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Les fossiles éternels






Mon enfance a été bercée du coelacanthe, ce poisson mythique qui a vécu il y a cent millions d'années. D'après les fossiles que l'on a retrouvés, on a supposé qu'il serait l'ancêtre des reptiles, qui eux-mêmes sont les ancêtres des mammifères donc de l'homme. Il y a quelques années une bombe médiatique a éclaté : on a retrouvé des coelacanthes vivants ! On l'appelle donc un fossile vivant.

J'ai été moins enchanté de rencontrer des fossiles vivants d'antisémite, de colonialiste et de capitaliste.


L'antisémite est une dame dans la soixantaine. Elle était assise sur un banc. Un voyou venait de lui dire que gare à elle si elle était encore là dans cinq minutes. Je me suis donc assis à côté d'elle, dans l'attente du retour du voyou. Elle n'avait pas l'air inquiète mais par politesse elle a lié conversation. De fil en aiguille elle en est arrivée à me materner à m'expliquer que je devais faire attention aux juifs. J'ai eu beau essayer de lui dire que parmi mes meilleurs amis il y a beaucoup de juifs, que la présence de juifs dans la finance internationale n'en fait pas les organisateurs de la crise planétaire... Sa théorie est très structurée : les juifs n'ont pas compris la leçon que ce bon monsieur Hitler leur a donné donc il va falloir leur remettre le couvert. Les roms, par contre, reçoivent un bon point : Hitler leur a mis la pâtée aussi mais eux ils ont compris, maintenant ils se tiennent à carreau. Donc la prochaine fois ils seront épargnés... Pour le reste, le discours habituel : les juifs sont fourbes, ils accaparent les ressources et si j'ai des problèmes dans ma vie inutile de me poser la question ; cela vient des juifs. De façon purement intellectuelle je me suis posé des questions sur les motivations initiales du voyou.


Le colonialiste avait lui aussi la soixantaine. Je l'ai rencontré dans une des somptueuses demeures que sa famille a achetées avec l'argent de leurs exploitations au Congo, du temps de la colonie. Pour faire court :
Ce que le colonialiste a oublié de préciser, c'est que du temps de la colonie la formation scolaire des congolais était limitée. Cela était organisé pour éviter que les congolais ne pensent à revendiquer des droits politiques. Et si beaucoup de congolais avaient besoin des belges, c'était parce que les systèmes tribaux congolais avaient été détruits par ces mêmes belges. Alors oui, vers la fin de la colonisation, les belges avaient appris à soigner leurs esclaves et à limiter les humiliations au strict nécessaire...

Les chefs politiques africains et sanguinaires sont activement sponsorisés par les puissances étrangères. Il faut un tout petit budget pour vacciner un enfant africain, il faut un tout petit budget pour financer une dictature ou une rébellion sanguinaire en Afrique. Le Congo dégouline de ressources minières et agricoles. Un simple espoir d'en contrôler une partie justifie d'investir des milliards en armement et en corruption. Le principe, en Afrique, c'est qu'un Africain ne fera jamais ce qui a été convenu. Vous avez beau conclure des accords et convenir de stratégies communes, vous avez à peine le dos tourné qu'en toute bonne foi l'Africain fait quelque chose de complètement différent. C'est le génie de l'Afrique... Aux mains de démons cela a comme conséquence la guerre perpétuelle. Chaque puissance occidentale espère que chaque guerre aboutira à un situation de terrain qui lui est favorable. Ce n'est jamais le cas, alors on recommence à faire des guerres... on charrue le terrain et les vies humaines en espérant que soudain, par une magie qui n'a jamais eu lieu, les belligérants se figent et vous remettent les clés de la ville avec des larmes de reconnaissance aux yeux. Le plus-jamais-ça du Rwanda est présenté comme un événement qui a surpris tout le monde. Tellement surpris tout le monde qu'on en est resté figés de surprise pendant quatre ans, le temps que toutes les provinces du Rwanda puissent être "nettoyées". Ce génocide de plus est le résultat des luttes d'influence entre les USA et la France pour le contrôle de la Suisse de l'Afrique.

Les peuples occidentaux feraient bien de se méfier. Les mêmes méthodes sont utilisées contre eux. Des administrations sans fin les empêchent de travailler tout en les condamnant pour manque d'entrain au travail. Le travail n'est toléré que s'il contribue à la pyramide qui enrichit les très riches. Élever ses enfants n'est pas un travail admis. On interdit de fumer dans la rue tout en vendant des millions de tonnes de munitions aux pays pauvres. Des minorités sont désignées du doigt comme responsables de la crise. Le quatrième pouvoir (les média et l'enseignement) est contrôlé par les lobbies industriels. L'esclavage par les abrutissements est la règle. Le récalcitrant risque la torture larvée par les condamnations en justice. L'invasion de l'Iraq n'a servi qu'à enrichir des riches américains au détriments du peuple américain. Pour l'instant notre situation est plus enviable que celle des congolais. Les cartes changeront de mains au gré des intérêts immédiats...

Il faut apprendre à se méfier des organisations humanitaires. Certaines font du bon travail sur le terrain... Beaucoup d'autres ne sont que des business qui empirent les situations. En particulier, ces organisation sont utilisées au gré des besoins des lobbies occidentaux. Si un chef Africain est trop humain, on lui mettra sur le dos quelques accusations d'infraction aux Droits de l'Homme. Si un chef Africain joue le jeu d'un lobby, on lui tressera des couronnes de louanges dans les mensuels les plus prestigieux. Il y a un siècle, du temps de la colonisation, le rôle des organisations humanitaires était rempli par les missionnaires. Dans la proximité immédiate des missions on ne massacrait pas trop les congolais. En échange, les missionnaires se taisaient et préparaient leurs ouailles à servir leurs futurs maîtres.

L'extrême droite est une grande machine qui n'a jamais cessé de manger. En Australie, il y a un siècle, les aborigènes étaient abattus à vue par des hors-la-loi qui occupaient le terrain et établissaient des exploitations agricoles primaires. Plus tard ces terrains leur étaient confisqués et confiés à des immigrants "propres sur eux". L'existence des hors-la-loi était niée par le pouvoir anglais, et surtout les massacres qu'ils organisaient. À présent ce rôle de précurseurs est rempli par des mercenaires, des instructeurs militaires fantômes et des petits industriels furtifs.


Le capitaliste est une connaissance, qui a fait un petit héritage. Elle n'a pas tout dépensé d'un coup. Elle se contente de vivre paisiblement et de voyager. Elle s'achète de la bonne nourriture et des appareils électroniques de qualité... Le problème, c'est que l'héritage s'épuise. Cette personne angoisse donc un peu. Alors elle a fondé une entreprise. Elle a payé 5.000 $ à une société trouvée sur Internet, pour faire les papiers de son entreprise dans un paradis fiscal. L'entreprise n'a rigoureusement aucune activité. Les codes électroniques d'accès sont sur un bout de papier qui a été perdu... et le paradis fiscal est anglophone alors que la personne parle à peine quelques mots d'anglais. Je l'ai donc aidée à mettre sa correspondance à jour et j'ai réglé quelques problèmes immédiats. Elle a beaucoup apprécié ma bonne connaissance de l'anglais et mon bon sens administratif. Soudain, tout lui a paru clair : je vais gérer sa société. Je trouverai bien des activités rentables, des choses à vendre ou à acheter... Elle me donnera 10% des bénéfices !

Concrètement, je viens de refuser un emploi. Que se passerait-il si j'étais dénoncé pour cela à l'organisme de contrôle des chômeurs ? Cette personne ne va pas faire cela. Elle se contente de me faire sentir son mépris. Par contre une amie est complètement enfoncée dans ce piège. Elle travaille au noir pour un restaurateur. Il est ivre toute la journée et il paye son personnel des ronds de carotte. Le restaurant marche du tonnerre parce qu'il est situé à un endroit où passent beaucoup de touristes. Le restaurateur achète des maisons avec ses bénéfices. Son travail consiste à harceler et humilier son personnel juste ce qu'il faut pour qu'il continue à travailler la tête baissée, pour un salaire de misère. Mon amie se juge indigne de demander du travail ailleurs. J'essaye de lui faire comprendre qu'elle n'ose pas partir précisément parce que elle est maltraitée. La maltraitance sert à l'empêcher de partir. Intellectuellement, elle a compris ce que je lui explique. Émotionnellement, elle est perdue et tremble à l'idée de "trahir" son patron. C'est une situation lamentable mais j'apprends beaucoup de choses. Par exemple, comment il est possible d'employer une bonne partie du personnel au noir malgré les contrôles. En fait c'est très facile. Tout le monde le fait... Les contrôleurs le savent... Ils se contentent d'intervenir quand cela devient outrancier. Ou si on a dérangé une personne puissante... C'est du demi-esclavage, semi-institutionnalisé.


L'éducation des masses, et non l'abrutissement des masses, est le seul remède contre cette maladie éternelle.



Eric Brasseur  -  12 juillet au 1 août 2008