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Dis-moi qui t'as engueulé,
je te dirai qui tu es.

C'est étrange : nous adoptons comme des fanatiques le comportement de personnes qui nous ont fait souffrir.



Prenons par exemple le cas d'un professeur qui nous a crié dessus en nous affirmant quelque chose. Au moment où cela c'est passé, nous n'étions pas d'accord avec ce qu'il affirmait. Nous nous sommes même senti assez mal. Mais, plusieurs mois ou plusieurs années après, voilà que nous nous mettons à affirmer la même chose que lui. Pire : nous l'affirmons avec violence, comme lui.

Pourquoi adoptons nous le même comportement que les personnes qui nous ont brutalisés ? Voici quelques réponses possibles. Certaines d'entre elles se rejoignent, elles sont un éclairage différent d'une même réalité.
Attention : nous adoptons le comportement de la personne qui nous a fait souffrir ou le comportement exactement contraire. Parfois les deux à la fois. Mais tous les deux sont mauvais. Par exemple, une personne qui a été trop surveillée par ses parents va soit aussi trop surveiller ses enfants, soit ne pas les surveiller du tout. On passe d'un extrême à l'autre.

Parfois, ce que nous adoptons est non seulement le comportement de la personne qui nous a fait souffrir mais aussi le comportement qu'il nous a dit d'adopter. C'est la situation la plus extrême. Elle se présente par exemple quand des parents vous ont privé d'affection tout en vous disant avec insistance ce que vous devrez faire plus tard quand vous serez grand. Devenu adulte, vous aller obéir en dépit du bon sens aux injonctions qu'ils vous avaient donnés. Vous espérez inconsciemment racheter une faute que vous n'avez pas commise. Ainsi, croyez vous, l'affection qui vous a été niée vous sera rendue. Il est impossible de raisonner avec les personnes piégées dans ce mécanisme : le manque d'affection de l'enfance marque l'individu au plus profond de sa chair. Ces personnes n'iront d'ailleurs pas vers une personne qui pourrait leur donner de l'affection : elles en ignorent le langage pour ne l'avoir jamais appris. Une personne affectueuse leur semblera même plutôt bizarre et inquiétante. Une personne qui se comportera comme les parents leur semblera au contraire le partenaire idéal pour enfin recevoir de l'affection. Car c'est l'affection des parents qu'elles désirent. En obéissant aux injonctions des parents, on se retrouve dans une situation où on est encore davantage privé d'affection. La douleur sera si forte que l'on deviendra soi-même un monstre avec ses enfants.

Les cris et les engueulades sont des événements saisissants, qui ne passent pas inaperçus. Mais tout est relatif : dans certaines cultures, parler de vive voix est normal. Vous pouvez avoir l'impression que deux espagnols sont sur le point de s'égorger puis les voir se quitter avec de grands sourires et des gestes amicaux. Ils ne s'engueulaient pas du tout. Réciproquement, des paroles qui semblent anodines peuvent contenir une grande violence. Dans certaines familles ou dans certaines entreprises, une bonne partie des choses que l'on se dit de façons naturelles sont en réalité autant de coups destinés à rabaisser ou à sonder l'autre. Dans les familles ou les entreprises plus harmonieuses, les paroles sont plutôt destinées à confirmer les liens de solidarité et d'entraide.



Eric Brasseur
7 février 1997 au
22 avril 2006