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La dégradation syndicale






Un ami m'a raconté une anecdote concernant le comportement des syndicats. Elle n'est pas très grave en elle-même mais elle est une bonne illustration des problèmes généraux.

Dans une entreprise, des techniciens sont chargés de réunir des pièces sur base de bons de commande. Ils reçoivent une liste et doivent passer dans des tiroirs et des rayonnages pour prendre ce qui est demandé. Ils font parfois des erreurs, c'est inévitable. Mais aussi il reçoivent une prime s'ils abattent un grand volume de travail. Problème : s'ils travaillent trop vite pour gonfler leur prime, ils vont faire beaucoup d'erreurs. Le calcul de la prime tient donc compte des erreurs, mais avec une limite : s'il y a moins de 1% d'erreurs, elles sont "pardonnées" ; c'est comme s'il n'y avait eu aucune erreur, la prime pleine sera octroyée.

Ce "pardon" des erreurs est important et c'est précisément le rôle des syndicats de veiller à ces choses. Par exemple, quand j'ai voulu commencer à travailler comme informaticien, on m'a mis en garde contre certaines entreprises qui proposent des contrats de développement très intéressants. Le salaire horaire était digne du rêve américain. Mais il y a des conditions en petits caractères... des pénalités en cas de retard... Le logiciel devra être fourni rapidement et il est décrit de façon très précise. Quand l'informaticien fournit le logiciel, commence un lent processus d'usure où on lui reprochera tout et n'importe quoi. Il y a toujours un détail qui n'était pas *exactement* comme définit dans le cahier des charges. Les pénalités de retard s'accumulent... finalement l'informaticien se retrouve avec un salaire de misère, voire fait une dépression nerveuse et renonce à se faire payer. Il est essentiel que les syndicats protègent les ouvriers contre ces pratiques, par exemple en imposant une tolérance sur les erreurs...

Oui mais... Ces techniciens sont parfaitement capables de faire moins de 1% d'erreurs. Alors ce que font certains d'entre eux est de frôler les 1% exprès. Par exemple, si un objet se trouve dans un rayonnage éloigné, ils n'iront pas le chercher, pour gagner du temps. Ils calculent à grande vitesse dans leur tête et font en sorte d'abattre un maximum de travail... en ne dépassant pas 0,999% d'erreurs. C'est ce qui leur procurera la prime la plus élevée...

C'est un pied de nez à leurs collègues qui travaillent de façon consciencieuse. C'est du mépris pour les destinataires des paniers d'objets qu'ils réunissent. Cela a un coût, parce qu'il faut renvoyer les paniers incomplets ou erronés, cela retarde les travaux de ceux qui avaient besoin des objets... Cela a en particulier un impact sur mon ami, dont le rôle est de vérifier les paniers avant qu'ils ne soient transmis aux destinataires. Il est au point focal du flux de mépris. D'autant plus, que quand c'est lui qui découvre les erreurs, cela n'a pas d'impact sur le calcul de la prime des techniciens ! (Il n'y a un impact que quand un destinataire a été lésé.) Mieux il fait son travail, plus les techniciens peuvent tricher...

Ce sont des conditions de travail dégradantes.

Mon propos n'est pas qu'il faudrait annuler la prime de rendement ou abolir le droit à l'erreur... Je dis seulement qu'il faudrait mettre en place un calcul de la prime un peu plus sophistiqué, qui ferait en sorte qu'un technicien a toujours un intérêt financier à ne pas faire d'erreurs. Accessoirement, comme cela baisserait les frais engendrés par la gestion des erreurs, on pourrait encore un peu augmenter la prime de rendement. Et cette fois les techniciens qui ont de la conscience professionnelle en bénéficieraient...

Il est impossible d'obtenir cela des syndicats...

L'idée générale des syndicats semble être que tout ce qui compte est que l'on fasse cracher ces salauds d'industriels. Dans leurs esprits, les entreprises sont le mal, leurs dirigeants sont des voleurs et des pervers et il faut les contraindre à donner des salaires aux ouvriers. Si un ouvrier fait preuve d'astuce pour prélever un peu plus dans les coffres du Shérif de Nothingham, hé bien c'est tant mieux...

Le sort de personnes comme mon ami ne semble pas non plus recevable du point de vue syndical, "parce qu'elles ont un salaire". S'il se plaint que la situation n'est pas respectueuse de ses capacités et de sa conscience professionnelle, on lui répond que mais enfin, on lui demande d'ouvrir des boi-boites, de faire des notes sur des papiers et puis de refermer les boi-boites. Il est payé pour le faire alors où est le problème ? La valeur professionnelle est un paramètre inconnu des syndicats...

Il y des choses beaucoup plus graves. Un chef d'entreprise néerlandais m'a expliqué qu'il avait transféré son usine en Wallonie pour bénéficier des avantages offerts. Après quelques temps il a subi une flambée de violence syndicale, à laquelle il n'a simplement rien compris. Il payait des salaires parmi les plus élevés de la région. Il était sûr d'obtenir gain de cause en justice, tant la situation était absurde. Il a perdu, d'après lui parce que de façon systématique les juges appliquent "la préférence locale". Il était de facto un vilain riche étranger venu abuser des bons et braves wallons. Le gain pour les syndicats et les ouvriers a été de courte durée. Il a replié bagages et est retourné se mettre à l'abri aux Pays-Bas. Ce que les ouvriers y ont "gagné" était également dérisoire en comparaison de ses pertes financières... et de celles de la Région Wallonne qui avait financé son implantation. (Un ami a vécu la même chose en essayant de s'implanter au Vietnam, en plus grave. Les édiles locales ont carrément un jour débarqué avec la police pour saisir l'entreprise et en particulier son coffre-fort.)

Pour ne pas avoir d'ennuis, il semble qu'une entreprise doit accepter dans son comité de direction des membres en vue du parti dominant local. Au mieux ils ne fichent rien... Mais tant qu'ils ont leurs beaux salaires et leurs voitures de fonction, les problèmes s'arrangent. À telle enseigne que dans certaines de ces entreprises on pratiquerait le harcèlement des employés de façon généralisée. Les syndicats devraient faire quelque chose... Mais non... Je connais quelques personnes qui ont déposé plainte à leur syndicat pour harcèlement. Au début on leur dit que ça ne va pas se passer comme ça, que cet enfoiré de patron va le sentir passer. Et puis... rien. L'impunité est totale.

Un ami est devenu délégué syndical. Il m'explique que dans les réunions syndicales également on ne fiche rien. Ou plutôt, il y a un volume énorme de tractations, de discours... des choses se font et se défont avec fracas... mais absolument rien ne concerne les problèmes réels des ouvriers. C'est un gigantesque jeu de rôles, où chacun doit s'insérer plus fort pour monter dans la hiérarchie.

Un ami historien rigole quand il voit des manifestations organisées par les syndicats locaux. Il appelle ça des "manifestations-barbecue".

Ce problème d'incompréhension des réalités économiques et de la dignité humaine n'est pas limité aux syndicats. Je vais essayer d'illustrer mon impression par des cas particuliers... Par exemple j'attends le jour où après une sieste sur un banc public, un chirurgien assis à côté de moi m'expliquera que j'aurai un peu mal quand l'anesthésie cessera et que je dois lui donner une vignette de la mutuelle pour qu'il puisse se faire payer pour l'opération qu'il vient de faire pour me couper un doigt. Si j'essaye de déposer plainte, on me demandera si je suis contre la sécurité sociale ou contre le droit des médecins à une vie confortable. Des dentistes m'ont déjà fait subir des choses qui n'en sont pas loin.

Cette notion du travail et du salaire garanti va loin. Pour reprendre l'exemple des dentistes, un ami dentiste m'a expliqué que non-seulement il ne peut pas déposer plainte, ou aider à déposer plainte, contre ses confrères qui ont fait des abominations dans la bouche de patients, mais il ne peut même pas décrocher son téléphone et juste leur expliquer poliment les conséquences de ce qu'ils ont fait. Ces "dentistes" ont "le droit syndical" de mener une vie riche, faite de succès. Ils pratiquent "des interventions géniales" sur "des pauvres patients défectueux" et se font payer plantureusement, à la hauteur de leurs lauriers. Il est interdit d'interrompre leur trip.

Les chefs d'entreprise eux-mêmes ne font pas exception. Pour réussir en tant que consultant et se faire grassement payer, il n'est pas nécessaire de trouver la solution aux problèmes de l'entreprise. Les solutions, des ouvriers ou des cadres les connaissaient déjà... Le rôle du consultant est de flatter le chef d'entreprise. Il doit lui faire sentir combien il est méritoire, beau et chargé de nobles responsabilités. Le consultant lui-même doit être habillé comme un prince sobre, pour que son compliment en soit d'autant plus flamboyant. C'est pour cela que le chef d'entreprise va payer des centaines de milliers d'euros... Et pour la possibilité de dire ensuite à ses subordonnés qu'ils doivent faire tout ce que le consultant à dit et ne surtout pas devoir admettre qu'ils avaient déjà compris toutes ces choses par eux-mêmes depuis longtemps. Et... vu le prix qu'il a fallu payer le consultant... il va falloir s'y mettre et arrêter de geindre !

Le plagiat est interdit, dans les écoles, dans les milieux artistiques... Par exemple, le générique d'un film donne la liste de toutes les personnes qui ont eu un impact dans sa réalisation. Mais dans l'industrie, le travail de la majorité des personnes est anonyme. Quels que soient vos mérites, ils reviennent à votre employeur... parce qu'il a géré les finances qui ont permis votre travail...

Quand un peu tout est géré de cette façon ; les communes, l'enseignement, les administrations, la justice... il ne faut pas s'étonner d'arriver à un effondrement social et économique. Ce ne sont pas des réformes macroscopiques qui vont y changer quelque chose.

Je faisais une comparaison avec le Vietnam mais c'est au Congo que j'ai vu les attitudes les plus proches. Le Congo est une caricature de la Belgique... Là, des personnes vous expliquent paisiblement qu'il ne faut pas parler du SIDA parce que c'est cela qui ferait venir la maladie. Si vous parlez du SIDA et puis ensuite des personnes tombent malades, ce sera de votre faute ! Tout comme pour les raisonnements syndicaux en Wallonie, les congolais ont des justifications qui leurs paraissent parfaitement cohérentes. Pour cette histoire de SIDA, l'explication est qu'ils associent les symptômes de cette maladie à un acte de vampirisme. Le malade devient faible... parce que le corps éthéré d'une personne qui est un vampire vient sucer son énergie la nuit. Si vous prononcez le nom de la maladie, le vampire va le sentir, comme un requin détecte l'odeur du sang à des kilomètres de distance dans la mer. C'est cela qui va ensuite l'attirer vers vous la nuit...

J'ai *aussi* rencontré des congolais qui sont des intellectuels aboutis, emplis de culture et de sagesse. Mais comme pour leurs homologues wallons... ils n'ont simplement pas voix au chapitre. Il y a même une forte tendance à les écarter. Dans les écoles, ont maltraite les enfants jusqu'à ce qu'ils aient bien appris à faire semblant d'être des professionnels, à mêmes de toucher un salaire ou des subsides. Un "élève modèle" est un enfant qui fait des prouesses dans son art de la singerie du cours du prof. Mais les élèves qui développent de vraies compétences ou qui simplement font preuve de conscience morale, mettent les enseignants très mal à l'aise. Ils feront l'objet de violences, au moins verbales ou administratives.

Peut-on bâtir une nation sur la médiocrité ?



Un ami m'explique que dans son entreprise, lors des élections syndicales, les listes de délégués faites par le personnel de l'entreprise sont simplement ignorées. "Une personne des bureaux de la FGTB débarque avec une liste toute faite, décidée par une sorte de demi-dieu dont on n'évoque le nom qu'avec respect et déférence. Si le personnel rouspète, la liste sera éventuellement un peu adaptée, sans plus."



Eric Brasseur  -  15 janvier  au  4 avril 2012