L'accident
de Genesis
La sonde Genesis est restée en orbite solaire pendant des mois.
Elle se trouvait "au premier point de
Lagrange", entre la Terre et le Soleil. Son
travail a été d'ouvrir des sortes d'attrape-mouches pour
récolter des particules de vent solaire. Puis elle
a refermé ses attrape-mouches et elle est
revenue vers la Terre. Elle a largué une capsule contenant la
récolte de vent solaire et cette capsule est rentrée dans
l'atmosphère terrestre. Elle devait déployer un
parachute,
malheureusement cela n'a pas fonctionné. La capsule s'est
écrasée au sol. Une partie des pièges à
particules solaires a pu être récupérée,
donc la mission Genesis n'est pas un échec. Mais pourquoi diable ce
parachute ne s'est-il pas déployé ?
D'un point de vue technique ce qui s'est passé est simple : le
système électronique
de la capsule contenait deux petits détecteurs de pesanteur. Ils
ressemblent aux détecteurs qui déclenchent l'ouverture
des airbags dans une voiture. Leur but était de détecter
le fait que la capsule
était freinée par l'atmosphère terrestre. Cela
devait déclencher l'ouverture du parachute. Ces
détecteurs ont tout simplement été montés
à l'envers. Dans une voiture, cela aurait donné que les airbags ne
s'ouvrent que si la voiture est emboutie par l'arrière.
Une question plus complexe est : "comment en arrive-t-on à
commettre une erreur pareille ?" Les techniciens qui ont monté
les détecteurs ne sont pas en faute : ils ont fait ce qui
était marqué sur les plans. Les responsables sont les
scientifiques qui ont dessiné les plans de la capsule.
Un de mes chevaux de bataille est que pareille bourde n'arriverait pas
si les techniciens étaient considérés comme des
êtres humains, c'est à dire si on prenait le temps de leur
expliquer comment fonctionne l'appareil qu'ils assemblent. La
probabilité qu'ils détectent ce type d'erreurs serait
beaucoup plus élevée. Un simple technicien n'est à
priori pas capable d'inventer les systèmes nécessaires
pour construire une sonde spatiale. Il n'est pas non plus capable de
faire les calculs nécessaires. Il ne faut pas pour autant le
prendre pour un idiot. S'il est un peu bricoleur il est parfaitement
capable de comprendre comment la capsule fonctionne et de se rendre
compte de beaucoup de choses. Les scientifiques et les administratifs
doivent accepter de gérer les fausses alertes
générées par les techniciens, sachant qu'une
alerte sur cent ou sur mille sera importante. Il ne faut pas voir une
fausse alerte comme une perte de temps : elle est l'occasion
d'apprendre quelque chose au technicien ou simplement de construire une
communication avec lui. Cela oblige aussi les scientifiques à
descendre de leur tour d'ivoire.
Le problème va au-delà du lien entre les concepteurs de
l'appareil et ceux qui l'assemblent. Actuellement ce sont
deux écoles qui s'affrontent. Leur but est le
même : construire des engins spatiaux qui fonctionnent. Leurs
moyens sont différents. La première école implique
des sommes d'argent colossales et des délais très longs,
la deuxième école est beaucoup plus économique et
rapide.
Construire un engin spatial, ce n'est pas simple. Vous devez construire
des appareils qui devront résister à des conditions
extrêmes de température, de radiation et parfois de chocs.
Ils devront être capable d'y résister pendant des
années ou des dizaines d'années. Surtout, vous n'avez pas
droit à un essai. Vous pouvez faire autant de calculs que vous
voulez avant le départ vers l'Espace, vous pouvez tester et
maltraiter les pièces comme bon vous semble dans votre
laboratoire. Mais l'engin spatial lui-même, vous ne pourrez
jamais vraiment le tester. Il sera lancé dans l'Espace une seule
et unique fois. Il fonctionne ou il ne fonctionne pas, surprise
surprise...
Quand j'écris un petit programme informatique ou quand
j'assemble un petit circuit électronique, je ne fais pas
vraiment attention à chaque détail. J'essaye le programme
ou le circuit et je vois tout de suite s'il fonctionne ou pas. S'il y a
un problème, je le comprend en général tout de
suite et je fais la correction nécessaire. Après deux ou
trois corrections le système fonctionne. J'ai tout un panel complet de
méthodes pour trouver rapidement les erreurs. Un ami qui est parfois
présent quand je travaille, adore se payer ma tête lors de
ces phases de test. Il croit que j'ai fait ces erreurs par
distraction. Cela le
comble de ravissement. Il ne comprend pas que je procède ainsi
de façon intentionnelle. Je ne fais pas les erreurs exprès
bien sûr. Mais je fais exprès de ne pas prendre beaucoup
de temps pour vérifier le système. Je
préfère le tester tout de suite. La raison de ce choix
est que c'est ainsi que je travaille le plus vite. Je suis
parfaitement capable de vérifier un système en
détail et de rendre la probabilité d'une erreur
très faible. Je le fais quand il faut. Mais cela me prend des
heures ou des jours. Tandis que si je mets tout de suite le
système à l'épreuve, en quelques minutes les
principaux problèmes sont éliminés. C'est plus rentable. Toute la
question est là : quelle approche est la
plus rentable ?
La première approche, celle qui est chère et lente, consiste à
construire une monstrueuse administration. Par exemple, lors de la
Conquête de la Lune, chaque pièce qui entrait dans la construction des
fusées lunaires avait son propre dossier. Presque chaque boulon était
étiqueté. Tous les détails de la construction de la pièce, chaque
test, chaque transport, tout était noté. Mais surtout, toutes les
propositions, toutes les initiatives, tous les plans des ingénieurs qui
ont ont conçu ces pièces étaient gérés avec minutie. Toute chose devait
suivre une procédure et une contre-procédure pour être vérifiée,
appréciée, testée et homologuée par une cohorte d'experts. Un élément
crucial était la synchronisation entre les différentes entreprises qui
collaboraient au projet. Il fallait que la pièce produite par A
s'emboîte de façon parfaite dans la pièce produite par B. Là aussi le
monstre administratif intervenait, rendant la moindre incohérence
virtuellement impossible. Ce système n'est pas parfait puisqu'il y a eu
les accidents d'Apollo I et Apollo XIII, tous deux dûs à des erreurs de
conception ou d'assemblage. Il a tout de même permis d'alunir. Une
capsule spatiale Apollo était à la fois un des engins les plus
complexes produits par l'homme
et un des plus fiables. La Lune a été atteinte en gravissant un volcan
en éruption de paperasse. Plus proche de nous il y a le succès des
fusées européennes Ariane. Les premières tentatives de fusées
européennes avaient été des échecs. On pourrait croire que le succès
d'Ariane est dû à un progrès des sciences en Europe. Pas du tout.
Fondamentalement, la fusée Ariane ne contenait rien de plus que les
fusées précédentes. C'est la Technologie de l'Administration qui a fait
la différence, qui a permis aux européens d'accéder à l'Espace.
La deuxième approche, rapide et économique, est l'approche
"artisanale". On fonde un petit groupe de travail, qui sera chargé de
l'entièreté du travail : de la conception à l'assemblage final. Il y a
de la paperasse bien sûr, mais elle n'est pas le support principal. Ce
qui compte, c'est la communication directe entre les membres de
l'équipe. Tout le monde connaît tout le monde et surtout tout le monde
explique tout à tout le monde. Cela ne veut pas dire que tout le monde
peut remplacer tout le monde. Mais cela permet au projet de trouver sa
cohérence de façon naturelle. En quelque sorte, il y a le même travail
administratif que dans la première approche mais ce travail se fait
dans la tête des gens au lieu de se faire dans des rayonnages de
dossiers qui occupent des immeubles entiers. Cela permet un travail
beaucoup plus rapide. Cela permet aussi beaucoup plus de créativité.
Les grands progrès sont presque toujours créés par ce type d'équipes.
La sonde Mars Pathfinder, par exemple, est un grand succès qui a jeté
de nouvelles bases pour l'exploration de Mars.
Ce qui compte, c'est de jouer le jeu. Pour Genesis, la NASA a opté pour
la deuxième approche. Tout en partageant le travail entre deux groupes
de travail distincts. C'est la cause de l'échec. Il faut un groupe de
travail unique. Les échecs de plusieurs missions vers Mars récentes
sont dûs à une tentative d'assouplir la première méthode. La NASA a
voulu réduire les coûts en rognant sur l'ossature administrative. Le
résultat fût, comme pour Genesis, des pièces mal montées.
Une méthode n'est pas meilleure que l'autre. Le tout est de choisir la
méthode adaptée à chaque cas. L'avenir est sans doute à une
collaboration des deux méthodes. Il ne faut pas les mélanger. Il ne
faut pas essayer de construire une méthode hybride qui tirerait le
meilleur des deux méthode, c'est voué à l'échec. Par contre on peut
construire des groupes de travail suivant la première méthode et les
faire collaborer entre eux suivant la deuxième méthode. L'inverse est
possible aussi : un petit groupe de travail peut tirer parti de travaux
produits par des administrations. Les américains seraient-ils arrivés
sur la Lune sans le noyau dur que constituait l'équipe de Werner Von
braun ? Le succès des fusées Ariane est en
partie dû au fait qu'on a accepté qu'une administration coordonne
d'autres adminsitrations : la France a été déclarée "Maître
d'Oeuvre" du projet Ariane. Ainsi elle assurait la cohérence des
sous-ensembles fabriqués par d'autres pays européens.
Au delà de ces considérations d'organisation, il y a des questions de
personnes. Chacun essaye de se trouver une place dans l'édifice ou de
gravir les échelons. Ceux qui ont un mental d'administratif préféreront
la première méthode. Les politiques, par exemple, préfèrent geler les
progrès de leur pays, au profit d'une administration qu'ils peuvent
contrôler par oukases. Les petites équipes homogènes les effrayent.
Elles sont trop indépendantes, imprédictibles. Les scientifiques quant
à
eux, préfèrent en général de loin la deuxième méthode, qui leur permet
de "s'éclater". Quitte parfois à bâcler le travail et ne plus penser
qu'à s'amuser.
J'ai un faible pour la deuxième approche. Sur la photo de groupe d'une
équipe, on voit tout de suite que cela fonctionne de façon humaine.
Personne ne prime sur personne, tout le monde sourit. Une personne qui
a travaillé dans une petit groupe a appris beaucoup de choses. Elle
peut rapidement s'adapter à un autre groupe. Ces groupes constituent
une base très performante pour un pays. (Un problème à gérer est que le
savoir construit au sein de ces groupe peut se perdre : s'il n'est pas
mis par écrit.) Les administrations de la première approche ressemblent
davantage à du travail à la chaîne. Chacun se limite à sa part de
travail et est anonyme à sa place dans la pyramide hiérarchique. Seule
émerge parfois la personnalité nommée à la tête de l'administration.
Cela peut tourner au
star-system, où une même personne se voit confier tous les projets de
son pays pendant des décennies. C'est une des raisons pour lesquelles
les russes ont perdu la course à la Lune. Korolev, leur star des
moteurs fusée, est mort avant de pouvoir gérer la mise au point de
moteurs fusée suffisamment puissants. D'une certaine façon,
l'administration permet à une seule personne de réaliser
un méga-projet, l'armée de personnes
sous elle n'étant qu'une machine d'obscurs secrétaires dévoués.
Eric Brasseur
- 1 décembre 2004