
n'attaquera que si son maitre est menacé ou un enfant. Pour que cela
fonctionne, il faut que toute la population soit peu ou prou initiée.
Parce que, il faut faire partie du même village et s'entraider, pour
éviter de mal tourner.
Le pays contient déjà largement assez de
personnes honnêtes de nature... mais le jeu des crapules
est trop facile, à cause de l'ignorance, des peurs et des ségrégations.
Un ami m'envoie les liens suivants, vers une vidéo qui explique le
fonctionnement de la politique étrangère américaine vis à vis des pays
faibles mais riches en ressources naturelles :
La politique de la Belgique en matière de coopération avec les pays
émergeants en est une version réduite et un peu amateur. Il est
clairement dit, dans les milieux concernés, que l'argent alloué à la
coopération, doit retourner à la Belgique. Il sert à acheter des
services et des biens à des entreprises belges. Ce faisant, c'est de
l'argent des impôts, payés en majorité par les belges modestes, qui est
directement transvasé vers des industriels belges riches.
En théorie, l'attribution des marchés est faite sur base d'appels
d'offres neutres. Dans la réalité, des personnes qui ont travaillé dans
les administrations m'ont expliqué les méthodes utilisées pour truquer
ces appels d'offre et toujours privilégier les "amis". Une des
conséquences de cela est que les coopérants reçoivent le matériel
demandé après des années (quand il n'est plus utile) et ne reçoivent
pas ce qu'ils avaient demandé mais ce que "des personnes sympathiques"
avaient la possibilité de fournir pour empocher le contrat. On reçoit
aussi souvent des choses qui ont coûté beaucoup plus cher que ce qu'on
avait explicitement demandé, etc... Cela va jusqu'à des caisses de
matériel de pointe, qui a couté des sommes prohibitives, qui sont
déposées sur le tarmac d'un aéroport et qui pourrissent là parce que
personne ne vient les chercher.
La coopération reçoit des proposition de projets à tours de bras et
finance ceux qui proviennent "des personnes sympathiques" même s'ils
n'ont aucun sens, démonstrations d'experts à l'appui. Cela n'intéresse
personne que les projets présentent une utilité pour les destinataires.
L'activité consiste à écouler un fastueux budget au profit "de
personnes belges sympathiques".
Le Congo servait par exemple de camp de vacances au personnel
universitaire belge "qui joue le jeu". On "part en mission au Congo"
comme un ouvrier communiste recevait deux semaines de vacances dans un
chalet au bord de la Mère Noire. Cette fonction "Club Med'" de la
coopération prend parfois des formes très organisées et structurées.
Les professeurs qui passent ainsi quelques semaines au Soleil donnent
des cours et font passer des examens relativement truqués. À ceux qui
s'en étonnent, on parle de discrimination positive, de diplomatie,
d'adaptation à une culture différente... (Ce que les belges feraient
bien de comprendre est que la situation n'est pas beaucoup moins
truquée et vidée de sens dans les universités belges elles-mêmes.)
La personne interviewée dans la vidéo parle des enfants de notables que
l'on privilégie et envoie dans les grandes universités, où leur succès
est garantit. La Belgique fait cela aussi. On paye des mercenaires pour
faire de toute pièce des travaux de fin d'étude, voire des doctorats,
pour des fils de nantis qui parfois ont même des difficultés à lire et
à écrire.
Un autre exemple :
Eric Brasseur
- 24 février au 20 mai 2011