L'allocation universelle
Le principe de l'allocation universelle est de donner une certaine
somme d'argent mensuelle à chaque habitant du pays. Il n'est donc plus
nécessaire de payer des allocations de chômage ou des aides sociales.
En contrepartie, chacun paye le même impôt sur les revenus que les
riches. L'allocation universelle se veut donc un système très simple :
la même somme mensuelle pour tout le monde, le même impôt sur les
revenus pour tout le monde. Cela donne le même résultat global mais il
y a de grandes différences pour la vue de chacun : plus besoin de
formalités, de conditions et de lourdes administrations pour le chômage
et pour les aides sociales. Chaque individu peut entreprendre un
travail à tout moment, sans avoir peur de perdre quelque chose et en
sachant à l'avance quel impôt il devra payer.
L'allocation universelle prend le pays au mot : "puisque vous prétendez
que la survie de chaque individu sera assurée d'une façon ou d'une
autre, pourquoi ne pas aller à l'essentiel et assurer cette survie par
un moyen unique et automatique."
Toutes les sociétés humaines incluent peu ou prou des mécanismes qui
permettent à leurs membres de survivre :
- Quand les réserves de caoutchouc d'une région étaient épuisées et
que les belges devenaient violents, les congolais quittaient leurs
villages et se dispersaient dans la foret, où ils pouvaient survivre en
mangeant des racines, en chassant du petit gibier...
- Au Congo ou en Italie, quand on a pas assez pour vivre on se
réfugie chez un membre de la famille qui a des revenus.
- En Chine, on nait et on meurt dans un "daiwen". Le daiwen est un
village à la campagne ou un immeuble dans une ville... Le principe est
que immeuble contient tout : une petite usine, des cuisines, une école
pour les enfants, des endroits pour les personnes âgées, une morgue...
Chaque membre du daiwen est mis à contribution pour les travaux au fil
de la journée mais on ne refusera pas le repas à une personne qui
consomme plus qu'elle ne produit.
- Au Japon, des associations caritatives aident les personnes qui
ont perdu leur travail et qui n'ont pas de famille ou qui n'osent plus
se présenter dans leurs familles. Elles montent des tentes, assurent
des repas...
- Jadis en Europe, des "maison de travail" accueillaient les
personnes qui n'arrivaient plus à subvenir à leurs besoins.
Tous ces systèmes peuvent avoir des effets pervers :
- L'espérance de survie d'un congolais dans la forêt était
relativement courte. Les familles étaient disloquées.
- Au Congo, la maisonnée de celui qui a des revenus peut
s'effondrer sous les "parasites" agglutinés. En particulier quand la
situation du pays n'offre plus de perspective de travail.
- Un problème en Chine est la dépersonnalisation induite par les
daiwens. Quand vous êtes pris en charge pour toute chose au fil de la
journée, quand vous sortez toujours accompagné et on vous dit quoi
faire et ne pas faire pour le moindre détail, vous n'avez aucun usage
de morale ou d'identité personnelle. Une source de la criminalité en
Chine sont des personnes issues de daiwens et soudain livrées à
elles-mêmes.
- Un père de famille japonais qui n'ose plus se présenter chez lui
parce qu'il a perdu son travail, n'assure plus non plus son rôle de
père, de mari...
- Les maisons de travail étaient souvent des endroits ou les pires
exactions étaient commises. Les couples étaient séparés comme on le
ferait avec des animaux. Un directeur tout-puissant puisait dans les
caisses et laissait de sciure à manger pour les pensionnaires...
Je ne prétends pas que l'allocation universelle n'aurait pas des effets
pervers. Ils existent forcément et devront être pris en compte. Mon
propos est plutôt que le système actuel de chômage et d'aides sociales
est perverti et qu'il faut le remplacer par autre chose. En
particulier, je pense que le système belge est d'une complexité extrême
et que cela étrangle le pays. L'allocation universelle est une solution
parce qu'elle est beaucoup plus simple.
Le système actuel de chômage et d'allocation sociales a de nombreux
effets pervers :
- Un clivage social. Vous êtes soit exploiteur, soit exploité, soit
un moins que rien d'assisté social. Je constate que dans la réalité
beaucoup de prétendus "productifs" sont très nuisibles à l'économie du
pays et beaucoup de chômeurs sont plutôt utiles aux autres.
- L'exploitation violente. Vous n'avez pas droit au chômage si vous
quittez votre emploi. On présente comme une évidence que, si on a un
emploi, on se doit de le garder. Mon constat est qu'en général, quand
une personne quitte son emploi, c'est parce qu'elle subit un
harcellement, parce qu'elle se rend compte que son emploi ne sert à
rien d'utile, pour des raisons médicales qui ne sont pas forcément
évidentes...
- Bloquer les personnes dans la précarité. Je n'oserais simplement
pas accepter un petit boulot, par peur panique des conséquences que
cela peut entrainer. Je me mettrais automatiquement sous la coupe de
psychopathes qui n'ont même jamais fait de travail utile de toute leur
vie.
Cela se décline de nombreuses façons :
- Simplement maintenir le clivage social qui a fait notre ruine
dans les siècles passés.
- J'ai entendu de nombreux cas de personnes harcelées au travail,
pour lesquelles leur syndicat n'a rien fait. Il est devenu d'une telle
évidence que ce pays est une arène où les patrons peuvent tout se
permettre, que les délégués syndicaux ne se fatiguent même plus. Ils
parlent un peu avec la victime, le temps qu'elle accepte son sort. Même
des personnes qui sont sensées être de votre côté, vous rient au nez.
Par exemple au FOREM un interlocuteur m'a expliqué en long et en large
ce qui m'attendait si je ne faisais pas ce qu'il me "proposait" et
tirait une jouissance manifeste de son pouvoir.
- J'ai reproché à des personnes qu'elles touchaient le chômage ou
le CPAS alors qu'elles avaient des activités rentables. Elles m'ont
expliqué la situation, dépitées : si elles n'acceptent pas ces aides
sociales, elles auront automatiquement des contrôles. Il faut que leur
situation semble normale aux administrations. Cela ne peut se faire
qu'en étant sous aide sociale. Ces personnes ne demanderaient pas mieux
que de placer leurs activités dans un cadre légal, par exemple
simplement pour pouvoir se plaindre en justice quand elles se font
voler ou exploiter, mais ce n'est pas techniquement possible.
La "protection sociale" est simplement utilisée par certains pour
casser les individus. Si vous avez une situation pauvre mais vivable,
des fonctionnaires peuvent débarquer et tout détruire en invoquant les
mesures et règlements sociaux en vigueur. Comme en Union Soviétique,
vous serez ensuite parqués dans une situation invivable pour y mourir
lentement.
Ce système présente une schizophrénie fondamentale. Je m'explique :
Prenez le système boursier. Il est sacré ; la divinité occulte à
laquelle nous sacrifions nos enfants. Il a tout les droits. Par
exemple, le système de vente en pyramide est interdit dans nos pays
mais il est accepté sans sourciller quand il s'agit des jeux
financiers. En particulier, on vous explique qu'il est utile qu'une
entreprise puisse être lâchée par ses actionnaires, parce qu'il faut
que les entreprises obsolètes meurent pour laisser la place à de
nouvelles. Je ne suis pas opposé à ce principe en lui-même... mais je
constate qu'on laisse faire cela de façon anarchique. Cela permet à des
requins de prendre pas à pas le contrôle de tout le système, simplement
en jouant sur les réflexes de peur de petits actionnaires qui se
croient malins.
Mais... on refuse, en faisant d'abomination de grands moulinets des
bras devant le visage, que des ouvriers et des employés puissent agir
sur leur entreprise en pouvant la quitter en toute liberté. Cela me
semble pourtant la moindre des choses : que des personnes qui sont dans
l'entreprise, donc bien mieux renseignées que d'obscurs actionnaires,
aient ce moyen élémentaire d'assumer leurs responsabilités d'être
humain.
La même chose se retrouve dans l'enseignement, où il est interdit aux
élèves et aux étudiants de boycotter les professeurs qui feraient
preuve de nullité. Vous *devez* passer les examens de tous les
professeurs et obtenir des notes. On en arrive actuellement au stade où
un professeur peut se contenter de lire un catalogue de machines
industrielles au cours. J'ai vu des questions d'examens qui non
seulement n'avaient aucun rapport avec le contenu du cours mais de
surcroit concernaient des appareils qu'on a cessé de fabriquer avant la
naissance de l'étudiant. Des examens contiennent des questions dont
même un professionnel du secteur ne pourrait pas connaitre la réponse.
On ne peut la connaitre que si on est dans les petits papiers des
personnes adéquates. C'en est au point qu'on ne se fatigue parfois même
plus à faire en sorte que la question soit lisible sur les feuilles
d'examen ! Si on vous a dit la réponse, vous n'avez pas besoin de
savoir lire l'entièreté de la question... Dans beaucoup de cas les
examens font un peu plus semblant de se dérouler de façon normale mais
cela ne vole pas beaucoup plus haut pour autant.
On essaye de vous faire accepter l'idée que si vous êtes soumis au bon
vouloir de personnes puissantes, ces personnes étant incompétentes ou
malhonnêtes par ailleurs, cela va bien aller pour vous. Si vous
contestez le dogme, on vous explique que si on ne procède pas ainsi
tout le pays va sombrer... Plus le pays va mal à cause des bourdes et
des malhonnêtetés des requins, plus on culpabilise et fait payer le
peuple et plus on confie de pouvoirs aux requins. À tel point que des
requins finissent par vous expliquer bon enfant qu'un pays agréable est
un pays dont la population est écrasée de misère. Les patrons capables
sont perçus comme des traitres. Ils empêchent que l'on se serve comme
on l'entend. Plus subtilement, on accepte certains garde-fous, comme
par exemple les lois, parce que sinon le Monopoly s'effondrerait tout
de suite. Cela devient un jeu de naviguer entre les écueils que le
système s'invente pour tenter de survivre.
Quand je discute avec des intégristes musulmans, je leur demande
pourquoi il faudrait à ce point embrigader les gens. La réponse est
immédiate : les gens sont faibles et perdus, les mettre au pas est une
nécessité. En réalité les interprétations du Coran disent exactement le
contraire, à savoir que l'homme a été conçu par Dieu pour être
responsable... Mais voilà qu'un pays dit moderne comme la Belgique se
structure sur la même notion : l'irresponsabilité punitive des petites
gens, au profit de gourous des petites et des grandes finances, qui
devraient jouir de tous les droits.
D'un côté, la Belgique se vante d'avoir un système d'enseignement
ambitieux, qui devrait former des adultes responsables. D'un autre
côté, elle se présente comme un terrain de jeu pour les requins petits
et grands, auxquels on fourni en bétail une population craintive et
incapable de revendiquer des droits élémentaires. Le système actuel de
"protection" sociale fait partie du mécanisme. Il faudrait le remplacer
par un système qui se repose sur la dignité et la prise de
responsabilité de chacun.
Eric Brasseur
- 21 janvier 2011