Une certaine médecine dentaire sociale
Quand on vous dit "cabinet dentaire social", vous imaginez une
équipe
de dentistes dévoués qui soignent des personnes pauvres presque
gratuitement. On ne fait pas du luxe mais les soins sont sobres et
bien
faits... Détrompez-vous. À Liège, la réalité peut n'avoir aucun
rapport
avec cette vision idyllique. Vous pouvez avoir affaire à un
"dentiste"
qui a de sérieux problèmes de personnalité et qui va vous "exploser
la
dentition" en une demie-heure.
La situation est presque de notoriété publique. Quand j'ai dit à des
amis qu'un dentiste m'avait fermé l'espace entre les dents et que
j'avais fait une infection, plusieurs m'ont demandé "tu as été chez
...
?" Ils connaissent tous l'endroit. L'un deux m'a regardé avec pitié
et
a dit "mais enfin... il ne faut pas aller chez le boucher... ce sont
les déchets de la société qui vont là, les toxicomanes..." Il savait
de
quoi il parle
: on y avait arraché une dent à sa petite amie sans prévenir ; une
dent
qui pouvait probablement être soignée.
Le problème, c'est qu'on n'arrive pas à imaginer que cela soit
possible. On se dit qu'en Belgique les diplômes sont hyper-contrôlés
et
que certainement dans le domaine médical on ne laisse pas travailler
des fous-furieux. On se dit que la personne à laquelle on a affaire
a
une formation universitaire et qu'elle ne va pas faire quelque chose
qui est délirant. Hé bien si.
Un ami m'a demandé s'il s'agit de "bombes à retardement". Certains
dentistes crapuleux font cela. Ils laissent par exemple un peu de
carie
enfermée sous un plombage, pour que la dent continue à se dégrader
lentement. Cela rendra nécessaires des traitements beaucoup plus
onéreux, des années plus tard. Dans la même veine, une dentiste
avait
persuadé mes parents de faire plomber toutes mes molaires à titre
préventif... Je ne crois pas que ce soit le cas dans ces cabinets
dentaires sociaux. Les "dentistes" qui travaillent là n'y restent en
général pas longtemps. Ils ne profiteraient pas des bénéfices du
piège.
Les problèmes qu'ils causent apparaissent de façon trop rapide,
parfois
immédiate, pour que ce soit de la malveillance calculée.
Un problème manifeste est une relative incompétence. Le dentiste
chez
qui j'ai fini par arriver en catastrophe, aux urgences d'un hôpital,
m'a dit d'emblée que ma dent de sagesse doit
être dévitalisée et de préférence enlevée. Cela fait des années que
j'ai mal de ce côté. Mais au cabinet dentaire social on n'a
jamais rien vu...
Il y a beaucoup de négligence. Par exemple, un de ces "dentistes"
sociaux avait
effectué un plombage sur cette dent de sagesse, en laissant une
portion
d'amalgame déborder. Elle
était plaquée contre la dent et descendait jusque sous la gencive.
Pendant des années j'ai eu des infections à cet endroit, sans
comprendre pourquoi. Je retournais les voir mais ils ne voyaient
rien... Un jour je me suis énervé avec le fil dentaire et il a
accroché
la pointe de la plaque d'amalgame, sous la gencive. Quand j'ai vu la
petite plaque argentée dans mon évier, j'ai cru que j'avais encore
fait
l'idiot et que j'avais abîmé un plombage. Le "dentiste" n'a constaté
aucun dommage, et pour cause, mais il a jeté un coup d'œil sur une
ancienne radio. Et là soudain il voit qu'il y a en effet un bout
d'amalgame qui descend le long de la dent et pique dans la gencive.
La
gencive est plus sombre à cet endroit de la radio, ce qui montre
qu'elle est irritée. Aucun de ses prédécesseurs ne l'avait vu, quand
j'étais venu pour mes problèmes à cet endroit, ni sur la radio, ni
en
examinant directement. C'est probablement la raison pour laquelle il
faudra arracher cette dent...
Ce n'est pas non plus parce qu'ils doivent travailler vite. On leur
donne parfois comme excuse que la mutuelle rembourse peu et qu'ils
doivent faire des miracles en peu de temps. Un ami dentiste
travaille
dans un hôpital et fait souvent plus de 20 patients par jour.
Certes,
il peut se montrer désagréable avec des personnes qui menacent de
lui
faire perdre son temps... Cela ne l'empêche pas de travailler
correctement. Mes problèmes graves la dernière fois ont, je crois,
été
causés par un impératif de temps. Mais, parce que la personne a
plombé
deux dents sur la durée de temps où elle aurait dû ne s'occuper que
d'une seule. En soi, plomber deux dents le même jour n'est pas
recommandé. Ce n'était pas un problème de limite de temps mais
d'irresponsabilité. Je le soupçonne d'avoir voulu bien faire...
Ils ne communiquent pas avec le patient. La règle en dentisterie est
que le praticien explique soigneusement au patient ce qu'il a
l'intention de faire. Pour des choses qui sont onéreuses ou qui ne
sont
pas urgentes mais lourdes, comme arracher une dent, il faut laisser
au
patient des semaines voire des mois pour se préparer
psychologiquement... Mais, une fois que les choses sont décidées et
que
l'opération commence, le patient doit "la fermer". Il ne doit pas
bouger, ne pas déranger le travail. De brefs échanges peuvent bien
sûr
encore avoir lieu, mais sous le contrôle du dentiste. C'est une
règle
d'or. Non seulement le sagouin ne m'a rien expliqué, mais de
surcroit
il a abusé de mon réflexe de laisser faire le dentiste une fois
qu'il a
commencé. Dans un cabinet dentaire social, où l'on reçoit des
personne
fragilisées et méfiantes vis à vis des autorités, cela me semble un
comportement tout particulièrement malvenu. Je crois qu'une partie
de
ce qu'il a fait avait un sens... Mais je suis presque sûr que le
reste
était inutile. Il l'a fait parce qu'il a mal compris des choses que
je
lui avais dites. Je m'y serais immédiatement opposé s'il m'avait dit
ce
qu'il comptait faire. Les conséquences sont lourdes. Je suis bon
pour
repasser plusieurs fois chez le dentiste et j'ai perdu une bonne
quantité d'émail sur une dent.
Le plus choquant est l'ignorance de règles de base de l'hygiène
buccale. Pour aller vite, il n'a pas sculpté le flanc des plombages.
Du
coup je ne pouvais plus passer le fil dentaire entre trois dents. Je
suis resté plusieurs jours sans manger, parce que j'avais une phobie
à
l'idée de manger et puis de ne pas pouvoir passer le fil. J'étais
retourné le voir pour lui demander de permettre au fil de passer. Il
a
refusé et m'a expliqué que comme ses plombages ferment à présent
l'espace entre mes dents, la nourriture ne peut plus entrer par là
et
donc je n'ai plus besoin de passer le fil non plus. Il en était fier
!
S'il est exact que le fil peut servir à ôter des portions de
nourriture
d'entre les dents, sa fonction première est d'enlever des dépôts qui
se
forment même en l'absence de nourriture. J'ai eu l'occasion de
le vérifier, puisque je n'ai pas mangé pendant trois jours... Quand
j'ai
enfin pu passer le fil, grâce au travail de l'urgentiste, j'ai
retiré
d'une dent quelque chose qui avait *très mauvaise odeur*. Début
d'infection... J'ai pu soigner cela pendant quelques jours, avec un
gout de pourri qui me coulait en bouche.
Cerise sur la gâteau, même l'occlusion n'était pas correcte.
Certains
plombages étaient trop épais. En plus de la difficulté pour manger,
cela faisait un mal de chien en fin de journée, parce que certaines
dents recevaient toute la pression. J'ai dû aller chez un vrai
dentiste
pour faire l'ajustage. Il ne comprenait pas... Il m'a expliqué que
les
plombages étaient mal faits et que je devais demander à la personne
de
les refaire. Je lui ai répondu que j'avais peur de retourner là.
Le plus étonnant est que vous ne pouvez absolument rien contre cela.
L'urgentiste lui aussi connaissait ce cabinet dentaire de
réputation. Il a prononcé un flot d'injures dès que j'ai prononcé
son
nom. Je lui ai demandé si je devais déposer plainte, il m'a répondu
que
cela ne sert à rien... Deux des dentistes que j'ai consultés m'ont
dit
d'emblée qu'il était
hors de question qu'ils m'aident pour attaquer le cabinet dentaire
social. Je ne leur avais rien demandé en ce sens... mais ils ont eu
le
réflexe de mettre les choses au point tout de suite. L'impunité est
totale.
En toute généralité, plusieurs établissements "sociaux" à Liège sont
des pièges à souris. Dans le bâtiment, ce seront des immeubles où le
propriétaire refuse de faire des travaux qui ne coûtent presque
rien,
même si la situation dégrade fortement la survie des "habitants".
Vous
pouvez vous retrouver dans un immeuble dont la sécurité incendie est
nulle (pas d'issue de secours, extincteurs sans entretien...) et où
on
loge une personne qui remplit presque entièrement le volume de son
logement de matériaux rapidement inflammables. Vous avez beau
expliquer
la situation à l'hôtel de ville, à la police, aux autorités de
tutelle... il ne se passera rien. Chaque fois, on finit par
m'expliquer
que la chose est chapeautée par une "personnalité" : un ancien juge,
un
professeur d'université, des élus locaux... Ils ont la "licence to
kill". Aucun fonctionnaire ne prendra le risque de les ennuyer. Par
contre si vous vous trouvez dans une situation qui n'est pas
directement profitable à un de ces mastodontes, certains
fonctionnaires
n'auront aucun scrupule à vous exploser tout ce que vous avez à la
figure, en se servant de n'importe quel prétexte et sans suivre les
procédures administratives. Et là aussi, si vous le signalez, cela
n'aura aucune suite.
Il n'est pas toujours facile de comprendre les motivations de ces
abuseurs protégés. Dans certains cas, il y a un flux massif
d'argent.
On vous décrit avec émerveillement les appartements à Ostende de la
personne. Elle économise sur tout ce qui concerne ses victimes, même
quand elle y perd à court terme, parce que par principe il faut
serrer
la vis. C'est un mode de vie... Dans d'autres cas, l'agent est
secondaire, voire la personne y va de sa poche, mais elle se
constitue
un quelque chose qui l'a rend visible sur la place ; qui fait
qu'elle
existe. Elle est directeur de ceci ou président de cela, elle passe
à
la télévision, on tient compte de son avis si elle tape du poing sur
certaines tables... mais elle se fiche bien des gravillons qui
roulent
sous sa course effrénée pour grimper la colline. Ces situations
devraient être abordées dans la presse locale mais c'est à se
demander
si les journalistes ont même le niveau d'étude requis pour les
comprendre. Dans d'autres cas encore, on dirait que la personne est
devenue sénile à son poste, que tout fout le camp sous elle mais que
personne n'ose le lui dire.
Le même schéma se présente un peu chaque fois : le responsable de
ces
échoppes de la mort est présenté comme une personne sainte. Elle est
infiniment respectable, de par sa valeur historique, parce que c'est
une femme, parce que c'est un professeur... Les problèmes viennent
manifestement du comportement de ses subordonnés... Ah la pauvre
sainte
personne... qui n'en peut rien si quelques salopards abusent de sa
forcément infinie bonté... On retrouvait le même schéma en
Allemagne,
où la population subissait les conséquences de la gestion par les
responsable locaux du parti nazi, mais on partait du principe
qu'Adolf
Hitler, lui, était infiniment bon et compétent. D'où l'expression :
"ah
si le Fürher était au courant..." J'ai écrit au patron de ce cabinet
dentaire pour lui expliquer la situation. Il ne m'a jamais
répondu...
Ce qui est sûr, c'est que soigner des personnes à la chaine, en
prenant
la moitié du temps prévu par les mutuelles et en payant chichement
des
dentistes venus de pays pauvres, doit rapporter pas mal d'argent.
Le but du présent texte n'est pas de prétendre que tous les
dentistes
sociaux sont des monstres. Je veux seulement expliquer que la
situation
est délirante dans certains cas et que le terme "social" peut être
utilisé pour couvrir des exactions.
Si vous ne connaissez pas un bon dentiste et que vous avez mal, dans
le
doute allez aux urgences d'un hôpital. Renseignez-vous sur les
horaires. Dans une certaine polyclinique, les urgences en
dentisteries tendent à ne prendre que les personnes arrivées avant
8h30
du matin. Dans un certain grand hôpital, un service d'urgence est
ouvert toute la
journée mais il peut falloir attendre plusieurs heures. Regardez sur
Internet, pour chaque hôpital. Vous pouvez également prendre
rendez-vous dans un hôpital pour une consultation ou un travail
normal
mais comptez un à trois mois d'attente, suivant l'hôpital. Parfois
beaucoup plus, si vous demandez un dentiste bien précis.
Épilogue :
Sous l'obturation d'une des dents saccagées dans le cabinet
dentaire social, un dentiste a carrément trouvé des restes de
caries,
qui avaient été laissés là. Par incompétence ? Pour faire de
l'argent
en devant réouvrir la dent quelques années plus tard ? Je ne sais
pas...
J'avais mal quand je mordais sur une autre dent. Le dentiste
compétent
auquel je me suis adressé a vite trouvé l'origine du problème :
simplement une partie de la surface de la résine utilisée pour
reconstituer la dent, n'adhérait pas à la dentine. Alors
quand il y avait une pression sur la dent, cela engendrait un
frottement de la résine sur la dentine.
On dit que les toxicomanes perdent leurs dents et que ce cabinet
dentaire est leur seul recours, mais dans les dents perdues, je me
demande quelle est la part de l'héroïne et la part du cabinet...
Je retire malgré tout un grand bénéfice de ce saccage : cela faisait
20
ans que j'avais mal dans cette partie de la mâchoire. Si j'avais
mangé
du chocolat ou si la nuit un peu d'acidité de l'estomac venait dans
ma
bouche, la douleur était très forte. Depuis que je me suis adressé à
un
vrai dentiste et qu'il a refait les horreurs du cabinet dentaire,
simplement en faisant correctement le travail... je n'ai plus aucun
problème ! Le seul bémol est que dans le processus je suis passé
entre
les mains de deux étudiants et ils m'ont simplement coupés nets les
tranchants de deux dents. Donc maintenant quand je mâche quelque
chose
de robuste du côté gauche de la mâchoire, j'ai l'impression de
mordre
dans du caoutchouc parce que les dents ne s'enfoncent plus ; ne
découpent plus.
J'ai peut-être dû passer huit fois chez des dentistes, d'abord pour
les
dépannages d'urgence et puis pour faire réparer les dégâts. Grâce à
la
sécurité sociale, chaque fois je n'ai payé que le ticket modérateur,
de
5 € environ. Cela m'a donc coûté 8 x 5 = 40 €. Sans la sécurité sociale
mais si j'avais été faire reconstituer ma dent tout de suite chez un
vrai dentiste, cela m'aurait également couté de l'ordre de 40 €. Et
j'aurais épargné beaucoup de douleur et de tracas, j'aurais toujours
une dentition fonctionnelle du côté gauche... Mon propos n'est pas
de
prétendre que la sécurité sociale est inutile voire néfaste. Ce que
je
prétends, est qu'il y a une incompréhension généralisée de ce qu'est
la
sécurité sociale et des abus forcenés. J'ai rencontré des personnes
qui
considèrent que c'est une *bonne chose* que j'aie "fourni du
travail" à
une demie-douzaine de dentistes. Et puisque mes dents sont
redevenues
en bon état, enfin à peu près, où est le problème... La sécurité
sociale, cela fonctionne quand les intervenants sont des adultes
responsables. Et non quand c'est considéré comme une source
alternative
de revenus pour remplacer la fermeture des industries à cause d'une
autre frange d'irresponsables.
Eric Brasseur
- 15 mars au 20 septembre 2011