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Le havre des toxicomanes







Depuis la création du monde, deux ruelles au centre-ville étaient occupées par des salons de prostitution. Elles sont étroites et parallèles, bordées de vieux petits immeubles de commerce, dont les rez-de-chaussées avaient été agrémentés de quelques néons bleus et rouges.

La viande n'y était pas de première fraicheur mais les anecdotes les plus sympathiques circulaient sur son compte. Par exemple un client était un jour arrivé chez sa prostituée préférée et lui avait offert un bijou, en disant que sa femme ne le méritait pas. La fille avait alors longuement parlé avec lui, lui a posé des questions sur ses problèmes de couple, l'a conseillé, et puis lui a rendu le bijou en lui demandant de l'offrir à sa femme.

Une légende urbaine voulait que ces immeubles appartenaient à l'Évêché. Un ami antiquaire en a fait le reproche à un prêtre, qui l'a aussitôt invité à venir vérifier dans les registres de la fabrique d'église. Les immeubles avaient bien un jour appartenu à l'Évêché mais ce n'était plus le cas. Ils avaient été vendus à des propriétaires privés.

Il y a trois ans, la Ville de Liège décidé de fermer ces salons de prostitution. Les filles sont expulsées ; ont leur donne quelques mois pour aller se faire prendre ailleurs.

La raison officielle est qu'il y a un intense trafic de drogue dans le quartier. Des tunisiens en lambeaux dealent tout ce que vous voulez : cocaïne, crack, boulettes d'héroïnes... C'est 10 € pour une boulette de mauvaise qualité, ce qui veut dire qu'elle ne contient que des traces d'héroïne, des calmants pilés et diverses choses qui vous réduisent à l'état de squelette ambulant en quelques mois. Pour une boulette qui contient une quantité raisonnable d'héroïne et des choses saines comme de la craie pilée, il faut compter 20 €. Par contre si vous voulez des médicaments comme du bromazépam, de la méthadone, du xanax... il faut aller un peu plus loin, sur la place Saint-Lambert.

Personne n'est dupe. Un peu tout le monde sait que la véritable raison sont des projets immobiliers au centre-ville. Les investisseurs demandent une ville propre. L'hôtel de ville est très intéressé à s'efforcer de leur faire plaisir.
Il y a des interactions entre les prostituées et les dealers mais elles tiennent plutôt de la cohabitation distante. Les clients des prostituées ne sont pas des consommateurs de stupéfiants. Les prostituées elles-mêmes tètent des anxiolytiques et des antidépresseurs à fortes doses mais sur prescription médicale.
Bien sûr il existe une prostitution cadavérique dans le quartier, avec des petits cratères rouges sur les avant-bras, quand elle ne se pique pas dans les mollets et cache les abcès avec des bottines. Mais c'est de la prostitution des rues. Elles attendent les clients aux carrefours et n'utilisent pas les salons de prostitution. Elles ne pourraient pas en payer les loyers, qui sont très élevés, puisqu'elles dépensent tout, tout de suite, en héroïne.

Je me suis demandé si ce n'était pas aussi une opération pour éradiquer les prostituées libres. Beaucoup de prostituées dans ces deux ruelles n'avaient pas de maquereau attitré, ou tout au moins, traitaient avec un protecteur selon des modalités qui respectaient un ou deux points des Droits de l'Homme. Elles ont été contraintes d'aller travailler dans une commune voisine, où la prostitution est parait-il rentabilisée par le bourgmestre. Une mise au pas ?

Aucun habitant du quartier ne s'est réjoui de leur départ. À l'unanimité : "on les aimait bien..."

La police a lancé des opérations, pour intimider les dealers et dégouter les toxicomanes. Pendant un temps on y a même cru. C'était impressionnant de voir deux policiers seuls tenir en respect un groupe de dix ou quinze loques humaines, les fouiller, inspecter leurs papiers...
Un habitant du quartier a filmé le commerce des dealers, ce qui a forcé l'hôtel de ville de ordonner une opération.
De nombreuses fois, un groupe de policiers est resté en faction à un carrefour, les bras croisés. Ces nuits-là les dealers restaient chez eux. Mais au petit matin les policiers auraient manifestement eu l'usage d'un remontant...

Le bruit a couru qu'en riposte pour l'expulsion des prostituées, les dealers allaient mettre le quartier à feu et à sang.

En matière de sang, ils se sont contentés de continuer à agresser la nuit les personnes en état de faiblesse. Je parle ici de toxicomanes endurcis, qui pour payer leur consommation dealent le jour et agressent la nuit. Comme ils sont faibles et lâches, ils se mettent à plusieurs sur des personnes isolées, de préférence ivre-mortes. Ils s'agglutinent autour de leur proie et lui demandent son argent, son GSM... puis donnent des coups et renouvellent la demande. La scène se traine sur quelques dizaines de mètres, la personne finit par s'effondrer par terre et alors ils se servent dans ses poches et partent en se dispersant. Le lendemain un témoin me raconte la scène, il l'a vue de sa fenêtre et précise qu'il n'a pas appelé la police pour ne pas avoir d'ennuis.

Il y a parfois aussi des agressions à l'américaine, contre des personnes habillées en smoking ou qui arborent une mallette pour ordinateur portable. L'agresseur est seul, couteau sorti et donne des ordres. La première fois que c'est arrivé à un ami, quand il a vu le toxicomane se poster devant lui avec un cutter, il a éclaté de rire et a passé son chemin. Le toxicomane est resté tout paf. Il l'a mal pris... Deux semaines plus tard, quand mon ami repasse dans le quartier, le même toxicomane lui fonce dessus en hurlant, cutter en avant. Mon ami a réagi par réflexe et a envoyé le toxicomane valser contre le sol, le cutter achevant sa course un peu lui loin dans le caniveau. Malheureusement, le toxicomane s'est un peu blessé dans sa chute. La police a fait passer un mauvais quart d'heure à mon ami. On allait l'inculper pour coups et blessure... jusqu'à ce qu'un avocat de la police règle l'affaire et il a pu rentrer chez lui.

Par contre en matière de mettre le quartier à feu, les prières à Saint Molotov ont volé à tours de bras. Le premier incendie a été allumé sous un immeuble d'habitation. Un flanc de l'immeuble se trouvait dans une des deux ruelles et son rez-de-chaussée abritait des salons. La Ville avait demandé au propriétaire de l'immeuble de fermer la façade du salon avec des planches de bois. Il ne l'avait pas fait... Les premières bouteilles chargées de pétrole se sont donc abattues là. Ensuite, tous les quelques jours ils ont remis ça. Les pompiers arrivaient quelques minutes plus tard et le lendemain en passant dans les ruelles on trouvait un salon de plus transformé en reste de barbecue.

Cela a duré quelques mois. Un ami a été témoin du dernier jet. Il a vu les personnes jeter les bouteilles, le chiffon enflammé enfoncé dans le goulot... il a entendu le bris des bouteilles et a vu la lumière des flammes augmenter, puis a assisté au départ très calme des incendiaires, comme si de rien n'était. Comme il était ivre, il m'a appelé et c'est moi qui ai raconté la scène à la police, pendant que les pompiers achevaient d'éteindre.

Je dois à l'honnêteté intellectuelle de reconnaitre qu'il y a eu des progrès. Avant, toutes les quelques semaines il y avait des taches de sang quelque part sur un trottoir. Parfois-même une trainée de taches de sang, qui partait dans l'une ou l'autre direction et les taches s'espaçaient au fil du chemin. J'ai envoyé des photos de trainées de sang à une amie qui passait parfois dans le quartier sans faire attention, pour lui faire comprendre la situation. Quand une sœur ou une mère vous rend visite dans le quartier, vous lui dites d'attendre en dehors et vous venez la chercher pour l'escorter. Hé bien ces trainées de sang sont devenus moins fréquentes.
De même, les toxicomanes beuglent un peu moins la nuit. On arrive à s'endormir entre deux concerts.

Il y a eu des descentes de la police dans des immeubles du quartier. Les scellés placés par les policiers étaient aussitôt forcés...
Des cafés ont été fermés. On y dealait au vu et au su du tenancier.

Mais les dealers ne sont jamais réellement partis... Ils ont continué leur commerce au coin de la rue. Et ils se sont mis à squatter les anciens salons de prostitution. Il parait qu'ils ont tous un logement mais c'est pratique d'avoir un pied-à-terre "près de leur lieu de travail". Ils s'y réunissent fin de journée pour profiter de leurs bons produits.

Certains propriétaires des immeubles ont réagi et on carrément muré les entrées, en fermant les portes et les fenêtres avec des gros moellons bétonnés ou en fixant des grosses planches de multiplex marin avec des vis épaisses comme un tournevis. D'autres propriétaires, malheureusement... se sont contentés de mettre un petit cadenas et quelques feuilles de bois. Les toxicomanes explosent cela en quelques minutes, quand ils ne crochètent pas simplement les serrures.

La police a eu fort à faire pour expulser ces squatters. Tous les quelques temps ils forçaient un autre salon et s'y installaient.
Les expulsions n'étaient pas compliquées en elles-mêmes. Deux policiers arrivaient et intimaient l'ordre de partir. Ensuite ils jetaient un coup d'œil à l'intérieur pour vérifier. Le problème, c'est que les expulser ne sert à rien, si le salon n'est pas refermé tout de suite après. Donc chaque fois, des ouvriers de la Ville devaient venir avec leur camionnette de matériel et faire le travail, à coups de perceuses et de visseuses.

Il faut souvent s'y prendre à deux fois. Parce que, les dealers ont caché leurs bons produits dans un recoin du salon. Ils veulent les récupérer à tout prix et démolissent comme des enragés le travail des ouvriers communaux. La deuxième fois est la bonne, une fois le salon vidé de ses substances. Chaque fois, deux policiers doivent être présents, pour protéger les ouvriers.

Il y a parfois des gags. Un jour en début de soirée, des coups très forts retentissent soudain. Des habitants de plusieurs immeubles viennent regarder par leurs fenêtres. On ne voit rien... quelques personnes appellent la police... Finalement un panneau de bois vole en éclat et un jeune homme apparait. Il avait été enfermé dans le salon, sans le faire exprès, par les ouvriers qui avaient colmaté la façade. Il s'en est allé en marchant tranquillement, peu avant que la police n'arrive.

Cela a duré pendant des mois. Il est incompréhensible que la Ville n'ait pas muré ou renforcé tous les salons. L'explication donnée est que c'est aux propriétaires de le faire. Mais s'ils ne le font pas... le ville peut le faire à leur place et le leur facturer, que je sache.

Les riverains n'ont pas non plus réussi à obtenir qu'un renfoncement dans une façade soit muré. Des toxicomanes se plaçaient là à longueur de journée pour se shooter ou fumer leur feuille de papier aluminium. On y faisait aussi des passes, dont le niveau de romantisme était évident, avec des conclusions comme "t'as pas mis de préservatif, j'ai l'hépatite connard !" Il y a des scènes dignes de romans noirs, comme une prostituée édentée avec deux seringues dans l'avant-bras, entourée de dealers.
Un riverain s'était mis à jeter des objets sur les toxicomanes qui s'abritaient là. Je lui ai conseillé de se contenter de petits ballons de baudruche gonflés d'eau, ce n'est pas dangereux. Il était très fier d'avoir réussi à en placer un pile sur la cuillère dans laquelle un cadavre se préparait un shoot. Malheureusement un jour, complètement bourré (il explique que c'est la seule façon de survivre dans ce quartier), il s'est mis à leur jeter des cannettes de bière à moitié pleines et sans plus faire attention à ne pas être vu. Ils l'ont repéré et ont essayé d'entrer dans l'immeuble pour lui régler son compte. Heureusement c'est un ancien combattant algérien qui a répondu pendant qu'ils tambourinaient sur toutes les sonnettes. Il leur a parlé fermement et ils sont partis.

Le commissariat de police du centre-ville a déménagé et s'est installé presque en vue d'une des ruelles, ce qui a éliminé le problème des squats à cet endroit-là. Restait l'autre ruelle...

À force que ce soit tout le temps la même chose, la police a fini par un peu se fatiguer. Un policier a répondu que tous les salons étaient fermés, à une riveraine qui lui disait qu'elle voyait les tox' entrer tous les soirs. Elle l'a amené sur place et a poussé la porte devant lui et il a dit "ah oui..." Le soir-même il y avait des grosses vis entre la porte et le chambranle. Une autre fois, il a fallu que les dealers se battent au revolver pour qu'une opération de reconditionnement de la ruelle ait lieu. Quelques coups de feu soudain le soir, à l'intérieur d'un salon... Une riveraine a fait remarque que les fenêtres du salon étaient en vue des siennes et qu'elle aurait pu recevoir une balle perdue.

Cahin-caha, l'usage de la ruelle a tout de même été réduit à presque rien. C'est une guerre d'usure, que la police semblait emporter. Jusqu'à ce que... une corniche s'effondre pendant une opération de police. L'endroit a été entouré de barrières Nadar pour éloigner les passants.
Plusieurs immeubles sont dans un sale état : corniches vermoulues, façades fissurées... on voit le jour au travers.
J'avais une fois fait des photos d'une toiture, depuis la fenêtre d'un ami, pour les transmettre à la police, en demandant qu'on les fasse parvenir au propriétaire de l'immeuble, pour le prévenir de la nécessité de faire des travaux pour que l'immeuble ne pourrisse pas sur pied (et contamine les immeubles voisins). La toiture est restée dans son état pitoyable...

Du coup, les policiers et les ouvriers communaux ne sont plus autorisés à entrer dans la ruelle. On laisse juste un passage pour les habitants de quelques immeubles à l'entrée de la ruelle.

Rapidement, l'une après l'autre, 6 portes et barrières ont été fracturées et les dealers se sont installés à leur aise. Ils ne cherchent même plus à masquer les ouvertures dans les portes défoncées. Mais ils ne circulent que tard dans la nuit. Le jour on ne voit personne.

La rumeur a été lancée qu'en réponse la Ville allait exproprier toute la ruelle et chasser même les quelques habitants des immeubles sains. On l'a même utilisée comme avertissement à l'encontre d'un riverain qui voulait se plaindre des squats ; on lui a fait comprendre qu'il risquait de hâter l'expulsion des habitants.
On se retrouve un peu dans la même situation que la Rue Léopold, où un immeuble a explosé suite à une fuite de gaz. La Ville exproprie à présent des immeubles limitrophes, à vil prix, pour en faire un centre commercial dit-on. Les propriétaires ont fait appel, tant "l'offre qu'on ne peut pas refuser" de la Ville était ridicule. Dans les ruelles, l'explosion est beaucoup plus lente, étalée sur des années.



Les entrées des salons qui avaient été fracturés, ont été fermées. De grosses planches en bois et des madriers, tenus par de grosses vis, les obturent à présent.



Des réparations ont été faites aux corniches et aux façades qui menaçaient de s'écrouler.



Les delaers toxicomanes ont à nouveau trouvé le moyen d'entrer. Ils ont forcé une barrière qui donne sur une cour intérieure. De là ils ont accès à plusieurs immeubles. Plutôt que de casser ce qui tenait la barrière fermée en son milieu, ils se sont contentés de déboiter le montant qui tient les charnières de la barrière sur un de ses flancs.



Eric Brasseur  -  6 aout  au  19 octobre 2011