Il n'existe pas de définition stricte du bouddhisme. Le présent texte
n'est qu'un reflet de ma compréhension du bouddhisme.
Un "bouddhiste" est une personne qui adhère à l'enseignement de
Siddharta
Gautama, qui vécut 500 ans avant Jésus-Christ. Schématiquement, une
personne atteint l'état de "Bouddha" quand elle a un peu tout compris
des choses du monde et elle a appris à se maitriser. Siddharta
Gautama est supposé avoir atteint cet état...
Le plus utile est peut-être de commencer par brosser les différences
entre le bouddhisme et la plupart des autres religions :
C'est une religion de l'impermanence.
Presque
toutes les religions se définissent par ce qu'elles considèrent
comme éternel : Dieu, l'âme... Le bouddhisme prétend à l'inverse que
*rien* n'est éternel, pas-même le Bouddha. Tout finit un jour par
disparaitre, tout au moins par se diluer en parties irrecomposables.
Le bouddhisme adhère à l'idée de dharma,
qui implique que l'univers a un sens et que chaque humain ont un rôle à
y jouer. Le bouddhisme fournit un enseignement qui doit permettre à
chacun de faire pour un mieux dans ce cadre, mais, contrairement à la
majorité des religions, il ne prétend pas pouvoir définir ce que chacun
doit faire exactement.
Le bouddhisme ne prétend pas s'opposer aux autres religions. Dans
l'Islam, par exemple, si une personne a manifestement compris le
message du Prophète Mohammed mais, par opportunisme ou par peur, adopte
une autre
religion, cela est considéré comme criminel. Par contre le bouddhisme
ne voit pas d'inconvénient à ce que l'on soit bouddhiste et autre chose
en même temps ou que l'on oscille entre des religions. Tant que vous
êtes à la recherche de vous-mêmes, vous êtes bouddhiste... Un prêtre
bouddhiste peut rendre un office dans un temple d'une autre religion,
si cela lui est demandé. On peut être bouddhiste et athée...
L'enfer n'est pas pavé de bonnes intentions. Si vous faites
quelque chose de mal, mais en croyant bien faire, cela n'entachera pas
trop votre karma. Bien sûr,
quand vous vous apercevrez que vous avez mal agi, il faudra réparer vos
erreurs... Toute votre vie est sensée être dédiée à apprendre à éviter
de causer du tort à autrui... Mais sachant qu'il est impossible de
toujours poser le bon geste, le bouddhisme ne vous tient pas rigueur de
vos erreurs. Par essence, le bouddhisme vous demande de faire des
expériences par vous-mêmes, pour apprendre. Donc inévitablement vous
allez faire des erreurs...
Beaucoup de religions sont dogmatiques. Étudier la
religion revient à potasser et ressasser ces dogmes ; en faire le moule
qui va vous mouler. Le
bouddhisme tendrait plutôt à se baser sur l'observation du monde. Vous
avez une nature propre et le monde constitue un moule dans lequel cette
nature devra trouver une harmonie.
Les occidentaux tendent parfois à considérer le bouddhisme comme "la
seule religion bien élevée". Cela ne veut pas dire que tout ce qui
orange est bonze. Le bouddhisme a de nombreuses choses à se reprocher
et la vigilance est toujours de mise :
Des guerres de territoire ont eu lieu entre des monastères.
Certains courants bouddhistes sont misogynes.
Un des principaux idéologues de la guerre d'expansion japonaise,
qui a ravagé l'Asie et tué des millions de personnes, était un moine
bouddhiste.
Des systèmes féodaux ont été établis et maintenus en se
revendiquant du bouddhisme.
Il existe principalement deux écoles de bouddhisme : le mahayana et le
theravada. Le mahayana est la forme actuellement la plus répandue. Elle
correspond le mieux à l'idée d'enseignement philosophique et de
souplesse intellectuelle que les occidentaux imaginent. Le theravada se
veut plus rigide et orthodoxe et fonctionne comme une religion d'état.
Un bouddhiste est responsable de ses actes. S'il
fait une erreur, il ne peut pas prétendre qu'il a suivi une loi ou un
dogme et qu'il n'est pas responsable des conséquences. Le bouddhisme
lui donne des outils et des points de
référence, sans plus. Un bouddhiste se
sent tout petit dans l'univers mais il apprécie l'opportunité qui lui
est donnée de se comporter en adulte.
La théorie de la réincarnation est une idée religieuse qui était très
présente en Inde, berceau du bouddhisme. Elle prétend que chaque fois
que l'on meurt, on nait à nouveau, sous une forme différente. Si on
s'est bien conduit, on re-nait sous une forme meilleure, par exemple un
noble ou un prêtre. Si on s'est mal conduit, on re-nait sous une forme
plus vile, par exemple un animal. Le bouddhisme nie l'idée selon
laquelle l'âme est éternelle, tout en adhérant à l'idée de
réincarnation... La version bouddhiste de la réincarnation serait
plutôt que les âmes des défunts se mélangent et que l'âme d'un
nouveau-né est constituée de fragments de nombreuses âmes. Rien ne se
perd mais rien n'est comme avant... La théorie de la réincarnation a
une grande importance sociale et psychologique. Un paysan exploité par
les autorités, acceptera mieux sa condition s'il croit que dans sa vie
suivante il peut renaitre en étant une de ces autorités. S'il croit que
pour cela il doit se conformer aux autorités ("bien se comporter"), il
acceptera son sort en attendant sa vie suivante. D'autant, que si sa
situation actuelle lui semble peu enviable, la religion lui explique
que cela est dû à des fautes qu'il a commises dans sa vie précédente...
il est seul responsable de ce qui lui est arrivé. Les autorités lui
rendent service en le maltraitant un peu, lui permettant ainsi d'expier
ses fautes passées... Le bouddhisme tibétain
prétend que des autorités
religieuses et politiques se réincarnent pour continuer leur mission
sur terre. Les autres obédiences bouddhistes acceptent mal cela et
considèrent qu'il s'agit d'une construction
socio-politique destinée à asseoir un système féodal. Un bouddhiste
moderne ne croit souvent pas que la réincarnation existe mais il
attache de l'importance à ce que l'idée de la réincarnation évoque.
Symboliquement, on peut considérer que l'on renait à la vie chaque
jour,
voire d'une minute à l'autre, au fil de nos agissements et de nos
pensées. Un acte mal placé nous avilit, un acte noble nous anoblit...
L'idée selon laquelle nous sommes les âmes de nombreuses personnes du
passé, fait de nous les héritiers des personnes qui nous ont précédées
et nous fait remarquer que nos pensées, nos besoins... sont partagées
peu ou prou par de nombreuses personnes autour de nous, qui nous
observent et "avec
lesquelles nous partageons des lambeaux d'âmes". Cela n'est pas non
plus sans rappeler la génétique moderne, qui fait de chaque enfant un
mélange des gènes de ses parents et de ses grand-parents. En
grandissant, l'enfant vivra au milieu de ce que d'autres personnes ont
construit avant lui et en assimilera certains aspects, incorporant
ainsi les conceptions et les états d'âme de nombreuses autres
personnes.
Vous *êtes* l'ensemble de vos pensées, qui vous traversent l'esprit au
fil de la journée et des événements. Plus vous avez appris de choses,
plus vous avez d'expérience de la vie, plus vous avez vécu
d'émotions... plus nombreuses et intéressantes sont les pensées qui
peuvent vous traverser l'esprit et donc "plus vous êtes". Mais, un
individu ne peut pas contenir toutes les pensées possibles. Un homme
simple qui comprend ses enfants, véhicule des pensées très différentes
de celles d'un mathématicien célibataire. Pensées différentes,
personnes différentes... L'un n'est pas intrinsèquement "meilleur" ou
"plus élevé" que l'autre, pourvu que les deux aient de la richesse
intérieure.
L'individu se définissant par ses pensées, si
un acte a de mauvaises conséquences mais les pensées qui ont animé
son auteur étaient bienveillantes, d'un point de vue bouddhiste c'est
moins grave que si les pensées étaient malveillantes.
Beaucoup de problèmes émanent de personnes qui sont assaillies par
leurs pensées. Par exemple : un accident survient... et soudain votre
esprit est envahi de pensées qui hurlent toutes ensemble : "mets-toi à
l'abri !", "fais quelque chose pour aider les victimes !", "tu n'aurais
pas du être là !", "que vont penser tes amis ?!", "tu dois faire
quelque chose !", "tu ne dois pas prendre de risque !", "ne fais rien
d'illégal !"... Ce télescopage de pensées se voit au gestes
désordonnées de la personne, à sa souffrance... et au fait qu'elle ne
fait rien d'utile. Un autre exemple sont ces personnes qui continuent à
penser au travail une fois qu'elles sont
rentrées à la maison. Au travail, ces pensées étaient comme une masse
laborieuse qui s'activait de façon utile et ordonnée. Rentré à la
maison, la masse laborieuse n'a plus rien à faire et court de façon
désordonnée dans tous les sens, créant un chaos des plus douloureux. On
est obligé de se droguer pour gazer les pensées... Un bouddhiste met le
ho-là à tout cela. Cela se fait en plusieurs étapes :
Prendre ses distances par rapport aux pensées. Les regarder
paisiblement courir dans tous les sens, sans plus subir leurs chocs.
Choisir ce qu'on pense. On décide de penser à une chose bien
précise et on la tient à l'esprit un certain temps, en refusant les
autres pensées qui se pressent au portillon.
Refuser toute pensée. Rester un certain temps sans aucune pensée.
Un bouddhiste tend donc à rester calme en cas d'accident. Comme il ne
fait pas de gestes désordonnés et que ses yeux ne tournent pas dans
tous les sens, cela peut donner l'impression qu'il n'est pas touché par
les événements, qu'il est insensible. En réalité il essaye de poser les
gestes utiles, le plus efficacement possible. Il essaye de faire
fonctionner les pensées adéquates.
Par la méditation, un bouddhiste peut se préparer avant une épreuve,
pour avoir les pensées adéquates le moment venu, comme un artisan
remplit sa sacoche des outils adéquats pour un travail donné.
Un élément important du bouddhisme est le détachement. Un airbag, une mine
antipersonnel ou un insecte, agissent sur l'instant, en fonction de
stimulis simples. Un humain est beaucoup plus complexe que cela, par
exemple dans le fait qu'il peut désirer une chose sans que cette chose
soit présente. Également, le propre de l'humain est qu'il ressent une
frustration s'il n'a pas obtenu ce qu'il désire. La vie d'un humain
consiste à avoir certains besoins et certaines peurs et à faire le
nécessaire pour les satisfaire. Il a le besoin de respirer, il a le
réflexe
de respirer et il ressent une douleur s'il ne peut pas respirer. Il en
ira de même pour son besoin de statut social, de biens matériels... Il
ne met pas ces besoins en doute ; ils sont une évidence. S'ils sont
compromis, c'est automatiquement un drame. Le bouddhiste, se doit de
contempler cela d'un œil critique. Il sait que si les soldats ne
pensent qu'à tuer des ennemis, la raison en est qu'ils ont été
endoctrinés à l'idée que l'ennemi est une bête sauvage. Il sait que
s'il a besoin de manger, la raison en est que son organisme est
programmé pour absorber de la nourriture pour survivre. Il sait que si
chacun a besoin de faire comme son voisin, les raisons en sont la
jalousie ou le conformisme. Cela ne veut pas dire que le bouddhiste n'a
pas de besoins, ni qu'il les condamne. Mais, il se doit de ne pas être
victime de ses besoins. S'il a besoin d'une chose qui est inaccessible,
il ne va pas se pourrir la vie en y pensant toute la journée. À la
guerre, il essayera de faire des prisonniers plutôt que de tuer. Le
fait de savoir que respirer est un réflexe biologique, ne lui donne pas
la possibilité de se passer de respirer... mais, lors d'un incendie, au
lieu de s'affoler parce que la fumée l'empêche de respirer, il se
rappellera calmement que la fumée monte et qu'il peut trouver de l'air
plus respirable en se penchant au raz du sol. Avoir conscience du fait
que manger est un besoin physiologique, le poussera à préparer des
repas de meilleure qualité. Même quand il ne comprend pas la nature
d'un besoin, il se rappellera malgré tout que ce n'est qu'un besoin et
qu'il ne faut pas le subir aveuglément. Il ne devient pas fou de
panique quand il y a de la fumée, ni quand il n'a pas pu acheter la
dernière robe à la mode.
Le bouddhisme est un édifice imposant. A l'heure
actuelle, les chercheurs les plus avancés en psychologie et
sciences humaines redécouvrent des choses qui font partie du
bouddhisme depuis des siècles.
Le
Bouddha lui-même a dit "Ne cherchez pas à faire comme moi". Le
bouddhisme, c'est avant tout le développement de chaque
personne en particulier. Être bouddhiste, c'est être
soi-même.
Le précepte le plus fondamental du bouddhisme est sans doute
celui-ci : évoluez. En effet, les mauvaises choses
viennent de personnes qui sont restées bloquées à un stade
donné de leur évolution et persistent à voir les choses d'une
certaine façon. Un adepte du bouddhisme se doit de
perpétuellement se remettre en question, apprendre de nouvelles
choses, voir les choses sous d'autres angles ; s'adapter. Chacun
a énormément de choses à apprendre dont il ne soupçonne parfois
même pas l'existence. Cela demande du travail et de la sueur. Il faut
enterrer ce que l'on était, même s'il en coûte, pour renaître meilleur,
mieux adapté
à la réalité et aux autres.
Un des enseignements que l'on peut tirer du bouddhisme est
que pour changer une personne il faut lui apprendre les
choses nécessaires pour qu'elle puisse se comporter
différemment. C'est un travail bien plus long et compliqué que
de se contenter de faire des reproches ou de faire preuve d'une
patience stérile.
Chez les bouddhistes, la douleur est un signe de manque
de maturité, d'inadaptation. La douleur ne doit pas être
refoulée ou masquée par des artifices. Au contraire, elle doit
être exprimée et prise en compte. Elle disparaîtra quand la
personne aura évolué. La douleur n'est pas non plus considérée
comme un passage obligatoire. La prévention est la meilleure
politique. (Certaines écoles bouddhistes, par exemple d'arts
martiaux, utilisent la douleur comme outil d'endurcissement.
Mais il s'agit alors d'une pratique structurée, à laquelle les
élèves ont librement consenti.)
Le bouddhisme explique qu'une personne qui
n'est pas instruite, une personne qui n'a pas eu une certaine
évolution spirituelle, sera condamnée à souffrir dans la vie.
Elle ira de problèmes en problèmes, sera victime de toutes les
situations et engendrera des problèmes pour les autres. Mais
contrairement à d'autres religions le bouddhisme ne considère
jamais un cas comme désespéré. Il apporte nombre de conseils,
voies, anecdotes, légendes, supports de méditation, symboles... qui
permettent de retrouver la voie de la spiritualité.
Les bouddhistes n'étant pas des refoulés, ce sont donc
généralement des personnes fiables. Ils n'ont pas un tissus de
frustrations dans la tête qui pourrait les amener à poser des
actes déplacés ou impulsifs. Le fait qu'un bouddhiste ne
refoule pas ses émotions ne veut pas pour autant dire qu'il
cède systématiquement à ses pulsions : il est à l'écoute
attentive de toutes les émotions et pulsions qui naissent en
lui, mais il les gère en se servant de son cœur et de sa
raison. Il ne passera à l'acte que s'il y a lieu de le faire.
Les pulsions qui ne peuvent être assouvies seront "classées
sans suite" de façon judicieuse.
Comme il n'est pas toujours possible de prendre le temps
de réfléchir, les bouddhistes veillent à cultiver leurs
réflexes. Un exemple simple : les arts martiaux. On y apprend à
avoir instantanément les bons gestes. On y apprend aussi à
développer son intuition, savoir percevoir un grand nombre de
petites informations fluettes et en tirer des conclusions. Lors
d'un combat avec les yeux bandés, on détermine la position et
les gestes de l'adversaire en utilisant le son de chaque
bruissement de tissus, chaque bruit de respiration. Sans
réfléchir, on "voit" l'adversaire. Des études modernes ont
montré à quel point ces mécanismes sont puissants : ces bruits
sont trop faibles pour être entendus consciemment, mais le
cervelet, partie primitive et très rapide du cerveau, les
perçoit tout de même et les utilises pour fabriquer une image
de la position de l'ennemi. Ensuite, cette image est transmise
à la partie évoluée, consciente, du cerveau. Ni le combattant
aux yeux bandés, ni un spectateur éventuel, n'entendent le
moindre bruit, mais pourtant le combattant "voit" son
adversaire. Imaginez ce que cela donne si on aborde de la même
façon la vie dans la nature ou la communion avec les autres
êtres humains ! (On tend à conférer cette aptitude aux
ordinateurs par l'intermédiaire des systèmes à réseaux de
neurones.)
Le sourire du Bouddha, que vous avez certainement déjà vu
sur une statue ou une image, est l'équivalent du mot "Islam" en
arabe : la paix, l'harmonie, la sagesse, l'intelligence. Peu
importe qui la statue représente, ce qui compte est son
sourire, l'évocation de cet état d'esprit.
Les religions vous disent que toute chose est l'œuvre de
Dieu et que Dieu est en toute chose. Le bouddhisme ne vous dira
pas que c'est faux. D'ailleurs même les athées considèrent que
les religions ont raison, si l'on part du principe que "Dieu"
est une façon générale de parler de "La Vie". Mais le
bouddhisme, pragmatique, vous recommande et vous apprend
à aller plus loin, à voir chaque chose telle qu'elle est. La
belle jeune fille est peut-être en réalité une mangeuse
d'hommes qui vous ruinera... Ce quasimodo dans son coin est
peut-être la seule personne qui vous aiderait si vous tombez
malade... Le "troisième œil" voit les choses telles qu'elles
sont, au delà des apparences.
Le système occidental pratique le culte du but. "Il faut
se fixer des objectifs", disent ils. Une des conséquences est
que certaines personnes vont vouloir raccourcir le chemin qui
mène au but, au point de bâcler le travail ou recourir à des
pratiques malhonnêtes. Le bouddhisme au contraire se réfère
plutôt à l'action, "être en train de faire". C'est le
présent qui compte, le fait qu'on y est bien et qu'on y mène
des actions sensées. "Un long voyage commence par un premier
pas". Un bouddhiste sait tirer parti des étapes intermédiaires
d'un travail, voire n'envisage pas de fin à son travail. Les
occidentaux abusent du proverbe "vise plus haut que la cible,
la flèche tombe en volant". Ils se fixent des objectifs
inatteignables pour en fin de compte ne rien faire. Un
bouddhiste envisage aussi le bénéfice qu'il peut
tirer d'un résultat éventuellement différent de ce qui était
initialement prévu.
Les religions sont
parfois opposées à ce qui est "logique". Les religieux
parlent de "pièges de la logique" et de "l'importance de
l'irrationnel". Chez les
bouddhistes c'est le contraire : ils adorent la logique.
Ils la cultivent comme un art. Les moines bouddhistes se
livrent entre eux à des joutes de logique.
La logique est utilisée par certaines religions pour déclarer qu'elle
permet de "prouver" leurs dogmes. Un des moteurs du succès historique
du bouddhisme est que les moines fournissaient des
contre-démonstrations de ces dogmes. Ils montraient que tout peut être
dissout dans une bonne logique bien
bouddhiste.
Les religions ont tendance à proposer une "norme" qui
correspond à l'état d'esprit de ses fondateurs. Ils disent ce
qui est bien et en quelle quantité. Les bouddhistes préfèrent
expliquer que toute chose peut être bonne ou mauvaise.
Toute action a des effets bénéfiques et des effets indésirables.
L'important est d'être en mesure de déterminer ce qu'il est bon
de faire suivant les circonstances qui se présentent. Un bouddhiste ne
prône ni le pacifisme ni la guerre. Il apprend à être un pacifiste et
il apprend à être un
guerrier. Être un pacifiste fera de lui un guerrier redoutable. Être un
guerrier fera de lui un pacifiste convaincu. Tout est relatif (ce qui
n'empêche pas de construire des édifices
absolus suivant les nécessités ponctuelles).
Le Bouddha enseigne la voie du milieu. Aucune chose n'est
spécifiquement mal ni spécifiquement bien. Par exemple il est
vain de se demander s'il faut verser toute la journée de l'eau à
une plante ou s'il ne faut jamais lui donner d'eau. La bonne
question est plutôt : "Quelle quantité d'eau faut-il donner à
une certaine plante, suivant la nature du sol et les conditions
météorologiques ?" Il est vain de se demander si les plats salés
sont meilleurs ou non que les plats sucrés. Il faut se permettre de
manger des deux, ou les mélanger... L'équilibre naît de la complexité
d'une construction simple et esthétique. Cela demande beaucoup de
culture,
de rencontres et de pratique.
Beaucoup de personnes se considèrent "en charge" de quelque
chose. Ils ont la responsabilité de... ils ont le devoir de...
il faut que... Cette charge les mine, tous leurs instants sont
corrodés par le poids de leur responsabilité. A force de se
torturer, de se rendre malades, ils finissent par ne plus être
à même d'assumer leurs obligations. Ils accumulent les erreurs,
tout s'écroule... Si par exemple ils étaient entrepreneurs, leur
entreprise fera faillite. La douleur qu'ils ressentiront sera
immense. Ils considèrent que la faillite confirme qu'ils n'ont
pas été assez responsables, qu'ils n'ont pas été suffisamment
tendus à assumer leur charge. Après la culpabilité vient une
immense sensation de liberté : maintenant ils ne sont plus
responsables, la faillite est derrière eux. Alors ils
recommencent, ils reprennent un travail, une autre charge. Leur
vie est une longue charge entrecoupée de catastrophes suivies
de brèves sensations de liberté. Les bouddhistes prônent une
autre approche. Ils conseillent le "lâcher prise". Le lâcher
prise est le fait de, au moins quelques instants, ne plus se
considérer comme en charge de rien. C'est le fait de s'asseoir
et de nier toute responsabilité, être libre. Il faut le faire
régulièrement : tous les jours ou toutes les semaines, quelques
instants ou quelques semaines. On pense à des choses diverses,
ou on ne pense à rien... Cela permet de décompresser, de
guérir, d'entrevoir des choses nouvelles. Les personnes qui
font cela ne mènent pas leur entreprise à la catastrophe. Ils
ressentent la liberté avant que la faillite n'ait lieu,
ainsi elle n'aura jamais lieu. En caricaturant on peut dire
qu'un bouddhiste ne se sent jamais responsable de rien. Il
reste assis, c'est tout. De temps à autres, sans qu'il sache
trop pourquoi, il se lève pour faire quelque chose. Il cède à
une pulsion naturelle qui le mène à poser un acte, et il le
pose bien.
Un bouddhiste recherche l'illumination. C'est le fait,
après avoir appris beaucoup de choses, après avoir fait
beaucoup d'expériences et après avoir ressentit ce que l'on a
en soi, de savoir les choses. Un illuminé perçoit les
situations et sait ce qu'il doit faire. On le
reconnaît au fait
que son visage est un grand sourire calme. Une personne
donnée peut être illuminée pour certaines choses et pas pour
d'autres... L'expression de la culture française qui correspond
le mieux est "il a le chic".
Un bouddhiste atteint le stade de l'impassibilité. C'est par
exemple le fait de ne pas être broyé d'envie de saisir une
liasse de billets que l'on vient de trouver. Ou le fait de ne pas
fondre en lamentations en découvrant un massacre. Ce qui
n'empêche pas d'amener la liasse au bureau de police, ni de
partir à la recherche des auteurs du massacre pour les mettre
méthodiquement hors d'état de nuire. L'impassibilité peut être
atteinte lorsqu'on a une conscience bien construite de ce que
l'on est, des capacités qu'on a, de qui on est.
Un bouddhiste est sujet à l'émerveillement. C'est la
faculté de pouvoir, comme un enfant, observer les choses de la
vie, s'en étonner.
Bouddha a résumé ainsi son enseignement : "J'enseigne comment
souffrir et comment sortir de la souffrance.".
La compassion est une vertu cardinale du bouddhisme. C'est le
fait de ressentir ce que ressentent les autres, comme si vous
le viviez vous-même. Joies, douleurs, angoisses, états d'âmes...
Par extension, c'est le fait de ressentir quels sont les rêves,
les espoirs et les besoins des autres.
On devient capable de compassion au terme d'un long apprentissage.
Il faut avoir connu soi-même la joie, la douleur, les angoisses...
Avoir soi-même rêvé et espéré.
Il faut avoir beaucoup vécu avec d'autres êtres humains et avec
des animaux. Il faut que votre cerveau devienne capable
de tirer des informations des moindres gestes d'une personne :
de son timbre de voix, de sa respiration, d'un faible mouvement
de la tête, d'un infime mouvement des sourcils... Il faut
se renseigner sur les gens, apprendre leur histoire, les
écouter parler. La compassion
n'est pas le fait de comprendre l'état d'esprit de l'autre
(ce qui est déjà très bien), c'est le fait de ressentir la
même chose que lui, dans vos tripes, comme si vous étiez lui.
S'il a l'esprit obscurci, vous vous sentirez lourd, l'esprit obscurci.
En même temps le
bouddhisme vous enjoint à ne pas vous prendre pour l'autre,
à garder votre identité propre. L'égoïsme est aussi une
vertu cardinale... c'est ainsi que vous aiderez le mieux
l'autre, que vous lui apporterez le plus de choses, par votre
détachement.
Si par exemple une personne est découragée et
insensible aux choses, ce n'est pas en devenant vous aussi
morne et insensible que vous pourrez faire quelque
chose pour elle. Au contraire, vous chasserez vigoureusement
cet état d'esprit de votre tête et vous lui communiquerez
cette attitude dynamique.
Le bouddhisme enseigne à accepter le fait que toute chose
va disparaître un jour. Que ce soit en un éclair ou au fil des
siècles. Que ce soit après quelques secondes de vie ou après des
milliers d'années.
Les bouddhiste parlent de "petits maîtres". Un petit maître est tout
chose, minérale, végétale, animale ou philosophique qui vous apprend
quelque chose sans le faire exprès.
Rien n'étant parfait, le bouddhisme a aussi ses déviances. Par exemple
certains adeptes mal formés poussent la notion de détachement trop
loin. Ils deviennent insensibles, ils
se permettront même parfois de tuer ou de violer. Ce sont des
psychopathes qui croient trouver une légitimité dans le bouddhisme. Un
autre problème est qu'à force de discourir du fait que toute chose est
périssable et la douleur inévitable, certains bouddhistes finissent par
vous offrir des bonbons, euh, non, pardon : ils finissent par devenir
pessimistes. Ils ne font plus rien de mal parce qu'il ne font plus rien
du tout. Ils perdent le dynamisme qui fait le jus de l'espèce humaine.
Les déviances arrivent en particulier aux personnes dont l'instruction
en incomplète. Si on arrête son initiation au moment où il
était question de détachement extrême, certains
deviennent tellement détachés des choses qu'ils
n'ont plus aucun lien avec le monde. Un autre exemple : ceux
qui entendent de façon primaire le précepte comme quoi il ne
faut pas refouler ses pulsions. Ils deviennent des abuseurs,
éventuellement de dangereux manipulateurs.
Il existe en théorie un
courant religieux plus ouvert encore que le bouddhisme : le jaïnisme.
Elle
considère que ni les religions des intemporels, ni les religions du
temporel, n'ont raison, mais que tout dépend du point de vue suivant
lequel on se place.
Parlons un peu du bouddhisme en terme de casserole de lait sur le feu.
Le lait chaud, c'est délicieux. Mais si vous laissez une casserole de
lait sur le feu, au bout de quelques minutes elle se mettra soudain à
bouillir et une mousse abondante de lait se répandra autour de la
casserole. Cela produit une odeur horrible, c'est difficile à nettoyer
et c'est du gaspillage... Il faut donc rester à côté de la casserole,
pour la retirer du feu à l'instant-même où l'ébullition du lait
commence. Vous êtes la casserole, le lait, le feu et la main qui doit
retirer la casserole du feu. Dans certaines religions, on charge autrui
de contrôler votre ébullition. Dans d'autres religions, on interdit au
feu de brûler, ce qui évite les problèmes. Dans d'autres religions
encore, on vous dit d'utiliser un extincteur dès que la casserole entre
en ébullition. Le contenu de l'extincteur est toxique mais peu importe,
vous n'aviez qu'à ne pas désirer de lait chaud... Le bouddhisme part du
principe que le lait chaud est une chose saine et naturelle et ne doit
pas être empêché. Vous devez donc apprendre à bien préparer le lait
chaud. Vous devez être totalement présent à la casserole, pour la
retirer du feu avec exactitude. Les pratiquants d'arts martiaux
apprennent à maintenir la casserole en ébullition sans qu'elle déborde.
L'illumination est quand vous devenez capable de faire déborder
la casserole de lait bouillant de sorte à ce que son contenu se répande
sur une pâtisserie qui sera absolument délicieuse par ce fait.